{"id":193419,"date":"2026-10-19T13:02:18","date_gmt":"2026-10-19T17:02:18","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/zouhair-ben-amor-quand-la-terre-abritait-plusieurs-humanites\/"},"modified":"2026-10-19T13:02:18","modified_gmt":"2026-10-19T17:02:18","slug":"zouhair-ben-amor-quand-la-terre-abritait-plusieurs-humanites","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/zouhair-ben-amor-quand-la-terre-abritait-plusieurs-humanites\/","title":{"rendered":"Zouha\u00efr Ben Amor: Quand la Terre abritait plusieurs humanit\u00e9s"},"content":{"rendered":"<p><span><span><strong>Zouha\u00efr Ben Amor <em>(Universitaire)<\/em> &#8211;<\/strong><\/span><\/span> Nous avons pris l\u2019habitude de parler de l\u2019humanit\u00e9 au singulier. Dans une salle de classe, un livre ou une conversation, le mot semble aller de soi: les humains, ce serait nous. Pourtant, cette \u00e9vidence est r\u00e9cente \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de notre histoire. Pendant une longue partie de la pr\u00e9histoire, d\u2019autres \u00eatres humains marchaient ailleurs sur la Terre. Ils avaient leurs territoires, leurs contraintes, leurs mani\u00e8res de vivre. Certains ont rencontr\u00e9 nos anc\u00eatres. Et quelques-uns, disparus comme populations distinctes, ont laiss\u00e9 dans notre g\u00e9nome une pr\u00e9sence que nous commen\u00e7ons seulement \u00e0 comprendre.<\/p>\n<p>L\u2019image scolaire d\u2019une file de silhouettes, du primate courb\u00e9 \u00e0 l\u2019homme debout, a beaucoup contribu\u00e9 \u00e0 brouiller cette histoire. On y voit une succession bien rang\u00e9e, presque une marche triomphale. Or l\u2019\u00e9volution humaine ressemble davantage \u00e0 un paysage de branches, avec des voisinages, des s\u00e9parations et des rencontres. Des lign\u00e9es ont persist\u00e9 longtemps; d\u2019autres nous sont connues par quelques dents. Notre esp\u00e8ce n\u2019occupait pas seule ce paysage. Elle n\u2019en constituait pas non plus, \u00e0 chaque moment, le centre \u00e9vident.<\/p>\n<p><span><span><strong>Une pr\u00e9cision avant de compter<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>On lit souvent qu\u2019au moins neuf esp\u00e8ces humaines auraient v\u00e9cu simultan\u00e9ment. La formule frappe, mais elle demande une correction. Plusieurs lign\u00e9es ont effectivement coexist\u00e9; en revanche, une liste de neuf noms ne prouve pas que neuf esp\u00e8ces distinctes \u00e9taient pr\u00e9sentes au m\u00eame instant. Leurs p\u00e9riodes d\u2019existence ne se recouvrent pas toutes, et leurs classifications restent discut\u00e9es. Harvati et Reyes-Centeno (2022) montrent combien les fossiles du Pl\u00e9istoc\u00e8ne r\u00e9sistent aux cat\u00e9gories trop nettes. La diversit\u00e9 est certaine. Son d\u00e9compte exact l\u2019est beaucoup moins.<\/p>\n<p>Il faut aussi distinguer les hominid\u00e9s, famille qui comprend les humains et les autres grands singes actuels, des hominines de notre lign\u00e9e \u00e9volutive. Homo sapiens est aujourd\u2019hui le seul repr\u00e9sentant vivant du genre Homo, mais pas le seul hominid\u00e9. Cette diff\u00e9rence de vocabulaire \u00e9vite de faire dispara\u00eetre, par une phrase impr\u00e9cise, chimpanz\u00e9s, bonobos, gorilles et orangs-outans. Elle rappelle surtout qu\u2019une r\u00e9flexion accessible ne gagne rien \u00e0 sacrifier la justesse. On peut raconter simplement une histoire complexe, \u00e0 condition de ne pas la rendre fausse.