{"id":46763,"date":"2019-07-17T06:00:00","date_gmt":"2019-07-17T10:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/le-defi-du-commencement\/"},"modified":"2019-07-17T06:00:00","modified_gmt":"2019-07-17T10:00:00","slug":"le-defi-du-commencement","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/le-defi-du-commencement\/","title":{"rendered":"Le d\u00e9fi du commencement\u2026"},"content":{"rendered":"<div id=\"originalText\" readability=\"422\">\n<p><strong>\u201cCommencer est un grand mot\u201d, Jules Lequier.<\/strong><\/p>\n<p>Au-del\u00e0 du constat affligeant auquel nous a confront\u00e9s le cinqui\u00e8me mandat, se cache, en fait, un mal end\u00e9mique qui, depuis l\u2019ind\u00e9pendance, n\u2019en finit pas de secouer, par ses effets pervers, le pays ; aujourd\u2019hui se trouve d\u00e9voil\u00e9e, au grand jour, la faillite du syst\u00e8me politique dans sa globalit\u00e9. Au lieu de s\u2019adapter aux transformations de la soci\u00e9t\u00e9, le r\u00e9gime, comme \u00e0 son habitude, a continu\u00e9 \u00e0 faire la politique de l\u2019autruche qui consiste, par une sorte d\u2019aveuglement volontaire, \u00e0 nier la r\u00e9alit\u00e9 et \u00e0 faire fi de l\u2019Histoire.<\/p>\n<p>Ce qui a donn\u00e9 lieu \u00e0 un d\u00e9calage \u00e9norme entre gouvernants et gouvern\u00e9s au point o\u00f9 le r\u00e9gime s\u2019est coup\u00e9 totalement des citoyens. Quand un pouvoir se fige et se fossilise, il finit, \u00e0 moyen ou \u00e0 long terme, par \u00e9clater ou plut\u00f4t par se d\u00e9vorer. Le propre de la tyrannie, comme le dit de mani\u00e8re convaincante Montesquieu, est de \u201cse d\u00e9truire de l\u2019int\u00e9rieur\u201d(1) et, en toute \u00e9vidence, cette r\u00e8gle semble bien s\u2019appliquer \u00e0 notre pays. Essayons de remonter le cours du temps pour revenir \u00e0 la source du mal. D\u00e9j\u00e0, d\u00e8s le congr\u00e8s de Tripoli (pour ne nous en tenir qu\u2019\u00e0 ce rep\u00e8re historique), c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 l\u2019or\u00e9e de l\u2019ind\u00e9pendance, les app\u00e9tits du pouvoir ont commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019aiguiser.<\/p>\n<p>On n\u2019a pas h\u00e9sit\u00e9, alors, \u00e0 fouler aux pieds les principes de la R\u00e9volution en op\u00e9rant un coup de force. Ali Haroun, t\u00e9moin oculaire de l\u2019\u00e9poque, nous fait savoir qu\u2019il n\u2019y a pas eu de vote pour d\u00e9signer le bureau du FLN. \u201cLa session de d\u00e9signation des membres de la direction a \u00e9t\u00e9 suspendue et n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 reprise \u00e0 ce jour\u201d(2), \u00e9crit-il avec beaucoup d\u2019amertume. Les narcissismes primaires ayant pris le dessus dans les d\u00e9bats, on a c\u00e9d\u00e9 aux sir\u00e8nes du pouvoir et, partant de l\u00e0, tous les coups \u00e9taient permis, y compris les plus vils et les plus bas, au m\u00e9pris de toute \u00e9thique et morale.\u00a0<\/p>\n<p>Depuis, l\u2019histoire ne fait que se r\u00e9p\u00e9ter, malheureusement. La mani\u00e8re absurde, voire sordide avec laquelle on a voulu nous imposer un cinqui\u00e8me mandat en est la parfaite illustration. On continue ainsi \u00e0 reproduire les \u00e9checs d\u2019hier sans que l\u2019on daigne, \u00e0 aucun moment, se remettre en question. L\u2019\u00e9crivain Abdelouahab Medeb r\u00e9sume tr\u00e8s bien l\u2019incapacit\u00e9 des pays anciennement colonis\u00e9s \u00e0 entrer r\u00e9ellement dans l\u2019Histoire : \u201cDr\u00f4le d\u2019histoire : vingt ans d\u2019\u00c9tat national malmen\u00e8rent davantage le pays que pr\u00e8s d\u2019un si\u00e8cle de colonisation : quelle affaire !\u201d<\/p>\n<p>Il est vrai que les commencements sont toujours ce qu\u2019il y a de plus difficile \u00e0 accomplir et comme le dit \u00e0 juste raison Jules Lequier, \u201ccommencer est un grand mot\u201d(3), sachant que le commencement authentique n\u2019est pas une mince affaire mais le r\u00e9sultat d\u2019un long processus de maturation au terme duquel un \u00c9tat atteint ce moment d\u00e9cisif de son histoire o\u00f9 il arrive \u00e0 jeter les bases fondatrices qui lui permettent de se projeter dans l\u2019avenir.\u00a0C\u2019est dire que le vent de r\u00e9volte qui souffle aujourd\u2019hui sur le pays est le r\u00e9sultat de longues frustrations accumul\u00e9es depuis l\u2019ind\u00e9pendance, laquelle a \u00e9t\u00e9 vid\u00e9e de ses id\u00e9aux. Le mouvement (ou la R\u00e9volution ? L\u2019avenir nous le dira) auquel nous assistons n\u2019est qu\u2019une cons\u00e9quence logique de tous les reniements successifs dont la classe politique doit assumer aujourd\u2019hui les r\u00e9sultats n\u00e9fastes occasionn\u00e9s \u00e0 la patrie.<\/p>\n<p><strong>Un r\u00e9gime hors du temps<\/strong><br \/>Ce mouvement doit, \u00e0 pr\u00e9sent, s\u2019inscrire dans la dur\u00e9e et, pour ce faire, il importe qu\u2019il se donne un contenu politique qui soit \u00e0 la hauteur des aspirations du peuple. Il gagnerait par cons\u00e9quent \u00e0 \u00eatre structur\u00e9, sans quoi il risquerait, au fil du temps, de s\u2019essouffler et de perdre son efficacit\u00e9 car il ne suffit pas simplement de s\u2019opposer au pouvoir et de le contester, faut-il encore \u00eatre capable de proposer des alternatives. C\u2019est l\u00e0, me semble-t-il, le grand d\u00e9fi qui attend les acteurs de la soci\u00e9t\u00e9 civile pour ne pas se voir voler leur mouvement. Il incombe \u00e0 tous, en effet, de faire preuve d\u2019une conscience politique et d\u2019un esprit de responsabilit\u00e9 collective afin d\u2019assurer une transition sans heurts ; une t\u00e2che qui s\u2019annonce d\u00e9licate car elle suppose tout un programme qui implique, en premier lieu, la mise en \u0153uvre d\u2019un d\u00e9bat \u00e0 grande \u00e9chelle dans lequel toutes les bonnes volont\u00e9s sont appel\u00e9es \u00e0 s\u2019impliquer pour apporter leurs contributions.