{"id":193922,"date":"2026-10-30T13:01:43","date_gmt":"2026-10-30T17:01:43","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/taoufik-rajhi-le-grain-a-moudre-et-le-grain-a-semer-la-tunisie-au-miroir-de-ses-comptes-nationaux\/"},"modified":"2026-10-30T13:01:43","modified_gmt":"2026-10-30T17:01:43","slug":"taoufik-rajhi-le-grain-a-moudre-et-le-grain-a-semer-la-tunisie-au-miroir-de-ses-comptes-nationaux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/taoufik-rajhi-le-grain-a-moudre-et-le-grain-a-semer-la-tunisie-au-miroir-de-ses-comptes-nationaux\/","title":{"rendered":"Taoufik Rajhi &#8211; Le grain \u00e0 moudre et le grain \u00e0 semer: la Tunisie au miroir de ses comptes nationaux"},"content":{"rendered":"<p><span><span><strong>Par Taoufik Rajhi &#8211;<\/strong><\/span><\/span> Les comptes nationaux ont la r\u00e9putation d&rsquo;\u00eatre arides. Comme toute comptabilit\u00e9, ils disent pourtant parfois ce que les discours pr\u00e9f\u00e8rent taire.<\/p>\n<p>Dans la comptabilit\u00e9 nationale, la production d&rsquo;un pays (le PIB) et ses importations n&rsquo;ont que quatre destinations: la consommation priv\u00e9e, la consommation publique, l&rsquo;investissement et les exportations. Imaginons que la Tunisie produise ou importe un grand tas de bl\u00e9. Chaque grain peut devenir le pain d&rsquo;une famille (consommation priv\u00e9e), le pain de l&rsquo;\u00c9tat (consommation publique), \u00eatre mis en terre comme semence pour les moissons futures (investissement), ou \u00eatre charg\u00e9 sur un navire \u00e0 destination de l&rsquo;\u00e9tranger (exportation).<\/p>\n<p>Ce qui est moins \u00e9vident, c&rsquo;est que deux de ces usages \u2014 la semence et l&rsquo;exportation \u2014 pr\u00e9parent l&rsquo;avenir des Tunisiens et de leurs enfants, tandis que les deux autres le consomment. Le paysan du Kef ou de B\u00e9ja le sait depuis toujours: on ne moud pas le bl\u00e9 de semence.<\/p>\n<p>L&rsquo;investissement \u2014 usines, b\u00e2timents, logements, machines \u2014 est la forme physique d&rsquo;une \u00e9conomie qui pr\u00e9f\u00e8re demain \u00e0 aujourd&rsquo;hui: il ne nourrit personne cette ann\u00e9e, mais il pr\u00e9pare la r\u00e9colte suivante. De m\u00eame, un pays qui exporte plus qu&rsquo;il n&rsquo;importe accumule des cr\u00e9ances sur le reste du monde : il engrange du grain. \u00c0 l&rsquo;inverse, un pays qui importe plus qu&rsquo;il n&rsquo;exporte, comme la Tunisie depuis des d\u00e9cennies, doit emprunter ou c\u00e9der des actifs pour payer la diff\u00e9rence: il ach\u00e8te du bl\u00e9 \u00e0 cr\u00e9dit.<\/p>\n<p>O\u00f9 en est la Tunisie?<\/p>\n<p><span><span><strong>Le pain des m\u00e9nages et le pain de l&rsquo;\u00c9tat<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Presque tout le grain tunisien est moulu. Selon les comptes nationaux de l&rsquo;INS, la consommation finale a atteint 167,8 milliards de dinars en 2025, soit 97,8 % du PIB (171,6 milliards). Sur cent grains produits, les m\u00e9nages en ont consomm\u00e9 pr\u00e8s de 80 et l&rsquo;\u00c9tat un peu plus de 18. Il en reste \u00e0 peine deux pour semer ou garder au grenier.