{"id":193106,"date":"2026-10-12T13:02:04","date_gmt":"2026-10-12T17:02:04","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/rafaa-ben-achour-le-nobel-de-la-paix-attribue-a-la-personne-quil-faut-au-moment-ou-il-le-faut\/"},"modified":"2026-10-12T13:02:04","modified_gmt":"2026-10-12T17:02:04","slug":"rafaa-ben-achour-le-nobel-de-la-paix-attribue-a-la-personne-quil-faut-au-moment-ou-il-le-faut","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/rafaa-ben-achour-le-nobel-de-la-paix-attribue-a-la-personne-quil-faut-au-moment-ou-il-le-faut\/","title":{"rendered":"Rafaa Ben Achour: Le Nobel de la paix attribu\u00e9 \u00e0 la personne qu\u2019il faut, au moment o\u00f9 il le faut"},"content":{"rendered":"<p><span><span><strong>Par Rafaa Ben Achour &#8211;<\/strong><\/span><\/span> Le 9 octobre 2026, le Comit\u00e9 Nobel norv\u00e9gien a annonc\u00e9 l\u2019attribution du prix Nobel de la paix \u00e0 Navanethem \u00abNavi\u00bb Pillay, juriste sud-africaine de renomm\u00e9e internationale, ancienne Haute-Commissaire des Nations Unies aux droits de l\u2019homme et figure majeure de la justice p\u00e9nale internationale. Cette distinction lui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cern\u00e9e en reconnaissance de son engagement en faveur de la paix, du droit international et de la lutte contre l\u2019impunit\u00e9 des auteurs de crimes internationaux. Le Comit\u00e9 Nobel a notamment soulign\u00e9 son courage, son int\u00e9grit\u00e9 et sa contribution au d\u00e9veloppement d\u2019un ordre juridique international plus effectif<span><sup><strong>(1)<\/strong><\/sup><\/span>.<\/p>\n<p>Ce choix appara\u00eet particuli\u00e8rement significatif dans un contexte marqu\u00e9 par la multiplication des conflits arm\u00e9s, la persistance des violations massives des droits humains et la remise en cause croissante des m\u00e9canismes internationaux de protection des victimes. Alors que les rapports de force tendent \u00e0 supplanter les r\u00e8gles juridiques, la cons\u00e9cration d\u2019une juriste dont le parcours est indissociable de la d\u00e9fense de l\u2019\u00c9tat de droit rev\u00eat une port\u00e9e qui d\u00e9passe la reconnaissance d\u2019un engagement individuel. Elle constitue \u00e9galement une prise de position en faveur de la l\u00e9galit\u00e9 internationale comme condition de la paix.<\/p>\n<p>Le prix Nobel de la paix n\u2019a certes pas toujours \u00e9t\u00e9 attribu\u00e9 \u00e0 des personnalit\u00e9s dont les choix ou les actions ont fait l\u2019unanimit\u00e9. Certaines attributions ont suscit\u00e9 des interrogations sur les crit\u00e8res de s\u00e9lection, la port\u00e9e politique de la distinction ou l\u2019\u00e9cart entre les intentions affich\u00e9es et les r\u00e9sultats obtenus. L\u2019attribution de 2026 \u00e0 Navi Pillay se distingue toutefois par la coh\u00e9rence entre le parcours de la laur\u00e9ate, les principes qu\u2019elle d\u00e9fend et les d\u00e9fis auxquels la communaut\u00e9 internationale est aujourd\u2019hui confront\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette distinction invite ainsi \u00e0 d\u00e9passer la seule c\u00e9l\u00e9bration d\u2019une personnalit\u00e9 pour interroger la signification politique et juridique du choix op\u00e9r\u00e9 par le Comit\u00e9 Nobel. Pourquoi Navi Pillay constitue-t-elle une laur\u00e9ate particuli\u00e8rement l\u00e9gitime du prix Nobel de la paix? Et pourquoi cette reconnaissance intervient-elle \u00e0 un moment o\u00f9 la d\u00e9fense des droits humains et du droit international appara\u00eet plus indispensable que jamais?<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse \u00e0 ces deux questions conduit \u00e0 examiner, dans un premier temps, le parcours de Navi Pillay, qui justifie pleinement la reconnaissance de son engagement en faveur de la justice et de la dignit\u00e9 humaine <span><strong>(I)<\/strong><\/span>, puis, dans un second temps, la port\u00e9e de cette distinction dans un ordre international confront\u00e9 \u00e0 une crise profonde de ses principes et de ses institutions <span><strong>(II)<\/strong><\/span>.