<\/p>\n<p>Pour parcourir cette diversit\u00e9, neuf noms ou ensembles seront donc \u00e9voqu\u00e9s: sapiens, N\u00e9andertal, les D\u00e9nisoviens, erectus, naledi, floresiensis, luzonensis, heidelbergensis et rhodesiensis. Cette pr\u00e9sentation n\u2019en fait pas neuf esp\u00e8ces ind\u00e9pendantes unanimement reconnues. Les deux derniers regroupements se chevauchent selon les auteurs; les D\u00e9nisoviens ont d\u2019abord \u00e9t\u00e9 identifi\u00e9s comme lign\u00e9e g\u00e9n\u00e9tique. Quant \u00e0 Homo antecessor, souvent ajout\u00e9 aux listes populaires, ses repr\u00e9sentants connus sont bien ant\u00e9rieurs \u00e0 notre esp\u00e8ce. Le placer parmi les contemporains de sapiens serait confondre anciennet\u00e9 et coexistence.<\/p>\n<p><span><span><strong>L\u2019Afrique et les commencements de sapiens<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Commen\u00e7ons par nous, sans nous accorder une place privil\u00e9gi\u00e9e. Homo sapiens prend forme en Afrique. Les fossiles de Jebel Irhoud, au Maroc, dat\u00e9s d\u2019environ 315 000 ans, avec une marge d\u2019incertitude, documentent une phase ancienne de notre lign\u00e9e. Leur combinaison de traits montre que l\u2019apparition de notre anatomie ne fut pas un \u00e9v\u00e9nement instantan\u00e9. Un visage relativement moderne pouvait accompagner une forme cr\u00e2nienne encore diff\u00e9rente de la n\u00f4tre. La publication de Hublin et ses coll\u00e8gues (2017) a profond\u00e9ment \u00e9largi notre regard sur ces commencements.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/1(155).jpg\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\" alt=\"\" \/><span>Homo sapiens<\/span><\/p>\n<p>Depuis le Maghreb, cette d\u00e9couverte poss\u00e8de une r\u00e9sonance particuli\u00e8re. Elle replace l\u2019Afrique du Nord dans une histoire longtemps racont\u00e9e presque exclusivement depuis l\u2019Afrique orientale. Mais elle ne justifie aucun nouveau r\u00e9cit de propri\u00e9t\u00e9 nationale. Un fossile trouv\u00e9 au Maroc ne permet pas d\u2019attribuer l\u2019humanit\u00e9 \u00e0 un pays contemporain. Les fronti\u00e8res de nos \u00c9tats ne disent rien des territoires de ces populations. L\u2019enjeu scientifique est une origine africaine plus vaste, faite de populations diversement reli\u00e9es, plut\u00f4t qu\u2019un berceau unique dont on pourrait fi\u00e8rement garder la cl\u00e9.<\/p>\n<p>Cette Afrique ancienne n\u2019\u00e9tait pas uniforme. Les environnements changeaient; des passages devenaient possibles, puis se refermaient. Les populations ne constituaient ni un bloc compact ni des unit\u00e9s d\u00e9finitivement isol\u00e9es. Il reste difficile de reconstruire tous leurs \u00e9changes. Mais envisager sapiens dans cette diversit\u00e9 oblige d\u00e9j\u00e0 \u00e0 modifier notre r\u00e9cit: nous sommes issus d\u2019une histoire collective, continentale, dont les fossiles disponibles ne livrent que des fen\u00eatres. Nos origines ne tiennent pas dans un point pos\u00e9 sur une carte.<\/p>\n<p>Au sud du continent vivait Homo naledi, connu dans le r\u00e9seau de grottes de Rising Star, en Afrique du Sud. Les restes de la chambre de Dinaledi sont dat\u00e9s d\u2019environ 335 000 \u00e0 236 000 ans. Cette chronologie place donc naledi dans la m\u00eame grande p\u00e9riode que les premiers sapiens. Son petit cerveau et sa combinaison de caract\u00e8res anatomiques anciens et plus proches des n\u00f4tres ont surpris. Nous avions tendance \u00e0 supposer qu\u2019une anatomie apparemment ancienne devait appartenir \u00e0 une \u00e9poque n\u00e9cessairement tr\u00e8s recul\u00e9e.