{"id":193219,"date":"2026-10-14T13:01:42","date_gmt":"2026-10-14T17:01:42","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/abderrazak-zouari-bourguiba-et-le-developpement-integre-en-tunisie-de-la-construction-de-letat-a-la-persistance-des-disparites-territoriales\/"},"modified":"2026-10-14T13:01:42","modified_gmt":"2026-10-14T17:01:42","slug":"abderrazak-zouari-bourguiba-et-le-developpement-integre-en-tunisie-de-la-construction-de-letat-a-la-persistance-des-disparites-territoriales","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/abderrazak-zouari-bourguiba-et-le-developpement-integre-en-tunisie-de-la-construction-de-letat-a-la-persistance-des-disparites-territoriales\/","title":{"rendered":"Abderrazak Zouari &#8211; Bourguiba et le d\u00e9veloppement int\u00e9gr\u00e9 en Tunisie: de la construction de l&rsquo;\u00c9tat \u00e0 la persistance des disparit\u00e9s territoriales"},"content":{"rendered":"<p><span><span><strong>Par Abderrazak Zouari, <em>Professeur universitaire, \u00e9conomiste, ancien ministre du D\u00e9veloppement r\u00e9gional<\/em> &#8211;<\/strong><\/span><\/span> Depuis l\u2019ind\u00e9pendance, la Tunisie poursuit deux objectifs exigeants: b\u00e2tir une nation moderne, unie et solidaire, et r\u00e9duire les \u00e9carts entre ses territoires.<\/p>\n<p>Sous Habib Bourguiba, l\u2019\u00c9tat porte l\u2019essentiel de la modernisation. \u00c9ducation, sant\u00e9, infrastructures, industrie, agriculture et administration sont mobilis\u00e9es au service d\u2019un projet national. Les avanc\u00e9es sont consid\u00e9rables, mais elles laissent subsister un paradoxe: la nation s\u2019est consolid\u00e9e sans que tous ses territoires soient pleinement int\u00e9gr\u00e9s.<\/p>\n<p>C\u2019est ce d\u00e9calage qui guidera mon propos: l\u2019int\u00e9gration nationale a progress\u00e9 bien davantage que l\u2019int\u00e9gration territoriale.<\/p>\n<p>J\u2019examinerai d\u2019abord le mod\u00e8le bourguibien et ses limites, puis l\u2019ampleur des \u00e9carts territoriaux et les r\u00e9formes institutionnelles engag\u00e9es apr\u00e8s 2011. La comparaison avec la Cor\u00e9e du Sud permettra enfin d\u2019esquisser les bases d\u2019un nouveau mod\u00e8le de d\u00e9veloppement int\u00e9gr\u00e9.<\/p>\n<p><span><span><strong>I. Le mod\u00e8le bourguibien: le d\u00e9veloppement au service de l&rsquo;\u00c9tat-nation<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>En 1956, la Tunisie doit mener plusieurs chantiers de front: construire un \u00c9tat national et son administration, moderniser une \u00e9conomie encore largement agricole, am\u00e9liorer les conditions de vie et relier les r\u00e9gions entre elles.<\/p>\n<p>Le d\u00e9veloppement d\u00e9passe alors le seul objectif \u00e9conomique: il devient un levier de construction de l\u2019\u00c9tat-nation. Planification, investissement public, entreprises publiques, industrialisation, modernisation agricole et administration territoriale sont les instruments de cette ambition. La d\u00e9cision et l\u2019impulsion viennent avant tout du centre.<\/p>\n<p>Les ann\u00e9es 1960 constituent la phase la plus volontariste. Sous l\u2019impulsion d\u2019Ahmed Ben Salah, le pays exp\u00e9rimente la planification, la coop\u00e9rativisation agricole et l\u2019extension du secteur public, avec l\u2019ambition de transformer la production et d\u2019acc\u00e9l\u00e9rer la modernisation des campagnes.<\/p>\n<p>L\u2019exp\u00e9rience se heurte toutefois aux r\u00e9sistances sociales, aux difficult\u00e9s de gestion et aux contraintes \u00e9conomiques. Trop \u00e9loign\u00e9e des comportements et des r\u00e9alit\u00e9s des acteurs, elle est abandonn\u00e9e \u00e0 la fin de la d\u00e9cennie. Elle rappelle qu\u2019un projet peut \u00eatre int\u00e9gr\u00e9 dans sa conception sans \u00eatre viable s\u2019il m\u00e9conna\u00eet les r\u00e9alit\u00e9s sociales et territoriales.