{"id":32817,"date":"2019-05-07T05:00:00","date_gmt":"2019-05-07T09:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/lotfi-aissa-la-tunisie-postrevolutionnaire-constitutionalisme-autoritarisme-et-ideologie-reformiste\/"},"modified":"2019-05-07T05:00:00","modified_gmt":"2019-05-07T09:00:00","slug":"lotfi-aissa-la-tunisie-postrevolutionnaire-constitutionalisme-autoritarisme-et-ideologie-reformiste","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/lotfi-aissa-la-tunisie-postrevolutionnaire-constitutionalisme-autoritarisme-et-ideologie-reformiste\/","title":{"rendered":"Lotfi A\u00efssa &#8211; La Tunisie postr\u00e9volutionnaire: Constitutionalisme, autoritarisme et id\u00e9ologie r\u00e9formiste"},"content":{"rendered":"<p>Il n\u2019est pas facile pour les Tunisiens que nous-sommes et apr\u00e8s le bouleversement radical des normes r\u00e9gissant la vie politique, faisant suite \u00e0 une r\u00e9volution dont l\u2019objectif fut de recouvrer la dignit\u00e9, de formuler avec force pr\u00e9cision les sp\u00e9cificit\u00e9s du paysage politique dans lequel nous vivons. Plus de 8 ans nous s\u00e9pare aujourd\u2019hui de cet \u00e9v\u00e9nement dont l\u2019une des cons\u00e9quences, croyons-nous, fut le clivage de la soci\u00e9t\u00e9, et au-del\u00e0 de la mosa\u00efque politique enregistr\u00e9e au cour des premiers mois, en deux mouvances distinctes inscrites l\u2019une et l\u2019autre dans le paysage social et culturel tunisien et d\u00e9fendant depuis le si\u00e8cle dernier deux mod\u00e8les de soci\u00e9t\u00e9 : l\u2019un trouvant refuge dans une occidentalisation \u00e9mancipatrice, l\u2019autre fait de l\u2019ancrage arabo-musulman de la Tunisie son cheval de bataille. D\u2019aucuns savent l\u2019importance que requi\u00e8re la reformulation permanente des deux notions de modernit\u00e9 et de tradition dans l\u2019h\u00e9ritage culturel et politique tunisien, m\u00eame si cet h\u00e9ritage est en phase de vivre en ce moment une situation sans pr\u00e9c\u00e9dent d\u00e9bordant sur l\u2019\u00e9troitesse du contexte local, pour prendre au pays un rendez-vous avec l\u2019histoire.<\/p>\n<h2>Constitutionalisme et qu\u00eate des libert\u00e9s individuelles\u00a0<\/h2>\n<p>Sommes-nous devant un nouveau palier caract\u00e9ris\u00e9 par une revendication politique hissant la libert\u00e9 citoyenne au rang d\u2019une valeur phare ? Aussi ambitieux qu\u2019il puisse nous para\u00eetre, un tel id\u00e9al n\u2019a pas cess\u00e9 de remodeler les mentalit\u00e9s collectives tunisiennes depuis l\u2019apparition de la premi\u00e8re constitution au cours de la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du XIX e si\u00e8cle jusqu&rsquo;\u00e0 la promulgation de la constitution de 1959 faisant suite \u00e0 la d\u00e9colonisation puis \u00e0 l\u2019instauration de la premi\u00e8re r\u00e9publique, avant celle cons\u00e9quente \u00e0 la transition d\u00e9mocratique promulgu\u00e9e le 27 janvier 2014.<\/p>\n<p>Il n\u2019en demeure pas moins que la nouvelle conjoncture politique exige un r\u00e9\u00e9quilibrage de pratiques politiques permettant l\u2019ouverture sur un autre mod\u00e8le de penser, r\u00e9futant toutes formes de l\u00e9gitimit\u00e9 politique en dehors du respect des lois garantissant les libert\u00e9s individuelles. Cependant, si la sc\u00e8ne politique tunisienne ne rec\u00e8le aujourd\u2019hui d\u2019aucune figure politique de proue, compte tenu du nivellement par le bas qu\u2019elle n\u2019a pas cess\u00e9 de subir depuis des d\u00e9cades, il n\u2019est nullement non advenu d\u2019\u00e9mettre des doutes quant \u00e0 une prise en charge de ces nouvelles pratiques voire m\u00eame \u00e0 leurs ancrages dans le paysage politique tunisien. Cependant de telles suspicions