{"id":40440,"date":"2019-06-13T16:57:00","date_gmt":"2019-06-13T20:57:00","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/yves-aubin-de-la-messuziere-ancien-ambassadeur-de-france-a-tunis-profession-diplomate-dans-la-tourmente-2\/"},"modified":"2019-06-13T16:57:00","modified_gmt":"2019-06-13T20:57:00","slug":"yves-aubin-de-la-messuziere-ancien-ambassadeur-de-france-a-tunis-profession-diplomate-dans-la-tourmente-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/yves-aubin-de-la-messuziere-ancien-ambassadeur-de-france-a-tunis-profession-diplomate-dans-la-tourmente-2\/","title":{"rendered":"Yves Aubin de La Messuzi\u00e8re &#8211; Ancien ambassadeur de France \u00e0 Tunis: Profession diplomate&#8230; dans la tourmente"},"content":{"rendered":"<p>A-t-on encore besoin de diplomates ? Avec l\u2019interf\u00e9rence des r\u00e9seaux d\u2019influence et d\u2019affairisme, la mont\u00e9e des nouvelles diplomaties, \u00e9conomiques, parlementaires, partisanes et des ONG, le m\u00e9tier d\u2019ambassadeur s\u2019est-il complexifi\u00e9? Encore plus, avec le tout en ligne qui se sait imm\u00e9diatement sur les r\u00e9seaux sociaux. Et surtout les contacts directs des chefs d\u2019Etat, sur le portable et par SMS ? L\u2019ancien ambassadeur de France, notamment \u00e0 Tunis, Yves Aubin de La Messuzi\u00e8re, s\u2019emploie \u00e0 y r\u00e9pondre dans son nouveau livre Profession Diplomate. Un ambassadeur dans la tourmente qui vient de para\u00eetre chez Plon. \u00abNi r\u00e9solument autobiographique ni r\u00e9cit charg\u00e9 d\u2019anecdotes, pr\u00e9vient-il d\u2019embl\u00e9e, cet ouvrage est avant tout un t\u00e9moignage sur le m\u00e9tier de diplomate tel qu\u2019il s\u2019exerce au Quai d\u2019Orsay ou en ambassade. \u00c0 travers plus de quatre d\u00e9cennies d\u2019un parcours professionnel dans des fonctions diversifi\u00e9es sur les plans g\u00e9ographique et fonctionnel, je m\u2019essaie \u00e0 rendre compte de la complexit\u00e9 du m\u00e9tier diplomatique, tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9 des poncifs qui l\u2019entourent.\u00bb Un m\u00e9tier qu\u2019il a \u00abexerc\u00e9 chevill\u00e9 au corps, anim\u00e9 de passions et parfois de doutes et de col\u00e8res, lorsque je c\u00f4toyais le tragique dans certaines situations.\u00bb<\/p>\n<p>Arabisant de formation, dans la grande tradition d\u2019Orient du Quai d\u2019Orsay, il aura, au gr\u00e9 de ses affectations, \u00e0 parfaire sa connaissance du monde arabe, dans sa complexit\u00e9, de ses dirigeants et de ses crises, mais aussi \u00e0 \u00e9prouver les contradictions du syst\u00e8me diplomatique fran\u00e7ais. A peine devait-il accomplir ses premiers pas, en septembre 1970 \u00e0 Amman, qu\u2019il \u00e9tait accueilli, en bapt\u00eame du feu, par une rafale de kalachnikov tir\u00e9e par des \u00e9l\u00e9ments du Front populaire de lib\u00e9ration de la Palestine, heureusement non mortelle, mais qui fera sa l\u00e9gende de diplomate courageux. Pris par cette passion du monde arabe et de la bande soudano-sah\u00e9lienne limitrophe, il sera d\u00e9localis\u00e9 depuis la Jordanie en plein Septembre noir \u00e0 Beyrouth, puis il ira en poste au Y\u00e9men, en Syrie et en Libye.