<\/p>\n<p>L\u2019une des transformations les plus durables concerne le capital humain. La progression de la scolarisation forme de nouvelles comp\u00e9tences, favorise la mobilit\u00e9 sociale et rapproche les populations rurales de l\u2019\u00c9tat. Elle contribue \u00e0 l\u2019\u00e9mergence d\u2019une classe moyenne et d\u2019une administration moderne. Dans le m\u00eame temps, les pouvoirs publics d\u00e9veloppent les infrastructures sanitaires, l\u2019acc\u00e8s aux soins et la pr\u00e9vention.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9volution du statut des femmes compl\u00e8te cette transformation. Le projet bourguibien est donc aussi social qu\u2019\u00e9conomique.<\/p>\n<p>Routes, r\u00e9seaux \u00e9lectriques, eau, \u00e9coles, centres de sant\u00e9 et moyens de communication: l\u2019\u00c9tat investit largement pour d\u00e9senclaver les r\u00e9gions et renforcer l\u2019unit\u00e9 du pays.<\/p>\n<p>Mais deux mouvements coexistent. Les investissements publics \u00e9quipent le territoire et consolident l\u2019int\u00e9gration nationale, tandis que les ports, les march\u00e9s, les infrastructures et les entreprises se concentrent sur le littoral. Le paradoxe est d\u00e9sormais visible.<\/p>\n<p><span><span><strong>II. Le paradoxe: int\u00e9gration nationale et littoralisation<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Les r\u00e9gions int\u00e9rieures ne sont pas oubli\u00e9es par l\u2019investissement public. Pourtant, les m\u00e9canismes d\u2019accumulation favorisent le littoral, qui b\u00e9n\u00e9ficie de la proximit\u00e9 de Tunis et des ports, d\u2019une concentration industrielle, du tourisme, des services, de march\u00e9s plus vastes et d\u2019une main-d\u2019\u0153uvre qualifi\u00e9e. Ces avantages attirent \u00e0 leur tour les investisseurs.<\/p>\n<p>L\u2019int\u00e9rieur cumule les handicaps : une place plus importante de l\u2019agriculture, un tissu industriel r\u00e9duit, moins d\u2019investissements priv\u00e9s, une accessibilit\u00e9 plus faible, davantage de ch\u00f4mage et des d\u00e9parts vers les p\u00f4les \u00e9conomiques. L\u2019\u00c9tat tente de r\u00e9partir le d\u00e9veloppement, mais l\u2019\u00e9conomie tend \u00e0 le concentrer.<\/p>\n<p>Le m\u00e9canisme s\u2019auto-entretient. L\u2019enclavement freine l\u2019investissement ; la faiblesse du tissu productif limite les emplois ; les personnes qualifi\u00e9es partent, ce qui r\u00e9duit encore le capital humain et l\u2019attractivit\u00e9. Sur le littoral, la dynamique inverse s\u2019installe: les infrastructures attirent les investissements, qui cr\u00e9ent des emplois et renforcent l\u2019attractivit\u00e9. Cette accumulation explique la persistance de la littoralisation.<\/p>\n<p>La distinction est importante. La d\u00e9concentration permet \u00e0 l\u2019\u00c9tat central de s\u2019appuyer sur une administration pr\u00e9sente dans les r\u00e9gions: le gouverneur repr\u00e9sente l\u2019\u00c9tat, mais les d\u00e9cisions essentielles restent prises au centre. La d\u00e9centralisation, elle, suppose des collectivit\u00e9s disposant de comp\u00e9tences, de ressources, d\u2019une autonomie administrative et d\u2019un v\u00e9ritable pouvoir de d\u00e9cision.<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le bourguibien rel\u00e8ve surtout de la d\u00e9concentration: le d\u00e9veloppement est pens\u00e9 pour les territoires, mais rarement con\u00e7u par eux.<\/p>\n<p>Les chiffres illustrent cette concentration. Selon l\u2019Institut national de la statistique, en 2016, le Grand Tunis, le Centre-Est et le Nord-Est produisaient 73,2 % du PIB national. Le Nord-Ouest et le Centre-Ouest en repr\u00e9sentaient 14,5 %, tandis que le Sud-Est et le Sud-Ouest en produisaient 12,3 %.