{"id":23050,"date":"2019-03-20T06:30:00","date_gmt":"2019-03-20T10:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/la-tunisie-et-la-rivalite-entre-les-puissances-au-xixe-siecle-une-souverainete-bousculee\/"},"modified":"2019-03-20T06:30:00","modified_gmt":"2019-03-20T10:30:00","slug":"la-tunisie-et-la-rivalite-entre-les-puissances-au-xixe-siecle-une-souverainete-bousculee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/la-tunisie-et-la-rivalite-entre-les-puissances-au-xixe-siecle-une-souverainete-bousculee\/","title":{"rendered":"La Tunisie et la rivalit\u00e9 entre les puissances au XIXe si\u00e8cle: Une souverainet\u00e9 bouscul\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p><span class=\"c2\">Lorsqu\u2019 \u00e0 l\u2019issue d\u2019un long duel en M\u00e9diterran\u00e9e entre Turcs et Espagnols, le royaume de Tunis fut conquis par les troupes de Sin\u00e2n en 1574, il tomba au rang de province ottomane administr\u00e9e par un pacha et diverses autorit\u00e9s militaires et civiles nomm\u00e9s par le Sultan. Au XVIIIe si\u00e8cle, cependant, les beys de la dynastie husse\u00efnite, menant \u00e0 son terme une politique inaugur\u00e9e au XVIIe si\u00e8cle par certains deys et les beys mouradites, r\u00e9ussirent \u00e0 imposer au gouvernement imp\u00e9rial de Constantinople\u00a0 leur autonomie et le caract\u00e8re h\u00e9r\u00e9ditaire de leur pouvoir. Toutefois, les beys de Tunis demeuraient des vassaux du Sultan, commandeur des croyants, calife (successeur) du Proph\u00e8te et Ombre de Dieu sur Terre ( Dhil Allah f\u00ee al Ardh). Cette all\u00e9geance se traduisait par la frappe de la monnaie au nom du sultan r\u00e9gnant, les pri\u00e8res adress\u00e9es \u00e0 Dieu pour la gloire du calife par les imams le vendredi,\u00a0 le versement d\u2019un tribut annuel (rapidement r\u00e9duit \u00e0 l\u2019envoi de cadeaux), et\u00a0 la sollicitation par chaque nouveau bey du firman (d\u00e9cret) imp\u00e9rial lui accordant le titre de pacha ottoman avec le grade de far\u00eek (ou am\u00eer oumar\u00e2, g\u00e9n\u00e9ral) et plus tard celui de mouch\u00eer (mar\u00e9chal).<\/span><\/p>\n<p>Les beys \u00e9taient \u00e9galement tenus de contribuer \u00e0 l\u2019effort de guerre de l\u2019empire par la mise \u00e0 la disposition de l\u2019arm\u00e9e et de la marine ottomanes, de soldats et de navires tunisiens comme ce fut le cas lors de la bataille navale de Navarin en 1827 et de la guerre de Crim\u00e9e en 1854-1856. Au plan diplomatique, c\u2019est cette all\u00e9geance qui explique que les repr\u00e9sentants des puissances aupr\u00e8s du Bey \u00e9taient des consuls charg\u00e9s d\u2019affaires, comme c\u2019\u00e9tait le cas dans d\u2019autres provinces ottomanes. Les ambassadeurs \u00e9tant accr\u00e9dit\u00e9s aupr\u00e8s du seul Sultan. Toutefois, les beys \u00e9taient habilit\u00e9s \u00e0 signer des trait\u00e9s avec les Etats \u00e9trangers en mati\u00e8re de paix et de commerce. Selon les usages de l\u2019\u00e9poque, leur sceau appos\u00e9 au bas des trait\u00e9s \u00e9tait accompagn\u00e9 de celui du Dey et de l\u2019Agha du Divan des janissaires (ces autorit\u00e9s \u00e9taient connues dans le vocabulaire des chancelleries \u00e9trang\u00e8res sous le nom de \u00abpuissances de Tunis \u00bb). A partir des premi\u00e8res ann\u00e9es du XIXe si\u00e8cle,\u00a0 la seule partie contractante fut d\u00e9sormais le Bey, reflet diplomatique d\u2019une concentration d\u00e9finitive du pouvoir entre ses mains.