{"id":58619,"date":"2019-08-20T06:00:00","date_gmt":"2019-08-20T10:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/collections-et-musees-dans-la-construction-du-passe-de-lalgerie\/"},"modified":"2019-08-20T06:00:00","modified_gmt":"2019-08-20T10:00:00","slug":"collections-et-musees-dans-la-construction-du-passe-de-lalgerie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/collections-et-musees-dans-la-construction-du-passe-de-lalgerie\/","title":{"rendered":"Collections et mus\u00e9es dans la construction du pass\u00e9 de l\u2019Alg\u00e9rie"},"content":{"rendered":"<p><em>Par Mourad Betrouni<br \/><\/em> Convoquer, aujourd\u2019hui, le regard sur la culture de la collection et du mus\u00e9e en Alg\u00e9rie, comme artefacts techniques et symboliques de mesure du niveau de production, d\u2019appropriation, d\u2019assimilation, voire de rejet de valeurs constitutives d\u2019une esth\u00e9tique et d\u2019une sensibilit\u00e9 culturelle, c\u2019est d\u00e9rouler le fil d\u2019une trame historiographique circumm\u00e9diterran\u00e9enne, depuis le sentiment primaire de la collection et l\u2019id\u00e9e originelle de mus\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 leur expression et traduction moderne et contemporaine. Cette historiographie peut se d\u00e9cliner selon le cheminement suivant :<br \/>&#8211; avant la conqu\u00eate arabe, le territoire, qui correspond en gros \u00e0 l\u2019Alg\u00e9rie actuelle (Maghreb central), \u00e9tait inscrit dans la sph\u00e8re d\u2019influence m\u00e9diterran\u00e9enne. Les populations, dites \u00abindig\u00e8nes\u00bb ou \u00abautochtones\u00bb, \u00e9taient, \u00e0 l\u2019instar des autres peuples de la M\u00e9diterran\u00e9e, inspir\u00e9es des canons et mod\u00e8les esth\u00e9tiques et artistiques dominants, notamment puniques, gr\u00e9co-romains et byzantins. Les go\u00fbts, les passions et le sens religieux participaient d\u2019un m\u00eame corpus circumm\u00e9diterran\u00e9en. La culture de la collection et la pratique mus\u00e9ale ressortent de cette historiographie antique ;<br \/>&#8211; de la conqu\u00eate arabe au beylicat turc, l\u2019introduction d\u2019une nouvelle religion, l\u2019Islam, a reconfigur\u00e9 tout le paysage sociopolitique et culturel, en l\u2019installant dans l\u2019aire d\u2019influence arabo-musulmane, qui a fait table rase d\u2019un h\u00e9ritage mill\u00e9naire, antique, exception faite de l\u2019interm\u00e8de andalousien, autour du XIIe si\u00e8cle, au plus fort du califat de Cordoue. Les sources historiographiques arabes nient l\u2019existence d\u2019une m\u00e9moire ant\u00e9islamique maghr\u00e9bine, se limitant \u00e0 signaler un substrat berb\u00e8re sans attaches historiques profondes. Tout est r\u00e9gl\u00e9 sur l\u2019horloge historiographique arabo-musulmane. L\u2019avant appartient \u00e0 la \u00abdjahiliya\u00bb, monde des t\u00e9n\u00e8bres. Il est surprenant que les m\u00eames auteurs arabes, qui avaient excell\u00e9 dans le traitement de l\u2019histoire ancienne des Perses, des Byzantins, des Romains et des Grecs, aient n\u00e9glig\u00e9 le pass\u00e9 antique du Maghreb. L\u2019Islam s\u2019est \u00e9tabli au Maghreb sur un hiatus m\u00e9moriel : l\u2019absence d\u2019un pass\u00e9 ant\u00e9islamique.<br \/>Un hiatus construit sur une structuration du r\u00e9cit historique, fond\u00e9e sur la g\u00e9n\u00e9alogie tribale arabo-islamique, qui exclut toute autre forme de r\u00e9cit qui ne participerait \u00e0 l\u2019effacement des traces, des rep\u00e8res et des ancrages historiques ;<br \/>&#8211; pendant la colonisation fran\u00e7aise, l\u2019Alg\u00e9rie est plac\u00e9e entre un avant et un apr\u00e8s, marqu\u00e9 par deux \u00e9v\u00e8nements d\u00e9terminants, d\u2019une part, la fin de la r\u00e9gence turque et, d\u2019autre part, l\u2019\u00e9tablissement, par la force et la violence, d\u2019une conqu\u00eate, puis d\u2019une colonisation de peuplement. Un nouveau rapport est \u00e9tabli, \u00e0 la fois avec un corps \u00e9tranger, occidental et chr\u00e9tien (la France occupante) et un Etat musulman, \u00abcapitulard\u00bb, rattach\u00e9 \u00e0 l\u2019Empire ottoman. Une position antagonique, entre une Alg\u00e9rie fran\u00e7aise, \u00abchr\u00e9tienne\u00bb, qui veut s\u2019approprier l\u2019h\u00e9ritage latino-romain et une Alg\u00e9rie autochtone, qui veut sauvegarder son identit\u00e9 musulmane ;<br \/>&#8211; \u00e0 l\u2019ind\u00e9pendance de l\u2019Alg\u00e9rie, c\u2019est le courant ind\u00e9pendantiste du mouvement national qui \u00e9tablira sa l\u00e9gitimit\u00e9 politique sur une identit\u00e9 arabo-musulmane, con\u00e7ue comme socle fondateur de la nation alg\u00e9rienne. L\u2019islam est \u00e9rig\u00e9 en religion d\u2019Etat et l\u2019arabe en langue officielle et nationale. Aussi paradoxal que cela puisse para\u00eetre, c\u2019est le courant r\u00e9formiste des \u00abulam\u00e2\u00bb, inspir\u00e9 de pens\u00e9e culturelle et religieuse de la \u00abNahda\u00bb, qui ira rechercher les filiations profondes, pour garantir la consistance et la durabilit\u00e9 de la nation alg\u00e9rienne.