<\/p>\n<h3>Sur des fronts br\u00fblants<\/h3>\n<p>Il sera nomm\u00e9 ambassadeur au Tchad, puis en Irak (mars 1997), mais en tant que chef (avec rang d\u2019ambassadeur) de la Section d\u2019int\u00e9r\u00eats fran\u00e7ais, les relations diplomatiques ayant \u00e9t\u00e9 rompues entre les deux pays. Trois ans plus tard, il est promu \u00e0 la t\u00eate de la direction Afrique du Nord-Moyen-Orient au Quai d\u2019Orsay, un poste prestigieux, convoit\u00e9 mais tr\u00e8s sensible. Il y restera trois ann\u00e9es avant d\u2019\u00eatre pressenti par le pr\u00e9sident Jacques Chirac, en juin 2002, pour le poste d\u2019ambassadeur en Tunisie. Ses \u00abann\u00e9es Ben Ali\u00bb seront fort anim\u00e9es et bien \u00e9prouvantes. D\u00e8s le mois de juin 2005, il a exprim\u00e9 au Quai d\u2019Orsay son souhait de ne pas prolonger son s\u00e9jour \u00e0 Tunis au-del\u00e0 de la troisi\u00e8me ann\u00e9e et de se voir confier une mission au sein du d\u00e9partement \u00e0 Paris. La r\u00e9ponse ne tardera pas : oui, il quittera Tunis, mais pour \u00eatre ambassadeur \u00e0 Rome et devenir ainsi le locataire du magnifique palais Farn\u00e8se, r\u00e9sidence de France dans la capitale italienne, haut monument patrimonial et culturel. Officiellement, ce sera son dernier poste. Mais, en 2008, il sera charg\u00e9 d\u2019une \u00abmission non gouvernementale \u00e0 caract\u00e8re politique\u00bb aupr\u00e8s du Hamas, \u00e0 Gaza&#8230;<\/p>\n<p>A la diff\u00e9rence de nombre de ses homologues, l\u2019ambassadeur de La Messuzi\u00e8re n\u2019a pas accept\u00e9 de si\u00e9ger dans des conseils d\u2019administration de grands groupes priv\u00e9s ou de servir de conseiller aupr\u00e8s de chefs d\u2019Etat \u00e9trangers. Il a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 en effet s\u2019engager au sein de la soci\u00e9t\u00e9 civile en pr\u00e9sidant la mission de pr\u00e9figuration du Mus\u00e9e des civilisations de l\u2019Europe et de la M\u00e9diterran\u00e9e (Mucem) et en tant que pr\u00e9sident d\u2019honneur de la Mission la\u00efque fran\u00e7aise.<\/p>\n<h3>En t\u00e9moin oculaire<\/h3>\n<p>Son livre \u00abProfession diplomate\u00bb est int\u00e9ressant \u00e0 plus d\u2019un titre.<\/p>\n<p>D\u2019abord par le rappel historique et anthropologique bien document\u00e9 des diff\u00e9rents pays o\u00f9 il avait servi. Le Y\u00e9men, l\u2019Irak, le Tchad, particuli\u00e8rement, sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9s sous des angles peu connus.<\/p>\n<p>Par le portrait des dirigeants et autres personnalit\u00e9s \u00abpratiqu\u00e9s\u00bb.\u00a0 C\u2019est notamment le cas de Saddam Hussein (et ses deux fils, Ouday et Koussay), Tarek Aziz, Kadhafi (et son fils Seif El Islam), Driss Deby et son clan, et Ben Ali (et son entourage).<\/p>\n<p>Par le r\u00e9cit de s\u00e9quences significatives qu\u2019il avait personnellement v\u00e9cues \u00e0 des moments tout \u00e0 fait historiques. C\u2019est le cas notamment en Irak sous l\u2019embargo international, lors des inspections men\u00e9es par l\u2019ONU et l\u2019Aiea et les perquisitions des palais pr\u00e9sidentiels (l\u2019Unscom, Hans Blix, Richard Butler, Scott Ritter, Mohamed Bradai&#8230;), d\u00e9non\u00e7ant les mensonges propag\u00e9s dans les capitales occidentales et \u00e0 l\u2019ONU, les frappes am\u00e9ricaines sur