<\/p>\n<p>Il y va de l\u2019avenir de la patrie. Il y a un moment o\u00f9 il devient n\u00e9cessaire de d\u00e9passer le stade du cri pour penser un nouveau mod\u00e8le de soci\u00e9t\u00e9 r\u00e9solument tourn\u00e9 vers la modernit\u00e9 car le risque de voir le mouvement populaire r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 par les forces r\u00e9trogrades, embusqu\u00e9es dans l\u2019ombre, est r\u00e9el. L\u2019heure est, donc, plus que jamais \u00e0 la vigilance.\u00a0Parce qu\u2019il y a \u00e9norm\u00e9ment d\u2019int\u00e9r\u00eats en jeu, le pouvoir en place ne l\u00e9sinera pas sur les moyens pour torpiller et faire avorter le mouvement. Pour preuve, il tente de faire passer, en sous-main, un \u00e9ni\u00e8me plan machiav\u00e9lique visant \u00e0 d\u00e9voyer celui-ci de sa source. Sinon comment expliquer cette volont\u00e9 sournoise qui consiste encore, avec le m\u00eame ent\u00eatement, \u00e0 vouloir entretenir les clivages identitaires \u00e0 seul dessein de maintenir les caciques de l\u2019ordre ancien ?<\/p>\n<p>L\u2019Alg\u00e9rie manque-t-elle, \u00e0 ce point, de forces vives qui soient capables de d\u00e9cider en toute libert\u00e9 de son avenir ? N\u2019a-t-on pas, d\u00e9j\u00e0, perdu assez de temps ? Avouons qu\u2019il y a de quoi \u00eatre d\u00e9rout\u00e9 et y perdre son nord.\u00a0 Il importe, par cons\u00e9quent, que les patriotes de tout bord unissent leurs efforts pour faire \u00e9chec, pacifiquement s\u2019entend, \u00e0 toute vell\u00e9it\u00e9 de r\u00e9cup\u00e9ration d\u2019o\u00f9 qu\u2019elle vienne pour \u00e9viter que le r\u00e9gime nous reprenne la parole et la d\u00e9tourne \u00e0 son propre compte comme il sait si bien le faire.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, il est de notre devoir, \u00e0 tous, de faire notre examen de conscience, en toute objectivit\u00e9 et loin de toute complaisance, sans pour autant verser dans le d\u00e9nigrement syst\u00e9matique car nous nous appr\u00eatons \u00e0 amorcer un tournant d\u00e9cisif de notre destin et nous avons tous une part de responsabilit\u00e9 y compris l\u2019institution militaire. Pour qui, justement, doutait et doute encore du r\u00f4le de cette derni\u00e8re dans la vie politique de notre pays, pour qui continue \u00e0 croire qu\u2019elle s\u2019en tient strictement \u00e0 ses obligations constitutionnelles et qu\u2019elle est loin de la sph\u00e8re d\u00e9cisionnelle, comme on veut bien le faire accroire, peut \u00eatre \u00e0 pr\u00e9sent totalement \u00e9difi\u00e9 sur la question.<\/p>\n<p>La primaut\u00e9 du politique sur le militaire, pos\u00e9e lors du Congr\u00e8s de la Soummam, en principe r\u00e9gulateur du fonctionnement d\u00e9mocratique de l\u2019\u00c9tat, est rest\u00e9e un v\u0153u pieux. On ne peut pas en effet dire, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, qu\u2019on n\u2019a pas d\u2019ambitions politiques et, d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, chercher \u00e0 imposer un pr\u00e9sident selon ses ob\u00e9diences id\u00e9ologiques. Sinon pourquoi toutes ces tergiversations ? Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Quand on continue \u00e0 parler, par ailleurs, de \u201cnationaliste\u201d et de \u201cnovembriste\u201d, avec un paternalisme \u00e0 peine voil\u00e9, on laisse volontairement sous-entendre que d\u2019autres ne le sont pas.<\/p>\n<p>Et l\u2019on retombe dans l\u2019\u00e8re \u2013 mais l\u2019a-t-on jamais quitt\u00e9e ? \u2014 des vindictes staliniennes qui consiste \u00e0 diviser le peuple, en \u201cfamille r\u00e9volutionnaire\u201d et en \u201cfamille non r\u00e9volutionnaire\u201d, en patriotes et en ren\u00e9gats, en amis et en ennemis, et que sais-je encore. Cette politique, \u00f4 combien pernicieuse et sournoise dont a us\u00e9 savamment le r\u00e9gime, par le pass\u00e9, pour se perp\u00e9tuer au pouvoir, faut-il le rappeler, a entrav\u00e9 pendant longtemps le fonctionnement de la soci\u00e9t\u00e9 en l\u2019installant dans une logique de confrontation.<\/p>\n<p>Le patriotisme, que je pr\u00e9f\u00e8re de loin au nationalisme, synonyme d\u2019exclusion, ne se d\u00e9cr\u00e8te pas. Ce n\u2019est pas un titre que l\u2019on se donne ou dont on s\u2019aur\u00e9ole pour \u201cpara\u00eetre\u201d sous des apparences trompeuses, mais c\u2019est d\u2019abord une fa\u00e7on d\u2019\u00eatre authentique, sinc\u00e8re, un don de soi \u00e0 la limite d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9. \u201cLe para\u00eetre, \u00e9crit \u00e0 ce propos Vladimir Jank\u00e9l\u00e9vitch, donne \u00e0 l\u2019\u00eatre l\u2019\u00e9clat, mais ce n\u2019est pas lui qui fait l\u2019\u00eatre ; le para\u00eetre ne rend pas juste la justice, ni raisonnable la raison, ni vraie la v\u00e9rit\u00e9, il fait seulement qu\u2019elles en aient l\u2019air et la r\u00e9putation, et que tout le monde les reconnaisse pour telles\u201d (5).