<br \/>L\u2019historiographie r\u00e9formiste a eu le m\u00e9rite d\u2019avoir interrog\u00e9 l\u2019Antiquit\u00e9, allant jusqu\u2019\u00e0 ses soubassements pr\u00e9historiques, pour y recueillir et rassembler les mat\u00e9riaux de construction requis.<br \/>Les instruments \u00e9pist\u00e9mologiques et m\u00e9thodologiques utilis\u00e9s, qui rel\u00e8vent d\u2019un \u00e9tat des connaissances, n\u00e9cessairement \u00e0 revisiter, n\u2019enl\u00e8vent en rien \u00e0 la pertinence de l\u2019objectif : la recherche de la profondeur historique.<br \/>Comment et \u00e0 quels moments, dans ce d\u00e9roulement du temps long et du temps court, l\u2019id\u00e9e de collection et de mus\u00e9e a \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9e dans les usages culturels de l\u2019Alg\u00e9rien ? L\u2019\u00abHomo algericus\u00bb a-t-il particip\u00e9 \u00e0 cet effort de construction d\u2019une culture mus\u00e9ale et quels en sont les signes ? C\u2019est l\u2019objet de cette contribution que nous avons organis\u00e9e en trois grandes parties : De l\u2019id\u00e9e de collection \u00e0 l\u2019institution mus\u00e9ale \u2014 La collection et le mus\u00e9e dans la fabrication d\u2019un pass\u00e9 colonial \u2014 La collection et le mus\u00e9e dans la construction d\u2019un pass\u00e9 national.<\/p>\n<p><strong>Premi\u00e8re partie<br \/>De l\u2019id\u00e9e de collection \u00e0 l\u2019institution mus\u00e9ale<br \/>De la collection \u00e0 l\u2019id\u00e9e de mus\u00e9e.<\/strong> L\u2019id\u00e9e de collection est d\u00e9terminante dans le processus de construction de la pens\u00e9e mus\u00e9ale, avant de devenir sa principale caract\u00e9ristique. Elle rel\u00e8ve d\u2019une histoire beaucoup plus ancienne que celle du mus\u00e9e et remonte aux \u00e2ges pal\u00e9olithiques o\u00f9 l\u2019Homo sapiens, dans sa relation \u00e0 l\u2019invisible et au sacr\u00e9, avait senti la n\u00e9cessit\u00e9 de se lier \u00e0 certains objets et lieux, au-del\u00e0 m\u00eame de leur signification utilitaire, pour leur conf\u00e9rer un sens immat\u00e9riel.<br \/>La transmission g\u00e9n\u00e9rationnelle, par la pratique du culte et de la ritualisation, les a transform\u00e9s en un sentiment d\u2019attachement \u00e0 l\u2019endroit du pass\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire des anc\u00eatres, des morts, de ceux qui ont laiss\u00e9 un h\u00e9ritage.<br \/>Fond\u00e9s sur la croyance et le sentiment religieux, cet attachement et cette v\u00e9n\u00e9ration pour ces objets votifs et ces lieux, essentiellement s\u00e9pulcraux, travers\u00e8rent la M\u00e9sopotamie et l\u2019\u00c9gypte, pour parvenir \u00e0 la Gr\u00e8ce antique, l\u00e0 o\u00f9 la sensibilit\u00e9 religieuse va se transformer, de proche en proche, \u00e0 la fois en curiosit\u00e9 et en admiration, m\u00ealant connaissance et sensibilit\u00e9 po\u00e9tique.<br \/>C\u2019est au plus fort de l\u2019\u00e8re hell\u00e9nistique que le sentiment d\u2019attachement au pass\u00e9 est le plus pr\u00e9gnant, exprim\u00e9 par les fameuses collections royales d\u2019Alexandrie, de Pergame et d\u2019Antioche.<br \/><strong>Le \u00abMuseon\u00bb dans la mythologie grecque.<\/strong> Le \u00abmus\u00e9e\u00bb est, d\u2019abord, un mot qui a une origine, une esp\u00e9rance de vie et un capital sens, qui pr\u00e9d\u00e9terminent les compr\u00e9hensions et les entendements successifs.<br \/>Ce mot proc\u00e8de du corpus mythologique grec et recouvre, aujourd\u2019hui, une signification quasi-universellement admise, celle de conserver et d\u2019exposer les t\u00e9moins mat\u00e9riels de l\u2019activit\u00e9 humaine et de son environnement, pour des besoins d\u2019\u00e9ducation, de recherche et de d\u00e9lectation. Il est l\u2019aboutissement d\u2019un long processus de capitalisation et de socialisation d\u2019un savoir et d\u2019une culture, dont l\u2019origine remonte \u00e0 la Gr\u00e8ce antique, fondatrice des mod\u00e8les et canons esth\u00e9tiques et artistiques et donc de la civilisation.<br \/>Transcrit en latin \u00abmuseum\u00bb, le terme \u00abmus\u00e9e\u00bb est issu du mot grec antique \u00abmouse\u00eeon\u00bb ou \u00abmuseion\u00bb, qui d\u00e9signait un lieu sacr\u00e9 sur le mont Parnasse, consacr\u00e9 au dieu Apollon et aux neuf Muses du r\u00e9cit mythologique des g\u00e9n\u00e9alogies divines. C\u2019est, en effet, sur les pentes de l\u2019Helicon, l\u2019un des versants du mont Parnasse, que le po\u00e8te grec H\u00e9siode, contemporain d\u2019Hom\u00e8re, \u00e9labora, au VIIIe si\u00e8cle av. J.-C., sa c\u00e9l\u00e8bre th\u00e9ogonie de la succession des g\u00e9n\u00e9rations divines, dans laquelle il invoqua sa rencontre avec les Muses, qui lui remirent un rameau de laurier, en lui ordonnant de chanter l\u2019histoire des dieux immortels : \u00abCe sont elles (les Muses) qui \u00e0 H\u00e9siode un jour apprirent un beau chant, alors qu\u2019il paissait ses agneaux au pied de l\u2019H\u00e9licon divin.