\u00a0<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/2(151).jpg\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\" alt=\"\" \/><span>Homo naledi<\/span><\/p>\n<p>Naledi rappelle qu\u2019une lign\u00e9e peut conserver certains caract\u00e8res longtemps. Il ne repr\u00e9sente pas un sapiens inachev\u00e9, attendant de devenir nous. Il appartient \u00e0 sa propre histoire. Sa distribution connue reste limit\u00e9e; aucune contribution g\u00e9n\u00e9tique \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 actuelle n\u2019est d\u00e9montr\u00e9e. Les interpr\u00e9tations de ses comportements, notamment fun\u00e9raires, font d\u00e9bat et demandent de la prudence. Le plus solide, ici, est d\u00e9j\u00e0 consid\u00e9rable: des humains tr\u00e8s diff\u00e9rents partageaient l\u2019Afrique de cette \u00e9poque, sans que nous puissions affirmer qu\u2019ils se rencontraient effectivement (Harvati et Reyes-Centeno, 2022).<\/p>\n<p>\u00c0 c\u00f4t\u00e9 de ces deux lign\u00e9es, les noms Homo heidelbergensis et Homo rhodesiensis d\u00e9signent une partie des humains du Pl\u00e9istoc\u00e8ne moyen. Le premier fut \u00e9tabli \u00e0 partir d\u2019une mandibule d\u00e9couverte \u00e0 Mauer, en Allemagne. Il a ensuite servi, dans certaines classifications, \u00e0 regrouper des fossiles europ\u00e9ens et africains. D\u2019autres chercheurs le r\u00e9servent davantage \u00e0 l\u2019Europe, o\u00f9 plusieurs populations anciennes pr\u00e9sentent des liens avec l\u2019histoire n\u00e9andertalienne. Sa g\u00e9ographie d\u00e9pend donc en partie de la d\u00e9finition retenue. Une carte sans cette r\u00e9serve donnerait une certitude trompeuse.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/3(124).jpg\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\" alt=\"\" \/><span>Homo heidelbergensis<\/span><\/p>\n<p>Homo rhodesiensis renvoie notamment au cr\u00e2ne de Kabwe, en Zambie, anciennement Broken Hill, dont l\u2019\u00e2ge est estim\u00e9 autour de 300 000 ans. Des fossiles africains robustes ont \u00e9t\u00e9 rapproch\u00e9s de cet ensemble. Cependant, certains auteurs les int\u00e8grent \u00e0 heidelbergensis, tandis que d\u2019autres proposent des d\u00e9coupages diff\u00e9rents. Compter heidelbergensis et rhodesiensis comme deux esp\u00e8ces toujours parfaitement s\u00e9par\u00e9es revient \u00e0 transformer une discussion scientifique en r\u00e9sultat acquis. Ce qui demeure, derri\u00e8re les noms, c\u2019est une diversit\u00e9 africaine r\u00e9elle, dont les relations avec sapiens restent difficiles \u00e0 pr\u00e9ciser.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/4(91).jpg\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\" alt=\"\" \/><span>Homo rhodesiensis<\/span><\/p>\n<p><span><span><strong>Des Europ\u00e9ens et des Asiatiques que nous red\u00e9couvrons<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Homo neanderthalensis occupait l\u2019Europe et une partie de l\u2019Asie occidentale et centrale. Les N\u00e9andertaliens avaient des corps g\u00e9n\u00e9ralement robustes et une anatomie particuli\u00e8re. Ils vivaient dans des environnements variables, souvent exigeants, et leur histoire s\u2019\u00e9tend sur plusieurs centaines de milliers d\u2019ann\u00e9es avant leurs derni\u00e8res populations connues, autour de 40 000 ans. Il faut se garder d\u2019en faire un peuple immobile, enti\u00e8rement enferm\u00e9 dans le froid. Leur vaste distribution et leur dur\u00e9e d\u2019existence impliquent des situations diverses, que le mot \u00abN\u00e9andertal\u00bb tend parfois \u00e0 effacer.