Bagdad&#8230;<\/p>\n<h3>Tunis, des pratiques hallucinantes<\/h3>\n<p>Et le retour sur les \u00abAnn\u00e9es Ben Ali\u00bb, dont nous publions quelques extraits en bonnes feuilles, ci-apr\u00e8s. L\u2019ambassadeur Yves Aubin de La Messuzi\u00e8re reprend largement dans son nouvel ouvrage les \u00e9l\u00e9ments qu\u2019il avait d\u00e9j\u00e0 publi\u00e9s dans un livre \u00e9dit\u00e9 en 2011, chez C\u00e9r\u00e8s, sous le m\u00eame titre, aujourd\u2019hui \u00e9puis\u00e9. Description d\u00e9taill\u00e9e d\u2019une \u00e9poque qui para\u00eet aujourd\u2019hui encore plus choquante, avec ses codes despotiques, ses pratiques autoritaires, son syst\u00e8me policier r\u00e9pressif et ses luttes pour les droits de l\u2019homme et la libert\u00e9. Ben Ali et nombre de ses caciques en prennent pour leur grade. En t\u00e9moin oculaire, il en rapporte des s\u00e9quences fort \u00e9difiantes. L\u2019auteur n\u2019omet pas de citer en mention sp\u00e9ciale Mohamed Ghannouchi, Dali Jazi, Mohamed Charfi, Faiza K\u00e9fi, Moncer Rouissi, Mokhtar Trifi, Sana Ben Achour et autres Khadija Cherif, notamment.<\/p>\n<h3>\u00abUne diplomatie forte\u00bb<\/h3>\n<p>L\u2019ouvrage se termine par une s\u00e9rie de r\u00e9flexions pertinentes sur la mutation du m\u00e9tier d\u2019ambassadeur et son exercice. \u00abL\u2019influence de l\u2019ambassadeur, \u00e9crit l\u2019auteur, est plus difficile \u00e0 exercer sur les nouvelles diplomaties qui montent en puissance. Celles des parlementaires, des collectivit\u00e9s locales, des organisations non gouvernementales, qui trop souvent organisent leurs actions internationales sans chercher \u00e0 se coordonner avec les ambassades.\u00bb<\/p>\n<p>Et d\u2019ajouter : \u00abL\u2019ambassadeur n\u2019est plus contest\u00e9 en principe dans sa fonction de coordonnateur et d\u2019animateur de l\u2019ensemble des services de l\u2019\u00c9tat repr\u00e9sent\u00e9s dans son ambassade. Son m\u00e9tier s\u2019est complexifi\u00e9, si bien qu\u2019il doit en permanence s\u2019adapter aux nouveaux enjeux et aux nouvelles technologies. Il se trouve en formation permanente, qu\u2019il acquiert surtout sur le terrain. En cons\u00e9quence, ses responsabilit\u00e9s vont croissant pour d\u00e9crypter le monde et assurer les int\u00e9r\u00eats de notre pays. Au total, contrairement \u00e0 l\u2019id\u00e9e trop souvent re\u00e7ue, le r\u00f4le des diplomates est loin d\u2019\u00eatre en d\u00e9clin.\u00bb Sa conclusion plaide en faveur de ce m\u00e9tier, revist\u00e9. \u00abLe chaos du monde actuel, notamment dans l\u2019arc de crises qui s\u2019\u00e9tend des confins afghano-pakistanais jusque dans les r\u00e9gions sah\u00e9lo-sahariennes, ainsi que l\u2019\u00e9mergence de nouvelles zones de tensions en Asie du Sud-Est justifient le maintien d\u2019une diplomatie forte.\u00bb Reste \u00e0 d\u00e9finir ce qu\u2019est une diplomatie forte !<\/p>\n<p><strong>Profession diplomate<br \/>Un ambassadeur dans la tourmente<\/strong><br \/><em>De Yves Aubin de La Messuzi\u00e8re<br \/>Editions Plon, 350 p. Janvier 2019<br \/>Du m\u00eame auteur<br \/>\u2022 Mes ann\u00e9es Ben Ali : un ambassadeur de France en Tunisie, C\u00e9r\u00e8s, 2011.<br \/>\u2022 Monde arabe, le grand chambardement, Plon, 2016.