<\/p>\n<p><span><span><strong>I. Navi Pillay: une figure majeure de la d\u00e9fense des droits humains et de la justice internationale<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La l\u00e9gitimit\u00e9 de Navi Pillay en tant que laur\u00e9ate du prix Nobel de la paix repose d\u2019abord sur la continuit\u00e9 exceptionnelle de son engagement. De la lutte contre l\u2019apartheid en Afrique du Sud \u00e0 la d\u00e9fense des victimes de crimes internationaux, son parcours t\u00e9moigne d\u2019une m\u00eame conviction: la paix ne peut \u00eatre durable si elle est dissoci\u00e9e de la justice, de l\u2019\u00e9galit\u00e9 et du respect des droits fondamentaux.<\/p>\n<p><span><span><strong>A. De la lutte contre l\u2019apartheid \u00e0 la cons\u00e9cration des droits fondamentaux<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>N\u00e9e le 23 septembre 1941 \u00e0 Durban, en Afrique du Sud, dans une famille pauvre d\u2019origine tamoule indienne, Navi Pillay a grandi dans une soci\u00e9t\u00e9 structur\u00e9e par les discriminations raciales et l\u2019exclusion.<\/p>\n<p>Devenue avocate, elle choisit de mettre ses comp\u00e9tences juridiques au service des personnes victimes de cette oppression. Pendant pr\u00e8s de trois d\u00e9cennies d\u2019exercice professionnel en Afrique du Sud, elle d\u00e9fend des militants anti-apartheid, d\u00e9nonce les pratiques de torture imput\u00e9es aux forces de police et attire l\u2019attention sur les conditions de d\u00e9tention des prisonniers politiques. En 1973, elle contribue notamment \u00e0 faire reconna\u00eetre le droit des d\u00e9tenus emprisonn\u00e9s \u00e0 Robben Island, parmi lesquels Nelson Mandela, d\u2019acc\u00e9der \u00e0 leurs avocats.<\/p>\n<p>Le parcours de Navi Pillay illustre ainsi une dimension fondamentale de l\u2019\u00c9tat de droit: le pouvoir, quelle que soit sa forme, doit \u00eatre limit\u00e9 par des normes qui garantissent la dignit\u00e9 et l\u2019\u00e9galit\u00e9 des personnes.<\/p>\n<p>Son engagement ne se limite d\u2019ailleurs pas \u00e0 la d\u00e9fense judiciaire des opposants politiques. Elle participe \u00e9galement \u00e0 des initiatives destin\u00e9es \u00e0 prot\u00e9ger les femmes victimes de violences. Elle contribue \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019un bureau de conseil destin\u00e9 aux victimes de viol et dirige un refuge pour les femmes confront\u00e9es \u00e0 des violences domestiques. En 1992, elle participe \u00e0 la fondation de l\u2019organisation internationale Equality Now, engag\u00e9e dans la d\u00e9fense des droits des femmes.<\/p>\n<p>Cette orientation se traduit \u00e9galement dans sa contribution \u00e0 l\u2019\u00e9laboration du nouvel ordre constitutionnel sud-africain. Apr\u00e8s la fin de l\u2019apartheid, Navi Pillay participe aux travaux et aux mobilisations en faveur de l\u2019\u00e9galit\u00e9 au sein de la Coalition nationale des femmes. Son engagement contribue \u00e0 la d\u00e9fense d\u2019une Constitution qui prohibe les discriminations et consacre l\u2019\u00e9galit\u00e9 comme principe structurant du nouvel ordre d\u00e9mocratique.<\/p>\n<p>En 1995, elle est nomm\u00e9e \u00e0 la Haute Cour d\u2019Afrique du Sud, devenant la premi\u00e8re femme non blanche \u00e0 occuper cette fonction dans le pays. Cette nomination, intervenue sous la pr\u00e9sidence de Nelson Mandela traduit la transformation d\u2019un syst\u00e8me judiciaire historiquement marqu\u00e9 par l\u2019exclusion et l\u2019acc\u00e8s progressif de femmes issues des groupes discrimin\u00e9s aux fonctions les plus \u00e9lev\u00e9es de la magistrature.<\/p>\n<p>Le parcours de Navi Pillay montre ainsi que la justice constitue un levier de transformation d\u00e9mocratique. Il rappelle \u00e9galement que l\u2019\u00e9galit\u00e9 ne peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme acquise \u00e0 la seule proclamation de nouveaux principes constitutionnels : elle n\u00e9cessite des institutions capables de les faire respecter et des acteurs pr\u00eats \u00e0 les d\u00e9fendre, y compris lorsque cette d\u00e9fense se heurte \u00e0 des int\u00e9r\u00eats politiques puissants.