<\/p>\n<p>Le grenier national est presque vide. L&rsquo;INS estime le taux d&rsquo;\u00e9pargne nationale \u00e0 6,0 % du revenu national disponible brut en 2025, contre 9,8 % en 2021. Ce taux d\u00e9passe les deux grains restants gr\u00e2ce aux revenus et transferts nets re\u00e7us de l&rsquo;ext\u00e9rieur. L&rsquo;\u00e9pargne des m\u00e9nages s&rsquo;est effondr\u00e9e : leur taux d&rsquo;\u00e9pargne est pass\u00e9 de 8,6 % en 2021 \u00e0 3,0 % en 2025.<\/p>\n<p>Le pain de l&rsquo;\u00c9tat p\u00e8se lourd: la consommation publique a atteint 31,4 milliards de dinars en 2025, soit 18,3 % du PIB, m\u00eame si elle a progress\u00e9 moins vite que lui (+3,7 % contre +7,4 % en valeur). Surtout, l&rsquo;\u00c9tat ne met rien de c\u00f4t\u00e9. L&rsquo;\u00e9pargne des administrations publiques est n\u00e9gative depuis 2023 (\u221279,5 millions de dinars en 2025), et leur besoin de financement atteint 8,0 milliards de dinars, soit 4,7 % du PIB.<\/p>\n<p>Une part croissante de ce pain est d\u00e9sormais avanc\u00e9e par la banque centrale. Le statut de la BCT de 2016 interdit le financement direct du Tr\u00e9sor. Une premi\u00e8re avance exceptionnelle de 2,8 milliards de dinars, accord\u00e9e fin 2020, devait rester \u00ab non r\u00e9currente \u00bb. Depuis 2024, ces avances sans int\u00e9r\u00eat sont devenues annuelles : 7 milliards de dinars en 2024, 7 milliards en 2025 et 11 milliards pr\u00e9vus en 2026. Elles repr\u00e9sentent l&rsquo;\u00e9quivalent de 23 % de la consommation publique mesur\u00e9e par l&rsquo;INS en 2024 et de 22 % en 2025: plus d&rsquo;un grain sur cinq du pain de l&rsquo;\u00c9tat. L&rsquo;encours des facilit\u00e9s accord\u00e9es \u00e0 l&rsquo;\u00c9tat a ainsi \u00e9t\u00e9 multipli\u00e9 par plus de quatorze, de 1,4 milliard de dinars fin 2023 \u00e0 19,85 milliards au 30 septembre 2026, selon la situation de la BCT publi\u00e9e au Journal officiel. Jamais, depuis l&rsquo;adoption de ce statut, la banque centrale n&rsquo;avait financ\u00e9 l&rsquo;\u00c9tat \u00e0 cette \u00e9chelle et de fa\u00e7on aussi r\u00e9guli\u00e8re.<\/p>\n<p><span><span><strong>La semence<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La part du grain mise en terre reste mince. Selon l&rsquo;INS, la formation brute de capital fixe a atteint 26,5 milliards de dinars en 2025, soit un taux d&rsquo;investissement de 15,4 % du PIB. Ce taux oscille entre 15,2 % et 16,3 % depuis 2021, loin du seuil d&rsquo;environ 25 % g\u00e9n\u00e9ralement associ\u00e9 \u00e0 une croissance soutenue.<\/p>\n<p>Qui s\u00e8me ? En 2025, l&rsquo;investissement des soci\u00e9t\u00e9s non financi\u00e8res a progress\u00e9 de 15,4 % et celui des m\u00e9nages de 13,5 %, tandis que celui des administrations publiques a recul\u00e9 de 6,8 %. Le peu qui est sem\u00e9 l&rsquo;est en partie avec du grain emprunt\u00e9 : le besoin de financement de la nation est pass\u00e9 de 2,5 \u00e0 5,4 milliards de dinars entre 2024 et 2025, soit 3,0 % du revenu national disponible brut.<\/p>\n<p>La moisson s&rsquo;en ressent. La croissance a ralenti pour le quatri\u00e8me trimestre cons\u00e9cutif : 2,3 % en glissement annuel au deuxi\u00e8me trimestre 2026, contre 3,4 % un an plus t\u00f4t. Le m\u00eame trimestre, l&#8217;emploi a recul\u00e9 de 58 200 personnes, de 3,626 \u00e0 3,568 millions. Une \u00e9conomie qui s\u00e8me peu r\u00e9colte peu, et embauche peu.