<\/em><\/p>\n<h2>Bonnes feuilles<\/h2>\n<h3>Tunisie, mes ann\u00e9es Ben Ali<\/h3>\n<p>Ben Ali n\u2019impressionne pas ses interlocuteurs \u00e9trangers qui rel\u00e8vent le contraste avec Hassan II ou Bouteflika. Il s\u2019exprime dans un langage peu sophistiqu\u00e9, sans fioritures, soucieux d\u2019aller \u00e0 l\u2019essentiel quelle que soit la langue utilis\u00e9e. Il a un art de se d\u00e9rober sur les sujets portant sur les libert\u00e9s, les droits de l\u2019homme, reprenant son langage habituel : \u00abLe premier des droits de l\u2019homme, c\u2019est de pouvoir se nourrir, se loger et recevoir une \u00e9ducation.\u00bb Une susceptibilit\u00e9 exacerb\u00e9e marque sa personnalit\u00e9. Toute atteinte, m\u00eame minime, \u00e0 son image est consid\u00e9r\u00e9e comme un outrage. Je comprends ce trait de caract\u00e8re lorsque j\u2019organise r\u00e9guli\u00e8rement des entretiens t\u00e9l\u00e9phoniques entre Jacques Chirac et Ben Ali.<\/p>\n<p class=\"c2\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Ben-Ali.jpg\" class=\"responsive_img\" alt=\"\" width=\"700\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" height=\"339\" align=\"middle\"\/><\/p>\n<p>(&#8230;) Son regard est vif et il ne manque pas d\u2019humour, lorsque par exemple il se moque du souverain marocain en mimant devant moi le baisemain rituel de ses sujets. Est-il populaire? Probablement pas, mais on ne peut affirmer qu\u2019il soit impopulaire. M\u00eame dans l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019\u00e9lections totalement libres, il aurait eu de fortes chances d\u2019\u00eatre r\u00e9\u00e9lu, faute d\u2019alternative. Le Pr\u00e9sident se d\u00e9place toujours au milieu d\u2019une foule fervente compos\u00e9e d\u2019enfants des \u00e9coles et de militants du Rassemblement constitutionnel d\u00e9mocratique(RCD), r\u00e9quisitionn\u00e9s \u00e0 cet effet. Le culte de la personnalit\u00e9 s\u2019amplifie chaque ann\u00e9e \u00e0 travers des portraits g\u00e9ants, le pr\u00e9sentant en p\u00e8re protecteur du peuple. Les scores des scrutins pr\u00e9sidentiels successifs d\u00e9passent les 99%, \u00e0 l\u2019exception de celui de 2004, en baisse de cinq points. L\u2019un des proches du Pr\u00e9sident m\u2019affirmera sans ambages que ce score a \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 apr\u00e8s de laborieuses discussions au sein du cabinet pr\u00e9sidentiel et du clan familial. Est-ce pour compenser ce sentiment d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard de son pr\u00e9d\u00e9cesseur qu\u2019il est si sensible aux honneurs venus de l\u2019\u00e9tranger ? Il est f\u00e9ru de m\u00e9dailles et de distinctions attribu\u00e9es par des universit\u00e9s et des institutions dont on ne peut dire qu\u2019elles sont prestigieuses. L\u2019Italie s\u2019en est fait une sp\u00e9cialit\u00e9. Ben Ali est fait docteur honoris causa de l\u2019universit\u00e9 de Trieste et de celle d\u2019Ancona et re\u00e7oit la m\u00e9daille d\u2019or de l\u2019universit\u00e9 de Cagliari. Je serai approch\u00e9 par l\u2019entourage de Ben Ali, qui m\u2019interroge sur les conditions d\u2019attribution d\u2019une m\u00e9daille de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>Je fais remarquer que ce n\u2019est pas dans la tradition de