<\/p>\n<p><span><span><strong>B. Une contribution d\u00e9cisive au d\u00e9veloppement de la justice p\u00e9nale internationale<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>En 1999, Navi Pillay devient juge au Tribunal p\u00e9nal international pour le Rwanda (TPIR), dont elle exerce \u00e9galement la pr\u00e9sidence. Elle y joue un r\u00f4le important dans une p\u00e9riode o\u00f9 la justice p\u00e9nale internationale contribue \u00e0 pr\u00e9ciser les conditions de mise en \u0153uvre de la responsabilit\u00e9 individuelle pour les crimes internationaux.<\/p>\n<p>L\u2019une des contributions majeures associ\u00e9es \u00e0 son travail concerne l\u2019affaire Le Procureur c. Jean-Paul Akayesu. Le jugement rendu en 1998 par le TPIR constitue une \u00e9tape d\u00e9terminante dans la reconnaissance juridique des violences sexuelles commises dans le cadre d\u2019un g\u00e9nocide. Pour la premi\u00e8re fois, une juridiction p\u00e9nale internationale reconna\u00eet que le viol et les violences sexuelles peuvent, lorsqu&rsquo;ils r\u00e9pondent aux \u00e9l\u00e9ments constitutifs du crime, constituer des actes de g\u00e9nocide.<\/p>\n<p>Cette jurisprudence contribue \u00e0 transformer la mani\u00e8re dont les violences subies par les femmes sont appr\u00e9hend\u00e9es par le droit international. Elle affirme que les atteintes sexuelles ne constituent pas seulement des violations de l\u2019int\u00e9grit\u00e9 physique ou de la dignit\u00e9 individuelle : dans certaines circonstances, elles peuvent \u00e9galement participer \u00e0 la destruction d\u2019un groupe en tant que tel. Elle renforce, par cons\u00e9quent, la capacit\u00e9 du droit \u00e0 rendre visibles des formes de violence longtemps insuffisamment reconnues et \u00e0 \u00e9tablir la responsabilit\u00e9 de leurs auteurs.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s son exp\u00e9rience au TPIR, Navi Pillay est \u00e9lue juge \u00e0 la Cour p\u00e9nale internationale (CPI) en 2003. Elle y exerce jusqu\u2019en 2008, avant de prendre ses fonctions de Haute-Commissaire des Nations Unies aux droits de l\u2019homme. Son passage par ces diff\u00e9rentes institutions t\u00e9moigne d\u2019un engagement constant en faveur du renforcement des m\u00e9canismes juridiques internationaux.<\/p>\n<p>La CPI occupe une place particuli\u00e8re dans l\u2019architecture de la justice internationale. Cr\u00e9\u00e9e par le Statut de Rome, elle a vocation \u00e0 poursuivre les personnes accus\u00e9es des crimes les plus graves qui touchent l\u2019ensemble de la communaut\u00e9 internationale, dans les conditions pr\u00e9vues par son statut.<\/p>\n<p>L\u2019exp\u00e9rience de Navi Pillay au sein de ces institutions s\u2019inscrit dans une \u00e9volution plus g\u00e9n\u00e9rale du droit international: le passage progressif d\u2019une conception principalement inter\u00e9tatique de la responsabilit\u00e9 \u00e0 un syst\u00e8me qui reconna\u00eet \u00e9galement des droits aux individus et impose des obligations aux \u00c9tats comme aux personnes physiques. Cette \u00e9volution ne supprime pas le r\u00f4le central des \u00c9tats, mais elle limite l\u2019id\u00e9e selon laquelle les violations les plus graves pourraient relever exclusivement de leur souverainet\u00e9.<\/p>\n<p>En 2008, Navi Pillay est nomm\u00e9e Haute-Commissaire des Nations Unies aux droits de l\u2019homme, fonction qu\u2019elle occupe jusqu\u2019en 2014. \u00c0 ce poste, elle contribue \u00e0 placer la protection des droits fondamentaux au c\u0153ur de l\u2019action des Nations Unies. Elle d\u00e9fend notamment l\u2019universalit\u00e9 des droits humains et s\u2019engage en faveur de la lutte contre les discriminations, y compris celles fond\u00e9es sur l\u2019orientation sexuelle et l\u2019identit\u00e9 de genre.<\/p>\n<p>Sa conception du mandat du Haut-Commissariat repose sur une exigence claire : donner une place centrale aux victimes, quelles que soient leur nationalit\u00e9, leur origine ou la position politique de l\u2019\u00c9tat auquel les violations sont imput\u00e9es. Cette exigence suppose que les droits humains ne soient pas subordonn\u00e9s aux alliances diplomatiques ou aux int\u00e9r\u00eats strat\u00e9giques des puissances.