<\/p>\n<p>Le PIB ne suffit cependant pas \u00e0 mesurer les \u00e9carts. L\u2019Indice de d\u00e9veloppement r\u00e9gional, qui tient compte des conditions de vie, du capital humain, de la d\u00e9mographie et du march\u00e9 du travail, fait appara\u00eetre des diff\u00e9rences marqu\u00e9es: en 2015, il s\u2019\u00e9levait \u00e0 0,76 dans le Grand Tunis et \u00e0 0,73 \u00e0 Monastir, contre 0,60 \u00e0 Sfax, 0,39 \u00e0 Gafsa et 0,23 \u00e0 Kasserine.<\/p>\n<p>La pauvret\u00e9 confirme cette fracture. En 2021, elle touchait 37 % de la population du Centre-Ouest et 22,5 % de celle du Nord-Ouest, contre 4,7 % dans le Grand Tunis et 16,6 % \u00e0 l\u2019\u00e9chelle nationale.<\/p>\n<p>Ces donn\u00e9es mesurent les disparit\u00e9s, mais ne permettent pas d\u2019imputer m\u00e9caniquement la pauvret\u00e9 \u00e0 une politique publique pr\u00e9cise. L\u2019emploi, les revenus, la structure productive, l\u2019\u00e9ducation, la d\u00e9mographie et l\u2019accessibilit\u00e9 interviennent \u00e9galement. La fracture est donc tout \u00e0 la fois \u00e9conomique, sociale, humaine et institutionnelle.<\/p>\n<p>Le bilan est contrast\u00e9: l\u2019int\u00e9gration nationale a \u00e9t\u00e9 une r\u00e9ussite majeure, tandis que l\u2019int\u00e9gration territoriale est rest\u00e9e inachev\u00e9e.<\/p>\n<p><span><span><strong>III. Apr\u00e8s 2011: la r\u00e9ponse institutionnelle<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>En 2011, la question r\u00e9gionale s\u2019impose au centre du d\u00e9bat public. Dans les r\u00e9gions int\u00e9rieures, les revendications portent sur l\u2019emploi, les infrastructures, l\u2019acc\u00e8s aux services publics, la dignit\u00e9 et la justice territoriale. Le d\u00e9veloppement devient autant une question politique et sociale qu\u2019\u00e9conomique.<\/p>\n<p>La Constitution de 2014 donne une traduction institutionnelle \u00e0 ces attentes : elle consacre la d\u00e9centralisation, l\u2019autonomie locale, le transfert de comp\u00e9tences, la solidarit\u00e9 entre territoires, la p\u00e9r\u00e9quation financi\u00e8re et la participation citoyenne. Le Code des collectivit\u00e9s locales de 2018 pr\u00e9cise cette architecture. Communes, r\u00e9gions et districts disposent d\u2019une personnalit\u00e9 juridique ainsi que d\u2019une autonomie administrative et financi\u00e8re. L\u2019ambition est de passer de l\u2019administration du territoire \u00e0 sa gouvernance.<\/p>\n<p>Depuis 2022-2023, l\u2019organisation territoriale conna\u00eet une nouvelle reconfiguration. La Constitution de 2022 et les textes de 2023 structurent l\u2019architecture autour des conseils locaux, r\u00e9gionaux et de districts. L\u2019enjeu consiste d\u00e9sormais \u00e0 articuler un \u00c9tat strat\u00e8ge, l\u2019autonomie des territoires et la solidarit\u00e9 nationale.<\/p>\n<table width=\"100%\" border=\"1\" cellpadding=\"1\" cellspacing=\"1\">\n<tbody readability=\"7\">\n<tr>\n<td><span><strong>Dimension\u00a0<\/strong><\/span><\/td>\n<td><span><strong>P\u00e9riode Bourguibienne<\/strong><\/span><\/td>\n<td><span><strong>2011<\/strong><\/span><\/td>\n<\/tr>\n<tr readability=\"2\">\n<td><strong>Philosophie<\/strong><\/td>\n<td>Modernisation nationale<\/td>\n<td>D\u00e9veloppement territorial<\/td>\n<\/tr>\n<tr readability=\"2\">\n<td><strong>D\u00e9cision<\/strong><\/td>\n<td>\u00c9tat central<\/td>\n<td>Partage avec les collectivit\u00e9s<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Territoires<\/strong><\/td>\n<td>R\u00e9cepteurs<\/td>\n<td>Acteurs potentiels<\/td>\n<\/tr>\n<tr readability=\"2\">\n<td><strong>Planification<\/strong><\/td>\n<td>Descendante<\/td>\n<td>Articulation territoriale recherch\u00e9e<\/td>\n<\/tr>\n<tr readability=\"4\">\n<td><strong>Solidarit\u00e9<\/strong><\/td>\n<td>Redistribution par l&rsquo;\u00c9tat<\/td>\n<td>P\u00e9r\u00e9quation et solidarit\u00e9 territoriale<\/td>\n<\/tr>\n<tr readability=\"4\">\n<td><strong>D\u00e9fi majeur<\/strong><\/td>\n<td>Fracture littoral \/ int\u00e9rieur<\/td>\n<td>Transformer l\u2019autonomie en capacit\u00e9s r\u00e9elles<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>Une continuit\u00e9 demeure entre ces deux p\u00e9riodes : l\u2019\u00c9tat reste indispensable pour r\u00e9duire les disparit\u00e9s.