\u00a0<\/p>\n<p>On n\u2019est pas \u00e9tonn\u00e9 de voir, alors, que ceux qui par le pass\u00e9 nous abreuvaient quotidiennement de nationalisme sont ceux-l\u00e0 m\u00eames qui, aujourd\u2019hui, ont men\u00e9 le pays \u00e0 la ruine. De gr\u00e2ce, si l\u2019on se revendique de la R\u00e9volution, il est temps d\u2019en finir avec ce langage surann\u00e9. Je ne pense pas que cela puisse servir notre pays, outre mesure, au moment o\u00f9 nous avons besoin, avant tout, de cultiver le \u201cvivre-ensemble\u201d. Si l\u2019institution militaire veut, donc, \u00eatre cr\u00e9dible dans son discours, il lui faut donner un sens \u00e0 ce qu\u2019elle dit en faisant une rupture r\u00e9elle avec l\u2019ancien r\u00e9gime et ne pas chercher \u00e0 maintenir le statu quo.\u00a0<\/p>\n<p><strong>Le patriotisme ne se d\u00e9cr\u00e8te pas\u00a0<\/strong><br \/>Le peuple alg\u00e9rien n\u2019est pas amn\u00e9sique et n\u2019a pas la m\u00e9moire courte. Il sait pertinemment que l\u2019institution militaire a de tout temps cautionn\u00e9 et soutenu, souvent contre le peuple, le r\u00e9gime en place.\u00a0Les \u00e9v\u00e8nements d\u2019octobre 88 et ceux d\u2019avril 1980 et de 2001 en Kabylie sont l\u00e0 pour le prouver. Il n\u2019y a pas trop longtemps encore, on s\u2019\u00e9vertuait \u00e0 soutenir farouchement le cinqui\u00e8me mandat et les supp\u00f4ts d\u2019un r\u00e9gime que l\u2019on voue aujourd\u2019hui paradoxalement aux g\u00e9monies. Alors, quand on voit que l\u2019on fustige \u00e0 pr\u00e9sent la corruption, on ne peut \u00e9videmment qu\u2019applaudir des deux mains ; sauf que l\u2019on ne peut s\u2019emp\u00eacher d\u2019\u00eatre sceptique parce qu\u2019on est en droit de se demander o\u00f9 \u00e9tait l\u2019institution militaire avant le 22 f\u00e9vrier.\u00a0 Car, faut-il encore le rappeler, on n\u2019a pas affaire, l\u00e0, \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne nouveau.<\/p>\n<p>La v\u00e9rit\u00e9 est que l\u2019institution militaire a toujours couv\u00e9 le r\u00e9gime pour ne pas dire qu\u2019elle l\u2019a encourag\u00e9.\u00a0Elle en a \u00e9t\u00e9 m\u00eame partie prenante au moment o\u00f9 ce dernier \u00e9tait d\u00e9cri\u00e9 de partout. Si le r\u00e9gime doit, donc, aller au bout de sa logique, je crains qu\u2019il soit oblig\u00e9 de se juger lui-m\u00eame. Le risque d\u2019ouvrir la bo\u00eete de Pandore est, alors, grand parce que malheureusement, dans cette \u00e9poque de corruption souveraine, il est difficile de trouver des exceptions \u00e0 la r\u00e8gle tant le mal a fini par gangrener toute la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>C\u2019est dire que le mal est profond ; cela dit, on n\u2019a pas int\u00e9r\u00eat \u00e0 fragiliser davantage le pays.\u00a0Que l\u2019on opte pour la solution constitutionnelle ou non, \u00e0 la limite, cela peut \u00eatre sujet \u00e0 d\u00e9bat. Mais que l\u2019on ne nous dise pas que l\u2019on s\u2019attache \u00e0 la sacralit\u00e9 de la Constitution car celle-ci a \u00e9t\u00e9 maintes fois bafou\u00e9e aux yeux et au su de tout le monde sans que cela n\u2019offusque personne. C\u2019est pourquoi on est en droit de soup\u00e7onner ceux, qui, aujourd\u2019hui, veulent mettre en avant les proportions alarmantes de la corruption de faire diversion.<\/p>\n<p>Car, \u00e0 supposer, comme on veut bien le faire croire que la justice soit d\u00e9sormais ind\u00e9pendante, \u00ad\u2014 et mon Dieu quoi de plus r\u00e9jouissant ! \u2014 dans ce cas, au lieu de juger le vaillant moudjahid Lakhdar Bourega\u00e2 pour avoir \u00e9mis son opinion et soutenu le mouvement populaire, elle aurait fait mieux de convoquer, ne serait-ce que pour un proc\u00e8s symbolique (vu son \u00e9tat de sant\u00e9), l\u2019ancien pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, lui qui, rappelons-nous, d\u00e8s son arriv\u00e9e, a tenu \u00e0 r\u00e9gner en ma\u00eetre en revendiquant \u00e0 cor et \u00e0 cri un r\u00e9gime pr\u00e9sidentiel o\u00f9 il a tenu \u00e0 s\u2019arroger pour ainsi dire tous les pouvoirs.<\/p>\n<p>Et ce n\u2019est un secret pour personne, tous ceux qui d\u00e9filent aujourd\u2019hui dans les tribunaux agissaient au nom du pr\u00e9sident. Si justice il doit donc y avoir \u2014 et il faut bien qu\u2019il y en ait une enfin ! \u2014 elle doit, donc, s\u2019appliquer \u00e0 tous sans distinction aucune. Tout ceci pour dire que notre responsabilit\u00e9 est commune et que pour aller vraiment de l\u2019avant, nous devons avoir le courage politique de reconna\u00eetre nos errements dans le pass\u00e9 et cela n\u2019est nullement une faiblesse ; bien au contraire, pour peu que l\u2019on assume nos fautes, nous pouvons en faire des atouts qui nous permettront, \u00e0 coup s\u00fbr, d\u2019envisager l\u2019avenir avec plus de lucidit\u00e9, loin de toute d\u00e9magogie et alors l\u2019Alg\u00e9rie n\u2019en sortira que grandie et plus forte.<\/p>\n<p>Pour cela, il importe d\u00e9j\u00e0 de r\u00e9inventer l\u2019esprit juste de la politique. Nous avons vu, en effet, comment sous l\u2019\u00e8re du pr\u00e9sident Bouteflika, le fait politique a \u00e9t\u00e9 pour ainsi dire avili, extorqu\u00e9 de son sens et r\u00e9duit \u00e0 une pure manigance o\u00f9 l\u2019on s\u2019adonne \u00e0 des man\u0153uvres pour le moins honteuses.\u00a0On en est arriv\u00e9 \u00e0 oublier que la politique comme l\u2019\u00e9crit si bien Michel Henry est en principe \u201cune vis\u00e9e qui illumine tout ce qu\u2019elle prend dans son rayon\u201d (6) car elle a pour essence d\u2019\u00e9clairer le r\u00e9el et de lui donner plus de visibilit\u00e9 au lieu de l\u2019assombrir et de le rendre encore plus opaque.<\/p>\n<p><strong>Doutes l\u00e9gitimes\u00a0<\/strong><br \/>Chacun, \u00e0 son niveau et du mieux qu\u2019il peut, doit donc s\u2019impliquer et devenir un acteur \u00e0 part enti\u00e8re dans le processus en marche afin de venir \u00e0 bout d\u2019un r\u00e9gime dont notre pays n\u2019a que trop souffert et pouvoir instituer un nouveau paradigme de valeurs r\u00e9solument modernes.