l\u2019institution de remettre des m\u00e9dailles \u00e0 des chefs d\u2019\u00c9tat, ce que me confirme Alain Decaux. J\u2019en suis soulag\u00e9 et je prends un air hypocritement contrit en donnant ma r\u00e9ponse \u00e0 mon interlocuteur. Quelque temps plus tard, \u00e0 l\u2019occasion de la Journ\u00e9e nationale de la culture, Ben Ali recevra la m\u00e9daille d\u2019honneur de la Sorbonne, lors d\u2019une c\u00e9r\u00e9monie \u00e0 laquelle, \u00e0 mon grand soulagement, on s\u2019abstient de m\u2019inviter. (&#8230;)<\/p>\n<p class=\"c2\"><strong>***<\/strong><\/p>\n<h3>Les relations institutionnelles<\/h3>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Dali-jazi.jpg\" alt=\"\" width=\"15%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"left\"\/>Apr\u00e8s la pr\u00e9sentation de mes lettres de cr\u00e9ance, j\u2019entreprends la tourn\u00e9e classique d\u2019un ambassadeur nouvellement arriv\u00e9. Je rencontre le Premier ministre, M. Mohamed Ghannouchi, et les principaux ministres pour avoir des \u00e9changes sur la coop\u00e9ration bilat\u00e9rale et la relation de la Tunisie avec l\u2019Union europ\u00e9enne. Je suis impressionn\u00e9 par la bonne qualit\u00e9 des ministres techniques form\u00e9s pour beaucoup d\u2019entre eux en France, parfois dans les grandes \u00e9coles : Polytechnique, Centrale, HEC. Parmi les membres du gouvernement, je garde un souvenir \u00e9mu de Dali Jazi, ministre de la D\u00e9fense, professeur agr\u00e9g\u00e9 de droit. Cet ancien de la Ligue tunisienne des droits de l\u2019homme dont il a \u00e9t\u00e9 secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral est la seule personnalit\u00e9 venue de la gauche rest\u00e9e aupr\u00e8s de Ben Ali. On lui doit la modernisation de l\u2019arm\u00e9e tunisienne, dont il a fait une institution r\u00e9publicaine. Dali Jazi est aussi l\u2019un des seuls responsables politiques \u00e0 pouvoir s\u2019entretenir en t\u00eate \u00e0 t\u00eate avec Ben Ali, jusqu\u2019au jour o\u00f9, peu de temps avant mon d\u00e9part, il me confie n\u2019avoir plus acc\u00e8s au Pr\u00e9sident pour \u00e9voquer avec franchise la situation du pays et de l\u2019\u00e9tat de l\u2019opinion. Ayant appris les pressions exerc\u00e9es sur l\u2019ambassade et la surveillance \u00e9troite dont je suis l\u2019objet, il me d\u00e9clare lors d\u2019une conversation furtive dans les jardins de la r\u00e9sidence de La Marsa : \u00abCher ambassadeur, maintenant j\u2019ai honte de ce r\u00e9gime.\u00bb<\/p>\n<p class=\"c2\"><strong>***<\/strong><\/p>\n<h3>Les droits de l\u2019homme bafou\u00e9s<\/h3>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Mohamed-Charfi.jpg\" alt=\"\" width=\"30%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"left\"\/>J\u2019entreprends d\u2019organiser des rencontres avec quelques grandes figures de la soci\u00e9t\u00e9 civile, pour la majorit\u00e9 d\u2019entre elles plac\u00e9es sous la surveillance \u00e9troite du r\u00e9gime. Je garde notamment un souvenir marquant de Mohamed Charfi, ancien pr\u00e9sident de la Ligue tunisienne des droits de l\u2019homme qui fut un grand ministre de l\u2019\u00c9ducation dans les premi\u00e8res ann\u00e9es du r\u00e8gne de Ben Ali. Je l\u2019avais rencontr\u00e9 \u00e0 Tunis au milieu des ann\u00e9es 