{"id":193112,"date":"2026-10-12T13:02:07","date_gmt":"2026-10-12T17:02:07","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/le-nobel-deconomie-recompense-ceux-qui-ont-appris-aux-banques-centrales-a-ecouter-les-menages\/"},"modified":"2026-10-12T13:02:07","modified_gmt":"2026-10-12T17:02:07","slug":"le-nobel-deconomie-recompense-ceux-qui-ont-appris-aux-banques-centrales-a-ecouter-les-menages","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/le-nobel-deconomie-recompense-ceux-qui-ont-appris-aux-banques-centrales-a-ecouter-les-menages\/","title":{"rendered":"Le Nobel d\u2019\u00e9conomie r\u00e9compense ceux qui ont appris aux banques centrales \u00e0 \u00e9couter les m\u00e9nages"},"content":{"rendered":"<p><span><span><strong>Par Taoufik Rajhi, <em>professeur des universit\u00e9s, Universit\u00e9 de Poitiers<\/em> &#8211;<\/strong><\/span><\/span> <strong>Robert Hall et Michael Woodford ont b\u00e2ti, \u00e0 vingt-cinq ans d\u2019\u00e9cart, l\u2019outil avec lequel les banques centrales du monde entier fixent aujourd\u2019hui leurs taux d\u2019int\u00e9r\u00eat. Leur point commun : partir des d\u00e9cisions de chacun d\u2019entre nous pour comprendre les crises de tous.<\/strong><\/p>\n<p>A prochaine fois que la Banque centrale europ\u00e9enne annoncera une hausse ou une baisse de ses taux, sachez qu\u2019un mod\u00e8le math\u00e9matique de trois \u00e9quations aura pes\u00e9 dans la d\u00e9cision. Ce mod\u00e8le, dit \u00abn\u00e9okeyn\u00e9sien\u00bb, est en grande partie l\u2019\u0153uvre des deux laur\u00e9ats du prix de la Banque de Su\u00e8de en sciences \u00e9conomiques en m\u00e9moire d\u2019Alfred Nobel, annonc\u00e9 ce lundi 12 octobre \u00e0 Stockholm: l\u2019Am\u00e9ricain Robert E. Hall, professeur \u00e0 Stanford, et son compatriote Michael Woodford, professeur \u00e0 Columbia.<\/p>\n<p>L\u2019Acad\u00e9mie royale des sciences de Su\u00e8de les distingue \u00ab pour les fondements micro\u00e9conomiques de la stabilisation macro\u00e9conomique\u00bb.<\/p>\n<p>Derri\u00e8re cette formule aust\u00e8re se cache une question que chacun a d\u00e9j\u00e0 entendue au journal t\u00e9l\u00e9vis\u00e9: faut-il relancer l\u2019\u00e9conomie, et comment? Faut-il distribuer un ch\u00e8que aux m\u00e9nages, baisser les imp\u00f4ts, r\u00e9duire les taux d\u2019int\u00e9r\u00eat? Et surtout, cela marche-t-il?<\/p>\n<p><span><span><strong>Quand les recettes cessent de fonctionner<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Pendant les trente ann\u00e9es qui suivent la Seconde Guerre mondiale, les gouvernements disposent d\u2019une recette h\u00e9rit\u00e9e de John Maynard Keynes. Quand la demande manque, on la soutient: l\u2019\u00c9tat d\u00e9pense, les m\u00e9nages consomment une partie de ce suppl\u00e9ment, ce qui cr\u00e9e des revenus pour d\u2019autres, qui consomment \u00e0 leur tour. Un euro de d\u00e9pense publique pouvait ainsi, sur le papier, en g\u00e9n\u00e9rer trois de production. Et l\u2019on pensait pouvoir choisir son dosage entre ch\u00f4mage et inflation.