ne peuvent r\u00e9sister devant le bouleversement engendr\u00e9 par le fait r\u00e9volutionnaire et toutes les r\u00e9actions r\u00e9gionales et internationales qu\u2019il a pu susciter. Si nous sommes s\u00fbrs d\u2019une chose, c\u2019est de la pr\u00e9sence d\u2019un sentiment de d\u00e9saffection collective exprimant une profonde rupture avec l\u2019autoritarisme \u00e9tatique d\u2019antan, et de sa propension d\u00e9mesur\u00e9e \u00e0 priver les gouvern\u00e9s de jouir pleinement de leurs libert\u00e9s individuelles. Une telle r\u00e9action citoyenne, rest\u00e9e au demeurant et pour tr\u00e8s longtemps dans le giron exclusif des soci\u00e9t\u00e9s occidentales, s\u2019est vue appeler \u00e0 essaimer vers d\u2019autres latitudes pour y \u00eatre revendiquer par des populations dont les institutions \u00e9tatiques ont historiquement fait corps avec un autoritarisme surann\u00e9, et ou le recours \u00e0 la force a constamment repr\u00e9sent\u00e9 la seule alternative pour se hisser au-devant de la sc\u00e8ne politique. C\u2019est peut-\u00eatre pour cette raison que nous trouvons actuellement beaucoup de difficult\u00e9s \u00e0 red\u00e9finir avec exactitude le sens que requi\u00e8re la l\u00e9gitimit\u00e9 politique dans l\u2019espace arabo-musulman. Cette situation rejoint dans un sens, et si nous r\u00e9fl\u00e9chissons bien, le contexte des soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes rompant au XVIII e si\u00e8cle avec l\u2019absolutisme, ou faisant front tout au long de la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du si\u00e8cle dernier contre le totalitarisme de gauche comme de droite.<\/p>\n<h2>Autoritarisme politique et pesanteurs Makhzeniennes<\/h2>\n<p>Le territoire tunisien, qui n\u2019a pas pos\u00e9 depuis ses premi\u00e8res repr\u00e9sentations cartographiques en 1857 de probl\u00e8me particulier, a constamment repr\u00e9sent\u00e9 un \u00e9l\u00e9ment fondamental dans le processus d\u2019authentification d\u2019une identit\u00e9 nationale propre aux tunisiens. L\u2019exploration d\u2019une telle identit\u00e9, nous r\u00e9v\u00e8le des sp\u00e9cificit\u00e9s physiques et un h\u00e9ritage humain portant sur une histoire du peuplement r\u00e9v\u00e9lant la succession de diff\u00e9rentes ethnies et de multiples civilisations, dont le legs mat\u00e9riel et immat\u00e9riel a impliqu\u00e9 des perceptions et une vision particuli\u00e8re du monde. L\u2019imbrication entre ces \u00e9l\u00e9ments a jou\u00e9 pleinement dans la reformulation et la transmission des connaissances de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration durant la p\u00e9riode islamique comme au cours de celle qui l\u2019a devanc\u00e9. De telles sp\u00e9cificit\u00e9s muettes en surface, ont toujours jou\u00e9 un r\u00f4le d\u00e9terminant dans les perceptions touchant aux bin\u00f4mes tradition\/modernit\u00e9, conservatisme\/progr\u00e8s. Tout le d\u00e9bat autour des questions traitant de l\u2019\u00e9mancipation individuelle, comme du conflit entre g\u00e9n\u00e9rations ou de l\u2019\u00e9volution du mod\u00e8le soci\u00e9tale, ne peuvent faire l\u2019\u00e9conomie d\u2019une investigation mettant \u00e0 nu les param\u00e8tres qui militent en faveur d\u2019un prompt arrimage de la culture tunisienne impr\u00e9gn\u00e9e de valeurs arabo-musulmanes avec les valeurs universelles.\u00a0<\/p>\n<p>Le brassage ethnique, source de la cr\u00e9olit\u00e9 de l\u2019identit\u00e9 tunisienne, prouve l\u2019existence d\u2019un antagonisme entre deux fa\u00e7ons de voir, \u00e0 l\u2019antipode l\u2019une par rapport \u00e0 l\u2019autre, que ce soit en ce qui concerne la vie quotidienne ou pour ce qui se rapporte au mod\u00e8le soci\u00e9tal \u00e0 b\u00e2tir ensemble. Alors que les uns paressent s\u2019attacher au pass\u00e9 pour lui vouer une sacralit\u00e9 surdimensionn\u00e9e, d\u2019autres pr\u00e9f\u00e8rent n\u2019accorder \u00e0 cela que peu d\u2019importance, m\u00eame si une telle posture devrait leur co\u00fbter parfois d\u2019\u00eatre pris pour des ali\u00e9n\u00e9s ou de m\u00e9cr\u00e9ants.