\u00a0<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/5(58).jpg\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\" alt=\"\" \/><span>Homo neanderthalensis<\/span><\/p>\n<p>Longtemps, on les a repr\u00e9sent\u00e9s comme des brutes. Cette caricature arrangeait notre amour-propre : plus le cousin \u00e9tait grossier, plus notre excellence paraissait naturelle. Les recherches ont corrig\u00e9 ce portrait. Les techniques, les strat\u00e9gies de subsistance et les indices de relations sociales t\u00e9moignent de capacit\u00e9s que l\u2019ancien clich\u00e9 ne pouvait accueillir. Les comportements pr\u00e9cis doivent \u00eatre \u00e9valu\u00e9s site par site. Mais aucune lecture s\u00e9rieuse ne permet de r\u00e9duire leur disparition \u00e0 une simple insuffisance intellectuelle. Survivre longtemps constitue d\u00e9j\u00e0 un fait \u00e9volutif qui m\u00e9rite d\u2019\u00eatre pris au s\u00e9rieux.<\/p>\n<p>Plus \u00e0 l\u2019est, les D\u00e9nisoviens ont d\u2019abord \u00e9t\u00e9 reconnus gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019ADN ancien provenant de la grotte de Denisova, dans l\u2019Alta\u00ef sib\u00e9rien. Leur identification a invers\u00e9 une habitude: une lign\u00e9e pouvait \u00eatre distingu\u00e9e g\u00e9n\u00e9tiquement avant que son apparence soit bien connue. Des d\u00e9couvertes sur le plateau tib\u00e9tain et ailleurs en Asie ont ensuite \u00e9largi leur g\u00e9ographie. Parler des D\u00e9nisoviens ne revient donc pas \u00e0 d\u00e9signer quelques habitants d\u2019une grotte sib\u00e9rienne. Les donn\u00e9es sugg\u00e8rent plusieurs populations, adapt\u00e9es \u00e0 des milieux diff\u00e9rents, sur un espace consid\u00e9rable (Ongaro et Huerta-Sanchez, 2024).\u00a0<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/6(49).jpg\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\" alt=\"\" \/><span>\u00a0D\u00e9nisoviens<\/span><\/p>\n<p>Les r\u00e9sultats publi\u00e9s en 2025 sur le cr\u00e2ne de Harbin, dans le nord-est de la Chine, sont particuli\u00e8rement instructifs. Ce fossile, \u00e2g\u00e9 d\u2019au moins 146 000 ans et auparavant attribu\u00e9 \u00e0 Homo longi, a fourni des prot\u00e9ines anciennes qui soutiennent son appartenance \u00e0 une population d\u00e9nisovienne (Fu et al., 2025). Un nom spectaculaire ne garantit donc pas une lign\u00e9e suppl\u00e9mentaire ind\u00e9pendante. Ajouter longi aux D\u00e9nisoviens pour augmenter le nombre d\u2019esp\u00e8ces serait d\u00e9sormais particuli\u00e8rement imprudent. Les d\u00e9couvertes peuvent rapprocher des ensembles que l\u2019on croyait s\u00e9par\u00e9s, aussi bien qu\u2019en r\u00e9v\u00e9ler de nouveaux. Homo erectus nous conduit encore plus loin dans le temps et vers l\u2019Asie orientale et du Sud-Est. Au sens large, ce nom rassemble une histoire tr\u00e8s longue, dont les d\u00e9buts africains sont parfois distingu\u00e9s sous le nom Homo ergaster. Les erectus asiatiques sont notamment connus en Chine et \u00e0 Java. Leur cr\u00e2ne bas et allong\u00e9 contraste avec le n\u00f4tre, mais leur corps t\u00e9moigne d\u2019une bip\u00e9die bien \u00e9tablie. Leur remarquable dur\u00e9e d\u2019existence suffit \u00e0 d\u00e9ranger une vision o\u00f9 chaque forme serait rapidement remplac\u00e9e par une autre pr\u00e9tendument sup\u00e9rieure.\u00a0<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/7(43).jpg\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\" alt=\"\" \/><span>Homo erectus<\/span><\/p>\n<p>\u00c0 Ngandong, sur l\u2019\u00eele de Java, les derniers fossiles connus d\u2019erectus se situent entre environ 117 000 et 108 000 ans. Pendant cette p\u00e9riode, sapiens existait d\u00e9j\u00e0 en Afrique et ailleurs. Cette contemporan\u00e9it\u00e9 \u00e0 grande distance ne d\u00e9montre toutefois aucune rencontre entre les populations concern\u00e9es. La derni\u00e8re pr\u00e9sence fossile connue n\u2019est pas non plus la date certaine d\u2019une extinction mondiale. Nous disposons d\u2019archives incompl\u00e8tes, conserv\u00e9es de fa\u00e7on in\u00e9gale. Entre ce que les terrains r\u00e9v\u00e8lent et ce qui s\u2019est r\u00e9ellement d\u00e9roul\u00e9, il reste toujours une part de silence.