<\/p>\n<p>La d\u00e9fense de cette universalit\u00e9 est particuli\u00e8rement importante dans un syst\u00e8me international o\u00f9 l\u2019application des normes peut \u00eatre influenc\u00e9e par les rapports de force. Les violations commises par des \u00c9tats puissants, leurs alli\u00e9s ou des gouvernements b\u00e9n\u00e9ficiant d\u2019un soutien diplomatique peuvent susciter des r\u00e9actions diff\u00e9rentes de celles provoqu\u00e9es par des violations comparables commises par des \u00c9tats moins influents. L\u2019action des m\u00e9canismes internationaux de protection des droits humains vise pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 r\u00e9duire cette d\u00e9pendance \u00e0 l\u2019\u00e9gard des consid\u00e9rations politiques.<\/p>\n<p>Le parcours de Navi Pillay est donc remarquable par sa coh\u00e9rence. Il relie la d\u00e9fense des personnes pers\u00e9cut\u00e9es sous l\u2019apartheid, la reconnaissance des violences sexuelles comme crimes internationaux, la consolidation des m\u00e9canismes de justice p\u00e9nale et la protection universelle des droits humains. \u00c0 travers ses diff\u00e9rentes fonctions, elle a contribu\u00e9 \u00e0 affirmer que la paix ne saurait se r\u00e9sumer \u00e0 l\u2019absence de combats : elle exige \u00e9galement la reconnaissance des victimes, la sanction des crimes et l\u2019existence de voies de recours effectives.<\/p>\n<p>C\u2019est cette continuit\u00e9 qui conf\u00e8re une l\u00e9gitimit\u00e9 particuli\u00e8re \u00e0 la distinction qui lui est attribu\u00e9e. En honorant Navi Pillay, le Comit\u00e9 Nobel ne r\u00e9compense pas seulement une carri\u00e8re exceptionnelle; il reconna\u00eet la n\u00e9cessit<\/p>\n<p>de d\u00e9fendre un ordre juridique dans lequel la dignit\u00e9 humaine constitue une limite aux pouvoirs politiques et militaires.<\/p>\n<p><span><span><strong>II. Le moment qu\u2019il faut: le Nobel de la paix face \u00e0 la crise de l\u2019ordre juridique international<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Si le parcours de Navi Pillay justifie la reconnaissance de son engagement, le contexte dans lequel cette distinction intervient en renforce consid\u00e9rablement la port\u00e9e. L\u2019attribution du prix Nobel de la paix en 2026 survient \u00e0 un moment o\u00f9 les principes fondamentaux du droit international sont confront\u00e9s \u00e0 des remises en cause multiples: recul d\u00e9mocratique, recours \u00e0 la force arm\u00e9e, crimes internationaux, fragilisation des institutions multilat\u00e9rales et contestation de l\u2019autorit\u00e9 des juridictions internationales.<\/p>\n<p>Le choix du Comit\u00e9 Nobel peut ainsi \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 comme un rappel de la n\u00e9cessit\u00e9 de pr\u00e9server un ordre international fond\u00e9 sur des r\u00e8gles communes. Il exprime une conviction essentielle: la paix ne peut durablement reposer sur la seule puissance des \u00c9tats, sur des arrangements diplomatiques circonstanciels ou sur la capacit\u00e9 des acteurs les plus puissants \u00e0 imposer leur volont\u00e9. Elle suppose des normes opposables, des institutions capables de les faire respecter et une volont\u00e9 politique de combattre l\u2019impunit\u00e9.<\/p>\n<p><span><span><strong>A. Un contexte international marqu\u00e9 par le recul des droits humains et la banalisation de la violence<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>L\u2019un des traits pr\u00e9occupants de la p\u00e9riode contemporaine r\u00e9side dans la fragilisation des principes d\u00e9mocratiques et de l\u2019\u00c9tat de droit. Dans plusieurs r\u00e9gions du monde, les contre-pouvoirs sont affaiblis, les libert\u00e9s publiques restreintes et les d\u00e9fenseurs des droits humains expos\u00e9s \u00e0 des formes de r\u00e9pression. Les m\u00e9canismes de contr\u00f4le de l\u2019ex\u00e9cutif, l\u2019ind\u00e9pendance de la justice et la libert\u00e9 d\u2019expression font l\u2019objet de pressions qui compromettent l\u2019effectivit\u00e9 des garanties constitutionnelles.