<\/p>\n<p>Rares sont les domaines d\u2019action qui n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment touch\u00e9s par des perceptions ou des fa\u00e7ons de voir aussi antagonistes. Les berb\u00e8res se divis\u00e8rent longtemps entre s\u00e9dentaires Baranis et en nomade Butr. L\u2019\u00e9glise chr\u00e9tienne d\u2019Afrique a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 d\u00e9fendre les pr\u00e9ceptes du catholicisme contre les \u00e9glises donatistes autochtones. Les sunnites s\u2019oppos\u00e8rent farouchement aux kharijites et r\u00e9sist\u00e8rent aux fatimides et \u00e0 leurs gouverneurs zirides. L\u2019orthodoxie mal\u00e9kite s\u2019est vue pi\u00e9ger des si\u00e8cles durant par une sacralit\u00e9 populaire influenc\u00e9e par le confr\u00e9risme. La r\u00e9gression progressive des razzias concomitantes \u00e0 la s\u00e9dentarisation des tribus arabes au-alentour du XIII e si\u00e8cle, ouvra la porte \u00e0 un Etat itin\u00e9rant surnomm\u00e9, depuis l\u2019av\u00e8nement des Almohades, Makhzen. Le pouvoir politique ayant progressivement pris conscience de sa supr\u00e9matie sur toutes les formes d\u2019organisation tribales s\u2019orienta visiblement vers une forme de gouvernement bas\u00e9e sur ce que l\u2019auteur de la Muqadima ou prol\u00e9gom\u00e8nes appelle la majest\u00e9 ou Jah, inversion litt\u00e9rale du terme Wajh ou visage, d\u00e9finit comme : \u00ab La capacit\u00e9 \u00e0 diriger ceux qui ob\u00e9issent \u00e0 notre pouvoir, et leur soumission \u00e0 nos discisions qui les privent, en usant de la force, de leurs droits. \u00bb L\u2019exercice d\u2019un tel pouvoir \u00ab donne \u00e0 celui qui le d\u00e9tienne une sensation de majest\u00e9 et pousse le commun des gens \u00e0 croire que seuls ceux qui r\u00e9ussissent \u00e0 se rapprocher du pouvoir peuvent mener une existence digne et amasser une grande fortune. Alors que ceux qui y sont \u00e9loign\u00e9s de ce cercle, se verront au contraire, astreint \u00e0 vivre dans l\u2019indigence et la pauvret\u00e9. M\u00eame s\u2019ils disposeront de moyen suffisant pour couvrir leurs besoins, fortun\u00e9s ils ne le seront jamais et passeront leur vie dans une situation modique \u00bb.<\/p>\n<p>Une telle acception, offrant une vision d\u00e9mesur\u00e9e du pouvoir politique, explique la focalisation pathologique aussi bien des maghr\u00e9bins de nagu\u00e8re que de ceux d\u2019aujourd\u2019hui sur la sph\u00e8re politique. Ainsi, la d\u00e9tention du pouvoir fut pour Ibn Khaldoun le moteur de toute cette dynamique. C\u2019est lui qui d\u00e9termine la fa\u00e7on dont les diff\u00e9rentes ethnies se transmette la force. Ce pouvoir ne peut ostensiblement se pr\u00e9valoir en dehors d\u2019une solidarit\u00e9 tribale ou \u2018Asabiya, orient\u00e9e vers la conqu\u00eate et l\u2019abandon des modes de vie tribale au profit des activit\u00e9s plus complexes, traduisant une appropriation du mode de vie s\u00e9dentaire.