<\/p>\n<p>Mais changer les institutions ne suffit pas \u00e0 rapprocher les territoires sur le plan \u00e9conomique. La trajectoire sud-cor\u00e9enne permet d\u2019\u00e9clairer cette limite.<\/p>\n<p><span><span><strong>IV. Un d\u00e9tour par la Cor\u00e9e du Sud<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La Cor\u00e9e du Sud offre un point de comparaison parce que, dans les ann\u00e9es 1950 et 1960, les deux pays pr\u00e9sentent plusieurs similitudes: une \u00e9conomie pauvre et largement agricole, un capital humain initialement limit\u00e9, peu de ressources naturelles et un \u00c9tat fortement impliqu\u00e9. L\u2019\u00e9ducation et les infrastructures deviennent, dans les deux cas, des priorit\u00e9s. Selon la Banque mondiale, le revenu national brut par habitant de la Cor\u00e9e est pass\u00e9 d\u2019environ 67 dollars au d\u00e9but des ann\u00e9es 1950 \u00e0 plus de 36 000 dollars en 2024.<\/p>\n<p>La comparaison a n\u00e9anmoins ses limites: les contextes historiques, institutionnels et g\u00e9opolitiques diff\u00e8rent profond\u00e9ment. Il ne s\u2019agit pas de soutenir que la Tunisie aurait d\u00fb reproduire le mod\u00e8le cor\u00e9en.<\/p>\n<p>Les deux \u00c9tats ont surtout mobilis\u00e9 leur puissance \u00e0 des fins diff\u00e9rentes. Sous Bourguiba, l\u2019\u00c9tat tunisien cherche \u00e0 moderniser la soci\u00e9t\u00e9 et \u00e0 d\u00e9velopper les services publics. Il diversifie l\u2019\u00e9conomie \u2014 agriculture, industrie, tourisme et services \u2014 dans une logique largement administrative et redistributive, tout en ouvrant progressivement le pays aux march\u00e9s ext\u00e9rieurs. \u00c0 partir de 1961, la Cor\u00e9e de Park Chung-hee privil\u00e9gie la transformation rapide de l\u2019appareil productif : exportations, secteurs prioritaires, financement de l\u2019investissement et soutien \u00e0 de grands groupes priv\u00e9s, les chaebols. L\u2019industrie \u00e9volue du textile vers l\u2019industrie lourde, l\u2019automobile, l\u2019\u00e9lectronique puis les technologies avanc\u00e9es.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9ducation constitue un point de convergence: les deux pays y voient une ressource strat\u00e9gique. Mais la Cor\u00e9e relie plus directement la formation aux besoins de l\u2019industrie. En Tunisie, de nombreux dipl\u00f4m\u00e9s n\u2019ont pas trouv\u00e9 de d\u00e9bouch\u00e9s \u00e0 la mesure de leurs qualifications, un d\u00e9calage entre formation et march\u00e9 du travail que rel\u00e8ve \u00e9galement l\u2019OCDE.<\/p>\n<p>La Cor\u00e9e du Sud n\u2019a pourtant pas \u00e9chapp\u00e9 aux d\u00e9s\u00e9quilibres territoriaux. Entre les ann\u00e9es 1960 et 1980, l\u2019industrialisation s\u2019est concentr\u00e9e sur l\u2019axe S\u00e9oul-Pusan et dans le sud-est, creusant l\u2019\u00e9cart avec les provinces de l\u2019ouest. Les deux pays ont donc connu une concentration spatiale du d\u00e9veloppement.