1990, quand j\u2019avais la responsabilit\u00e9 de la coop\u00e9ration culturelle et \u00e9ducative. Il avait engag\u00e9 une grande et courageuse r\u00e9forme de l\u2019\u00c9ducation nationale, jetant les bases d\u2019un enseignement \u00e0 caract\u00e8re r\u00e9solument la\u00efque et moderne, sans \u00e9quivalent dans le monde arabe. Quand je lui pose la question sur ce qu\u2019il reste de sa r\u00e9forme, il me r\u00e9pond: \u00abBeaucoup, m\u00eame s\u2019il y a eu r\u00e9gression sur certains aspects, mais globalement 60 %. Ce n\u2019est pas si mal qu\u2019on ait maintenu les grandes lignes de cette r\u00e9forme.\u00bb Cas probablement unique sous le r\u00e9gime de Ben Ali, Mohamed Charfi d\u00e9missionna de son poste, ce qui lui valut d\u2019affronter le ressentiment du Pr\u00e9sident.Sans s\u2019affilier \u00e0 une formation politique, il entre dans l\u2019opposition et lance en 2001 \u00abl\u2019Appel des Cent\u00bb, initiative qui rassemble des personnalit\u00e9s de la soci\u00e9t\u00e9 civile pour susciter une mobilisation contre le renouvellement du mandat pr\u00e9sidentiel de Ben Ali. Il appara\u00eet alorscomme une alternative possible.<\/p>\n<p class=\"c2\">***<\/p>\n<h3>Chirac, Sarkozy, de Villepin, Alliot-Marie, Raffarin et les autres<\/h3>\n<p>Tunis, au m\u00eame titre que Rabat et Alger, est une destination r\u00e9guli\u00e8re, voire famili\u00e8re, des dirigeants politiques fran\u00e7ais: le chef de l\u2019\u00c9tat, les principaux ministres, les parlementaires, les responsables de collectivit\u00e9s locales. Il est de tradition que le Pr\u00e9sident effectue une tourn\u00e9e dans les trois pays du Maghreb central dans les mois qui suivent son \u00e9lection. Jacques Chirac s\u2019y est pr\u00eat\u00e9 au cours de ses deux mandats. J\u2019ai organis\u00e9 sa deuxi\u00e8me visite en d\u00e9cembre 2003. Sa pr\u00e9paration se r\u00e9v\u00e8le ardue, le protocole du palais de Carthage cherchant \u00e0 la r\u00e9duire essentiellement \u00e0 des entretiens et des manifestations officielles.<\/p>\n<p>Je propose \u00e0 l\u2019\u00c9lys\u00e9e d\u2019inclure dans le programme un d\u00e9jeuner avec des personnalit\u00e9s de la soci\u00e9t\u00e9 civile et une rencontre avec des lyc\u00e9ens tunisiens dans un \u00e9tablissement scolaire fran\u00e7ais, dont la majorit\u00e9 des \u00e9l\u00e8ves sont tunisiens. Dans la discr\u00e9tion, j\u2019envisage des entretiens de membres de la d\u00e9l\u00e9gation pr\u00e9sidentielle avec des militants des droits de l\u2019homme. Je sugg\u00e8re de rendre un hommage \u00e0 la m\u00e9moire du grand militant syndicaliste Hached Farhat, assassin\u00e9 par la \u00abMain rouge\u00bb en 1952, qui prendrait la forme d\u2019un d\u00e9p\u00f4t de gerbes sur son m\u00e9morial. Il me faut insister aupr\u00e8s des Tunisiens pour que ce geste symbolique soit inclus dans la visite. C\u2019est avec soulagement qu\u2019est \u00e9cart\u00e9e la traditionnelle remont\u00e9e de la principale avenue de Tunis par les deux pr\u00e9sidents sous les vivats des enfants des \u00e9coles et des militants du RCD. (En 2008, Nicolas Sarkozy s\u2019y est volontiers pr\u00eat\u00e9.) Le programme de Bernadette Chirac est tout aussi laborieux \u00e0 \u00e9laborer. Je sens mes interlocuteurs tendus, car la visite allait se faire dans un contexte marqu\u00e9 par la gr\u00e8ve de la faim, fortement m\u00e9diatis\u00e9e, de Radhia Nasraoui, avocate et militante des droits de l\u2019homme, soumise \u00e0 des brimades constantes.