<\/p>\n<p>Les chroniques de Ben Dhiaf r\u00e9dig\u00e9es au XIX e si\u00e8cle, portent l\u2019empreinte ostensible des id\u00e9es formul\u00e9es par l\u2019auteur de la Mouqaddima. L\u2019auteur assurait en substance que : \u00ab les vents de la patrie ou riy\u00e2h al-watan, soufflant sur le pays, ardhtounis, \u00e9tait \u00e0 l\u2019origine de la d\u00e9cision qu\u2019il a prise, juste apr\u00e8s avoir contribu\u00e9 \u00e0 la r\u00e9daction de la constitution de 1861, de lui consacrer des chroniques ou une synth\u00e8se retra\u00e7ant \u00e0 grands traits les jalons de son histoire, mettant fin au tissu de mensonges colport\u00e9s par les plumes stipendi\u00e9es, fustigeant la modernisation des institutions politiques entam\u00e9e en Tunisie depuis le d\u00e9but du XVIII e si\u00e8cle. \u00bb<\/p>\n<p>R\u00e9formateur inv\u00e9t\u00e9r\u00e9, Ben Dhaif ne croit pas au changement radical faisant table rase avec les pratiques d\u2019antan. Son r\u00e9alisme de grand fonctionnaire de l\u2019Etat beylical l\u2019avait pouss\u00e9 \u00e0 faire pr\u00e9valoir l\u2019id\u00e9e de graduation dans l\u2019application du r\u00e9gime politique constitutionnel : \u00ab donnant aux gouvern\u00e9s la libert\u00e9 de formuler leurs propres conceptions quant \u00e0 la meilleure fa\u00e7on de g\u00e9rer les affaires de l\u2019Etat. L\u2019expression l\u00e9gale de l\u2019opposition \u00e0 travers la repr\u00e9sentativit\u00e9 politique dans des structures \u00e9lues, requi\u00e8re de son point de vue une importance capitale \u00bb. En accordant peu d\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e0 ce genre de pratiques, les musulmans ont commis selon ses dires le plus grand tort : \u00ab Le despotisme \u00e9tant contradictoire aux pr\u00e9ceptes indiqu\u00e9s par les lois musulmanes. C\u2019est lui qui est \u00e0 l\u2019origine du retour \u00e0 l\u2019anarchie et aux modes de vie tribal, \u00f4tant toute possibilit\u00e9 de vivre en intelligence et ne permettant gu\u00e8re de pr\u00e9server les vertus de la citoyennet\u00e9 (sic). \u00bb Ainsi nous pouvons dire que, la volont\u00e9 d\u2019engager des r\u00e9formes a ordonn\u00e9 les perceptions des \u00e9lites, qui pr\u00e9f\u00e9r\u00e8rent de loin le processus r\u00e9formateur aux autres formes de changements. De ces id\u00e9es, il est facile de s\u2019en rendre compte en mettant \u00e0 profit les \u00e9crits qui nous ont \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9s par les penseurs les plus en vue de l\u2019Orient comme de l\u2019Occident musulman.<\/p>\n<p>Dans le pr\u00e9ambule ouvrant ses chroniques, l\u2019auteur s\u2019explique sur ses orientations. Il s\u2019est attel\u00e9 \u00e0 bien comprendre la th\u00e9orie cyclique de l\u2019\u00e9volution des Etats dynastiques bas\u00e9 sur un rapport \u00e9troit entre prise du pouvoir politique et solidarit\u00e9 tribale ou \u2018asabia ; ainsi que leurs d\u00e9confitures concomitantes \u00e0 l\u2019affaiblissement progressive d\u2019une telle solidarit\u00e9, il a su exprimer aussi une certaine distance vis-\u00e0-vis d\u2019une telle th\u00e9orie, en affirmant clairement sa caducit\u00e9 en dehors de l\u2019aire culturelle musulmane : \u00ab Ni les rois de perse ni les monarques chr\u00e9tiens, qui ont observ\u00e9 les limites ordonn\u00e9es par la raison et se sont tenus \u00e0 l\u2019application de la loi, n\u2019ont vu le pouvoir sortir du giron leur dynastie. \u00bb. Ce qui prouve que sa critique du pouvoir politique ne s\u2019est pas content\u00e9e de reproduire la th\u00e9orie d\u2019Ibn Khaldoun mais qu\u2019il a essay\u00e9 de se prononcer sur sa validit\u00e9, en la corroborant aux nouvelles id\u00e9es de la modernit\u00e9. Une telle vision des choses allait lib\u00e9rer le pouvoir d\u2019une perception pass\u00e9iste qui a toujours l\u00e9gitim\u00e9 le r\u00f4le d\u00e9terminant des pr\u00e9ceptes de la religion dans la gestion des affaires publiques. Qui d\u2019autre que lui pouvait affirmer en substance que : \u00ab La persistance de l\u2019iniquit\u00e9 ne peut que rendre caduque la l\u00e9gitimit\u00e9 du pouvoir monarchique. Quant aux constitutions, elles tirent leurs importances respectives de ce qu\u2019elles peuvent