\u00bb<br \/>Les Muses de l\u2019H\u00e9licon, les H\u00e9liconiennes, telles les Olympiennes de l\u2019Olympe, sont des sortes de nymphes des montagnes, n\u00e9es du couple form\u00e9 de Zeus, dieu supr\u00eame des dieux et des hommes et Mn\u00e9mosyne, d\u00e9esse de la M\u00e9moire. Elles ont pour vertu un pouvoir de m\u00e9diation entre les hommes de l\u2019art et les dieux, exerc\u00e9 \u00e0 travers tout un rituel de danses et de chants \u00e0 l\u2019adresse des po\u00e8tes et artistes, pour leur insuffler leur voix et leur savoir avant de se m\u00e9tamorphoser.<br \/>A l\u2019instar des autres montagnes grecques, la montagne de Parnasse r\u00e9unissait les trois \u00e9l\u00e9ments fondateurs d\u2019une pratique d\u2019intronisation des po\u00e8tes, dans l\u2019art des Muses : un sommet \u00e0 gravir, une source (proximit\u00e9 de la source d\u2019Hippocr\u00e8ne que le cheval de Bell\u00e9rophon aurait fait jaillir d\u2019un coup de sabot), lieu de jaillissement de l\u2019inspiration po\u00e9tique et, enfin, l\u2019Autel, un temple d\u00e9di\u00e9 aux Muses pour le sacrifice, o\u00f9 sont d\u00e9pos\u00e9es des offrandes, g\u00e9n\u00e9ralement des grains de froment p\u00e9tris de miel, accompagn\u00e9es d\u2019un rituel de libation d\u2019eau, de miel et de lait.<br \/>C\u2019est dans ce creuset mythologique que Platon, vers 401 av. J.-C. et, apr\u00e8s lui, les n\u00e9o-platoniciens, avaient puis\u00e9 les \u00e9l\u00e9ments de leur philosophie, qui a consacr\u00e9 les neuf Muses comme m\u00e9diatrices entre le dieu, les po\u00e8tes et les cr\u00e9ateurs, dans un entendement o\u00f9 l\u2019art rel\u00e8verait de l\u2019ordre de la possession et le po\u00e8te et le cr\u00e9ateur, des \u00eatres poss\u00e9d\u00e9s et transis par le dieu.<br \/>Les trois \u00e9l\u00e9ments fondateurs d\u2019une pratique d\u2019intronisation des po\u00e8tes dans l\u2019art des Muses : un sommet \u00e0 gravir, une source, lieu de jaillissement de l\u2019inspiration po\u00e9tique et enfin l\u2019Autel, un temple d\u00e9di\u00e9 aux Muses pour le sacrifice.<strong\/><\/p>\n<p>Le rationalisme grec et la tradition \u00e9gyptienne. C\u2019est le roi Ptol\u00e9m\u00e9e 1er S\u00f4ter, ex-g\u00e9n\u00e9ral sous Alexandre le Grand, qui fit construire vers 290 av. J.-C., au lendemain du partage de l\u2019empire d\u2019\u00c9gypte, un temple d\u00e9di\u00e9 \u00e0 la science et aux Muses, qu\u2019il appela \u00abMuseion\u00bb, avec l\u2019ambition de supplanter Ath\u00e8nes, en rassemblant, en ce lieu, l\u2019ensemble du savoir universel, qui ferait d\u2019Alexandrie la capitale culturelle du monde hell\u00e9nistique. L\u2019\u00e9difice mus\u00e9al fut construit dans le \u00abquartier du Bruchium\u00bb, \u00e0 proximit\u00e9 des b\u00e2timents royaux, lieu du pouvoir royal. La c\u00e9l\u00e8bre Biblioth\u00e8que d\u2019Alexandrie n\u2019\u00e9tait, \u00e0 l\u2019origine, qu\u2019une simple annexe \u00e0 cet \u00e9difice, avant de devenir, sous Ptol\u00e9m\u00e9e II, le plus haut lieu de l\u2019acquisition, du catalogage et de l\u2019\u00e9tude des \u0153uvres \u00e9crites de l\u2019Humanit\u00e9, gr\u00e2ce \u00e0 une politique volontariste d\u2019achat, de pr\u00eat et m\u00eame de saisie de documents.<br \/>A la fois sanctuaire et centre du savoir, le Museion \u00e9tait compos\u00e9 d\u2019une grande salle pour les colloques, des portiques, d\u2019un c\u00e9nacle, des appartements, des jardins zoologique, botanique et anatomique, un observatoire astronomique, ainsi que des collections d\u2019objets et d\u2019\u0153uvres d\u2019art, le tout mis \u00e0 la disposition des savants-\u00e9rudits, toutes disciplines confondues, que dirigeait un pr\u00e9sident d\u2019\u00e9tudes en la personne du pr\u00eatre directeur du Museion.<br \/>La c\u00e9l\u00e8bre Biblioth\u00e8que d\u2019Alexandrie n\u2019\u00e9tait, \u00e0 l\u2019origine, qu\u2019une simple annexe du Mus\u00e9on, avant de devenir, sous Ptol\u00e9m\u00e9e II, le plus haut lieu de l\u2019acquisition, du catalogage et de l\u2019\u00e9tude des \u0153uvres \u00e9crites de l\u2019Humanit\u00e9.<br \/>Le Museion \u00e9tait une v\u00e9ritable universit\u00e9 des lettres et sciences et un centre acad\u00e9mique de notori\u00e9t\u00e9, entretenu financi\u00e8rement par un m\u00e9c\u00e9nat royal et un parrainage de princes qui r\u00e9compensaient des travaux et \u00e9tudes.<br \/>L\u2019objectif \u00e9tait de captiver et d\u2019attirer \u00e0 Alexandrie, les savants et chercheurs du monde grec (philologues, math\u00e9maticiens, astronomes, g\u00e9ographes et po\u00e8tes adeptes notamment de la philosophie p\u00e9ripat\u00e9ticienne d\u2019Aristote) dont le grand math\u00e9maticien Euclide.