\u00a0En ce sens, la politique devient l\u2019affaire de tous o\u00f9 d\u00e9sormais chacun, o\u00f9 qu\u2019il soit : \u00e0 l\u2019universit\u00e9, dans les usines, bref dans tous les lieux de travail, chacun donc aura son mot \u00e0 dire. En effet, le moment est venu o\u00f9 \u201cchacun doit comprendre, enfin, qu\u2019il n\u2019y a pas de modernit\u00e9 sans [\u2026] formation d\u2019un sujet-dans-le-monde qui se sente responsable vis-\u00e0-vis de lui-m\u00eame et de la soci\u00e9t\u00e9(7)\u201d.<\/p>\n<p>Chacun doit prendre ses responsabilit\u00e9s en tant que sujet libre, car c\u2019est l\u00e0 une condition n\u00e9cessaire pour jeter les jalons de la deuxi\u00e8me R\u00e9publique. \u00catre libre en l\u2019occurrence, ce n\u2019est pas seulement s\u2019affranchir de l\u2019esprit doctrinaire du r\u00e9gime mais surtout \u2013 c\u2019est l\u00e0 que la bataille sera rude \u2013 de soi-m\u00eame. Cela est valable, encore une fois, pour tous, car nous ne sommes pas des anges sur terre. Il est en effet beaucoup plus facile de combattre une dictature, aussi forte soit-elle, que les d\u00e9mons de son ego qui alimentent dangereusement les narcissismes primaires, car l\u00e0 est la source de tous les maux. C\u2019est une chose d\u2019\u00eatre un citoyen dans la soci\u00e9t\u00e9 et une autre d\u2019\u00eatre un sujet dou\u00e9 de la facult\u00e9 d\u2019agir soi-m\u00eame sur le destin de cette soci\u00e9t\u00e9. Selon l\u2019\u00e9tymologie grecque, le verbe agir est synonyme de \u201ccommencer\u201d, \u201cconduire\u201d et \u201ccommander\u201d.<\/p>\n<p>Ce qui signifie que la libert\u00e9 et le commencement sont essentiellement li\u00e9s. \u00catre libre, c\u2019est retrouver la facult\u00e9 de commencement, l\u2019\u00e9lan de vie qui permet d\u2019accomplir le saut qualitatif pour amorcer une dynamique nouvelle et ouvrir une page neuve de l\u2019Histoire quitte \u00e0 forcer, par moments, les barri\u00e8res de la soci\u00e9t\u00e9. Cet id\u00e9al de rupture a \u00e9t\u00e9 bien consign\u00e9 par nos a\u00een\u00e9s apr\u00e8s l\u2019enclenchement de la R\u00e9volution comme on peut le lire explicitement dans le num\u00e9ro 12 d\u2019El-Moudjahid du 15 novembre 1957 : \u201cLe 1er novembre 1954, le peuple a pris la d\u00e9cision irr\u00e9vocable de changer son destin, de tourner la page la plus sombre et la plus tragique de son histoire et de s\u2019engager dans la voie d\u2019un monde nouveau, d\u00e9barrass\u00e9 de l\u2019oppression et de l\u2019obscurantisme. Cette date ne marque pas qu\u2019une transition, qu\u2019un simple passage d\u2019une phase historique \u00e0 une autre.<\/p>\n<p>Elle est le point de d\u00e9part d\u2019une vie nouvelle, de l\u2019Histoire boulevers\u00e9e de l\u2019Alg\u00e9rie de fond en comble et renouvel\u00e9e sur les bases enti\u00e8rement neuves\u201d. L\u2019Alg\u00e9rie a, certes, reconquis au prix d\u2019un lourd sacrifice son ind\u00e9pendance politique, mais force est de constater qu\u2019on est bien en de\u00e7\u00e0 des objectifs fix\u00e9s. En homme avis\u00e9, Fanon, en tr\u00e8s bon analyste, estimait que pour accomplir leur \u00e9mancipation, les pays sous-d\u00e9velopp\u00e9s devaient cr\u00e9er un \u201chomme neuf\u201d.\u00a0<\/p>\n<p>La rupture avec l\u2019ancien syst\u00e8me pr\u00e9suppose, \u00e0 mon sens, au pr\u00e9alable une sortie de la l\u00e9galit\u00e9 constitutionnelle afin de ren\u00e9gocier notre contrat social et revenir, ainsi, \u00e0 la l\u00e9gitimit\u00e9 sur des bases saines. D\u2019o\u00f9 le r\u00f4le qui incombe, de nos jours, \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 civile, car il est crucial, pour nous, de d\u00e9battre, d\u2019\u00e9changer et de croiser nos avis sur le moment historique que nous sommes en train de vivre.<\/p>\n<p>Pas de raison d\u2019avoir peur et de nous contredire ; bien au contraire, il faut nous nourrir de nos contradictions et de nos diff\u00e9rences, et par un travail de persuasion r\u00e9ciproque, nous pouvons participer, de concert, \u00e0 la renaissance de notre pays, tel que l\u2019ont r\u00eav\u00e9 nos valeureux martyrs. Pour cela, nous devons avoir la patience et l\u2019endurance des pachydermes, car tr\u00e8s longue est la route qui m\u00e8ne vers la libert\u00e9, et il nous reste encore beaucoup de chemin \u00e0 parcourir ; la marche ne fait que commencer. Mais histoire de nous mettre du baume dans le c\u0153ur, nous pouvons dire avec le po\u00e8te : \u201cL\u2019avenir est pour bient\u00f4t, l\u2019avenir est pour demain\u201d. Courage !<br \/>\u00a0<\/p>\n<p class=\"c10\"><strong>V. S.<br \/>(*) Enseignant chercheur \u00e0 l\u2019\u00c9cole normale sup\u00e9rieure de Bouzar\u00e9ah<br \/>1- Cit\u00e9 par Annah Arendt, Qu\u2019est-ce que la politique. Seuil, 2014, p. 122.<br \/>2 &#8211; APS, 12-03-2013.<br \/>3 &#8211; A. Meddeb, Talismano, Sindbad, 1987, p. 23-24.<br \/>4 &#8211; Cit\u00e9 par V. Jank\u00e9l\u00e9vitch, Le-je-ne-sais-quoi-et-le-presque-rien, Seuil, 1980, p. 47.<br \/>5 &#8211; Vladimir Jank\u00e9l\u00e9vitch, Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien, Seuil, 1980, p.15<br \/>6 &#8211; M. Henry, Ph\u00e9nom\u00e9nologie de la vie, Art et politique, Puf, 2004, p. 154.<br \/>7 &#8211; A. Touraine, Critique de la modernit\u00e9, Fayard, 1992, p. 238.<\/strong><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"text_core\" readability=\"422\">\n<p><strong>\u201cCommencer est un grand mot\u201d, Jules Lequier.