<\/p>\n<p>La diff\u00e9rence tient \u00e0 la consolidation progressive d\u2019une base industrielle capable de faire \u00e9merger plusieurs p\u00f4les \u00e9conomiques. Les politiques de localisation industrielle et de d\u00e9veloppement r\u00e9gional s\u2019inscrivent dans une strat\u00e9gie productive : le territoire est con\u00e7u non seulement comme un espace \u00e0 \u00e9quiper, mais comme un lieu de production, d\u2019exportation et de constitution de cha\u00eenes industrielles. En Tunisie, la logique a davantage privil\u00e9gi\u00e9 l\u2019infrastructure et le d\u00e9senclavement; en Cor\u00e9e, elle a associ\u00e9 infrastructure, industrie, emploi, exportations et d\u00e9veloppement r\u00e9gional.<\/p>\n<p>Ce mod\u00e8le a aussi ses co\u00fbts : concentration du pouvoir \u00e9conomique, poids des grands conglom\u00e9rats et fragilit\u00e9 relative des PME. Les deux \u00c9tats \u00e9taient en outre autoritaires \u00e0 cette \u00e9poque. Leur trajectoire ne doit donc pas conduire \u00e0 id\u00e9aliser l\u2019efficacit\u00e9 d\u2019une coordination autoritaire.<\/p>\n<p><span><span><strong>V. Vers un nouveau mod\u00e8le de d\u00e9veloppement int\u00e9gr\u00e9<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Cette comparaison fait ressortir cinq pistes pour la Tunisie.<\/p>\n<p>D\u2019abord, passer du d\u00e9senclavement \u00e0 la capacit\u00e9 productive. Une route ne devrait pas \u00eatre \u00e9valu\u00e9e seulement comme un moyen de transport, mais comme un maillon d\u2019une cha\u00eene de valeur: production agricole \u00e0 Kasserine, transformation agroalimentaire, logistique, puis exportation depuis Sfax, par exemple.<\/p>\n<p>Ensuite, structurer des syst\u00e8mes productifs r\u00e9gionaux en s\u2019appuyant sur les atouts propres \u00e0 chaque territoire, plut\u00f4t que de disperser les investissements.<br \/>Troisi\u00e8me priorit\u00e9: connecter les r\u00e9gions int\u00e9rieures aux cha\u00eenes de valeur nationales et internationales. L\u2019objectif n\u2019est pas d\u2019opposer le littoral \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, mais de mieux les articuler.<\/p>\n<p>Il faut \u00e9galement faire du capital humain un moteur du d\u00e9veloppement r\u00e9gional, en rapprochant universit\u00e9s, formation professionnelle et entreprises.<\/p>\n<p>Enfin, l\u2019\u00c9tat doit devenir un strat\u00e8ge territorial. Il lui revient de fixer les priorit\u00e9s nationales, de financer les infrastructures structurantes, d\u2019assurer la p\u00e9r\u00e9quation et de pr\u00e9server la coh\u00e9rence entre les r\u00e9gions. Les territoires doivent, de leur c\u00f4t\u00e9, disposer d\u2019une marge de d\u00e9cision r\u00e9elle pour leurs projets, leurs partenariats et leurs strat\u00e9gies. Cette organisation suppose une planification de long terme, par exemple au moyen de contrats territoriaux sur dix ans, assortis d\u2019objectifs et d\u2019indicateurs \u00e9valu\u00e9s chaque ann\u00e9e.<\/p>\n<p>Il faudra aussi tirer les le\u00e7ons des limites cor\u00e9ennes: \u00e9viter que quelques nouveaux p\u00f4les ne remplacent simplement la domination du littoral, pr\u00e9venir la d\u00e9pendance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de quelques grandes entreprises, ne pas figer les sp\u00e9cialisations r\u00e9gionales et pr\u00e9server la coh\u00e9sion sociale comme l\u2019environnement.<\/p>\n<p><span><span><strong>Conclusion<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Sous Bourguiba, l\u2019\u00c9tat a conduit un d\u00e9veloppement int\u00e9gr\u00e9 qui a contribu\u00e9 \u00e0 b\u00e2tir la nation sans enrayer la concentration littorale. Apr\u00e8s 2011, la priorit\u00e9 institutionnelle s\u2019est d\u00e9plac\u00e9e vers la d\u00e9centralisation et la volont\u00e9 de faire des territoires des acteurs \u00e0 part enti\u00e8re. L\u2019exp\u00e9rience cor\u00e9enne ajoute une le\u00e7on: l\u2019int\u00e9gration territoriale durable d\u00e9pend aussi de la capacit\u00e9 des r\u00e9gions \u00e0 produire, innover et \u00e9changer.