<\/p>\n<p><span><span><strong>Les \u00eeles et les chemins impr\u00e9vus de l\u2019\u00e9volution<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Sur Flores, en Indon\u00e9sie, Homo floresiensis a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 une autre mani\u00e8re d\u2019\u00eatre humain. Sa petite taille, voisine d\u2019un m\u00e8tre pour l\u2019individu le mieux connu, et son faible volume c\u00e9r\u00e9bral ont suscit\u00e9 de nombreuses discussions. Pourtant, ses particularit\u00e9s ne se laissent pas r\u00e9duire \u00e0 une caricature de sapiens malade ou diminu\u00e9. Les \u00eeles peuvent favoriser des trajectoires \u00e9volutives singuli\u00e8res. Leurs ressources, leur isolement et leurs communaut\u00e9s animales diff\u00e8rent de ceux des continents. Mais reconna\u00eetre ce contexte ne signifie pas que tous les d\u00e9tails de l\u2019origine de floresiensis soient r\u00e9solus.\u00a0<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/8(30).jpg\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\" alt=\"\" \/><span>Homo floresiensis<\/span><\/p>\n<p>\u00c0 Liang Bua, ses restes sont dat\u00e9s d\u2019environ 100 000 \u00e0 60 000 ans; des outils qui lui sont attribu\u00e9s prolongent la documentation jusqu\u2019\u00e0 environ 50 000 ans. Les premi\u00e8res annonces d\u2019une survie beaucoup plus r\u00e9cente ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9vis\u00e9es. Cet exemple devrait nous apprendre quelque chose sur la science: corriger une date ne ruine pas une d\u00e9couverte, cela am\u00e9liore sa port\u00e9e. La rencontre de floresiensis avec sapiens demeure une question ouverte. Aucun h\u00e9ritage g\u00e9n\u00e9tique identifiable de cette esp\u00e8ce dans les populations actuelles n\u2019est \u00e9tabli.<\/p>\n<p>Aux Philippines, sur l\u2019\u00eele de Lu\u00e7on, la grotte de Callao a livr\u00e9 les restes attribu\u00e9s \u00e0 Homo floresiensis. Les fossiles connus se situent autour de 67 000 \u00e0 50 000 ans. Des dents et des \u00e9l\u00e9ments des mains et des pieds pr\u00e9sentent une association particuli\u00e8re de caract\u00e8res. L\u2019\u00e9chantillon reste trop limit\u00e9 pour reconstruire avec assurance toute son apparence, sa taille ou son mode de vie. Il serait tentant de lui donner imm\u00e9diatement un visage et une biographie. La rigueur consiste parfois \u00e0 accepter qu\u2019un humain ancien demeure partiellement inconnu.\u00a0<img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/9(21).jpg\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\" alt=\"\" \/><\/p>\n<p><span>Homo floresiensis<\/span><\/p>\n<p>Floresiensis et luzonensis rendent l\u2019Asie insulaire incontournable. Ils rappellent que l\u2019histoire humaine ne se r\u00e9sume pas au trajet Afrique-Europe, si souvent privil\u00e9gi\u00e9 dans les r\u00e9cits familiers. Ces populations existaient pendant que sapiens poursuivait sa propre histoire. Elles ne constituent pas pour autant des \u00e9tapes de notre formation. Ce sont des branches distinctes, dont les parent\u00e9s pr\u00e9cises restent discut\u00e9es. L\u2019\u00e9volution ne produit pas seulement des anc\u00eatres destin\u00e9s \u00e0 nous expliquer ; elle produit aussi des existences qui valent d\u2019\u00eatre comprises pour elles-m\u00eames.