<\/p>\n<p>Les chocs p\u00e9troliers des ann\u00e9es 1970 brisent cette m\u00e9canique. Le ch\u00f4mage et l\u2019inflation grimpent ensemble : c\u2019est la \u00ab stagflation\u00bb. Les relances successives n\u2019y font rien, sinon alimenter la hausse des prix. L\u2019\u00e9conomiste Robert Lucas, futur Nobel 1995, pose alors le diagnostic : les mod\u00e8les de l\u2019\u00e9poque reposaient sur des r\u00e9gularit\u00e9s statistiques pass\u00e9es, et ces r\u00e9gularit\u00e9s se brisent d\u00e8s que la politique change, parce que les gens anticipent. Un salari\u00e9 qui s\u2019attend \u00e0 une inflation de 10 % n\u00e9gocie son salaire en cons\u00e9quence. Pour Lucas, il faut reconstruire la macro\u00e9conomie \u00e0 partir des d\u00e9cisions individuelles des m\u00e9nages et des entreprises. Encore fallait-il savoir comment.<\/p>\n<p><span><span><strong>L\u2019id\u00e9e de Hall: la consommation est impr\u00e9visible<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Robert Hall s\u2019attaque en 1978 \u00e0 la brique la plus importante: la consommation des m\u00e9nages, premi\u00e8re composante de la demande. Les \u00e9conomistes Milton Friedman et Franco Modigliani avaient d\u00e9fendu l\u2019id\u00e9e que nous consommons en fonction de nos revenus attendus sur la dur\u00e9e, et pas seulement de notre salaire du mois. Belle id\u00e9e, mais inv\u00e9rifiable: personne n\u2019observe ce que les m\u00e9nages anticipent.<\/p>\n<p>L\u2019intuition de Hall consiste \u00e0 retourner le probl\u00e8me. Si les m\u00e9nages d\u00e9cident d\u00e9j\u00e0 de leur consommation en tenant compte de tout ce qu\u2019ils savent de leur avenir, ils ne la modifieront qu\u2019en apprenant quelque chose de nouveau. Or une nouvelle, par d\u00e9finition, ne se pr\u00e9voit pas. Conclusion: si la th\u00e9orie est juste, les variations de la consommation doivent \u00eatre impossibles \u00e0 pr\u00e9voir. Au lieu de chercher ce qui explique la consommation, il su\ufb00it de v\u00e9rifier que rien ne permet de pr\u00e9dire ses variations.<\/p>\n<p>Prenons un exemple. Un salari\u00e9 apprend en janvier qu\u2019il sera licenci\u00e9 en avril. S\u2019il raisonne \u00e0 long terme, il r\u00e9duit ses d\u00e9penses d\u00e8s janvier.<\/p>\n<p>En avril, quand son salaire dispara\u00eet, sa consommation ne bouge plus: la mauvaise nouvelle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 \u00abint\u00e9gr\u00e9e\u00bb.<\/p>\n<p>Le test, men\u00e9 sur les donn\u00e9es am\u00e9ricaines, cr\u00e9e la surprise: le revenu pass\u00e9 n\u2019aide presque pas \u00e0 pr\u00e9voir la consommation future. Quatre ans plus tard, avec Frederic Mishkin, Hall reprend l\u2019analyse sur plus de deux mille familles.<\/p>\n<p>R\u00e9sultat: environ 80 % des m\u00e9nages se comportent comme le pr\u00e9voit la th\u00e9orie, mais 20 % consomment tout ce qu\u2019ils gagnent au fil de l\u2019eau, souvent parce qu\u2019ils ne peuvent pas emprunter.<\/p>\n<div readability=\"17\">\n<p><span><span><strong>Ce que cela change pour un ch\u00e8que de relance<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Si chacun lissait parfaitement sa consommation, un ch\u00e8que ponctuel serait presque enti\u00e8rement \u00e9pargn\u00e9. Si chacun d\u00e9pensait tout, il serait enti\u00e8rement consomm\u00e9. Les \u00e9tudes r\u00e9centes, dont une exp\u00e9rience men\u00e9e en France, situent la r\u00e9alit\u00e9 entre les deux: environ un euro sur cinq re\u00e7u est d\u00e9pens\u00e9 dans le mois ou le trimestre qui suit, avec de fortes diff\u00e9rences entre m\u00e9nages. Message pour les gouvernements: une aide est plus e\ufb00icace lorsqu\u2019elle cible les m\u00e9nages qui n\u2019ont pas de marge financi\u00e8re.