<\/p>\n<p class=\"c3\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/BArdo.jpg\" class=\"responsive_img\" alt=\"\" width=\"700\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" height=\"427\" align=\"middle\"\/><\/p>\n<p>De la sorte, et bien que vassaux,\u00a0 de jure gouverneurs h\u00e9r\u00e9ditaires\u00a0 d\u2019une province, les princes tunisiens agissaient en toute libert\u00e9 dans la d\u00e9fense de leurs int\u00e9r\u00eats et de leur territoire face \u00e0 leurs voisines,\u00a0 les r\u00e9gences d\u2019Alger et de Tripoli. Ainsi, en 1807, l\u2019arm\u00e9e du bey Hammouda Pacha, command\u00e9e par Youssouf Saheb-Ettaba\u00e2, r\u00e9ussit-elle \u00e0 bouter hors des fronti\u00e8res les troupes du Dey, lib\u00e9rant la r\u00e9gence de l\u2019encombrante tutelle impos\u00e9e par le Dey d\u2019Alger au motif qu\u2019il avait donn\u00e9 refuge aux fils de Husse\u00efn Bey Ben Ali, vaincus par leur cousin en 1740, puis permis leur retour au pouvoir en 1756. Avec encore plus d\u2019ind\u00e9pendance et d\u2019audace, le m\u00eame Hammouda Pacha vola au secours des princes Qaramanli qui gouvernaient la Tripolitaine selon un mod\u00e8le inspir\u00e9 du mod\u00e8le tunisien. Les\u00a0 querelles au sein de la famille r\u00e9gnante suscit\u00e8rent des troubles qui inqui\u00e9t\u00e8rent la Sublime Porte. En 1793, le sultan S\u00e9lim III confia \u00e0 un officier du nom d\u2019Ali Borghol la mission de mettre fin au pouvoir des Qaramanli et, en sa qualit\u00e9 de gouverneur, de r\u00e9tablir une administration relevant directement du gouvernement imp\u00e9rial. Les princes tripolitains\u00a0 trouv\u00e8rent refuge chez Hammouda, qui les re\u00e7ut\u00a0 avec tous les honneurs. Les choses allaient sans doute en rester l\u00e0,\u00a0 mais Borghol ayant\u00a0 fait occuper Djerba en septembre 1794, le pacha bey de Tunis constitua un important\u00a0 corps exp\u00e9ditionnaire, accompagn\u00e9 des fils d\u2019Ahmed Pacha Qaramanli. Les troupes du bey franchirent la fronti\u00e8re en direction de Tripoli, pendant que les navires tunisiens reprenaient l\u2019\u00eele\u00a0 occup\u00e9e\u00a0 par Borghol. Le g\u00e9n\u00e9ral tunisien Mustafa Khodja prit Tripoli le 16 janvier 1795, r\u00e9tablit les Qaramanli sur leur tr\u00f4ne et leva le camp pour Tunis en mars. Une telle manifestation d\u2019ind\u00e9pendance ne manqua pas de susciter le courroux du Sultan. Youssouf Saheb- Ettaba\u00e2, bras droit du bey, fut charg\u00e9 de la d\u00e9licate mission et la r\u00e9ussit pleinement. Le calife pardonna, envoya des cadeaux en signe de satisfaction et confia m\u00eame \u00e0 l\u2019\u00e9missaire tunisien le firman confirmant le Pacha de Tripoli dans ses fonctions.<\/p>\n<p class=\"c3\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/La-sublime-porte.jpg\" class=\"responsive_img\" alt=\"\" width=\"700\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" height=\"427\" align=\"middle\"\/><\/p>\n<p>Au plan de l\u2019administration du pays, les beys husse\u00efntes avaient rapidement acquis le pouvoir de nommer \u00e0 tous\u00a0 les postes et fonctions civils, religieux et militaires. A partir des ann\u00e9es 1830, ils institu\u00e8rent des\u00a0 d\u00e9corations (l\u2019Ordre du sang, l\u2019Ahed, l\u2019Iftikhar) qu\u2019ils conf\u00e9raient volontiers \u00e0 des chefs d\u2019Etat, princes et ministres occidentaux. A la m\u00eame \u00e9poque, le drapeau tunisien \u2014encore en usage aujourd\u2019hui\u2014 est cr\u00e9\u00e9 au grand dam de l\u2019administration ottomane. Autre affirmation de la personnalit\u00e9 tunisienne, Ahmed Pacha Bey (1837-1855) prit la d\u00e9cision d\u2019employer la langue arabe dans la correspondance avec Istanbul \u00e0 la place de l\u2019emploi du turc osmanli, en usage depuis la conqu\u00eate de 1574.