<br \/>En tant que b\u00e2timent et en tant que pratique intellectuelle et savante, le Museion dispara\u00eet sous les coups des destructions et incendies provoqu\u00e9s par les invasions et les r\u00e9voltes successives, depuis la conqu\u00eate romaine, qui emport\u00e8rent \u00e9galement la Biblioth\u00e8que d\u2019Alexandre et ses pr\u00e9cieux rouleaux de papyrus.<br \/>C\u2019est de cette forme d\u2019alliance \u00e9rudite entre le rationalisme grec et la tradition \u00e9gyptienne qu\u2019est n\u00e9e l\u2019id\u00e9e de mus\u00e9e, comme lieu \u00e9tabli de l\u2019\u00e9rudition, du savoir et de la connaissance : le \u00abtemple des Muses\u00bb qui, au-del\u00e0 de la caract\u00e9ristique platonicienne de l\u2019\u0153uvre \u00abl\u2019id\u00e9e\u00bb, recouvre une dimension monumentale de l\u2019ouvrage \u00abla mati\u00e8re\u00bb.<br \/>Les deux dimensions participant \u00e0 la cr\u00e9ation du processus mus\u00e9al : acquisition, achat, pr\u00eat, saisie, catalogage, m\u00e9c\u00e9nat, bourses, traduction, publication.<br \/>La pratique de la \u00abcollection-exhibition\u00bb dans l\u2019Antiquit\u00e9 romaine. Apr\u00e8s la Gr\u00e8ce, la Rome antique s\u2019est inscrite, d\u2019abord, par mim\u00e9tisme, en droite ligne de cette mutation de la sensibilit\u00e9 au sacr\u00e9 vers la sensibilit\u00e9 artistique et esth\u00e9tique. Le religieux et le profane se sont trac\u00e9 les premi\u00e8res fronti\u00e8res, l\u2019objet s\u2019est \u00e9lev\u00e9 au-dessus de sa valeur sacr\u00e9e et cultuelle pour acc\u00e9der \u00e0 la dimension objet d\u2019art, se d\u00e9chargeant de son utilit\u00e9 imm\u00e9diate, devenant sujet d\u2019admiration, de curiosit\u00e9 et d\u2019inspiration.<br \/>C\u2019est aux temps de la R\u00e9publique (509-31 av. J.-C.) que se d\u00e9veloppa un engouement romain pour l\u2019art grec, \u00e0 la mesure des prises, des butins de guerre, des confiscations et d\u2019un besoin instinctif de repr\u00e9sentation, pour sacrer l\u2019id\u00e9ologie de la domination et de la supr\u00e9matie romaines. La notion m\u00eame de butin de guerre prend forme sous le r\u00e8gne de l\u2019empereur Auguste avec le pillage et les saccages \u00e0 grande \u00e9chelle par les l\u00e9gions romaines.<br \/>Le pillage des objets de valeur dans les provinces conquises a \u00e9t\u00e9 \u00e0 la base de la constitution de tr\u00e8s riches collections, notamment priv\u00e9es (gouverneurs, g\u00e9n\u00e9raux, consuls, amateurs\u2026).<br \/>La conqu\u00eate de la Gr\u00e8ce au IIe si\u00e8cle av. J.-C. a \u00e9t\u00e9 suivie d\u2019un pillage syst\u00e9matique des statues et \u0153uvres d\u2019art qui agr\u00e9ment\u00e8rent les nombreux sanctuaires, dont ceux c\u00e9l\u00e8bres de l\u2019Olympie, de Delphes et de l\u2019Acropole d\u2019Ath\u00e8nes, o\u00f9 \u00e9tait \u00e9tablie une pinacoth\u00e8que, qui fut la premi\u00e8re galerie de peinture au monde (peintures sur bois r\u00e9alis\u00e9es par de grands artistes du Ve si\u00e8cle av. J.-C.).<br \/>Le pillage \u00e0 grande \u00e9chelle pratiqu\u00e9 par les Romains est traduit, notamment, par la cr\u00e9ation de lieux de d\u00e9p\u00f4t et de stockage des biens saisis et confisqu\u00e9s et l\u2019institution d\u2019une pratique d\u2019exposition, celle de l\u2019accrochage des toiles de peinture aux murs et fa\u00e7ades des forums, des thermes, des th\u00e9\u00e2tres et autres lieux de rassemblement, pour conforter l\u2019exploit militaire des prises par l\u2019appropriation du contenu symbolique.<br \/><strong>La pratique de la \u00abcollection-exhibition\u00bb, dans l\u2019Antiquit\u00e9 romaine<\/strong>, qui sugg\u00e8re plus une id\u00e9e de th\u00e9saurisation, de lucre et d\u2019exub\u00e9rance, en signe de puissance et de richesse, qu\u2019un souci esth\u00e9tique de l\u2019\u0153uvre, transpara\u00eet clairement dans cette propension \u00e0 l\u2019ouvrage architectural, qui assure, le mieux, le marquage et le bornage des territorialit\u00e9s conquises (ouvrages monumentaux qui imposent l\u2019ordre de la justice, de l\u2019administration et du culte, tels les aqueducs, forums, th\u00e9\u00e2tres, arcs de triomphe, temples, thermes et autres monuments honorifiques). A cela s\u2019ajoutent un enthousiasme et un engouement \u2013 v\u00e9ritable effet de mode \u2013 d\u2019une frange ais\u00e9e et aristocratique pour la d\u00e9coration et l\u2019embellissement des demeures, par l\u2019usage de la peinture, de la mosa\u00efque et de la sculpture.(15) Cet ordre des choses traversa tout l\u2019empire (31 av. J.-C. &#8211; 476 ap. J.-C.) et dura jusqu\u2019au IIIe si\u00e8cle ap. J.-C., moment d\u2019inflexion de la puissance romaine puis de la chute de l\u2019empire.<br \/>Devant l\u2019incapacit\u00e9 d\u2019une appropriation spirituelle de l\u2019id\u00e9al artistique grec, les Romains s\u2019\u00e9taient lanc\u00e9s dans une pratique de l\u2019imitation et la production de copies des \u0153uvres grecques, en instaurant une culture mim\u00e9tique, qui reproduit les m\u00eames gestes de la Gr\u00e8ce antique avec une attention plus soutenue aux canons architecturaux et \u00e0 l\u2019esprit du b\u00e2timent, des m\u00e9thodes et moyens de sa conservation pour sa p\u00e9rennisation.