{"id":21313,"date":"2019-03-12T06:46:32","date_gmt":"2019-03-12T10:46:32","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/abdelkebir-khatibi-la-presence-dans-labsence\/"},"modified":"2019-03-12T06:46:32","modified_gmt":"2019-03-12T10:46:32","slug":"abdelkebir-khatibi-la-presence-dans-labsence","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/abdelkebir-khatibi-la-presence-dans-labsence\/","title":{"rendered":"Abdelkebir Khatibi: La pr\u00e9sence dans l\u2019absence"},"content":{"rendered":"<p class=\"c2\"><strong>Soumia Mejtia*<\/strong><\/p>\n<p class=\"c5\"><span class=\"c4\"><strong><span class=\"c3\">L<\/span>a vie ne peut se caract\u00e9riser que dans son ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019usure qui am\u00e8ne \u00e0 sa d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence, \u00e0 la mort. Aristote d\u00e9finit la vie comme \u00e9tant \u00ab le fait de se nourrir, de cro\u00eetre, et de d\u00e9p\u00e9rir par soi-m\u00eame\u00a0\u00bb (<em>De l\u2019\u00e2me<\/em>, II, 1). Il ajoute que la vie est ce par quoi le corps anim\u00e9 diff\u00e8re de l\u2019inanim\u00e9. Mais le terme de vie, comme celui d\u2019\u00e2me, est sujet \u00e0 plusieurs acceptions. Car ce qui conf\u00e8re la vie, c\u2019est-\u00e0-dire le mouvement dirig\u00e9, finalis\u00e9, sans lequel la machine corporelle se d\u00e9compose, c\u2019est l\u2019\u00e2me. L\u2019\u00e2me constitue bien ce signe de vie, de sorte que si l\u2019on est \u00e0 chercher le signe de la mort, c\u2019est la recherche invers\u00e9e d\u2019un signe irr\u00e9cusable \u00e0 la vie. Ainsi se confirme le lien \u00e9troit entre la vie et la mort.<\/strong><\/span><\/p>\n<p class=\"c5\">Chez Abdelkebir Khatibi, pr\u00e9cis\u00e9ment, dans <strong><em>P\u00e8lerinage d\u2019un artiste amoureux,<\/em><\/strong> vie et mort s\u2019unissent dans un rapport d\u2019alternance continu, rapport qui se pr\u00e9cise dans un contexte artistique qui d\u00e9bouchera sur les facettes propres \u00e0 l\u2019art, propre \u00e0 l\u2019artiste.<\/p>\n<p class=\"c5\">Ce faisant, Khatibi pr\u00e9sente la vie et la mort sous plusieurs aspects qui se compl\u00e8tent, car il s\u2019agit de la vie d\u2019un artiste. En effet, le r\u00e9cit est travers\u00e9 par cette cyclicit\u00e9 de la vie et de la mort dans son mouvement rotatoire, une cyclicit\u00e9 qui se d\u00e9tourne de son caract\u00e8re anthropologique pour se mouvoir dans le monde de l\u2019art, de l\u2019artiste qui est en phase \u00e0 la vie par le truchement de l\u2019art ou dans la mort o\u00f9 il trouve rapport rapide, car il a fait de sa vie un d\u00e9fi en \u00e9tant conscient de la puissance et de l\u2019impuissance de l\u2019art.<\/p>\n<p class=\"c5\">Nous sommes \u00e0 prime abord amen\u00e9s \u00e0 penser l\u2019existence dans sa dualit\u00e9 r\u00e9versible et nous nous demandons si la vie ne se reconnait que dans son essentielle pr\u00e9carit\u00e9, dans sa rencontre duelle avec la mort. Khatibi r\u00e9alise cette rencontre dans une alternance parfaite o\u00f9 les cycles de la vie et de la mort se r\u00e9p\u00e8tent sans discontinuit\u00e9. La vie ne subsiste que par la mort dans un rapport concentrique o\u00f9 le mouvement cyclique est fluctuant en permanence. La mort est donc une composante n\u00e9cessaire du processus vital, permettant le renouvellement et le d\u00e9veloppement de la vie. Une relation d\u2019interd\u00e9pendance, o\u00f9 la vie et la mort d\u00e9fendent, dans leur rapport binaire, leur perp\u00e9tuit\u00e9. Khatibi fait que la mort \u00e9difie la vie dans son devoir d\u2019\u00e9ternit\u00e9 quand la prog\u00e9niture perp\u00e9tue la lign\u00e9e familiale.<\/p>\n<p class=\"c5\">Ensuite, Khatibi trouve dans la vie une sorte de prop\u00e9deutique pour une vie d\u2019ailleurs, une vie dans la mort\u00a0: <strong>\u00abComment \u00eatre un parfait mort, revenant dans la vie de toujours\u00a0? Prendre appui sur sa propre disparition pour la donner aux h\u00e9ritiers, r\u00e9els et imaginaires [\u2026] Et jamais ceux qui se souviendront de toi ne diront que tu es absent. Tu es le pr\u00e9sent des absents.