\u00a0 Au plan des relations diplomatiques, le m\u00eame\u00a0 Ahmed annula purement et simplement\u00a0 son voyage \u00e0 Londres en 1846 parce que le Foreign Office voulait lui imposer la pr\u00e9sence de l\u2019ambassadeur ottoman lors de ses visites pr\u00e9vues \u00e0 la reine Victoria et aux dignitaires.<\/p>\n<p>Ces manifestations de la souverainet\u00e9 beylicale qui, vaille que vaille, aboutissaient \u00e0 des r\u00e9sultats n\u2019allaient pas tarder \u00e0 souffrir de diverses perturbations. Depuis le r\u00e8gne des premiers beys husse\u00efnites, les choses n\u2019avaient\u00a0 pas manqu\u00e9 de changer et le modus vivendi traditionnel entre le suzerain et son vassal ainsi que les rapports avec les Etats europ\u00e9ens\u00a0 allaient \u00eatre soumis \u00e0 rude \u00e9preuve. En 1816, l\u2019activit\u00e9 corsaire qui \u00e9tait \u00e0 la fois un djihad en mer, une source de richesse et un moyen de pression diplomatique fut d\u00e9finitivement arr\u00eat\u00e9e au b\u00e9n\u00e9fice des puissances occidentales, lors de la mission militaire et diplomatique de l\u2019amiral Exmouth.<\/p>\n<p class=\"c3\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Slim.jpg\" class=\"responsive_img\" alt=\"\" width=\"700\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" height=\"1229\" align=\"middle\"\/><\/p>\n<p>En Turquie m\u00eame, l\u2019\u00e8re des r\u00e9formes dite des Tanzimat\u00a0 inaugur\u00e9e sous le r\u00e8gne du sultan\u00a0 Abdulmaj\u00eed I en 1839, et qui allait se prolonger jusqu\u2019en 1876, co\u00efncida avec celle des pressions diplomatiques et militaires occidentales sur la Sublime Porte et, \u00e0 plus forte raison, sur des petits Etats comme la Tunisie, laquelle \u00e9tait soumise \u00e0 l\u2019influence sans cesse croissante de la France depuis la prise d\u2019Alger en 1830. En mars 1840, quelques mois seulement apr\u00e8s la promulgation\u00a0 du Khatti Shar\u00eef de G\u00fclhan\u00e9, le gouvernement turc fit parvenir au bey de Tunis un firman sultanien lui enjoignant\u00a0 d\u2019entreprendre des r\u00e9formes institutionnelles. Fid\u00e8le \u00e0 la tradition autonomiste de sa famille et imbu de\u00a0 pr\u00e9jug\u00e9s autocratiques orientaux, Ahmed Pacha Bey se contenta de faire lire solennellement le firman et d\u2019\u00e9crire au gouvernement imp\u00e9rial que le but \u00e9tait noble mais qu\u2019il fallait un certain temps pour l\u2019atteindre \u00e9tant donn\u00e9 les diff\u00e9rences de pays et de mentalit\u00e9s (Li ikhtil\u00e2f al tib\u00e2a wa al biq\u00e2a). ( Ce qui, soit dit en passant, n\u2019\u00e9tait pas faux\u2026). Le probl\u00e8me est que ce souci de garder une ind\u00e9pendance de fait par rapport \u00e0 l\u2019Empire allait bient\u00f4t engager le gouvernement beylical sur un terrain p\u00e9rilleux en raison de la politique d\u2019intervention de plus en plus agressive des puissances europ\u00e9ennes en M\u00e9diterran\u00e9e. Toute affirmation de l\u2019autonomie se traduisait d\u00e9sormais par une mise en d\u00e9pendance progressive\u00a0 vis-\u00e0-vis de l\u2019Occident. Les strat\u00e9gies \u00e9taient certes diff\u00e9rentes mais le but des chancelleries \u00e9tait le m\u00eame: affaiblir l\u2019Etat ottoman et assurer la pr\u00e9pond\u00e9rance des int\u00e9r\u00eats politiques, \u00e9conomiques et financiers\u00a0 europ\u00e9ens au Maghreb et