<br \/>De l\u2019esprit artistique et des canons esth\u00e9tiques grecques et gr\u00e9co-\u00e9gyptiens, il ne subsista que les affleurements d\u00e9coratifs et ornementaux, qui participent, par leur dimension et leur dominance, \u00e0 l\u2019expression durable de la puissance et de l\u2019exploit, inspirant \u00e0 la fois le respect et la crainte, sans souci d\u2019acad\u00e9misme ou de rigueur esth\u00e9tique.<br \/><strong>La pens\u00e9e berb\u00e8re dans l\u2019Antiquit\u00e9.<\/strong> C\u2019est dans sa g\u00e9ographie, non r\u00e9duite \u00e0 une simple d\u00e9limitation territoriale (Numidie Massyle et Massaesyle, Getulie), mais exprim\u00e9e par la caract\u00e9ristique urbaine de ses grandes villes (Zama, Cirta, Siga, Iol, Varga, Tingi, Lixus\u2026), qu\u2019il faille rechercher les \u00e9l\u00e9ments significatifs d\u2019une pens\u00e9e berb\u00e8re, fondamentalement ancr\u00e9e \u00e0 l\u2019espace m\u00e9diterran\u00e9en. Si sur le plan politique et \u00e9conomique, le monde berb\u00e8re a subi les influences successives, punico-carthaginoise et romaine, il en fut tout autrement de la pens\u00e9e philosophique et religieuse. Les courants dynastiques berb\u00e8res, sur la lign\u00e9e des Syphax, Massinissa, Micipsa, Mastanabal, Hiempsal, Jugurtha, Juba et Ptol\u00e9m\u00e9e, s\u2019inscrivaient, \u00e0 des degr\u00e9s divers, dans un univers culturel plus hell\u00e9nistique que latinisant, \u00e9tabli sur un soubassement r\u00e9gional berb\u00e9ro-punico-carthaginois assez complexe.<br \/>Dans la Berb\u00e9rie antique, on partageait des \u00e9l\u00e9ments culturels et religieux punico-carthaginois, au plus fort de la domination romaine et de l\u2019id\u00e9ologie latine. On parlait libyco-berb\u00e8re et carthaginois, mais c\u2019est dans le r\u00e9pertoire grec que les illustres souverains berb\u00e8res ont cherch\u00e9 la science et le savoir, d\u2019abord pour des consid\u00e9rations de prestige. Juba II, impr\u00e9gn\u00e9 de litt\u00e9rature ph\u00e9nicienne, \u00e9crivait en grec, il \u00e9tait qualifi\u00e9 d\u2019\u00ab\u00e9crivain grec\u00bb. Ses \u0153uvres, fragmentaires, rapport\u00e9es par les anciens auteurs, comportaient des ouvrages sur l\u2019histoire de l\u2019Arabie, l\u2019histoire d\u2019Assyrie et l\u2019histoire des Antiquit\u00e9s romaines.<br \/>Il y figurait des ouvrages sur l\u2019histoire de la peinture et des peintres, celle des th\u00e9\u00e2tres ainsi que des trait\u00e9s de grammaire, de botanique. Il s\u2019\u00e9tait \u00e9galement investi dans des recherches sur les sources du Nil et est l\u2019explorateur des \u00eeles Canaries, entre le 25 av. J.-C et le 23 ap. J.-C., suivant les indications du P\u00e9riple d\u2019Hanon, pour y faire l\u2019inventaire de la faune et la flore (Pline l&rsquo;Ancien, Ier si\u00e8cle).<br \/>Juba II, impr\u00e9gn\u00e9 de litt\u00e9rature ph\u00e9nicienne, \u00e9crivait en grec, il \u00e9tait qualifi\u00e9 d\u2019\u00ab\u00e9crivain grec\u00bb. Ses \u0153uvres, fragmentaires, rapport\u00e9es par les anciens auteurs, comportaient des ouvrages sur l\u2019histoire de l\u2019Arabie, l\u2019histoire d\u2019Assyrie et l\u2019histoire des Antiquit\u00e9s romaines.<br \/>Il y figurait des ouvrages sur l\u2019histoire de la peinture et des peintres, celle des th\u00e9\u00e2tres ainsi que des trait\u00e9s de grammaire, de botanique.<br \/>De la Rome pa\u00efenne \u00e0 la Rome chr\u00e9tienne, le trait commun berb\u00e8re est cette propension \u00e0 la libert\u00e9 de pens\u00e9e, une disposition quasi-permanente qui transparait, d\u2019abord, chez les empereurs romains berb\u00e8res tels Septime S\u00e9v\u00e8re et son fils Caracalla, ensuite chez certaines figures illustres de l\u2019Eglise chr\u00e9tienne, Tertullien, Aristippe et Saint Cyprien, appelant \u00e0 l\u2019\u00e9tablissement d\u2019un empire chr\u00e9tien universel, qui lib\u00e8re l\u2019homme de toute forme de souverainet\u00e9 terrestre, ne reconnaissant ni l\u2019autorit\u00e9 de Rome, ni celle de l\u2019Eglise romaine et de ses \u00e9v\u00eaques. Saint Augustin sera le sauveur de l\u2019\u00e2me de l\u2019Eglise chr\u00e9tienne, au moment m\u00eame o\u00f9 la romanit\u00e9 chr\u00e9tienne succombait sous les assauts vandales au nom de l\u2019Arianisme, une nouvelle th\u00e9ologie, d\u2019ailleurs d\u2019origine berb\u00e8re (Arius Presbytre de l\u2019Eglise d\u2019Alexandrie), oppos\u00e9e au dogme trinitaire. Elle pr\u00e9parera le terrain \u00e0 la conqu\u00eate arabo-musulmane.