offrir comme r\u00e9formes permettant de mieux organiser la vie publique. \u00bb<\/p>\n<p>C\u2019est sur une telle vision des choses que d\u2019autres r\u00e9formateurs \u00e0 l\u2019instar de Kheireddine at-tounousi, qui a eu l\u2019opportunit\u00e9 de s\u00e9journer dans plusieurs pays d\u2019Europe et t\u00e9moigner du degr\u00e9 d\u2019\u00e9volution de leur institutions politiques, a insist\u00e9. Les membres les plus en vue de l\u2019\u00e9lite paressent approuver la n\u00e9cessit\u00e9 de l\u00e9gif\u00e9rer dans un sens qui permet la r\u00e9alisation de la justice et l\u2019application du droit, \u00ab comme c\u2019est le cas des pays civilis\u00e9s ou l\u2019on accorde une grande importance \u00e0 la loyaut\u00e9 ouvrant les portes de l\u2019espoir et permettant aux gens de vivre en paix, et de s\u2019occuper de leurs travaux sources de leur richesse et de leur \u00e9panouissement \u00bb. Le tiraillement de la soci\u00e9t\u00e9 tunisienne entre un attachement farouche aux traditions et un manifeste engouement pour la modernisation, accordant d\u00e8s la fin la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XIX e si\u00e8cle aux institutions de transmission du savoir habilit\u00e9es \u00e0 former les nouvelles \u00e9lites un r\u00f4le majeur dans l\u2019\u00e9mancipation sociale et politique, ordonna la r\u00e9forme du syst\u00e8me \u00e9ducatif et sa perm\u00e9abilit\u00e9 aux nouvelles id\u00e9es d\u00e9fendues par les \u00e9l\u00e8ves de l\u2019\u00e9cole polytechnique du Bardo fond\u00e9e en 1842, du coll\u00e8ge Sadiki inaugur\u00e9 en 1875, de l\u2019association de la Khaldouniya cri\u00e9e en 1896 ainsi que de l\u2019Association des Anciens El\u00e8ves du Coll\u00e8ge Sadiki cri\u00e9e en 1906. De leur c\u00f4t\u00e9 les nouveaux bacheliers tunisiens du lyc\u00e9e Carnot partaient en France pour parfaire leur formation dans les universit\u00e9s m\u00e9tropolitaines.<br \/>\u00a0Bient\u00f4t cette lutte entre anciens et nouveaux allait essaimer vers la sph\u00e8re politique, surtout lorsque le parti destourien consuma sa session en 1934 en se scindant en deux formations politiques, dont tout concourait \u00e0 diff\u00e9rencier dans la pens\u00e9e comme dans les modalit\u00e9s d\u2019action. Le N\u00e9o-Destour va progressivement r\u00e9ussir \u00e0 se rapprocher, voir m\u00eame \u00e0 embrigader, toutes les forces vives d\u2019une Nation en devenir. Partis politiques, organisations syndicales, associations et mouvements f\u00e9ministes et culturels, eurent beaucoup de mal \u00e0 sortir de son g\u00e9rant des d\u00e9cennies durant. Une lecture attentive des trajectoires de vie des diff\u00e9rents acteurs politiques syndicaux et estudiantins, ou celles des agitateurs de la sc\u00e8ne culturelle durant l\u2019\u00e9poque de la lutte contre le protectorat fran\u00e7ais ou au cours des ann\u00e9es ind\u00e9pendances, prouve cette h\u00e9g\u00e9monie usant du l\u2019h\u00e9ritage militant pour investir l\u2019Etat et s\u2019emparer du pouvoir, sans se soucier de rendre compte du bilan mitig\u00e9 de sa politique, et sans ouvrir la moindre br\u00e8che permettant d\u2019engager une vraie alternance politique.<\/p>\n<h2>Id\u00e9ologie r\u00e9formiste : rupture et continuit\u00e9<\/h2>\n<p>L\u2019av\u00e8nement de la r\u00e9volution consid\u00e9r\u00e9e comme un moment de rupture dans l\u2019histoire du temps pr\u00e9sent de la Tunisie, n\u2019a \u00e9t\u00e9 r\u00e9ellement per\u00e7u qu\u2019apr\u00e8s avoir mis fin aux multiples tergiversations poussant les indign\u00e9es \u00e0 d\u00e9mentir les diff\u00e9rents sc\u00e9narii de r\u00e9cup\u00e9ration \u00e9chafauder par l\u2019ancien establishment. C\u2019est cette ferme attitude montr\u00e9e de la part des diff\u00e9rentes composantes de la soci\u00e9t\u00e9 tunisienne qui a v\u00e9ritablement pouss\u00e9 les d\u00e9cideurs politiques \u00e0 effectuer un curieux retour sur la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration des commis de l\u2019Etat bourguibien, en faisant appel \u00e0 un vieux routier capable d\u2019\u00e9tablir une carte de route permettant de renouer, \u00e0 travers l\u2019\u00e9lection d\u2019une assembl\u00e9e constituante, avec la l\u00e9gitimit\u00e9 politique.