<\/p>\n<p class=\"c2\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Alio-Marie.jpg\" class=\"responsive_img\" alt=\"\" width=\"700\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" height=\"359\" align=\"middle\"\/><\/p>\n<p>(&#8230;) Jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui, l\u2019on retient de la visite de Jacques Chirac les propos maladroits qu\u2019il a tenus au cours d\u2019une conf\u00e9rence de presse en sortant d\u2019un strict t\u00eate\u2011\u00e0-t\u00eate avec Ben Ali. Interrog\u00e9 sur le cas de Radhia Nasraoui, le Pr\u00e9sident confirme qu\u2019il l\u2019a \u00e9voqu\u00e9 avec son homologue, en ajoutant cette phrase autant surprenante qu\u2019inattendue parce qu\u2019elle ne figure pas dans ses \u00e9l\u00e9ments de langage: \u00abLe premier des droits de l\u2019homme, c\u2019est de pouvoir se nourrir, se loger\u2026\u00bb Jacques Chirac reprend presque mot pour mot l\u2019antienne de Ben Ali quand on \u00e9voque devant lui les droits de l\u2019homme. Conscients que cette affirmation allait faire imm\u00e9diatement le tour des r\u00e9dactions, Dominique de Villepin, Maurice Gourdault-Montagne, son conseiller diplomatique, et moi-m\u00eame prenons \u00e0 part le Pr\u00e9sident pour examiner le moyen de rattraper \u00abla boulette\u00bb, selon l\u2019expression d\u2019un membre de l\u2019entourage.<\/p>\n<p>(&#8230;) \u00c0 la fin de leur s\u00e9jour, Jacques Chirac et son \u00e9pouse me prennent \u00e0 part dans l\u2019un des salons de la r\u00e9sidence des h\u00f4tes pour s\u2019interroger sur le manque de chaleur de l\u2019accueil du couple Ben Ali. Contrairement \u00e0 ce qui \u00e9tait pr\u00e9vu, Leila Trabelsi s\u2019est abstenue d\u2019accompagner Bernadette Chirac dans la visite d\u2019une association qui prend en charge des enfants autistes, soutenue par mon \u00e9pouse. J\u2019avance une explication: le palais de Carthage n\u2019a pas appr\u00e9ci\u00e9 le d\u00eener avec la soci\u00e9t\u00e9 civile et le choix par l\u2019ambassade de l\u2019association caritative, alors m\u00eame que Leila Ben Ali en pr\u00e9side une autre, syst\u00e9matiquement visit\u00e9e par les \u00e9pouses des chefs d\u2019\u00c9tat \u00e9trangers. Faisant le bilan de ces entretiens, malgr\u00e9 tout positifs, le Pr\u00e9sident s\u2019est dit assur\u00e9 que \u00able r\u00e9gime se perdra par la corruption qui a pris une ampleur consid\u00e9rable. C\u2019est le syndrome indon\u00e9sien\u00bb, conclut-il.<\/p>\n<p class=\"c2\"><strong>***<\/strong><\/p>\n<h3>Le d\u00e9part<\/h3>\n<p>Quelques jours avant mon d\u00e9part, Ben Ali me re\u00e7oit pour un entretien qui se doit d\u2019\u00eatre purement protocolaire.<\/p>\n<p>Je suis surpris de me trouver pour la premi\u00e8re fois dans un pur t\u00eate\u2011\u00e0-t\u00eate. Il s\u2019exprime en arabe sur un ton presque familier et me demande si je suis satisfait de mon s\u00e9jour en Tunisie. Je lui r\u00e9ponds que j\u2019ai suivi son conseil, donn\u00e9 lors de la pr\u00e9sentation de mes lettres de cr\u00e9ance, de rencontrer la Tunisie dans sa diversit\u00e9. J\u2019exprime le regret de n\u2019avoir pu faire suffisamment de d\u00e9placements en province, du fait des contraintes impos\u00e9es aux diplomates. Il ne rel\u00e8ve pas cette remarque et me dit avoir appr\u00e9ci\u00e9 mon engagement en faveur du renforcement des relations bilat\u00e9rales.