<\/p>\n<p><span><span><strong>Des disparus qui ne sont pas enti\u00e8rement absents<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La g\u00e9n\u00e9tique ancienne a chang\u00e9 notre mani\u00e8re de penser les disparitions. Des fragments n\u00e9andertaliens persistent dans le g\u00e9nome de nombreuses populations actuelles, notamment celles dont les anc\u00eatres ont une importante histoire hors d\u2019Afrique. Les proportions individuelles sont g\u00e9n\u00e9ralement faibles, souvent autour de 1 \u00e0 2 %, et varient. Des migrations ult\u00e9rieures ont aussi ramen\u00e9 de tels fragments en Afrique. On ne saurait donc tracer une fronti\u00e8re simple entre continents pr\u00e9tendument m\u00e9tiss\u00e9s et continent pr\u00e9tendument intact. La circulation humaine est plus ancienne et plus compliqu\u00e9e que nos cat\u00e9gories.<\/p>\n<p>L\u2019h\u00e9ritage d\u00e9nisovien est particuli\u00e8rement marqu\u00e9 dans certaines populations d\u2019Oc\u00e9anie et pr\u00e9sent, en proportions variables, dans plusieurs populations asiatiques. La synth\u00e8se d\u2019Ongaro et Huerta-Sanchez (2024) d\u00e9crit des indices d\u2019au moins trois \u00e9pisodes d\u2019introgression provenant de populations d\u00e9nisoviennes distinctes. L\u2019introgression d\u00e9signe ici la transmission durable de fragments g\u00e9n\u00e9tiques apr\u00e8s des croisements. Ce mot technique recouvre une r\u00e9alit\u00e9 humaine tr\u00e8s simple: des lign\u00e9es que nous distinguons aujourd\u2019hui ont eu des descendants communs. Certaines fronti\u00e8res biologiques existaient sans \u00eatre absolument infranchissables.<\/p>\n<p>Des variants h\u00e9rit\u00e9s de ces rencontres ont pu favoriser certaines adaptations. L\u2019association entre une ascendance d\u00e9nisovienne et l\u2019adaptation \u00e0 l\u2019altitude de populations tib\u00e9taines en offre un exemple \u00e9tudi\u00e9. D\u2019autres fragments ont \u00e9t\u00e9 \u00e9limin\u00e9s ou r\u00e9duits par la s\u00e9lection; tous n\u2019\u00e9taient ni utiles ni nuisibles de mani\u00e8re uniforme. Il faut r\u00e9sister au r\u00e9cit du g\u00e8ne miraculeux. Un fragment g\u00e9n\u00e9tique agit dans un organisme, une population et un environnement. Il ne conf\u00e8re pas, \u00e0 lui seul, une identit\u00e9 culturelle ou une valeur humaine.<\/p>\n<p>Nous ignorons, pour plusieurs autres lign\u00e9es, si elles ont contribu\u00e9 \u00e0 notre patrimoine g\u00e9n\u00e9tique. L\u2019absence d\u2019ADN ancien exploitable, notamment dans des milieux d\u00e9favorables \u00e0 sa conservation, limite les conclusions. Des mod\u00e8les peuvent sugg\u00e9rer des \u00e9changes avec des populations non identifi\u00e9es ; ils ne permettent pas d\u2019attribuer automatiquement ces traces \u00e0 naledi, erectus ou rhodesiensis. Un nom fossile et un signal g\u00e9n\u00e9tique ne se raccordent pas par simple intuition. Garder cette r\u00e9serve prot\u00e8ge le lecteur contre une histoire s\u00e9duisante, mais pr\u00e9matur\u00e9ment achev\u00e9e.<\/p>\n<p><span><span><strong>Que signifie rester seuls<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Pourquoi sapiens est-il le seul Homo vivant ? Il n\u2019existe pas une r\u00e9ponse qui conviendrait \u00e0 toutes les lign\u00e9es. Changements environnementaux, faibles effectifs, isolement, comp\u00e9tition et assimilation ont pu intervenir diff\u00e9remment selon les lieux. Leur poids respectif reste discut\u00e9. Pour N\u00e9andertal, le m\u00e9tissage montre d\u00e9j\u00e0 qu\u2019une disparition peut comporter une int\u00e9gration partielle. Pour d\u2019autres populations, les preuves sont beaucoup plus pauvres. Rien n\u2019autorise \u00e0 transformer l\u2019ensemble en victoire programm\u00e9e de l\u2019intelligence sur la d\u00e9ficience. Notre survie n\u2019est pas une d\u00e9monstration morale.