<\/p>\n<p>Cette orientation d\u00e9notant sans grand ombrage d\u2019un pragmatisme politique, eux \u00e9gards aux tiraillements qui l\u2019ont rendue possible, \u00e9lucide l\u2019importance du la symbolique de la continuit\u00e9 dans le changement comportant n\u00e9cessairement le risque de reproduction du syst\u00e8me et de r\u00e9cup\u00e9ration de la l\u00e9gitimit\u00e9 politique. Le retour du politique apr\u00e8s des d\u00e9cennies d\u2019ostracisme, a permis aux tunisiens de juger de la n\u00e9cessit\u00e9 de r\u00e9habiliter de telles pratiques, en faisant table rase avec une r\u00e9gime muscl\u00e9 et autoritaire refusant le renouvellement des \u00e9lites au pouvoir et ce dehors d\u2019une br\u00e8che de fortune ouverte exclusivement devant ses pi\u00e8tres serviteurs.<\/p>\n<p>Ce retour inopin\u00e9 du politique au-devant de la sc\u00e8ne, se donne \u00e0 voir \u00e0 travers un discours usant de la sagesse populaire traditionnelle et int\u00e9riorisant profond\u00e9ment l\u2019h\u00e9ritage r\u00e9formateur tunisien, a ouvert les yeux de ceux qui faisaient sa d\u00e9couverte sur l\u2019importance de la culture politique et sur son r\u00f4le dans la gestion des affaires publiques. Pour annoncer son retour la m\u00e9moire de la pratique politique a proc\u00e9d\u00e9 selon un balisage, mettant \u00e0 profit un certain nombre de hauts faits traduisant le registre des valeurs propre aux tunisiens. En fait, la somme des m\u00e9taphores ordonnant la tra\u00e7abilit\u00e9 d\u2019un tel bricolage litt\u00e9raire, parait opter pour des r\u00e9f\u00e9rences glan\u00e9es aussi bien dans les versets coraniques que dans les valeurs de la culture universelle et de l\u2019exp\u00e9rience du v\u00e9cu personnel ou collectif des tunisiens. L\u2019objectif \u00e9tant d\u2019effectuer un repositionnement capable d\u2019offriraux individus l\u2019occasion de reformuler leurs acceptions de la pratique politique.<\/p>\n<p>Sommes-nous donc devant le retour du politique dans sa dimension nationale, ou les valeurs ne sont sollicit\u00e9es que pour d\u00e9fendre une acception souvent creuse de la Nation ? Ou assistons-nous au contraire une reformulation du bourguibisme r\u00e9ussissant, quoiqu\u2019ont disent ses d\u00e9tracteurs, \u00e0 faire \u00e9cole en insistant sur l\u2019\u00e9mancipation de la pratique politique appel\u00e9e \u00e0 s\u2019ouvrir sur la critique pour \u00e9viter de retomber dans des inerties consensuelles ouvrant la porte devant les apprentis sorciers pr\u00e9tendant repr\u00e9senter l\u2019opinion silencieuse \u00e0 son insu ?<\/p>\n<p>Une chose est s\u00fbre en tous cas, c\u2019est le tiraillement entre anciennes et nouvelles pratiques, surtout apr\u00e8s la r\u00e9alisation de la premi\u00e8re \u00e9tape de la transition d\u00e9mocratique m\u00eal\u00e9e \u00e0 l\u2019ivresse de la r\u00e9cup\u00e9ration de la libert\u00e9. Les r\u00e9sultats des premi\u00e8res \u00e9lections d\u00e9mocratiques tunisiennes ont propuls\u00e9 des nouvelles \u00e9lites dans l\u2019exercice du pouvoir politique comme dans l\u2019opposition. Mais l\u2019individu reste au c\u0153ur du d\u00e9bat public, m\u00eame si le retour progressif \u00e0 la normale pose subrepticement le probl\u00e8me des limites des avantages du moment