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s un tour d\u2019horizon des questions r\u00e9gionales, le Pr\u00e9sident me surprend en me posant une question : \u00abAvez-vous une demande particuli\u00e8re \u00e0 me transmettre ?\u00bb Je le surprends \u00e0 mon tour en attirant son attention sur la situation d\u2019un Franco-Tunisien, militant d\u2019Ennahda, qui purge une longue peine de prison. Son \u00e9pouse fran\u00e7aise, accompagn\u00e9e de ses deux enfants, attend en vain l\u2019autorisation de rendre visite \u00e0 son mari. Les interventions r\u00e9p\u00e9t\u00e9es de l\u2019ambassade aupr\u00e8s du minist\u00e8re de la Justice n\u2019aboutissent pas. Ben Ali me demande son nom et s\u2019exclame :<\/p>\n<p>\u00abCelui-l\u00e0, je ne le connais pas, mais comme il ne lui reste que deux ans \u00e0 purger, vous pouvez annoncer \u00e0 son \u00e9pouse qu\u2019il sera lib\u00e9r\u00e9 demain. Voyez avec Ben Dhia les modalit\u00e9s de sa lib\u00e9ration.\u00bb Le conseiller est encore plus \u00e9tonn\u00e9 que moi et appelle le ministre de la Justice : \u00abLe Pr\u00e9sident vous a fait un beau cadeau !\u00bb Je pense \u00e0 ces centaines de prisonniers islamistes qui croupissent dans les ge\u00f4les, dont la lib\u00e9ration n\u2019interviendra qu\u2019apr\u00e8s le renversement de Ben Ali, en 2001.<\/p>\n<p class=\"c2\"><strong>***<\/strong><\/p>\n<p>Le lendemain, autre d\u00e9cor. Je suis invit\u00e9 avec mon \u00e9pouse par Sana Ben Achour, une brillante universitaire, membre de l\u2019Association des femmes d\u00e9mocrates. Sans nous pr\u00e9venir, elle a invit\u00e9 plusieurs personnalit\u00e9s membres d\u2019associations ind\u00e9pendantes et quelques responsables de formations politiques. En nous accueillant, elle me fait observer qu\u2019\u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur les membres de la s\u00e9curit\u00e9 sont presque aussi nombreux que ses invit\u00e9s. \u00abEux aussi souhaitent vous dire au revoir !\u00bb<\/p>\n<p class=\"c2\"><a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/le_mensuel_abonnez_vous\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Bandeau-Leaders-1-copie(20).jpg\" alt=\"\" width=\"500\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" height=\"128\" align=\"middle\"\/><\/a><\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/27279-yves-aubin-de-la-messuziere-ancien-ambassadeur-de-france-a-tunis-profession-diplomate-dans-la-tourmente\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A-t-on encore besoin de diplomates ? Avec l\u2019interf\u00e9rence des r\u00e9seaux d\u2019influence et d\u2019affairisme, la mont\u00e9e des nouvelles diplomaties, \u00e9conomiques, parlementaires, partisanes et des ONG, le m\u00e9tier d\u2019ambassadeur s\u2019est-il complexifi\u00e9? Encore plus, avec le tout en ligne qui se sait imm\u00e9diatement sur les r\u00e9seaux sociaux. 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