<\/p>\n<\/div>\n<p><span><span><strong>Woodford: un laboratoire en trois \u00e9quations<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Michael Woodford assemble ensuite l\u2019\u00e9difice complet, au fil d\u2019une s\u00e9rie d\u2019articles, souvent \u00e9crits avec Julio Rotemberg, disparu en 2017, puis dans un livre de r\u00e9f\u00e9rence publi\u00e9 en 2003, Interest and Prices. Son mod\u00e8le reprend la consommation selon Hall et y ajoute un ingr\u00e9dient d\u00e9cisif: les prix ne s\u2019ajustent pas instantan\u00e9ment. Changer une \u00e9tiquette, ren\u00e9gocier un contrat ou r\u00e9imprimer un catalogue a un co\u00fbt; les entreprises r\u00e9visent donc leurs prix de loin en loin.<br \/>Le mod\u00e8le tient en trois \u00e9quations. La premi\u00e8re d\u00e9crit la demande des m\u00e9nages, qui d\u00e9pend du taux d\u2019int\u00e9r\u00eat et de ce qu\u2019ils anticipent. La deuxi\u00e8me d\u00e9crit l\u2019inflation, n\u00e9e des choix d\u2019entreprises qui, sachant qu\u2019elles garderont leur prix un moment, regardent devant elles. La troisi\u00e8me d\u00e9crit la banque centrale, qui rel\u00e8ve son taux quand l\u2019inflation monte, et plus fortement que l\u2019inflation elle-m\u00eame, afin que le co\u00fbt r\u00e9el du cr\u00e9dit augmente vraiment.<\/p>\n<p>Ce dernier point n\u2019est pas anodin. Pendant des d\u00e9cennies, les banques centrales cherchaient \u00e0 contr\u00f4ler la quantit\u00e9 de monnaie en circulation. Woodford montre, sur les traces du Su\u00e9dois Knut Wicksell, qu\u2019il su\ufb00it de piloter correctement un taux d\u2019int\u00e9r\u00eat. C\u2019est exactement ce que font aujourd\u2019hui la BCE et la quasi-totalit\u00e9 de ses homologues.<\/p>\n<p><span><span><strong>Le paradoxe du choc p\u00e9trolier<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Le mod\u00e8le apporte une notion cl\u00e9 : l\u2019\u00ab\u00e9cart de production\u00bb, diff\u00e9rence entre ce que l\u2019\u00e9conomie produit et ce qu\u2019elle produirait si les prix s\u2019ajustaient librement. C\u2019est lui, et non le niveau de la production, qui doit guider la banque centrale.<\/p>\n<p>Cette distinction \u00e9claire le pi\u00e8ge des ann\u00e9es 1970. Quand l\u2019\u00e9nergie rench\u00e9rit, l\u2019\u00e9conomie produit moins. La tentation est de relancer. Mais la capacit\u00e9 de production a chut\u00e9 davantage que la production effective: l\u2019\u00e9conomie est en r\u00e9alit\u00e9 en surchauffe par rapport \u00e0 ses nouvelles possibilit\u00e9s. Le mod\u00e8le recommande alors de freiner, en relevant les taux, ce qui para\u00eet contre-intuitif en pleine r\u00e9cession. C\u2019est l\u2019erreur commise il y a cinquante ans, et c\u2019est la le\u00e7on que les banques centrales ont, selon l\u2019Acad\u00e9mie, mieux appliqu\u00e9e face aux chocs de ces derni\u00e8res ann\u00e9es.<\/p>\n<p><span><span><strong>Parler pour agir<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Autre enseignement : puisque m\u00e9nages et entreprises d\u00e9cident en fonction de l\u2019avenir, ce que la banque centrale annonce compte autant que ce qu\u2019elle fait. Cr\u00e9dibilit\u00e9 et transparence deviennent des instruments de politique. Apr\u00e8s la crise de 2008, lorsque les taux \u00e9taient tomb\u00e9s \u00e0 z\u00e9ro, plusieurs banques centrales ont promis de les maintenir bas longtemps afin de soutenir l\u2019activit\u00e9 d\u00e8s le pr\u00e9sent: c\u2019est le forward guidance, une id\u00e9e que Woodford a d\u00e9fendue avec vigueur.