au Moyen-Orient. En ce qui concerne la r\u00e9gence de Tunis, si la doctrine du Quai d\u2019Orsay \u00e9tait d\u2019encourager les beys \u00e0 pers\u00e9v\u00e9rer dans leur politique d\u2019ind\u00e9pendance de fait et leur volont\u00e9 d\u2019appara\u00eetre comme des souverains \u00e0 part enti\u00e8re, et cela pour mieux les contr\u00f4ler (d\u2019o\u00f9 le faste qui entoura la visite d\u2019Ahmed Bey \u00e0 Paris en 1846, \u00e0 l\u2019invitation de Louis-Philippe), la Grande-Bretagne, au contraire, avait pour politique de contrecarrer toute vell\u00e9it\u00e9\u00a0 souverainiste sous pr\u00e9texte de prot\u00e9ger l\u2019int\u00e9grit\u00e9 territoriale de l\u2019Empire ottoman, mais en r\u00e9alit\u00e9 afin d\u2019emp\u00eacher que la Tunisie ne tombe sous la domination fran\u00e7aise.<\/p>\n<p class=\"c3\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Abdelmajid.jpg\" class=\"responsive_img\" alt=\"\" width=\"700\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" height=\"1367\" align=\"middle\"\/><\/p>\n<p>Les effets d\u00e9l\u00e9t\u00e8res de cet interventionnisme, pr\u00e9curseur de l\u2019imp\u00e9rialisme direct, allaient se manifester en diff\u00e9rentes circonstances. Une des plus significatives eut lieu \u00e0 la veille de l\u2019intervention fran\u00e7aise en Alg\u00e9rie au moment\u00a0 de l\u2019affaire dite \u00abdu coup d\u2019\u00e9ventail du dey\u00bb. Le gouvernement sultanien, conscient du p\u00e9ril, voulut retirer \u00e0 la France tout pr\u00e9texte \u00e0 un d\u00e9barquement en punissant lui-m\u00eame le dey pour avoir frapp\u00e9 le consul Deval (un fieff\u00e9 margoulin du reste, et qui \u00e9tait dans son tort au sujet du remboursement d\u2019un pr\u00eat accord\u00e9 par Alger \u00e0 la France). Pour ce faire, le Sultan confia au vizir Tahar Pacha le soin de d\u00e9barquer \u00e0 Tunis, de r\u00e9clamer l\u2019aide du bey pour traverser avec ses hommes la r\u00e9gence en direction d\u2019Alger et de d\u00e9poser le dey. Les vaisseaux fran\u00e7ais emp\u00eachant tout acc\u00e8s par voie de mer, le transit par la Tunisie \u00e9tait, en effet, indispensable. Hussse\u00efn Pacha Bey, apr\u00e8s consultation de ses ministres, prit la d\u00e9cision d\u2019emp\u00eacher l\u2019op\u00e9ration pr\u00e9vue par Constantinople par crainte de repr\u00e9sailles fran\u00e7aises.<\/p>\n<p class=\"c3\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Sadok-Pacha(1).jpg\" class=\"responsive_img\" alt=\"\" width=\"700\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" height=\"513\" align=\"middle\"\/><\/p>\n<p>Une fois l\u2019Alg\u00e9rie occup\u00e9e, Tunis se retrouvait voisine d\u2019un puissant Etat avec lequel il convenait d\u2019entretenir de bonnes relations. La cour du Bardo n\u2019\u00e9tait pas dupe. Le bey et ses conseillers savaient que la Tunisie \u00e9tait d\u00e9sormais, et de mani\u00e8re irr\u00e9versible, dans l\u2019orbite fran\u00e7aise.\u00a0 D\u00e8s lors, le but \u00e9tait de sauver ce qu\u2019il restait d\u2019une souverainet\u00e9 ch\u00e9tive. C\u2019est dans cet esprit que le gouvernement beylical accepta d\u2019engager avec le\u00a0 gouverneur g\u00e9n\u00e9ral Bertrand Clauzel (1830-1831), alors en butte \u00e0 de grandes\u00a0 difficult\u00e9s dans la ma\u00eetrise du territoire alg\u00e9rien, des n\u00e9gociations en vue de confier les provinces de Constantine et d\u2019Oran \u00e0 des princes tunisiens. Le projet n\u2019aboutit pas mais l\u2019Etat tunisien avait renforc\u00e9 ses liens de bon voisinage et surtout\u00a0 prolong\u00e9, pour un temps, son statut non officiel, certes, mais r\u00e9el d\u2019Etat autonome.