<\/p>\n<p>L\u2019enjeu n\u2019est donc pas seulement de redistribuer vers les r\u00e9gions d\u00e9favoris\u00e9es la croissance cr\u00e9\u00e9e ailleurs. Il faut aussi y faire \u00e9merger de nouvelles sources de croissance. Cela suppose de passer:<\/p>\n<p><span><strong>\u2022<\/strong><\/span> de l&rsquo;\u00c9tat b\u00e2tisseur \u00e0 l&rsquo;\u00c9tat strat\u00e8ge;<br \/><span><strong>\u2022<\/strong><\/span> du territoire b\u00e9n\u00e9ficiaire au territoire acteur;<br \/><span><strong>\u2022<\/strong><\/span> de la redistribution \u00e0 la cr\u00e9ation de capacit\u00e9s;<br \/><span><strong>\u2022<\/strong><\/span> de la d\u00e9centralisation institutionnelle au d\u00e9veloppement territorial effectif.<\/p>\n<p>La question d\u00e9cisive reste enti\u00e8re : comment convertir la d\u00e9centralisation institutionnelle en convergence \u00e9conomique, sociale et territoriale? La Tunisie poss\u00e8de d\u00e9j\u00e0 des atouts \u2014 capital humain, infrastructures, universit\u00e9s, entreprises exportatrices et position g\u00e9ographique strat\u00e9gique. Le d\u00e9fi est de mieux les relier et de les inscrire dans les dynamiques propres \u00e0 chaque territoire.<\/p>\n<p>Faire des territoires non plus de simples b\u00e9n\u00e9ficiaires, mais des coproducteurs du d\u00e9veloppement national: c\u2019est l\u2019une des conditions de la Tunisie de demain.<\/p>\n<p><strong>Abderrazak Zouari<\/strong><\/p>\n<p><em>(*) Communication pr\u00e9sent\u00e9e lors de la neuvi\u00e8me session du Festival international des francophonies, Sousse, du 8 au 11 octobre 2026<\/em><\/p>\n<p><strong>Lire aussi<\/strong><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/35844-l-economie-tunisienne-a-l-epreuve-de-la-democratie-acteurs-institutions-et-politiques\" target=\"_blank\">L\u2019\u00e9conomie tunisienne \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de la d\u00e9mocratie: Acteurs, Institutions et Politiques<\/a><\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/leaders.com.tn\/article\/38540-abderrazak-zouari-bourguiba-et-le-developpement-integre-en-tunisie-de-la-construction-de-l-etat-a-la-persistance-des-disparites-territoriales\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Abderrazak Zouari, Professeur universitaire, \u00e9conomiste, ancien ministre du D\u00e9veloppement r\u00e9gional &#8211; Depuis l\u2019ind\u00e9pendance, la Tunisie poursuit deux objectifs exigeants: b\u00e2tir une nation moderne, unie et solidaire, et r\u00e9duire les \u00e9carts entre ses territoires. Sous Habib Bourguiba, l\u2019\u00c9tat porte l\u2019essentiel de la modernisation. \u00c9ducation, sant\u00e9, infrastructures, industrie, agriculture et administration sont mobilis\u00e9es au service d\u2019un [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1772,"featured_media":193220,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"fifu_image_url":"https:\/\/leaders.com.tn\/uploads\/content\/thumbnails\/179197890410_content.jpg","fifu_image_alt":"Abderrazak Zouari - Bourguiba et le d\u00e9veloppement int\u00e9gr\u00e9 en Tunisie: de la construction de l'\u00c9tat \u00e0 la persistance des disparit\u00e9s territoriales","footnotes":""},"categories":[73,55],"tags":[],"class_list":["post-193219","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-actualite","category-tunisie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/193219","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1772"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=193219"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/193219\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/media\/193220"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=193219"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=193219"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=193219"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}