<\/p>\n<p><span><span><strong>Un outil, pas une boule de cristal<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Le comit\u00e9 Nobel ne cache pas les limites de ce cadre. Le mod\u00e8le suppose que les anticipations d\u2019inflation restent \u00abancr\u00e9es\u00bb; il repr\u00e9sente mal les \u00e9v\u00e9nements impr\u00e9visibles comme une guerre ou une pand\u00e9mie; la fa\u00e7on dont il d\u00e9crit la rigidit\u00e9 des prix reste en partie conventionnelle; et dans sa version simple, il pr\u00eate aux annonces lointaines des banques centrales des effets exag\u00e9r\u00e9s. Il sert enfin \u00e0 r\u00e9agir aux crises, non \u00e0 les emp\u00eacher: la crise financi\u00e8re de 2008 relevait d\u2019abord de la r\u00e9gulation des banques.<\/p>\n<p>L\u2019Acad\u00e9mie elle-m\u00eame reconna\u00eet qu\u2019il est di\ufb00icile de prouver que ces mod\u00e8les ont am\u00e9lior\u00e9 la conduite des politiques, les crises ne se r\u00e9p\u00e9tant jamais \u00e0 l\u2019identique. Elle rel\u00e8ve n\u00e9anmoins que la reprise apr\u00e8s 2008 a \u00e9t\u00e9 bien plus rapide qu\u2019apr\u00e8s 1929 et que les pouss\u00e9es d\u2019inflation r\u00e9centes n\u2019ont pas d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 en stagflation durable. Les recherches en cours, qui int\u00e8grent les in\u00e9galit\u00e9s entre m\u00e9nages ou les liens entre secteurs, prolongent le cadre plut\u00f4t qu\u2019elles ne le remplacent.<\/p>\n<p>En r\u00e9compensant Hall et Woodford, Stockholm salue moins une d\u00e9couverte spectaculaire qu\u2019une mani\u00e8re de penser : comprendre les crises collectives en partant des choix ordinaires de millions de m\u00e9nages et d\u2019entreprises qui, chaque jour, regardent vers l\u2019avenir.<\/p>\n<p><strong>Taoufik Rajhi<\/strong><br \/><span><em>Professeur des universit\u00e9s,<br \/>Universit\u00e9 de Poitier<\/em><\/span><\/p>\n<p><span>Les laur\u00e9ats en bref. Robert E. Hall, n\u00e9 en 1943 \u00e0 Palo Alto, docteur du MIT (1967), professeur \u00e0 l\u2019universit\u00e9 Stanford. Michael Woodford, n\u00e9 en 1955 \u00e0 Chicopee, docteur du MIT (1983), professeur \u00e0 l\u2019universit\u00e9 Columbia. Sources : Acad\u00e9mie royale des sciences de Su\u00e8de, documents de vulgarisation et fond scientifique du 12 octobre 2026,<\/span> <a href=\"http:\/\/%20www.kva.se\" target=\"_blank\"><span>www.kva.se<\/span><\/a><span>.<\/span><br \/>\u00a0<\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/leaders.com.tn\/article\/38530-le-nobel-d-economie-recompense-ceux-qui-ont-appris-aux-banques-centrales-a-ecouter-les-menages\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Taoufik Rajhi, professeur des universit\u00e9s, Universit\u00e9 de Poitiers &#8211; Robert Hall et Michael Woodford ont b\u00e2ti, \u00e0 vingt-cinq ans d\u2019\u00e9cart, l\u2019outil avec lequel les banques centrales du monde entier fixent aujourd\u2019hui leurs taux d\u2019int\u00e9r\u00eat. Leur point commun : partir des d\u00e9cisions de chacun d\u2019entre nous pour comprendre les crises de tous. 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