<\/p>\n<p>Au plan int\u00e9rieur, les r\u00e9formes proclam\u00e9es par les beys dans la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle constitu\u00e8rent un exemple path\u00e9tique de la rupture des \u00e9quilibres anciens qui avaient permis \u00e0 l\u2019Etat beylical d\u2019exercer son autonomie. Nous avons vu qu\u2019en 1840, le souhait du Sultan n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 suivi d\u2019effet par le bey sans qu\u2019il lui en co\u00fbte. Par contre, en 1857, sous le r\u00e8gne de Mhammad Bey puis en 1861, sous celui de son fr\u00e8re Sadok, des r\u00e9formes de grande ampleur furent proclam\u00e9es sous la pression des consuls europ\u00e9ens forts de la pr\u00e9sence dans les eaux tunisiennes de redoutables b\u00e2timents de guerre. La proclamation solennelle de la charte des droits dite \u2018Ahd el Am\u00e2n (1857)\u00a0 eut lieu au palais du Bardo en pr\u00e9sence de l\u2019amiral commandant l\u2019escadre fran\u00e7aise. Mieux encore, quelques mois avant la promulgation du Q\u00e2n\u00fbn (la constitution de 1861), et sur l\u2019insistance de l\u2019influent L\u00e9on Roches, consul de France, charg\u00e9 d\u2019affaires \u00e0 Tunis,\u00a0 Sadok Pacha Bey s\u2019\u00e9tait rendu \u00e0 Alger en septembre 1860, pour saluer l\u2019empereur Napol\u00e9on III et lui pr\u00e9senter le texte de la future constitution.<\/p>\n<p class=\"c3\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Ahmed-Pacha.jpg\" class=\"responsive_img\" alt=\"\" width=\"700\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" height=\"1061\" align=\"middle\"\/><\/p>\n<p>Malgr\u00e9 toute cette activit\u00e9 europ\u00e9enne mais aussi tunisienne gr\u00e2ce aux efforts de ceux parmi les\u00a0 dignitaires\u00a0 politiques et religieux qui \u00e9taient partisans des r\u00e9formes, les textes fondateurs de 1857 et de 1861 et les institutions politiques et judiciaires qu\u2019ils avaient pr\u00e9vus ne tard\u00e8rent pas \u00e0 \u00eatre suspendus. Impos\u00e9es \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 aux structures archa\u00efques et ext\u00e9nu\u00e9e par une politique fiscale men\u00e9e par un pouvoir despotique et financi\u00e8rement aux abois, ces r\u00e9formes ne firent qu\u2019\u00e9branler davantage la stabilit\u00e9 de l\u2019Etat et aggraver la rupture entre le pouvoir et la population. En 1864, une r\u00e9volte g\u00e9n\u00e9rale, cons\u00e9cutive au doublement de l\u2019imp\u00f4t de capitation, embrasa le pays sous le regard attentif des repr\u00e9sentants des puissances \u00e9trang\u00e8res depuis longtemps actifs dans la r\u00e9gence. La r\u00e9pression fut implacable mais un point essentiel des revendications des insurg\u00e9s \u2013 ces derniers sans doute manipul\u00e9s en sous-main par les autorit\u00e9s locales\u00a0 traditionnelles soucieuses de sauvegarder leur l\u00e9gitimit\u00e9 \u2013 fut appliqu\u00e9 par le pouvoir beylical, \u00e0 savoir la suspension de la constitution, la dissolution de toutes les instances\u00a0 issues des r\u00e9formes et le retour\u00a0 aux usages anciens. De tout le processus engag\u00e9 depuis 1857, les seuls b\u00e9n\u00e9ficiaires furent les puissances europ\u00e9ennes et leurs ressortissants dont les acquis relatifs \u00e0 leurs droits et \u00e0 leurs int\u00e9r\u00eats furent confirm\u00e9s.