<\/strong><\/p>\n<p>Au-del\u00e0 du constat affligeant auquel nous a confront\u00e9s le cinqui\u00e8me mandat, se cache, en fait, un mal end\u00e9mique qui, depuis l\u2019ind\u00e9pendance, n\u2019en finit pas de secouer, par ses effets pervers, le pays ; aujourd\u2019hui se trouve d\u00e9voil\u00e9e, au grand jour, la faillite du syst\u00e8me politique dans sa globalit\u00e9. Au lieu de s\u2019adapter aux transformations de la soci\u00e9t\u00e9, le r\u00e9gime, comme \u00e0 son habitude, a continu\u00e9 \u00e0 faire la politique de l\u2019autruche qui consiste, par une sorte d\u2019aveuglement volontaire, \u00e0 nier la r\u00e9alit\u00e9 et \u00e0 faire fi de l\u2019Histoire.<\/p>\n<p>Ce qui a donn\u00e9 lieu \u00e0 un d\u00e9calage \u00e9norme entre gouvernants et gouvern\u00e9s au point o\u00f9 le r\u00e9gime s\u2019est coup\u00e9 totalement des citoyens. Quand un pouvoir se fige et se fossilise, il finit, \u00e0 moyen ou \u00e0 long terme, par \u00e9clater ou plut\u00f4t par se d\u00e9vorer. Le propre de la tyrannie, comme le dit de mani\u00e8re convaincante Montesquieu, est de \u201cse d\u00e9truire de l\u2019int\u00e9rieur\u201d(1) et, en toute \u00e9vidence, cette r\u00e8gle semble bien s\u2019appliquer \u00e0 notre pays. Essayons de remonter le cours du temps pour revenir \u00e0 la source du mal. D\u00e9j\u00e0, d\u00e8s le congr\u00e8s de Tripoli (pour ne nous en tenir qu\u2019\u00e0 ce rep\u00e8re historique), c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 l\u2019or\u00e9e de l\u2019ind\u00e9pendance, les app\u00e9tits du pouvoir ont commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019aiguiser.<\/p>\n<p>On n\u2019a pas h\u00e9sit\u00e9, alors, \u00e0 fouler aux pieds les principes de la R\u00e9volution en op\u00e9rant un coup de force. Ali Haroun, t\u00e9moin oculaire de l\u2019\u00e9poque, nous fait savoir qu\u2019il n\u2019y a pas eu de vote pour d\u00e9signer le bureau du FLN. \u201cLa session de d\u00e9signation des membres de la direction a \u00e9t\u00e9 suspendue et n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 reprise \u00e0 ce jour\u201d(2), \u00e9crit-il avec beaucoup d\u2019amertume. Les narcissismes primaires ayant pris le dessus dans les d\u00e9bats, on a c\u00e9d\u00e9 aux sir\u00e8nes du pouvoir et, partant de l\u00e0, tous les coups \u00e9taient permis, y compris les plus vils et les plus bas, au m\u00e9pris de toute \u00e9thique et morale.\u00a0<\/p>\n<p>Depuis, l\u2019histoire ne fait que se r\u00e9p\u00e9ter, malheureusement. La mani\u00e8re absurde, voire sordide avec laquelle on a voulu nous imposer un cinqui\u00e8me mandat en est la parfaite illustration. On continue ainsi \u00e0 reproduire les \u00e9checs d\u2019hier sans que l\u2019on daigne, \u00e0 aucun moment, se remettre en question. L\u2019\u00e9crivain Abdelouahab Medeb r\u00e9sume tr\u00e8s bien l\u2019incapacit\u00e9 des pays anciennement colonis\u00e9s \u00e0 entrer r\u00e9ellement dans l\u2019Histoire : \u201cDr\u00f4le d\u2019histoire : vingt ans d\u2019\u00c9tat national malmen\u00e8rent davantage le pays que pr\u00e8s d\u2019un si\u00e8cle de colonisation : quelle affaire !\u201d<\/p>\n<p>Il est vrai que les commencements sont toujours ce qu\u2019il y a de plus difficile \u00e0 accomplir et comme le dit \u00e0 juste raison Jules Lequier, \u201ccommencer est un grand mot\u201d(3), sachant que le commencement authentique n\u2019est pas une mince affaire mais le r\u00e9sultat d\u2019un long processus de maturation au terme duquel un \u00c9tat atteint ce moment d\u00e9cisif de son histoire o\u00f9 il arrive \u00e0 jeter les bases fondatrices qui lui permettent de se projeter dans l\u2019avenir.\u00a0C\u2019est dire que le vent de r\u00e9volte qui souffle aujourd\u2019hui sur le pays est le r\u00e9sultat de longues frustrations accumul\u00e9es depuis l\u2019ind\u00e9pendance, laquelle a \u00e9t\u00e9 vid\u00e9e de ses id\u00e9aux. Le mouvement (ou la R\u00e9volution ? L\u2019avenir nous le dira) auquel nous assistons n\u2019est qu\u2019une cons\u00e9quence logique de tous les reniements successifs dont la classe politique doit assumer aujourd\u2019hui les r\u00e9sultats n\u00e9fastes occasionn\u00e9s \u00e0 la patrie.<\/p>\n<p><strong>Un r\u00e9gime hors du temps<\/strong><br \/>Ce mouvement doit, \u00e0 pr\u00e9sent, s\u2019inscrire dans la dur\u00e9e et, pour ce faire, il importe qu\u2019il se donne un contenu politique qui soit \u00e0 la hauteur des aspirations du peuple. Il gagnerait par cons\u00e9quent \u00e0 \u00eatre structur\u00e9, sans quoi il risquerait, au fil du temps, de s\u2019essouffler et de perdre son efficacit\u00e9 car il ne suffit pas simplement de s\u2019opposer au pouvoir et de le contester, faut-il encore \u00eatre capable de proposer des alternatives. C\u2019est l\u00e0, me semble-t-il, le grand d\u00e9fi qui attend les acteurs de la soci\u00e9t\u00e9 civile pour ne pas se voir voler leur mouvement. Il incombe \u00e0 tous, en effet, de faire preuve d\u2019une conscience politique et d\u2019un esprit de responsabilit\u00e9 collective afin d\u2019assurer une transition sans heurts ; une t\u00e2che qui s\u2019annonce d\u00e9licate car elle suppose tout un programme qui implique, en premier lieu, la mise en \u0153uvre d\u2019un d\u00e9bat \u00e0 grande \u00e9chelle dans lequel toutes les bonnes volont\u00e9s sont appel\u00e9es \u00e0 s\u2019impliquer pour apporter leurs contributions.