<\/p>\n<p>Cette \u00e9volution ne se traduit pas n\u00e9cessairement par la disparition formelle des institutions d\u00e9mocratiques. Elle peut prendre la forme d\u2019un affaiblissement progressif des garanties qui leur donnent leur substance : concentration des pouvoirs, marginalisation des oppositions, restrictions disproportionn\u00e9es des libert\u00e9s, instrumentalisation de la justice ou mise au pas des institutions ind\u00e9pendantes. La persistance d\u2019\u00e9lections ou de textes constitutionnels ne suffit donc pas, \u00e0 elle seule, \u00e0 \u00e9tablir l\u2019existence d\u2019une d\u00e9mocratie pleinement respectueuse de l\u2019\u00c9tat de droit.<\/p>\n<p>La trajectoire de Navi Pillay prend ici une signification particuli\u00e8re. Son exp\u00e9rience de l\u2019apartheid rappelle que l\u2019oppression peut \u00eatre institutionnalis\u00e9e et que l\u2019existence de r\u00e8gles nationales ne garantit pas, en elle-m\u00eame, le respect des droits fondamentaux. Elle rappelle \u00e9galement que la r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019injustice exige des magistrats, des avocats et des institutions capables de faire pr\u00e9valoir les garanties juridiques sur les int\u00e9r\u00eats imm\u00e9diats des d\u00e9tenteurs du pouvoir.<\/p>\n<p>\u00c0 ce recul des garanties d\u00e9mocratiques s\u2019ajoute la persistance du recours \u00e0 la force dans les relations internationales. La Charte des Nations Unies interdit, en son article 2, paragraphe 4, la menace ou l\u2019emploi de la force contre l\u2019int\u00e9grit\u00e9 territoriale ou l\u2019ind\u00e9pendance politique de tout \u00c9tat, sous r\u00e9serve des exceptions reconnues par le droit international. Cette interdiction constitue l\u2019un des fondements de l\u2019ordre international \u00e9tabli apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale.<\/p>\n<p>Pourtant, les conflits arm\u00e9s contemporains r\u00e9v\u00e8lent les limites de cet ordre lorsque les \u00c9tats d\u00e9cident de privil\u00e9gier la puissance militaire au d\u00e9triment des obligations juridiques. Les guerres d\u2019agression, les atteintes \u00e0 la souverainet\u00e9 des \u00c9tats et les violations du droit international humanitaire d\u00e9montrent que la prohibition juridique de la force ne suffit pas \u00e0 emp\u00eacher son utilisation. L\u2019effectivit\u00e9 de cette interdiction d\u00e9pend aussi de la capacit\u00e9 de la communaut\u00e9 internationale \u00e0 r\u00e9agir aux violations et \u00e0 \u00e9viter que les responsabilit\u00e9s soient d\u00e9termin\u00e9es exclusivement par des consid\u00e9rations g\u00e9opolitiques.<\/p>\n<p>La question ne concerne pas uniquement la l\u00e9galit\u00e9 du recours \u00e0 la force. Une fois les hostilit\u00e9s engag\u00e9es, le droit international humanitaire impose des obligations aux parties au conflit, ind\u00e9pendamment de la l\u00e9galit\u00e9 initiale de leur recours \u00e0 la force. Les principes de distinction entre civils et combattants, de proportionnalit\u00e9 dans la conduite des hostilit\u00e9s et de pr\u00e9caution dans les attaques visent \u00e0 prot\u00e9ger les personnes qui ne participent pas directement aux combats ou qui ont cess\u00e9 d\u2019y participer.<\/p>\n<p>Les attaques d\u00e9lib\u00e9r\u00e9es contre des civils, les mauvais traitements inflig\u00e9s aux personnes d\u00e9tenues, les d\u00e9placements forc\u00e9s illicites et les autres violations graves du droit international humanitaire peuvent engager des responsabilit\u00e9s internationales et, lorsque les \u00e9l\u00e9ments constitutifs requis sont r\u00e9unis, relever de crimes de guerre ou de crimes contre l\u2019humanit\u00e9. La qualification de g\u00e9nocide suppose, quant \u00e0 elle, la r\u00e9union d\u2019\u00e9l\u00e9ments mat\u00e9riels et intentionnels sp\u00e9cifiques, notamment l\u2019intention de d\u00e9truire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux comme tel.