<br \/>Au vu de ce rappel historique succinct de la pens\u00e9e berb\u00e8re antique, il est bien \u00e9tabli, qu\u2019avant la conqu\u00eate arabe, et s\u2019agissant de la sph\u00e8re du savoir et de la connaissance, du domaine des collections et des mus\u00e9es, objet de cette contribution, le monde berb\u00e8re s\u2019inscrivait, et d\u2019une mani\u00e8re synchrone, dans l\u2019espace culturel classique m\u00e9diterran\u00e9en gr\u00e9co-latino-chr\u00e9tien, puisant des m\u00eames canons philosophiques, esth\u00e9tiques et artistiques et de leur superposition \u00e0 un fonds commun berb\u00e9ro-punico-carthaginois. L\u2019id\u00e9e de collection, de mus\u00e9e, de th\u00e9\u00e2tre et autres productions litt\u00e9raires et artistique proc\u00e8de, n\u00e9cessairement, de ce vaste corpus antique.<br \/><strong>Collection et mus\u00e9e dans la pens\u00e9e occidentale.<\/strong> Au Moyen \u00c2ge, c\u2019est le religieux qui redonne sens aux collections. Les objets d\u2019art sont observ\u00e9s sous le prisme de la pi\u00e9t\u00e9 et de la d\u00e9votion. Une distinction est \u00e9tablie entre les \u00abregalia\u00bb, destin\u00e9s au sacre du roi et les \u00abmirabilia\u00bb, qui demeurent dans le domaine profane.<br \/>A la Renaissance, nous assistons \u00e0 une v\u00e9ritable r\u00e9volution dans les esprits. L\u2019emprise religieuse, de moins en moins pr\u00e9gnante, laisse se d\u00e9velopper une forme d\u2019humanisme, centr\u00e9e sur l\u2019individu, ses go\u00fbts, ses angoisses et ses questionnements sur son pass\u00e9. C\u2019est le retour aux valeurs \u00abauthentiques\u00bb de l\u2019Antiquit\u00e9 gr\u00e9co-romaine. Les textes des anciens sont interrog\u00e9s et des collections de peintures, de sculptures et de livres sont mises en circulation, donnant naissance, en Italie, d\u2019abord, au premier march\u00e9 de l\u2019art. Un peu partout en Europe, va se d\u00e9velopper, essentiellement dans les familles princi\u00e8res et aristocratiques, un certain engouement, voire une fr\u00e9n\u00e9sie pour la collection ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019accumulation d\u2019objets rares, pr\u00e9cieux et de curiosit\u00e9, des tableaux, des armes, des pi\u00e8ces d\u2019orf\u00e8vrerie, des cristaux taill\u00e9s, joyaux et coquillages.<br \/>Au cours des XVIe et XVIIe si\u00e8cles, domin\u00e9s par l\u2019esprit des Lumi\u00e8res, la collection acquiert une dimension publique. Il se cr\u00e9e une sorte de n\u00e9cessit\u00e9 de partage et d\u2019\u00e9change de valeurs.<br \/>L\u2019exigence n\u2019est plus dans la seule pr\u00e9sentation des collections mais dans les espaces cens\u00e9s les accueillir et qui devaient, n\u00e9cessairement, r\u00e9pondre architecturalement aux objectifs expographiques.<br \/>C\u2019est \u00e0 partir de ce moment que le mus\u00e9e-collection et le mus\u00e9e-b\u00e2timent participent d\u2019une m\u00eame signification, qui renvoie au sens premier de \u00abmuseon\u00bb. Le mus\u00e9e, au sens moderne du terme, se met en place \u00e0 l\u2019or\u00e9e du 18e si\u00e8cle, avec ses r\u00e8gles didactiques de conservation, d\u2019inventaire et de pr\u00e9sentation.<br \/>En 1759, le British Museum (Londres) est inaugur\u00e9. A l\u2019issue de la R\u00e9volution de 1789, la France nationalise les collections au motif que le patrimoine, bien commun, doit servir l\u2019\u00e9ducation. en 1793, le palais du Louvre, \u00e0 Paris, est cr\u00e9\u00e9 en mus\u00e9e. L\u2019id\u00e9e de mus\u00e9e sera davantage approfondie, au XIXe puis au XXe si\u00e8cle, avec une plus grande sp\u00e9cialisation et une normalisation de la pratique mus\u00e9ale dans ses principaux segments, la conservation, l\u2019inventaire, l\u2019exposition et la recherche.<br \/><strong>La biblioth\u00e8que et l\u2019art de l\u2019\u00e9criture dans le monde arabo-musulman.<\/strong> Aux premiers si\u00e8cles de l\u2019Islam, dit \u00ab\u00e2ge d\u2019or de l\u2019Islam (VIIe si\u00e8cle, VIIIe si\u00e8cle), le monde du savoir et de l\u2019\u00e9rudition est marqu\u00e9 par un esprit d\u2019ouverture et de tol\u00e9rance, o\u00f9 la libert\u00e9 d\u2019ex\u00e9g\u00e8se avait donn\u00e9 naissance \u00e0 diff\u00e9rentes \u00e9coles de pens\u00e9e religieuse, l\u2019expression artistique, davantage ancr\u00e9e \u00e0 l\u2019oralit\u00e9, \u00e9tait domin\u00e9e par l\u2019h\u00e9ritage po\u00e9tique des \u00abqasidas\u00bb pr\u00e9islamiques, les Mu&rsquo;allaq\u0101t (les Suspendues ou les Pendentifs), anthologies de la po\u00e9sie j\u00e2hilite, \u0153uvres majeures de la litt\u00e9rature arabe, traitant des th\u00e8mes aussi profanes que la complainte, la vie au d\u00e9sert, l\u2019amour et le vin.<br \/>Un \u00e2ge d\u2019or de l\u2019art graphique de l\u2019enluminure et de la calligraphie, de la c\u00e9ramique, du textile et de l\u2019architecture, qui participaient d\u2019un foisonnement scientifique et culturel, port\u00e9 dans un m\u00eame \u00e9lan de progr\u00e8s dans les domaines de la m\u00e9decine, de la philosophe, de l\u2019astrologie et de la technique d\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale.<br \/>C\u2019est dans ce contexte d\u2019\u00e9rudition et de soif de savoir, que l\u2019id\u00e9e de biblioth\u00e8que est envisag\u00e9e comme pratique culturelle, qui va se propager, ensuite, tout au long des conqu\u00eates musulmanes, \u00e0 travers quatre syst\u00e8mes institutionnels : la mosqu\u00e9e, la medersa, la biblioth\u00e8que califale et les \u00e9tablissements confr\u00e9riques.<br \/>La notion de mus\u00e9e, trop profane par son esprit et renvoyant \u00e0 un souci de patrimonialisation du pass\u00e9 \u00abdjahilia\u00bb, est suppl\u00e9\u00e9e par celle de biblioth\u00e8que ou \u00abkhizana\u00bb, qui s\u2019accorde mieux avec la doctrine musulmane.<br \/>C\u2019est d\u2019abord dans les mosqu\u00e9es que les premi\u00e8res biblioth\u00e8ques se sont constitu\u00e9es avant de s\u2019\u00e9tablir, bien plus tard, dans les \u00abm\u00e9dersas\u00bb, des lieux d\u00e9di\u00e9s \u00e0 l\u2019enseignement du Coran et des hadiths. C\u2019est \u00e0 Baghdad que la \u00abm\u00e9dersa\u00bb a \u00e9t\u00e9 institu\u00e9e, au d\u00e9but du XIe si\u00e8cle, au cours du r\u00e8gne de la dynastie des Seldjoukides.<br \/>Cette forme de coll\u00e8ge a \u00e9t\u00e9 inspir\u00e9e des \u00e9coles isma\u00efliennes fatimides, pour d\u00e9fendre et promouvoir le sunnisme et, en m\u00eame temps, contenir et combattre les doctrines chiites.<br \/>Les grandes biblioth\u00e8ques califales ont connu un rayonnement universel, gr\u00e2ce, d\u2019une part, \u00e0 la grandeur et \u00e0 la sagacit\u00e9 de certains souverains, commandeurs des croyants, dans leur mission de d\u00e9fense et de propagation de l\u2019Islam et, d\u2019autre part, \u00e0 la ma\u00eetrise des proc\u00e9d\u00e9s de fabrication du papier, au savoir-faire et \u00e0 l\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 des collecteurs, des scribes, des copistes, des relieurs et des traducteurs.<br \/>Le grand m\u00e9rite revient au calife Haroun al-Rachid qui, d\u00e8s le VIIIe si\u00e8cle, institua cette pratique, \u00e0 l\u2019apog\u00e9e de la dynastie abbasside, en cr\u00e9ant un engouement et une passion pour la culture du manuscrit, qui remplace les supports traditionnels sur pierres, omoplates de chameau ou \u00e9corces de palmiers, des premiers temps de l\u2019Islam. C\u2019est, dans le m\u00eame registre du savoir et de l\u2019\u00e9rudition, que le calife Al-Ma&rsquo;m\u00fbn, nouveau gouverneur de Damas, au IXe si\u00e8cle, cr\u00e9a la \u00abMaison de la sagesse\u00bb, lieu destin\u00e9, \u00e0 la fois, \u00e0 la collecte, la copie et la traduction et la diffusion des ouvrages divers et \u00e0 la r\u00e9union des \u00e9minents savants, autour des sujets de religion et de philosophie.<br \/>Il s\u2019y pratiquait, d\u2019une mani\u00e8re soutenue et appliqu\u00e9e, la traduction, en arabe et\/ou en syriaque, des livres perses et grecs, dont le corpus constitu\u00e9 formera la matrice de toute une production litt\u00e9raire \u00abel adab\u00bb. C\u2019est sous cette gouvernance que l\u2019h\u00e9ritage scientifique grec et romain a \u00e9t\u00e9 ressuscit\u00e9 et renouvel\u00e9 apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 ignor\u00e9, voire reni\u00e9 par les dogmatiques chr\u00e9tiens.<br \/>De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019empire, \u00e0 Cordoue, le calife omeyyade Al-Hakam se distingue par la constitution d\u2019une des plus grandes biblioth\u00e8ques et par sa passion pour le livre, en d\u00e9ployant un peu partout des libraires-correspondants pour l\u2019acquisition de livres et en chargeant des libraires-copistes et des relieurs de confectionner des livres. Son \u0153uvre sera, h\u00e9las, interrompue par son successeur qui d\u00e9truira tous les ouvrages de philosophie et d&rsquo;astrologie, n\u2019\u00e9pargnant que ceux de m\u00e9decine et de math\u00e9matiques. Le si\u00e8cle suivant, au Caire, c\u2019est un autre illustre personnage, le calife fatimide Al-H\u00e2kim, qui cr\u00e9e la \u00abMaison du savoir\u00bb, v\u00e9ritable biblioth\u00e8que et lieu du savoir, \u00e0 l\u2019image de la \u00abMaison de la sagesse\u00bb o\u00f9 l\u2019on d\u00e9bat de litt\u00e9rature et de droit musulman.<br \/>Cette pratique, \u00e0 la fois religieuse et scientifique, \u00e9tait en phase avec un contexte g\u00e9n\u00e9ral, marqu\u00e9 par une ferveur et un engouement des familles princi\u00e8res et aristocrates pour les manuscrits. Un contexte qui verra la cr\u00e9ation de v\u00e9ritables itin\u00e9raires d\u2019\u00e9change et de collecte des manuscrits. Une sorte de mode qui, au-del\u00e0 du mat\u00e9riau (forme, support, encres, reliures), s\u2019est transpos\u00e9e sur le terrain artistique et esth\u00e9tique, avec les d\u00e9cors d\u2019enluminures et les styles calligraphiques.<br \/><strong>La grande rupture dans la pens\u00e9e islamique.