r\u00e9volutionnaire lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Durant les premi\u00e8res ann\u00e9es de l\u2019ind\u00e9pendance et jusqu&rsquo;\u00e0 la fin de l\u2019\u00e8re bourguibienne, les acquis politiques, aussi importants qu\u2019ils puissent nous para\u00eetre, n\u2019ont pas d\u00e9pass\u00e9s du point de vue de l\u2019expression des valeurs des libert\u00e9s individuelles, le stade des balbutiements. Aussi bien dans le discours politique que dans la litt\u00e9rature savante on a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 insister sur la p\u00e9rennit\u00e9 d\u2019un Etat centralis\u00e9, en critiquant la vision \u00e9triqu\u00e9e du colonialisme taxant les soci\u00e9t\u00e9s maghr\u00e9bines de tribalisme et d\u2019archa\u00efsme. Ce qui a fini par donner \u00e0 la pratique politique une orientation plut\u00f4t \u00e9tatiste, m\u00eame si le consensus qui s\u2019est fait autour de cette orientation n\u2019a pas d\u00e9bord\u00e9 sur les normes r\u00e9gissant les relations entre intellectuels et hommes politiques telles que formul\u00e9es par la sociologie politique.<\/p>\n<p>La polarisation de la sc\u00e8ne politique entre acteurs de la soci\u00e9t\u00e9 civile repr\u00e9sent\u00e9s par les militants des mouvements estudiantin, syndical et civique (Ligue des droits de l\u2019homme et militants f\u00e9ministes) d\u2019une part et un pouvoir politique entach\u00e9 d\u2019infamie, s\u2019enlisant progressivement dans un autoritarisme d\u2019un autre temps, condamna la vie politique \u00e0 l\u2019\u00e9touffement.<br \/>Durant toute cette p\u00e9riode la soci\u00e9t\u00e9 civile allait tenter de palier aux avatars de l\u2019organisation politique, m\u00eame si une grande partie de ses militants avaient tenu \u00e0 prendre leur distante, en refusant de se m\u00ealer \u00e0 une politique officielle populiste bas\u00e9e sur un nivellement par le bas. Mais Une telle attitude ne comportait-elle pas suffisamment de neutralit\u00e9 bien vaillante, voire de complicit\u00e9 avec des comportements ostensiblement s\u00e9curitaires du pouvoir en place, sachant que celui qui ne dit mot consent !?<\/p>\n<p>Le discours politique officiel des ann\u00e9es pr\u00e9r\u00e9volutionnaires, au-del\u00e0 de sa langue de bois, resta fid\u00e8le \u00e0 une logomachie mensong\u00e8re pr\u00f4nant l\u2019ouverture sur l\u2019autre, la d\u00e9fense des libert\u00e9s citoyennes et des droits de l\u2019homme, le respect des institutions et l\u2019universalit\u00e9 des valeurs. Tous ceux qui l\u2019ont soutenu soit par opportunisme ou par conviction, avaient une id\u00e9e pr\u00e9cise sur la distance qui le s\u00e9parait dans la pens\u00e9e comme dans la pratique de \u00ab l\u2019indig\u00e9nisation \u00bb des valeurs citoyennes, mais ils s\u2019obstin\u00e8rent majoritairement \u00e0 opposer un refus cat\u00e9gorique \u00e0 toute dynamique de renouvellement de la classe politique pis encore ils se content\u00e8rent de reproduire les strat\u00e9gies surann\u00e9es de makhz\u00e9nisation en usant d\u2019un opportunisme b\u00e9ant permettant au pouvoir de croire \u00e0 l\u2019illusion d\u2019\u00eatre constamment capable, non seulement d\u2019inf\u00e9oder la soci\u00e9t\u00e9 mais de la mettre au pas.