<\/p>\n<p>La situation \u00e0 Gaza illustre avec une acuit\u00e9 particuli\u00e8re les tensions entre les imp\u00e9ratifs humanitaires, les exigences de responsabilit\u00e9 et les rapports de force internationaux. En septembre 2025, la Commission d\u2019enqu\u00eate internationale ind\u00e9pendante des Nations Unies sur le territoire palestinien occup\u00e9, y compris J\u00e9rusalem-Est, et Isra\u00ebl, alors pr\u00e9sid\u00e9e par Navi Pillay, a conclu qu\u2019un g\u00e9nocide avait \u00e9t\u00e9 commis \u00e0 Gaza. Cette conclusion a \u00e9t\u00e9 rejet\u00e9e par les autorit\u00e9s isra\u00e9liennes et contest\u00e9e politiquement par d\u2019autres acteurs.<\/p>\n<p>Il convient de pr\u00e9ciser la port\u00e9e de cette affirmation : les conclusions d\u2019une commission d\u2019enqu\u00eate des Nations Unies ne sont pas \u00e9quivalentes \u00e0 un jugement d\u00e9finitif rendu par une juridiction internationale comp\u00e9tente. Elles constituent n\u00e9anmoins des conclusions institutionnelles qui doivent \u00eatre examin\u00e9es au regard des \u00e9l\u00e9ments recueillis, de la m\u00e9thodologie employ\u00e9e et des r\u00e8gles juridiques applicables. Leur contestation politique ne dispense pas d\u2019un examen s\u00e9rieux des faits ni des obligations qui incombent aux parties.<\/p>\n<p>Le r\u00f4le de Navi Pillay dans cette commission s\u2019inscrit dans la continuit\u00e9 de son engagement en faveur de la documentation des violations et de la responsabilit\u00e9 internationale. Il a \u00e9galement contribu\u00e9 \u00e0 susciter de fortes r\u00e9actions politiques. Cette controverse illustre pr\u00e9cis\u00e9ment la difficult\u00e9 de faire pr\u00e9valoir une approche fond\u00e9e sur le droit lorsque les faits examin\u00e9s concernent des \u00c9tats soutenus par des puissances influentes ou des conflits charg\u00e9s d\u2019enjeux historiques et strat\u00e9giques.<\/p>\n<p>L\u2019attribution du prix Nobel de la paix \u00e0 Navi Pillay rappelle ainsi que la d\u00e9fense des droits humains ne peut \u00eatre s\u00e9lective. Elle doit s\u2019appliquer \u00e0 toutes les victimes et \u00e0 tous les auteurs pr\u00e9sum\u00e9s de violations, selon les m\u00eames exigences de rigueur juridique, d\u2019ind\u00e9pendance et d\u2019impartialit\u00e9. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette exigence d\u2019universalit\u00e9 qui donne son sens \u00e0 la lutte contre l\u2019impunit\u00e9.<\/p>\n<p><span><span><strong>B. La remise en cause des institutions multilat\u00e9rales et de la justice internationale<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La crise de l\u2019ordre international ne se manifeste pas uniquement par la multiplication des conflits ou par le recul des libert\u00e9s. Elle se traduit \u00e9galement par une contestation croissante des institutions charg\u00e9es de pr\u00e9venir les crises, de prot\u00e9ger les droits humains et de faire respecter le droit international.<\/p>\n<p>L\u2019Organisation des Nations Unies constitue le principal cadre universel de coop\u00e9ration entre les \u00c9tats. Son action repose sur une architecture institutionnelle complexe, dont les organes politiques, les institutions sp\u00e9cialis\u00e9es et les m\u00e9canismes de protection des droits humains remplissent des fonctions distinctes.<\/p>\n<p>Ces institutions ne sont ni infaillibles ni soustraites \u00e0 la critique. Leur fonctionnement peut \u00eatre am\u00e9lior\u00e9, leurs d\u00e9cisions discut\u00e9es et leurs m\u00e9thodes \u00e9valu\u00e9es. Toutefois, la critique institutionnelle ne saurait \u00eatre confondue avec une strat\u00e9gie de d\u00e9l\u00e9gitimation syst\u00e9matique visant \u00e0 neutraliser les m\u00e9canismes de coop\u00e9ration internationale lorsqu\u2019ils contrarient les int\u00e9r\u00eats d\u2019un \u00c9tat.<\/p>\n<p>La remise en cause des institutions multilat\u00e9rales peut fragiliser les m\u00e9canismes de pr\u00e9vention, de dialogue et de r\u00e8glement pacifique des diff\u00e9rends. Elle risque \u00e9galement d\u2019affaiblir la capacit\u00e9 de la communaut\u00e9 internationale \u00e0 \u00e9laborer des r\u00e9ponses communes aux crises. Lorsque les institutions sont priv\u00e9es de moyens, que leurs d\u00e9cisions sont ignor\u00e9es ou que leurs responsables sont soumis \u00e0 des pressions politiques, c\u2019est la cr\u00e9dibilit\u00e9 de l\u2019ensemble du syst\u00e8me qui est affect\u00e9e.