<\/p>\n<p>Il y va de l\u2019avenir de la patrie. Il y a un moment o\u00f9 il devient n\u00e9cessaire de d\u00e9passer le stade du cri pour penser un nouveau mod\u00e8le de soci\u00e9t\u00e9 r\u00e9solument tourn\u00e9 vers la modernit\u00e9 car le risque de voir le mouvement populaire r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 par les forces r\u00e9trogrades, embusqu\u00e9es dans l\u2019ombre, est r\u00e9el. L\u2019heure est, donc, plus que jamais \u00e0 la vigilance.\u00a0Parce qu\u2019il y a \u00e9norm\u00e9ment d\u2019int\u00e9r\u00eats en jeu, le pouvoir en place ne l\u00e9sinera pas sur les moyens pour torpiller et faire avorter le mouvement. Pour preuve, il tente de faire passer, en sous-main, un \u00e9ni\u00e8me plan machiav\u00e9lique visant \u00e0 d\u00e9voyer celui-ci de sa source. Sinon comment expliquer cette volont\u00e9 sournoise qui consiste encore, avec le m\u00eame ent\u00eatement, \u00e0 vouloir entretenir les clivages identitaires \u00e0 seul dessein de maintenir les caciques de l\u2019ordre ancien ?<\/p>\n<p>L\u2019Alg\u00e9rie manque-t-elle, \u00e0 ce point, de forces vives qui soient capables de d\u00e9cider en toute libert\u00e9 de son avenir ? N\u2019a-t-on pas, d\u00e9j\u00e0, perdu assez de temps ? Avouons qu\u2019il y a de quoi \u00eatre d\u00e9rout\u00e9 et y perdre son nord.\u00a0 Il importe, par cons\u00e9quent, que les patriotes de tout bord unissent leurs efforts pour faire \u00e9chec, pacifiquement s\u2019entend, \u00e0 toute vell\u00e9it\u00e9 de r\u00e9cup\u00e9ration d\u2019o\u00f9 qu\u2019elle vienne pour \u00e9viter que le r\u00e9gime nous reprenne la parole et la d\u00e9tourne \u00e0 son propre compte comme il sait si bien le faire.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, il est de notre devoir, \u00e0 tous, de faire notre examen de conscience, en toute objectivit\u00e9 et loin de toute complaisance, sans pour autant verser dans le d\u00e9nigrement syst\u00e9matique car nous nous appr\u00eatons \u00e0 amorcer un tournant d\u00e9cisif de notre destin et nous avons tous une part de responsabilit\u00e9 y compris l\u2019institution militaire. Pour qui, justement, doutait et doute encore du r\u00f4le de cette derni\u00e8re dans la vie politique de notre pays, pour qui continue \u00e0 croire qu\u2019elle s\u2019en tient strictement \u00e0 ses obligations constitutionnelles et qu\u2019elle est loin de la sph\u00e8re d\u00e9cisionnelle, comme on veut bien le faire accroire, peut \u00eatre \u00e0 pr\u00e9sent totalement \u00e9difi\u00e9 sur la question.<\/p>\n<p>La primaut\u00e9 du politique sur le militaire, pos\u00e9e lors du Congr\u00e8s de la Soummam, en principe r\u00e9gulateur du fonctionnement d\u00e9mocratique de l\u2019\u00c9tat, est rest\u00e9e un v\u0153u pieux. On ne peut pas en effet dire, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, qu\u2019on n\u2019a pas d\u2019ambitions politiques et, d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, chercher \u00e0 imposer un pr\u00e9sident selon ses ob\u00e9diences id\u00e9ologiques. Sinon pourquoi toutes ces tergiversations ? Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Quand on continue \u00e0 parler, par ailleurs, de \u201cnationaliste\u201d et de \u201cnovembriste\u201d, avec un paternalisme \u00e0 peine voil\u00e9, on laisse volontairement sous-entendre que d\u2019autres ne le sont pas.<\/p>\n<p>Et l\u2019on retombe dans l\u2019\u00e8re \u2013 mais l\u2019a-t-on jamais quitt\u00e9e ? \u2014 des vindictes staliniennes qui consiste \u00e0 diviser le peuple, en \u201cfamille r\u00e9volutionnaire\u201d et en \u201cfamille non r\u00e9volutionnaire\u201d, en patriotes et en ren\u00e9gats, en amis et en ennemis, et que sais-je encore. Cette politique, \u00f4 combien pernicieuse et sournoise dont a us\u00e9 savamment le r\u00e9gime, par le pass\u00e9, pour se perp\u00e9tuer au pouvoir, faut-il le rappeler, a entrav\u00e9 pendant longtemps le fonctionnement de la soci\u00e9t\u00e9 en l\u2019installant dans une logique de confrontation.<\/p>\n<p>Le patriotisme, que je pr\u00e9f\u00e8re de loin au nationalisme, synonyme d\u2019exclusion, ne se d\u00e9cr\u00e8te pas. Ce n\u2019est pas un titre que l\u2019on se donne ou dont on s\u2019aur\u00e9ole pour \u201cpara\u00eetre\u201d sous des apparences trompeuses, mais c\u2019est d\u2019abord une fa\u00e7on d\u2019\u00eatre authentique, sinc\u00e8re, un don de soi \u00e0 la limite d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9. \u201cLe para\u00eetre, \u00e9crit \u00e0 ce propos Vladimir Jank\u00e9l\u00e9vitch, donne \u00e0 l\u2019\u00eatre l\u2019\u00e9clat, mais ce n\u2019est pas lui qui fait l\u2019\u00eatre ; le para\u00eetre ne rend pas juste la justice, ni raisonnable la raison, ni vraie la v\u00e9rit\u00e9, il fait seulement qu\u2019elles en aient l\u2019air et la r\u00e9putation, et que tout le monde les reconnaisse pour telles\u201d (5).\u00a0<\/p>\n<p>On n\u2019est pas \u00e9tonn\u00e9 de voir, alors, que ceux qui par le pass\u00e9 nous abreuvaient quotidiennement de nationalisme sont ceux-l\u00e0 m\u00eames qui, aujourd\u2019hui, ont men\u00e9 le pays \u00e0 la ruine. De gr\u00e2ce, si l\u2019on se revendique de la R\u00e9volution, il est temps d\u2019en finir avec ce langage surann\u00e9. Je ne pense pas que cela puisse servir notre pays, outre mesure, au moment o\u00f9 nous avons besoin, avant tout, de cultiver le \u201cvivre-ensemble\u201d. Si l\u2019institution militaire veut, donc, \u00eatre cr\u00e9dible dans son discours, il lui faut donner un sens \u00e0 ce qu\u2019elle dit en faisant une rupture r\u00e9elle avec l\u2019ancien r\u00e9gime et ne pas chercher \u00e0 maintenir le statu quo.