<\/p>\n<p>Cette histoire m\u00e9rite une place plus juste dans l\u2019enseignement. Montrer quelques territoires, expliquer les chevauchements chronologiques, distinguer ce que l\u2019on sait de ce que l\u2019on suppose : voil\u00e0 qui forme mieux l\u2019esprit qu\u2019une procession de silhouettes. Elle nous apprend aussi \u00e0 regarder autrement nos diff\u00e9rences actuelles. Tous les humains vivants appartiennent \u00e0 Homo sapiens. Les fragments h\u00e9rit\u00e9s de lign\u00e9es anciennes ne cr\u00e9ent aucune hi\u00e9rarchie entre eux. La diversit\u00e9 de nos ascendances d\u00e9crit des histoires ; elle ne distribue ni droits ni dignit\u00e9s.<\/p>\n<p>Je trouve dans cette ancienne pluralit\u00e9 une invitation \u00e0 la modestie. Nous sommes seuls aujourd\u2019hui dans notre genre, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 entour\u00e9s de proches diff\u00e9rents. Certains ne subsistent que dans des os ; d\u2019autres nous accompagnent aussi dans nos cellules. Il n\u2019est pas n\u00e9cessaire de leur pr\u00eater nos \u00e9motions pour reconna\u00eetre la profondeur de cette pr\u00e9sence. Quand nous disons \u00ab nous \u00bb, nous nommons une humanit\u00e9 actuelle, mais aussi une histoire de rencontres dont nous sommes les h\u00e9ritiers. Reste \u00e0 savoir ce que nous ferons de cet h\u00e9ritage, sur une Terre que nous continuons \u00e0 partager avec tant d\u2019autres formes de vie.<\/p>\n<table width=\"100%\" border=\"1\" cellpadding=\"1\" cellspacing=\"1\">\n<tbody>\n<tr>\n<td><span><strong>Esp\u00e8ce ou groupe<\/strong><\/span><\/td>\n<td><span><strong>R\u00e9partition g\u00e9ographique connue<\/strong><\/span><\/td>\n<td><span><strong>P\u00e9riode approximative document\u00e9e<\/strong><\/span><\/td>\n<td><span><strong>Particularit\u00e9s physiques<\/strong><\/span><\/td>\n<td><span><strong>Traces g\u00e9n\u00e9tiques chez les humains actuels<\/strong><\/span><\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Homo sapiens<\/strong><\/td>\n<td>Origine africaine, puis expansion mondiale<\/td>\n<td>Depuis environ 300 000 ans<\/td>\n<td>Squelette g\u00e9n\u00e9ralement gracile, visage r\u00e9duit, menton marqu\u00e9; cr\u00e2ne plus globulaire chez les formes r\u00e9centes<\/td>\n<td>Notre esp\u00e8ce, qui conserve aussi des fragments h\u00e9rit\u00e9s de certaines lign\u00e9es anciennes<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Homo neanderthalensis<\/strong><\/td>\n<td>Europe, Asie occidentale et centrale\u00a0<\/td>\n<td>Environ 400 000 \u00e0 40 000 ans<\/td>\n<td>Corps robuste, membres relativement courts, arcades sourcili\u00e8res fortes, cr\u00e2ne allong\u00e9<\/td>\n<td>Oui: souvent autour de 1 \u00e0 2 % chez les personnes ayant une importante ascendance hors d\u2019Afrique<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>D\u00e9nisoviens<\/strong><\/td>\n<td>Sib\u00e9rie, plateau tib\u00e9tain et autres r\u00e9gions d\u2019Asie<\/td>\n<td>Pr\u00e9sence attest\u00e9e \u00e0 diff\u00e9rentes p\u00e9riodes du Pl\u00e9istoc\u00e8ne moyen et sup\u00e9rieur<\/td>\n<td>Anatomie encore incompl\u00e8tement connue; certains fossiles pr\u00e9sentent des dents et des m\u00e2choires robustes<\/td>\n<td>Oui: proportions variables, particuli\u00e8rement importantes dans certaines populations d\u2019Oc\u00e9anie<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Homo erectus<\/strong><\/td>\n<td>Afrique et Asie au sens large; notamment Chine et Indon\u00e9sie<\/td>\n<td>Environ 1,9 million \u00e0 110 000 ans, selon les classifications<\/td>\n<td>Cr\u00e2ne bas et allong\u00e9, os cr\u00e2niens \u00e9pais, arcades marqu\u00e9es; bip\u00e9die bien \u00e9tablie<\/td>\n<td>Aucune contribution directement identifi\u00e9e avec certitude<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Homo naledi<\/strong><\/td>\n<td>Afrique du Sud, grottes de Rising Star<\/td>\n<td>Fossiles dat\u00e9s de 335 000 \u00e0 236 000 ans<\/td>\n<td>Petit cerveau ; combinaison de caract\u00e8res anciens et plus modernes dans les mains, les pieds et le squelette<\/td>\n<td>Aucune contribution d\u00e9montr\u00e9e<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Homo floresiensis<\/strong><\/td>\n<td>\u00cele de Flores, Indon\u00e9sie<\/td>\n<td>Restes connus d\u2019environ 100 000 \u00e0 60 000 ans; outils attribu\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 environ 50 000 ans<\/td>\n<td>Tr\u00e8s petite taille, autour d\u2019un m\u00e8tre pour l\u2019individu le mieux connu; petit cerveau<\/td>\n<td>Aucune contribution d\u00e9montr\u00e9e<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Homo luzonensis<\/strong><\/td>\n<td>\u00cele de Lu\u00e7on, Philippines<\/td>\n<td>Environ 67 000 \u00e0 50 000 ans<\/td>\n<td>Association particuli\u00e8re de caract\u00e8res dentaires et osseux; taille et volume c\u00e9r\u00e9bral inconnus<\/td>\n<td>Aucune contribution d\u00e9montr\u00e9e<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Homo heidelbergensis<\/strong><\/td>\n<td>Europe; \u00e9galement Afrique dans certaines classifications<\/td>\n<td>Souvent situ\u00e9 entre 700 000 et 200 000 ans<\/td>\n<td>Cr\u00e2ne et m\u00e2choires robustes, fortes arcades sourcili\u00e8res; d\u00e9finition variable selon les chercheurs<\/td>\n<td>Pas de contribution directement isol\u00e9e sous ce nom<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Homo rhodesiensis<\/strong><\/td>\n<td>Afrique; notamment Kabwe, Zambie<\/td>\n<td>Cr\u00e2ne de Kabwe \u00e2g\u00e9 d\u2019environ 300 000 ans<\/td>\n<td>Cr\u00e2ne massif, face large, arcades sourcili\u00e8res tr\u00e8s d\u00e9velopp\u00e9es<\/td>\n<td>Aucune contribution directement d\u00e9montr\u00e9e sous ce nom<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p><strong>Zouha\u00efr Ben Amor<\/strong><br \/><span><em>Universitaire<\/em><\/span><\/p>\n<p><span><strong>Bibliographie<\/strong><\/span><\/p>\n<p><span><span><strong>\u2022<\/strong><\/span> Hublin, J.-J., et al. (2017). New fossils from Jebel Irhoud, Morocco and the pan-African origin of Homo sapiens. Nature, 546, 289\u2013292.\u00a0<br \/><\/span><\/p>\n<p><span><span><strong>\u2022<\/strong><\/span> Harvati, K., et Reyes-Centeno, H. (2022). Evolution of Homo in the Middle and Late Pleistocene. Journal of Human Evolution, 173, 103279.\u00a0<br \/><\/span><\/p>\n<p><span><span><strong>\u2022<\/strong><\/span> Ongaro, L., et Huerta-Sanchez, E. (2024). A history of multiple Denisovan introgression events in modern humans. Nature Genetics, 56, 2612\u20132622.\u00a0<br \/><\/span><\/p>\n<p><span><span><strong>\u2022<\/strong><\/span> Fu, Q., et al. (2025). The proteome of the late Middle Pleistocene Harbin individual. Science, 389, 704\u2013707.\u00a0<br \/><\/span><br \/>\u00a0<\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/leaders.com.tn\/article\/38553-quand-la-terre-abritait-plusieurs-humanites\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Zouha\u00efr Ben Amor (Universitaire) &#8211; Nous avons pris l\u2019habitude de parler de l\u2019humanit\u00e9 au singulier. Dans une salle de classe, un livre ou une conversation, le mot semble aller de soi: les humains, ce serait nous. Pourtant, cette \u00e9vidence est r\u00e9cente \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de notre histoire. 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