<\/strong><\/p>\n<p class=\"c5\"><strong>C\u2019est ta v\u00e9ritable nature, ton d\u00e9sir de recommencer\u2026\u00bb (AbdelKebir Khatibi, P\u00e8lerinage d\u2019un artiste amoureux. Editions du Rocher, 2003, P. 107)<\/strong><\/p>\n<p class=\"c5\">Sommes-nous ses h\u00e9ritiers qui feront de lui ce \u00ab<strong>parfait mort<\/strong>\u00bb?\u00a0 Cela se fera en nous rendons compte du paradigme Khatibien quant \u00e0 sa vision sinc\u00e8re qu\u2019il avait de l\u2019art. Pour lui, l\u2019art est pourvu de fragilit\u00e9 et de r\u00e9sistance. Non seulement l\u2019artiste est incit\u00e9 \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur le sens de la vie, car tout commence par une gen\u00e8se, mais il ne peut se soustraire \u00e0 sa finitude marqu\u00e9e par l\u2019empreinte ind\u00e9l\u00e9bile de la mort. La vie est-elle le souffle ou le musag\u00e8te qui inspire l\u2019artiste\u00a0?\u00a0 Ou est-ce l\u2019art qui donne sens \u00e0 la vie\u00a0et par la suite sens \u00e0 la vie de l\u2019artiste ?\u00a0 La mort est-elle d\u00e9livrance par l\u2019art ou entrave?<\/p>\n<p class=\"c5\">Katibi nous dit dans <strong><em>P\u00e8lerinage d\u2019un artiste amoureux<\/em><\/strong> <strong>que<\/strong> le mort est d\u00e9pourvue de toute \u00e9pouvante dans la bouche de l\u2019artiste, son art est l\u2019\u00e9ternel qui survit \u00e0 son cr\u00e9ateur et le fait r\u00eaver apr\u00e8s sa disparition.\u00a0 L\u2019artiste se joue aussi de la mort avec\u00a0<strong>\u00abun sourire malicieux\u00bb,<\/strong> il la d\u00e9fie et voit en elle une tapisserie que l\u2019artisan ou l\u2019artiste \u00e9labore et tisse sur un m\u00e9tier avec <strong>\u00abde la lumi\u00e8re surnaturelle\u00bb<\/strong> autrement dit des couleurs venues de l\u2019ailleurs, de la chaire du monde \u00e0 laquelle ne peut acc\u00e9der que celui qui sait manier cette lumi\u00e8re.<\/p>\n<p class=\"c5\">Quand Baudelaire disait\u00a0dans <strong><em>\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em><\/strong> <strong>: \u00abLe go\u00fbt de la mort a toujours r\u00e9gn\u00e9 en moi conjointement avec le go\u00fbt de la vie.\u00a0J\u2019ai joui de la vie avec amertume\u00bb<\/strong>. L\u2019artiste dans <strong><em>P\u00e8lerinage d\u2019un artiste amoureux<\/em><\/strong> associe sa vocation \u00e0 l\u2019art dans la vie comme dans la mort.<\/p>\n<p class=\"c5\">Par la suite Kahtibi entend mettre en avant la difficult\u00e9 de l\u2019artiste \u00e0 \u00eatre dans le monde. Il subit souvent un traumatisme sociologique, car fragilis\u00e9 par sa sensibilit\u00e9 qui le m\u00e8ne \u00e0 contre-courant de son monde, car l\u2019art est bien l\u2019antith\u00e8se de la r\u00e9alit\u00e9, car la prose du monde r\u00e9el l\u2019exile et le contraint au silence, car ses mots ne peuvent jamais co\u00efncider avec le monde prosa\u00efque. L\u2019artiste est un \u00e9ternel Albatros, un incompris qui porte en lui\u00a0<strong>\u00ab\u00a0une violence rentr\u00e9e\u00a0\u00bb (<\/strong>Ibid, P. 39), une violence qu\u2019il ne peut sourdre qu\u2019en art pour survivre au d\u00e9sir inextinguible de satisfaire le d\u00e9sir de cr\u00e9er\u00a0 qui est en lui. Nous savons alors \u00e0 travers P\u00e8lerinage <strong><em>d\u2019un artiste amoureux<\/em><\/strong> que l\u2019artiste ne peut s\u2019unir \u00e0 la vie que par le truchement de l\u2019art et m\u00eame la mort devient juste une autre phase de la vie, un horizon \u00e0 garder en vue. Tout au long du R\u00e9cit, notre artiste est en train de faire de sa vie son \u0153uvre d\u2019art.