\u00a0<\/p>\n<p><strong>Le patriotisme ne se d\u00e9cr\u00e8te pas\u00a0<\/strong><br \/>Le peuple alg\u00e9rien n\u2019est pas amn\u00e9sique et n\u2019a pas la m\u00e9moire courte. Il sait pertinemment que l\u2019institution militaire a de tout temps cautionn\u00e9 et soutenu, souvent contre le peuple, le r\u00e9gime en place.\u00a0Les \u00e9v\u00e8nements d\u2019octobre 88 et ceux d\u2019avril 1980 et de 2001 en Kabylie sont l\u00e0 pour le prouver. Il n\u2019y a pas trop longtemps encore, on s\u2019\u00e9vertuait \u00e0 soutenir farouchement le cinqui\u00e8me mandat et les supp\u00f4ts d\u2019un r\u00e9gime que l\u2019on voue aujourd\u2019hui paradoxalement aux g\u00e9monies. Alors, quand on voit que l\u2019on fustige \u00e0 pr\u00e9sent la corruption, on ne peut \u00e9videmment qu\u2019applaudir des deux mains ; sauf que l\u2019on ne peut s\u2019emp\u00eacher d\u2019\u00eatre sceptique parce qu\u2019on est en droit de se demander o\u00f9 \u00e9tait l\u2019institution militaire avant le 22 f\u00e9vrier.\u00a0 Car, faut-il encore le rappeler, on n\u2019a pas affaire, l\u00e0, \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne nouveau.<\/p>\n<p>La v\u00e9rit\u00e9 est que l\u2019institution militaire a toujours couv\u00e9 le r\u00e9gime pour ne pas dire qu\u2019elle l\u2019a encourag\u00e9.\u00a0Elle en a \u00e9t\u00e9 m\u00eame partie prenante au moment o\u00f9 ce dernier \u00e9tait d\u00e9cri\u00e9 de partout. Si le r\u00e9gime doit, donc, aller au bout de sa logique, je crains qu\u2019il soit oblig\u00e9 de se juger lui-m\u00eame. Le risque d\u2019ouvrir la bo\u00eete de Pandore est, alors, grand parce que malheureusement, dans cette \u00e9poque de corruption souveraine, il est difficile de trouver des exceptions \u00e0 la r\u00e8gle tant le mal a fini par gangrener toute la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>C\u2019est dire que le mal est profond ; cela dit, on n\u2019a pas int\u00e9r\u00eat \u00e0 fragiliser davantage le pays.\u00a0Que l\u2019on opte pour la solution constitutionnelle ou non, \u00e0 la limite, cela peut \u00eatre sujet \u00e0 d\u00e9bat. Mais que l\u2019on ne nous dise pas que l\u2019on s\u2019attache \u00e0 la sacralit\u00e9 de la Constitution car celle-ci a \u00e9t\u00e9 maintes fois bafou\u00e9e aux yeux et au su de tout le monde sans que cela n\u2019offusque personne. C\u2019est pourquoi on est en droit de soup\u00e7onner ceux, qui, aujourd\u2019hui, veulent mettre en avant les proportions alarmantes de la corruption de faire diversion.<\/p>\n<p>Car, \u00e0 supposer, comme on veut bien le faire croire que la justice soit d\u00e9sormais ind\u00e9pendante, \u00ad\u2014 et mon Dieu quoi de plus r\u00e9jouissant ! \u2014 dans ce cas, au lieu de juger le vaillant moudjahid Lakhdar Bourega\u00e2 pour avoir \u00e9mis son opinion et soutenu le mouvement populaire, elle aurait fait mieux de convoquer, ne serait-ce que pour un proc\u00e8s symbolique (vu son \u00e9tat de sant\u00e9), l\u2019ancien pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, lui qui, rappelons-nous, d\u00e8s son arriv\u00e9e, a tenu \u00e0 r\u00e9gner en ma\u00eetre en revendiquant \u00e0 cor et \u00e0 cri un r\u00e9gime pr\u00e9sidentiel o\u00f9 il a tenu \u00e0 s\u2019arroger pour ainsi dire tous les pouvoirs.<\/p>\n<p>Et ce n\u2019est un secret pour personne, tous ceux qui d\u00e9filent aujourd\u2019hui dans les tribunaux agissaient au nom du pr\u00e9sident. Si justice il doit donc y avoir \u2014 et il faut bien qu\u2019il y en ait une enfin ! \u2014 elle doit, donc, s\u2019appliquer \u00e0 tous sans distinction aucune. Tout ceci pour dire que notre responsabilit\u00e9 est commune et que pour aller vraiment de l\u2019avant, nous devons avoir le courage politique de reconna\u00eetre nos errements dans le pass\u00e9 et cela n\u2019est nullement une faiblesse ; bien au contraire, pour peu que l\u2019on assume nos fautes, nous pouvons en faire des atouts qui nous permettront, \u00e0 coup s\u00fbr, d\u2019envisager l\u2019avenir avec plus de lucidit\u00e9, loin de toute d\u00e9magogie et alors l\u2019Alg\u00e9rie n\u2019en sortira que grandie et plus forte.<\/p>\n<p>Pour cela, il importe d\u00e9j\u00e0 de r\u00e9inventer l\u2019esprit juste de la politique. Nous avons vu, en effet, comment sous l\u2019\u00e8re du pr\u00e9sident Bouteflika, le fait politique a \u00e9t\u00e9 pour ainsi dire avili, extorqu\u00e9 de son sens et r\u00e9duit \u00e0 une pure manigance o\u00f9 l\u2019on s\u2019adonne \u00e0 des man\u0153uvres pour le moins honteuses.\u00a0On en est arriv\u00e9 \u00e0 oublier que la politique comme l\u2019\u00e9crit si bien Michel Henry est en principe \u201cune vis\u00e9e qui illumine tout ce qu\u2019elle prend dans son rayon\u201d (6) car elle a pour essence d\u2019\u00e9clairer le r\u00e9el et de lui donner plus de visibilit\u00e9 au lieu de l\u2019assombrir et de le rendre encore plus opaque.<\/p>\n<p><strong>Doutes l\u00e9gitimes\u00a0<\/strong><br \/>Chacun, \u00e0 son niveau et du mieux qu\u2019il peut, doit donc s\u2019impliquer et devenir un acteur \u00e0 part enti\u00e8re dans le processus en marche afin de venir \u00e0 bout d\u2019un r\u00e9gime dont notre pays n\u2019a que trop souffert et pouvoir instituer un nouveau paradigme de valeurs r\u00e9solument modernes.\u00a0En ce sens, la politique devient l\u2019affaire de tous o\u00f9 d\u00e9sormais chacun, o\u00f9 qu\u2019il soit : \u00e0 l\u2019universit\u00e9, dans les usines, bref dans tous les lieux de travail, chacun donc aura son mot \u00e0 dire. En effet, le moment est venu o\u00f9 \u201cchacun doit comprendre, enfin, qu\u2019il n\u2019y a pas de modernit\u00e9 sans [\u2026] formation d\u2019un sujet-dans-le-monde qui se sente responsable vis-\u00e0-vis de lui-m\u00eame et de la soci\u00e9t\u00e9(7)\u201d.