<\/p>\n<p>La situation est particuli\u00e8rement pr\u00e9occupante lorsqu\u2019elle concerne les institutions de justice internationale. La CIJ et la CPI occupent des places distinctes mais compl\u00e9mentaires dans l\u2019ordre juridique international. Les juridictions r\u00e9gionales, telles que la Cour africaine des droits de l\u2019homme et des peuples (CAfDHP), participent \u00e9galement \u00e0 cette architecture de protection. Elles contribuent \u00e0 donner une port\u00e9e concr\u00e8te aux engagements r\u00e9gionaux en mati\u00e8re de droits humains et \u00e0 rappeler aux \u00c9tats que leurs obligations ne rel\u00e8vent pas exclusivement de leur ordre juridique interne.<\/p>\n<p>Ces m\u00e9canismes judiciaires sont confront\u00e9s \u00e0 une difficult\u00e9 structurelle: ils ne disposent pas d\u2019un pouvoir d\u2019ex\u00e9cution comparable \u00e0 celui d\u2019un \u00c9tat. Leur fonctionnement repose sur des comp\u00e9tences juridiquement d\u00e9finies, des proc\u00e9dures, la coop\u00e9ration internationale et la volont\u00e9 des acteurs concern\u00e9s de se conformer aux d\u00e9cisions applicables. Cette d\u00e9pendance ne constitue pas un d\u00e9faut accidentel ; elle refl\u00e8te les caract\u00e9ristiques d\u2019un ordre international dans lequel les \u00c9tats demeurent des acteurs centraux.<\/p>\n<p>Elle cr\u00e9e n\u00e9anmoins un risque majeur lorsque des gouvernements refusent de coop\u00e9rer, contestent syst\u00e9matiquement la l\u00e9gitimit\u00e9 des juges ou cherchent \u00e0 faire obstacle aux proc\u00e9dures qui concernent leurs dirigeants ou leurs alli\u00e9s. Une juridiction peut conserver formellement son existence tout en voyant son efficacit\u00e9 consid\u00e9rablement r\u00e9duite si les d\u00e9cisions qu\u2019elle rend ne sont pas respect\u00e9es ou si les personnes qu\u2019elle vise ne peuvent \u00eatre traduites devant elle.<\/p>\n<p>Les pressions politiques exerc\u00e9es sur les magistrats internationaux illustrent cette fragilit\u00e9. Les sanctions visant des responsables ou des institutions de justice internationale, les menaces de repr\u00e9sailles et les campagnes de d\u00e9l\u00e9gitimation peuvent compromettre leur ind\u00e9pendance et d\u00e9courager la coop\u00e9ration des \u00c9tats. Elles risquent ainsi de cr\u00e9er un syst\u00e8me dans lequel l\u2019exercice de la fonction judiciaire devient plus difficile pr\u00e9cis\u00e9ment lorsque les affaires concernent les int\u00e9r\u00eats les plus sensibles.<\/p>\n<p>Dans ce contexte, l\u2019attribution du prix Nobel de la paix \u00e0 Navi Pillay rev\u00eat une signification institutionnelle particuli\u00e8re. En r\u00e9compensant une personnalit\u00e9 qui a exerc\u00e9 des responsabilit\u00e9s au sein de juridictions internationales et d\u2019organes des Nations Unies, le Comit\u00e9 Nobel rappelle que la d\u00e9fense de la paix passe aussi par la protection de celles et ceux qui font vivre le droit international.<\/p>\n<p>Le d\u00e9fi est donc double: renforcer la cr\u00e9dibilit\u00e9 des institutions en am\u00e9liorant leur fonctionnement et pr\u00e9server leur capacit\u00e9 d\u2019action contre les pressions destin\u00e9es \u00e0 les neutraliser. L\u2019exigence de responsabilit\u00e9 doit s\u2019accompagner d\u2019une exigence de rigueur, car la justice internationale ne peut remplir sa fonction que si elle est \u00e0 la fois ind\u00e9pendante, impartiale et juridiquement fond\u00e9e.<br \/>En ce sens, la distinction accord\u00e9e \u00e0 Navi Pillay exprime un soutien \u00e0 un principe qui d\u00e9passe sa personne: nul ne devrait pouvoir se placer au-dessus du droit en raison de sa puissance politique, militaire ou \u00e9conomique. L\u2019\u00e9galit\u00e9 devant la justice internationale demeure un id\u00e9al difficile \u00e0 r\u00e9aliser, mais son abandon consacrerait la pr\u00e9\u00e9minence durable de la force sur le droit.