<\/p>\n<p class=\"c3\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Wiliam.jpg\" class=\"responsive_img\" alt=\"\" width=\"700\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" height=\"643\" align=\"middle\"\/><\/p>\n<p>Quelques ann\u00e9es plus tard, alors que le gouvernement beylical avait atteint un degr\u00e9 de surendettement tel qu\u2019il dut accepter la mise sous tutelle de ses finances par la France, la Grande-Bretagne et l\u2019Italie (dans le cadre de la Commission financi\u00e8re internationale), le dignitaire mamelouk Kh\u00e9r\u00e9dine,\u00a0 chef de file des r\u00e9formistes, appel\u00e9 au poste de ministre-dirigeant puis de Premier ministre (1870-1877), entreprit de mettre en \u0153uvre une politique de redressement du pays. Paradoxalement, les consuls europ\u00e9ens, qui pourtant avaient applaudi \u00e0 son accession au minist\u00e8re, ne cess\u00e8rent de man\u0153uvrer contre lui chaque fois qu\u2019une affirmation de la souverainet\u00e9 tunisienne en direction des\u00a0 ressortissants \u00e9trangers \u00e9tait tent\u00e9e par Le Bardo. Le pr\u00e9texte \u2013 pas tout \u00e0 fait fallacieux, d\u2019ailleurs \u2013 \u00e9tait qu\u2019il fallait\u00a0 qu\u2019une p\u00e9riode probatoire s\u2019\u00e9coule pour confier le sort des Europ\u00e9ens aux juridictions tunisiennes. En attendant, les consuls continueraient de rendre la justice chaque fois qu\u2019un de leurs ressortissants \u00e9tait\u00a0 partie prenante. Les intrigues locales et l\u2019exc\u00e8s d\u2019autoritarisme du ministre aidant, Kh\u00e9r\u00e9dine quitta ses fonctions en 1877, non sans avoir mis en place des institutions appel\u00e9es \u00e0 durer comme l\u2019Administration des habous et le Coll\u00e8ge Sadiki.<\/p>\n<p>A propos de Kh\u00e9r\u00e9dine, et pour revenir \u00e0 l\u2019\u00e9vocation des relations entre Constantinople et Tunis, il est indispensable de relater ici un \u00e9pisode trompeur quant \u00e0 la nature de la suzerainet\u00e9 ottomane en ces temps de pr\u00e9pond\u00e9rance europ\u00e9enne. Le 4 d\u00e9cembre 1878, l\u2019ancien Premier ministre du Bey est nomm\u00e9 \u00e0 la t\u00eate du gouvernement ottoman par le sultan Abdulhamid II. En fait, cette nomination, in\u00e9dite dans l\u2019histoire des relations\u00a0 entre l\u2019Empire et le beylik de Tunis,\u00a0 \u00e9tait le r\u00e9sultat d\u2019une man\u0153uvre men\u00e9e par Paris (avec l\u2019accord de Londres) destin\u00e9e \u00e0 convaincre le sultan de choisir Kh\u00e9r\u00e9dine comme vizir. En effet, l\u2019ancien ministre du Bey (consid\u00e9r\u00e9 comme\u00a0 un homme s\u00fbr en raison de sa francophilie) eut pour mission prioritaire de faire d\u00e9poser le kh\u00e9dive d\u2019Egypte Isma\u00efl, jug\u00e9 hostile aux int\u00e9r\u00eats europ\u00e9ens dans son pays. Ce qui fut fait\u00a0 le 26 juin 1879. Un mois plus tard, le sultan limogeait Kh\u00e9r\u00e9dine qui prit sa retraite en son palais de Constantinople apr\u00e8s un vizirat \u00e9ph\u00e9m\u00e8re (4 d\u00e9cembre 1878-29 juillet 1879). La correspondance diplomatique relative \u00e0 cette affaire publi\u00e9e par l\u2019historien Ali Ch\u00e9noufi, Kh\u00e9r\u00e9dine et ses contemporains (Tunis, 1990, pp.288-325), est particuli\u00e8rement \u00e9difiante sur l\u2019efficacit\u00e9 des chancelleries europ\u00e9ennes et leur influence devenue d\u00e9cisive sur les cours orientales.<\/p>\n<p class=\"c3\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Kh%C3%A9r%C3%A9dine.