<\/p>\n<p>Chacun doit prendre ses responsabilit\u00e9s en tant que sujet libre, car c\u2019est l\u00e0 une condition n\u00e9cessaire pour jeter les jalons de la deuxi\u00e8me R\u00e9publique. \u00catre libre en l\u2019occurrence, ce n\u2019est pas seulement s\u2019affranchir de l\u2019esprit doctrinaire du r\u00e9gime mais surtout \u2013 c\u2019est l\u00e0 que la bataille sera rude \u2013 de soi-m\u00eame. Cela est valable, encore une fois, pour tous, car nous ne sommes pas des anges sur terre. Il est en effet beaucoup plus facile de combattre une dictature, aussi forte soit-elle, que les d\u00e9mons de son ego qui alimentent dangereusement les narcissismes primaires, car l\u00e0 est la source de tous les maux. C\u2019est une chose d\u2019\u00eatre un citoyen dans la soci\u00e9t\u00e9 et une autre d\u2019\u00eatre un sujet dou\u00e9 de la facult\u00e9 d\u2019agir soi-m\u00eame sur le destin de cette soci\u00e9t\u00e9. Selon l\u2019\u00e9tymologie grecque, le verbe agir est synonyme de \u201ccommencer\u201d, \u201cconduire\u201d et \u201ccommander\u201d.<\/p>\n<p>Ce qui signifie que la libert\u00e9 et le commencement sont essentiellement li\u00e9s. \u00catre libre, c\u2019est retrouver la facult\u00e9 de commencement, l\u2019\u00e9lan de vie qui permet d\u2019accomplir le saut qualitatif pour amorcer une dynamique nouvelle et ouvrir une page neuve de l\u2019Histoire quitte \u00e0 forcer, par moments, les barri\u00e8res de la soci\u00e9t\u00e9. Cet id\u00e9al de rupture a \u00e9t\u00e9 bien consign\u00e9 par nos a\u00een\u00e9s apr\u00e8s l\u2019enclenchement de la R\u00e9volution comme on peut le lire explicitement dans le num\u00e9ro 12 d\u2019El-Moudjahid du 15 novembre 1957 : \u201cLe 1er novembre 1954, le peuple a pris la d\u00e9cision irr\u00e9vocable de changer son destin, de tourner la page la plus sombre et la plus tragique de son histoire et de s\u2019engager dans la voie d\u2019un monde nouveau, d\u00e9barrass\u00e9 de l\u2019oppression et de l\u2019obscurantisme. Cette date ne marque pas qu\u2019une transition, qu\u2019un simple passage d\u2019une phase historique \u00e0 une autre.<\/p>\n<p>Elle est le point de d\u00e9part d\u2019une vie nouvelle, de l\u2019Histoire boulevers\u00e9e de l\u2019Alg\u00e9rie de fond en comble et renouvel\u00e9e sur les bases enti\u00e8rement neuves\u201d. L\u2019Alg\u00e9rie a, certes, reconquis au prix d\u2019un lourd sacrifice son ind\u00e9pendance politique, mais force est de constater qu\u2019on est bien en de\u00e7\u00e0 des objectifs fix\u00e9s. En homme avis\u00e9, Fanon, en tr\u00e8s bon analyste, estimait que pour accomplir leur \u00e9mancipation, les pays sous-d\u00e9velopp\u00e9s devaient cr\u00e9er un \u201chomme neuf\u201d.\u00a0<\/p>\n<p>La rupture avec l\u2019ancien syst\u00e8me pr\u00e9suppose, \u00e0 mon sens, au pr\u00e9alable une sortie de la l\u00e9galit\u00e9 constitutionnelle afin de ren\u00e9gocier notre contrat social et revenir, ainsi, \u00e0 la l\u00e9gitimit\u00e9 sur des bases saines. D\u2019o\u00f9 le r\u00f4le qui incombe, de nos jours, \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 civile, car il est crucial, pour nous, de d\u00e9battre, d\u2019\u00e9changer et de croiser nos avis sur le moment historique que nous sommes en train de vivre.<\/p>\n<p>Pas de raison d\u2019avoir peur et de nous contredire ; bien au contraire, il faut nous nourrir de nos contradictions et de nos diff\u00e9rences, et par un travail de persuasion r\u00e9ciproque, nous pouvons participer, de concert, \u00e0 la renaissance de notre pays, tel que l\u2019ont r\u00eav\u00e9 nos valeureux martyrs. Pour cela, nous devons avoir la patience et l\u2019endurance des pachydermes, car tr\u00e8s longue est la route qui m\u00e8ne vers la libert\u00e9, et il nous reste encore beaucoup de chemin \u00e0 parcourir ; la marche ne fait que commencer. Mais histoire de nous mettre du baume dans le c\u0153ur, nous pouvons dire avec le po\u00e8te : \u201cL\u2019avenir est pour bient\u00f4t, l\u2019avenir est pour demain\u201d. Courage !<br \/>\u00a0<\/p>\n<p class=\"c10\"><strong>V. S.<br \/>(*) Enseignant chercheur \u00e0 l\u2019\u00c9cole normale sup\u00e9rieure de Bouzar\u00e9ah<br \/>1- Cit\u00e9 par Annah Arendt, Qu\u2019est-ce que la politique. Seuil, 2014, p. 122.<br \/>2 &#8211; APS, 12-03-2013.<br \/>3 &#8211; A. Meddeb, Talismano, Sindbad, 1987, p. 23-24.<br \/>4 &#8211; Cit\u00e9 par V. Jank\u00e9l\u00e9vitch, Le-je-ne-sais-quoi-et-le-presque-rien, Seuil, 1980, p. 47.<br \/>5 &#8211; Vladimir Jank\u00e9l\u00e9vitch, Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien, Seuil, 1980, p.15<br \/>6 &#8211; M. Henry, Ph\u00e9nom\u00e9nologie de la vie, Art et politique, Puf, 2004, p. 154.<br \/>7 &#8211; A. Touraine, Critique de la modernit\u00e9, Fayard, 1992, p. 238.<\/strong><\/p>\n<\/div>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.liberte-algerie.com\/contribution\/le-defi-du-commencement-320103\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u201cCommencer est un grand mot\u201d, Jules Lequier. Au-del\u00e0 du constat affligeant auquel nous a confront\u00e9s le cinqui\u00e8me mandat, se cache, en fait, un mal end\u00e9mique qui, depuis l\u2019ind\u00e9pendance, n\u2019en finit pas de secouer, par ses effets pervers, le pays ; aujourd\u2019hui se trouve d\u00e9voil\u00e9e, au grand jour, la faillite du syst\u00e8me politique dans sa globalit\u00e9. 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