<\/p>\n<p>En l\u2019absence d\u2019une dynamique traduisant une possibilit\u00e9 r\u00e9elle de repenser le discours politique, les tenants et les aboutissants d\u2019une telle situation nous paressent aujourd\u2019hui tr\u00e8s difficile \u00e0 d\u00e9chiffrer. En attendant, le paysage politique qui est le n\u00f4tre continuera, eu \u00e9gards aux balbutiements d\u2019une d\u00e9mocratie en devenir, \u00e0 reproduire les m\u00eames r\u00e9flexes stigmatisant l\u2019autre et r\u00e9duisant son discours \u00e0 un tissu de mensonges fait de surench\u00e8re, de tra\u00eetrise et de blasph\u00e8me. Le consensuel \u00e9tant l\u2019objectif optimal de toute pratique politique, les nouvelles \u00e9lites toutes ob\u00e9diences confondues, ne nous paressent pas capable de mettre au point une vraie carte de route impliquant une r\u00e9elle progression ordonnant une moralisation de la vie politique et la mise en place de m\u00e9canismes traduisant une prise en charge du conflictuel dans la recherche des solutions consensuelles.<\/p>\n<p>Tant que la politique restera un lieu d\u2019apprentissage dont la finalit\u00e9 est d\u2019optimiser les chances du vivre ensemble, il serait vain de croire que cet apprentissage peut se pr\u00e9valoir d\u2019aucune efficience en dehors de la pr\u00e9sence d\u2019un dispositif l\u00e9gal permettant de soumettre la gestion des affaires publiques \u00e0 interrogation. C\u2019est cela qui fait cruellement d\u00e9faut dans la pratique politique des nouveaux d\u00e9cideurs fra\u00eechement d\u00e9barqu\u00e9s au pouvoir, pr\u00e9tendant disposer de suffisamment de latitude et de moyens aussi pour pouvoir agir positivement sur la r\u00e9alit\u00e9 confuse de la Tunisie postr\u00e9volutionnaire.<\/p>\n<p>Et comme la pratique politique est une affaire d\u2019anticipation sur les peurs provoqu\u00e9es par les difficult\u00e9s du contexte mouvement\u00e9 cr\u00e9e par la p\u00e9riode de transition, elle ne peut se concevoir en dehors d\u2019une int\u00e9riorisation des fragilit\u00e9s inh\u00e9rentes \u00e0 un tel moment historique. N\u2019est pas homme politique celui qui le veut, seuls ceux dont la p\u00e9dagogie est en mesure de g\u00e9rer les angoisses collectives, sont en mesure de trouver les mots justes, exprimant l\u2019aspect in\u00e9dit de la situation et engageant le d\u00e9bat dans un sens qui favorise le consensuel s\u2019accordant parfaitement avec le conflictuel et dont la reconnaissance ne devrait souffrir d\u2019aucune remise en question. C\u2019est sommes toute l\u2019art du possible d\u00e9fiant la contestation et jouant son r\u00f4le r\u00e9gulateur anticipant sur les peurs et \u00e9vitant tout d\u00e9bordement refl\u00e9tant une image grossi\u00e8re et \u00e9triqu\u00e9 du r\u00e9el.<\/p>\n<p>Ainsi le consensus, r\u00e9sultant d\u2019un d\u00e9bat libre et constructif entre diff\u00e9rents acteurs appartenant \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 politique et civile et respectant le droit au conflit pacifique des id\u00e9es et des int\u00e9r\u00eats, est la seule solution viable, permettant la r\u00e9gulation du tiraillement entre diff\u00e9rents intervenants exer\u00e7ant pleinement leur devoir de citoyen. C\u2019est aussi la seule voie possible ouverte devant une pluralit\u00e9 politique respectant le jeu d\u00e9mocratique et insufflant une dynamique de libert\u00e9, acceptant le droit \u00e0 la diff\u00e9rence et ne lui faisant point obstruction.<\/p>\n<p class=\"c2\"><strong>Lotfi A\u00efssa<\/strong><br \/><em>Professeur d\u2019histoire culturelle \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Tunis<\/em><\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/27057-lotfi-aissa-la-tunisie-postrevolutionnaire-constitutionalisme-autoritarisme-et-ideologie-reformiste\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il n\u2019est pas facile pour les Tunisiens que nous-sommes et apr\u00e8s le bouleversement radical des normes r\u00e9gissant la vie politique, faisant suite \u00e0 une r\u00e9volution dont l\u2019objectif fut de recouvrer la dignit\u00e9, de formuler avec force pr\u00e9cision les sp\u00e9cificit\u00e9s du paysage politique dans lequel nous vivons. 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