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" height=\"456\" align=\"middle\"\/><\/p>\n<p>De tous ces \u00e9v\u00e9nements qui malmen\u00e8rent non seulement la Tunisie ou encore l\u2019Egypte mais aussi le glorieux mais d\u00e9clinant Empire ottoman, il convient de retenir que la volont\u00e9 tardive des Etats musulmans \u00e0 sortir de leur torpeur et \u00e0 s\u2019engager dans la voie des r\u00e9formes a co\u00efncid\u00e9, malheureusement pour eux, avec une impressionnante\u00a0 expansion occidentale rendue possible gr\u00e2ce aux progr\u00e8s enregistr\u00e9s dans les domaines intellectuel, scientifique, politique, \u00e9conomique et militaire. Il en r\u00e9sulta une sup\u00e9riorit\u00e9 \u00e9crasante et durable de l\u2019Occident sur le reste du monde. L\u2019occasion historique d\u2019entreprendre une r\u00e9forme en profondeur\u00a0 au temps o\u00f9 l\u2019Empire ottoman avait encore une certaine vigueur ayant \u00e9t\u00e9 rat\u00e9e, les tentatives de modernisation \u2013 venues trop tard \u2014\u00e9chou\u00e8rent. Les causes internes eurent, en l\u2019occurrence, un poids consid\u00e9rable, et en particulier, la crispation des pouvoirs\u2014 en Tunisie comme\u00a0 dans tout le monde musulman \u2014\u00a0 sur une tradition despotique tenace et propice \u00e0 la routine, \u00e0 l\u2019ankylose de l\u2019esprit et \u00e0 la corruption. Mais ces causes internes ne doivent pas occulter les effets durablement d\u00e9stabilisateurs de l\u2019h\u00e9g\u00e9monie occidentale. La politique \u00e9trang\u00e8re des grandes puissances, fond\u00e9e l\u00e9gitimement sur la d\u00e9fense de leurs int\u00e9r\u00eats, n\u2019a cess\u00e9 \u2014souvent de mani\u00e8re f\u00e9roce\u2014 de faire en sorte que les r\u00e9formes acc\u00e9l\u00e8rent la d\u00e9liquescence de l\u2019Etat et sa banqueroute en attendant l\u2019\u00e9tape de la domination directe ou, \u00e0 tout le moins, l\u2019entrave \u00e0 la souverainet\u00e9.<\/p>\n<p class=\"c4\"><strong>Mohamed-El Aziz Ben Achour<\/strong><\/p>\n<p class=\"c3\"><strong><a href=\"http:\/\/www.leaders.com.tn\/le_mensuel_abonnez_vous\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Bandeau-Leaders-1-copie(17).jpg\" alt=\"\" width=\"500\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" height=\"128\" align=\"middle\"\/><\/a><\/strong><\/p>\n<p class=\"c4\">\u00a0<\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/26729-la-tunisie-et-la-rivalite-entre-les-puissances-au-xixe-siecle-une-souverainete-bousculee\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lorsqu\u2019 \u00e0 l\u2019issue d\u2019un long duel en M\u00e9diterran\u00e9e entre Turcs et Espagnols, le royaume de Tunis fut conquis par les troupes de Sin\u00e2n en 1574, il tomba au rang de province ottomane administr\u00e9e par un pacha et diverses autorit\u00e9s militaires et civiles nomm\u00e9s par le Sultan. Au XVIIIe si\u00e8cle, cependant, les beys de la dynastie [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1772,"featured_media":23051,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"fifu_image_url":"","fifu_image_alt":"","footnotes":""},"categories":[73,55],"tags":[],"class_list":["post-23050","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-actualite","category-tunisie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/23050","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1772"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=23050"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/23050\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=23050"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=23050"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=23050"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}