<\/p>\n<p><span><span><strong>Le grain qui part et le grain qui arrive<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Le commerce ext\u00e9rieur raconte la m\u00eame histoire. Au deuxi\u00e8me trimestre 2026, la demande int\u00e9rieure a apport\u00e9 3,6 points \u00e0 la croissance, tandis que les \u00e9changes ext\u00e9rieurs en ont retranch\u00e9 1,3: les importations (+11,2 % en volume) ont progress\u00e9 plus vite que les exportations (+10,4 %). Sur les neuf premiers mois de 2026, le d\u00e9ficit commercial atteint 21,0 milliards de dinars, contre 16,7 milliards un an plus t\u00f4t, et le taux de couverture recule de 73,5 % \u00e0 70,6 %. L&rsquo;\u00e9nergie en repr\u00e9sente la moiti\u00e9, avec un d\u00e9ficit de 10,5 milliards de dinars.<\/p>\n<p>La composition des achats est plus r\u00e9v\u00e9latrice encore. Les importations de biens d&rsquo;\u00e9quipement, qui sont la semence venue d&rsquo;ailleurs, augmentent de 6,3 %, contre 9,5 % pour les biens de consommation et 32 % pour l&rsquo;\u00e9nergie. Le pays importe plus vite de quoi consommer que de quoi semer.<\/p>\n<p>Il existe cependant de vraies r\u00e9coltes. Les exportations d&rsquo;huile d&rsquo;olive ont atteint 4,0 milliards de dinars sur les neuf premiers mois de 2026, contre 2,9 milliards un an plus t\u00f4t, et la balance alimentaire d\u00e9gage un exc\u00e9dent de 0,9 milliard. La campagne c\u00e9r\u00e9ali\u00e8re 2026 a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;une des meilleures depuis des ann\u00e9es. Mais selon la FAO, la Tunisie devra encore importer environ 1,8 million de tonnes de bl\u00e9 en 2026-2027, soit plus de la moiti\u00e9 de son approvisionnement. Au sens propre aussi, elle continue d&rsquo;acheter une grande partie de son bl\u00e9.<\/p>\n<p><span><span><strong>Emprunter pour semer, ou emprunter pour manger<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La Tunisie ach\u00e8te du grain \u00e0 cr\u00e9dit, et cela n&rsquo;est pas condamnable en soi. Emprunter pour semer pr\u00e9pare une r\u00e9colte capable de rembourser la dette. Emprunter pour manger ne pr\u00e9pare que la dette suivante.<\/p>\n<p>Or les comptes de l&rsquo;INS montrent un pays qui consomme pr\u00e8s de 98 % de sa production, \u00e9pargne 6 % de son revenu, investit 15 % de son PIB et finance l&rsquo;\u00e9cart \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur. L&rsquo;\u00c9tat, qui ne d\u00e9gage aucune \u00e9pargne, r\u00e9duit ses semailles et fait avancer par la banque centrale plus d&rsquo;un grain sur cinq de son pain. Une part croissante des importations sert la consommation et l&rsquo;\u00e9nergie plut\u00f4t que l&rsquo;\u00e9quipement. Une bonne pluie a donn\u00e9 une bonne moisson en 2026 ; une bonne pluie n&rsquo;est pas une strat\u00e9gie.<\/p>\n<p>La question tunisienne n&rsquo;est donc pas de savoir combien de bl\u00e9 le pays r\u00e9colte, mais quelle part il accepte de remettre en terre. Pour les g\u00e9n\u00e9rations futures, il faut regarnir le semoir.<\/p>\n<p><strong>Taoufik Rajhi\u00a0<\/strong><br \/>\u00a0<\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/leaders.com.tn\/article\/38589-taoufik-rajhi-le-grain-a-moudre-et-le-grain-a-semer-la-tunisie-au-miroir-de-ses-comptes-nationaux\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Taoufik Rajhi &#8211; Les comptes nationaux ont la r\u00e9putation d&rsquo;\u00eatre arides. Comme toute comptabilit\u00e9, ils disent pourtant parfois ce que les discours pr\u00e9f\u00e8rent taire. 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