<\/p>\n<p class=\"c5\">Ce n\u2019est que l\u2019artiste qui perce cet ailleurs, son regard \u00e9claire le monde et ses mains le fa\u00e7onne et l\u2019agr\u00e9mente, de mani\u00e8re qu\u2019il s\u2019y retrouve\u00a0; il entre par moment dans l\u2019amiti\u00e9 du monde, et s\u2019aveugle dans ses moments de spleen, guid\u00e9 par sa lumi\u00e8re int\u00e9rieure, par ses sens. Nous distinguons ici toute la quintessence de l\u2019esth\u00e9tique romantique\u00a0dans l\u2019\u0153uvre Khatibienne : la connaissance du monde_ de la vie_ par les sens. L\u2019artiste trouve la vie l\u00e0 o\u00f9 les autres n\u2019y voient que des objets sans vie. Peut-on aller jusqu\u2019\u00e0 croire que faire de l\u2019art c\u2019est apprendre \u00e0 mourir\u00a0? Qu\u2019un artiste est plus dans l\u2019acceptation de cet extra-horizon qu\u2019une personne lambda? d\u2019artiste qui souhaite vivre en osmose avec son monde qui fera un tout organis\u00e9 r\u00e9gi par une \u00e2me. L\u2019\u00e2me inventive qui cr\u00e9e et renouvelle le monde.\u00a0 Notre artiste s\u2019est invent\u00e9 cette \u00e2me par la passion et la sensibilit\u00e9 qui l\u2019animent. Il est l\u2019\u00e2me du monde et sait que la mort n\u2019est que la s\u00e9paration du corps de l\u2019\u00e2me, il n\u2019a pas peur de mourir,<\/p>\n<p class=\"c5\">Somme toute, nous comprenons \u00e0 travers ce p\u00e8lerinage que l\u2019artiste est dans cette dualit\u00e9 entre moments de cr\u00e9ativit\u00e9, et moments o\u00f9 il touche succinctement ou en flottement \u00e0 la normalit\u00e9. Il vit en perp\u00e9tuelle tiraillement entre son d\u00e9sir d\u2019\u00eatre compris et accept\u00e9. L\u2019artiste ne fait pas l\u2019art dans la joie, il se gratte le corps pour lib\u00e9rer son imagination, il enchante le monde dans son d\u00e9senchantement. Il nous fait voir l\u2019\u00e9ternit\u00e9 dans son regard qui \u00e9pouse le point de vue de Sirius. Mais cet artiste ne peut se sentir vivant que dans ses moments de cr\u00e9ation, car il est souvent le moins \u00e9cout\u00e9, le moins consid\u00e9r\u00e9. De ce fait, Bergson disait: <strong>\u00abL\u2019artiste, par d\u00e9finition, appartient \u00e0 l\u2019avenir\u00bb,<\/strong> proclamation assertive qui fait froid dans le dos de l\u2019artiste, car l\u2019art est souvent confondu avec vision, car la lecture du monde par l\u2019artiste est peupl\u00e9e de visions qui lui sont propres et sortent des acquis. Il ne regarde pas mais voit.<\/p>\n<p class=\"c5\">C\u2019est alors que dans le contexte temporel de sa vie, ses visions sont soient maudites car \u00e0 contre-courant, soient d\u00e9cri\u00e9es. C\u2019est le futur qui apr\u00e8s coup donne \u00e0 l\u2019artiste ses lettres de noblesses, son art est tomb\u00e9 dans la \u00abcon-temporalit\u00e9\u00bb du futur, et alors son c\u00f4t\u00e9 visionnaire est reconnu. Il faut nous l\u2019avouer, l\u2019artiste se bat pour exister avec son art, sa \u00abfolie\u00bb artistique l\u2019emp\u00eache d\u2019accepter d\u2019\u00eatre comme les autres, il ne choisit pas son art, il subit l\u2019expression ressenti de sa vision du monde. En terme final, si l\u2019artiste est bien un visionnaire, il n\u2019en demeure pas moins inutile pour son propre monde, car seul son art l\u2019enferme dans une prison d\u2019\u00eatre \u00ab\u00a0\u00e0 part\u00a0\u00bb, mais pas d\u2019\u00eatre d\u2019action ou id\u00e9ologue entendu.<\/p>\n<p class=\"c2\"><strong>*professeur universitaire<\/strong><\/p>\n<p>Auteur: rahal mehamed<br \/>\n<a href=\"http:\/\/albayane.press.ma\/abdelkebir-khatibi-la-presence-dans-labsence.html\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Soumia Mejtia* La vie ne peut se caract\u00e9riser que dans son ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019usure qui am\u00e8ne \u00e0 sa d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence, \u00e0 la mort. Aristote d\u00e9finit la vie comme \u00e9tant \u00ab le fait de se nourrir, de cro\u00eetre, et de d\u00e9p\u00e9rir par soi-m\u00eame\u00a0\u00bb (De l\u2019\u00e2me, II, 1). 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