<\/p>\n<p>La signification du Nobel est \u00e9galement politique. \u00c0 l\u2019heure o\u00f9 les discours souverainistes et les logiques de puissance contestent les limites impos\u00e9es par les normes communes, le choix d\u2019une juriste engag\u00e9e dans la justice internationale r\u00e9affirme la n\u00e9cessit\u00e9 de maintenir des espaces de coop\u00e9ration et de responsabilit\u00e9. Il rappelle que le multilat\u00e9ralisme n\u2019est pas une fin en soi: il est un moyen de rendre possibles la coexistence pacifique, la protection des populations et le r\u00e8glement des diff\u00e9rends sans recours \u00e0 la violence.<\/p>\n<p><strong>***<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019attribution du prix Nobel de la paix 2026 \u00e0 Navi Pillay appara\u00eet ainsi comme une distinction particuli\u00e8rement coh\u00e9rente au regard de son parcours et du contexte international dans lequel elle intervient.<\/p>\n<p>La trajectoire de la laur\u00e9ate illustre la continuit\u00e9 d\u2019un engagement en faveur de la dignit\u00e9 humaine : d\u00e9fense des victimes de l\u2019apartheid, lutte contre les violences faites aux femmes, contribution au d\u00e9veloppement de la justice p\u00e9nale internationale et exercice de responsabilit\u00e9s au sein des Nations Unies. Elle t\u00e9moigne de la possibilit\u00e9 de faire du droit un instrument de r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019arbitraire et de protection des personnes les plus vuln\u00e9rables.<\/p>\n<p>La paix ne saurait \u00eatre durable lorsqu\u2019elle repose sur l\u2019impunit\u00e9, l\u2019effacement des victimes ou l\u2019acceptation de rapports de force qui soustraient certains acteurs \u00e0 toute responsabilit\u00e9. Elle suppose au contraire l\u2019existence d\u2019un ordre juridique dans lequel les droits fondamentaux sont reconnus, les obligations internationales respect\u00e9es et les violations susceptibles d\u2019\u00eatre examin\u00e9es par des institutions ind\u00e9pendantes.<\/p>\n<p>Le choix du Comit\u00e9 Nobel peut donc \u00eatre compris comme une affirmation de la primaut\u00e9 du droit sur la force. En honorant Navi Pillay, il rappelle que les institutions de justice internationale ne constituent pas des obstacles \u00e0 la paix, mais l\u2019une de ses conditions. La capacit\u00e9 de pr\u00e9venir les conflits, de prot\u00e9ger les populations et de restaurer la confiance dans l\u2019ordre international d\u00e9pend, en partie, de la possibilit\u00e9 de faire respecter les normes communes.<\/p>\n<p>En d\u00e9finitive, Navi Pillay est bien la personne qu\u2019il faut au moment o\u00f9 il le faut : non parce qu\u2019elle incarnerait \u00e0 elle seule la justice internationale, mais parce que son parcours rappelle ce qui est en jeu lorsque le droit est contest\u00e9 et que la force pr\u00e9tend s\u2019y substituer. Dans une p\u00e9riode o\u00f9 l\u2019ordre juridique international est fragilis\u00e9, sa cons\u00e9cration exprime une conviction fondamentale: il ne peut y avoir de paix v\u00e9ritable sans justice, ni de justice durable sans institutions capables de faire respecter le droit.<\/p>\n<p><strong>Rafaa Ben Achour<\/strong><\/p>\n<p><span>(1) Comit\u00e9 Nobel norv\u00e9gien, Nobel Peace Prize for 2026, 9 octobre 2026. Le communiqu\u00e9 officiel expose les motifs de l\u2019attribution et souligne la contribution de Navi Pillay au d\u00e9veloppement du droit international.<\/span> <a href=\"https:\/\/www.nobelpeaceprize.org\/press\/press-releases\/nobel-peace-prize-for-2026?utm_source=chatgpt.com\" target=\"_blank\"><span>Consulter le communiqu\u00e9 officiel<\/span><\/a><\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/leaders.com.tn\/article\/38527-rafaa-ben-achour-le-nobel-de-la-paix-attribue-a-la-personne-qu-il-faut-au-moment-ou-il-le-faut\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Rafaa Ben Achour &#8211; Le 9 octobre 2026, le Comit\u00e9 Nobel norv\u00e9gien a annonc\u00e9 l\u2019attribution du prix Nobel de la paix \u00e0 Navanethem \u00abNavi\u00bb Pillay, juriste sud-africaine de renomm\u00e9e internationale, ancienne Haute-Commissaire des Nations Unies aux droits de l\u2019homme et figure majeure de la justice p\u00e9nale internationale. 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