<\/strong> Le Xe si\u00e8cle constitue un niveau de rupture dans le monde musulman, un consensus (ijm\u00e2) est \u00e9tabli, entre un groupe de savants, pour interdire l\u2019interpr\u00e9tation libre du Coran et fermer la porte \u00e0 toute jurisprudence \u00abghalq b\u00e2b al-ijtih\u00e2d\u00bb et vell\u00e9it\u00e9 de novation ou de remise en cause du dogme, tel que fix\u00e9 par les premiers docteurs de l\u2019Islam. Les approches rationnelles, donc n\u00e9cessairement philosophiques, seront combattues et trait\u00e9es d\u2019h\u00e9r\u00e9sie.<br \/>La philosophie sera consid\u00e9r\u00e9e comme \u00able principal facteur ayant perverti la foi musulmane\u00bb (Ibn al-Dj\u00fbz\u00ee,1114-1200) (26), voire \u00abla source de l\u2019idiotie et de la d\u00e9cadence, l\u2019essence de la perdition et de l\u2019\u00e9garement, de l\u2019erreur et de la perversion\u00bb (Ibn al-Salah, 1181-1245). La philosophie sera consid\u00e9r\u00e9e comme \u00able principal facteur ayant perverti la foi musulmane\u00bb (Ibn al-Dj\u00fbz\u00ee,1114-1200), voire \u00abla source de l\u2019idiotie et de la d\u00e9cadence, l\u2019essence de la perdition et de l\u2019\u00e9garement, de l\u2019erreur et de la perversion (Ibn al-Salah, 1181-1245).<br \/>Au moment m\u00eame (XII\u1d49 si\u00e8cle) o\u00f9 Averro\u00e8s (Ibn Rochd), l&rsquo;un des plus grands philosophes de la civilisation islamique, dominait la pens\u00e9e m\u00e9di\u00e9vale latine et juive, en introduisant l\u2019\u0153uvre d\u2019Aristote en Europe, il est ni\u00e9 et m\u00eame accus\u00e9 d\u2019h\u00e9r\u00e9sie par les siens. Ce n\u2019est que bien plus tard, au XIXe si\u00e8cle, par un concourt de circonstances, celle de la premi\u00e8re confrontation avec la modernit\u00e9 occidentale, lors de la \u00abNahda\u00bb, une \u00abRenaissance\u00bb version arabe, que l\u2019averro\u00efsme est sugg\u00e9r\u00e9, mais en vain, comme fondement philosophique des aspirations modernistes et progressistes. Dans ce m\u00eame contexte, na\u00eetra le \u00absoufisme\u00bb, en tant qu\u2019institution, sous la forme de confr\u00e9ries religieuses (tariqa), dont les doctrines et les expressions se r\u00e9pandront \u00e0 l\u2019ensemble du monde musulman.<br \/>Ces organisations confr\u00e9riques, appel\u00e9es zaou\u00efas au Maghreb, prennent place \u00e0 un moment o\u00f9 la pens\u00e9e spirituelle et intellectuelle est domin\u00e9e par de nouvelles valeurs, scolastiques et mystiques, qui vont, de proche en proche, s\u2019\u00e9riger en rempart contre toute d\u00e9marche rationnelle d\u2019acc\u00e8s au progr\u00e8s.<br \/>Le syst\u00e8me \u00absoufi\u00bb consiste \u00e0 mettre en connexion \u00abspirituelle\u00bb les premiers ma\u00eetres, d\u00e9tenteurs du savoir (cheikhs) et leurs disciples \u00abmurid\u00bb, dans le sch\u00e9ma du rapport de l\u2019atome (source m\u00e8re) \u00e0 ses \u00e9lectrons (zaou\u00efas).<br \/>Les confr\u00e9ries musulmanes, sous leur forme aristocratique ou populaire, leurs ramifications multiples et leur niveau d\u2019impr\u00e9gnation et de contamination par les cultures locales traditionnelles, tel le \u00abmaraboutisme\u00bb, participaient \u00e0 la gouvernance et aux pouvoirs successifs, soit par un r\u00f4le passif, en se maintenant dans le strict respect des r\u00e8gles d\u00e9finies par leur fondateur, ou actif, en agissant dans le sillage du politique.<br \/>L\u2019Islam orthodoxe va se charger de mysticisme et d\u2019\u00e9sot\u00e9risme. Le soufisme confr\u00e9rique va pr\u00f4ner l\u2019h\u00e9t\u00e9rodoxie et l\u2019acc\u00e8s au savoir par l\u2019illumination, consacrant un spiritualisme dogmatique, oppos\u00e9 de front au savoir profane, au moment des Lumi\u00e8res et des grandes d\u00e9couvertes en Occident, qui pr\u00e9sidaient \u00e0 la R\u00e9volution industrielle.<br \/>C\u2019est dans ce paradigme que nous devons situer la place et la port\u00e9e de l\u2019h\u00e9ritage religieux et scientifique maghr\u00e9bin et alg\u00e9rien, tel qu\u2019il s\u2019est exprim\u00e9 au cours du temps, dans un processus in\u00e9luctable de rupture id\u00e9ologico-philosophique. L\u2019id\u00e9e de collection et de biblioth\u00e8que et non de mus\u00e9e au sens de l\u2019institution est envisag\u00e9e dans le cadre de cette pratique culturelle.<br \/>Une pratique que le beylicat turc avait interrompue et combattue, d\u00e8s le XVIe si\u00e8cle, car, paradoxalement, fondatrice d\u2019une conscience individuelle et collective, assurant, par son dynamisme, la transmission et la diffusion du savoir et de la connaissance.<br \/>L\u2019Islam orthodoxe va se charger de mysticisme et d\u2019\u00e9sot\u00e9risme. Le soufisme confr\u00e9rique va pr\u00f4ner l\u2019h\u00e9t\u00e9rodoxie et l\u2019acc\u00e8s au savoir par l\u2019illumination.<\/p>\n<p><strong>Savoir et \u00e9rudition dans le beylicat turc.<\/strong> Au d\u00e9clin des dynasties ziyanides et hafsides, dont les territoires avaient \u00e9t\u00e9 annex\u00e9s \u00e0 l\u2019Empire ottoman, respectivement en 1554 et 1574, l\u2019espace profane, dans ses quelques expressions encore vivaces, va s\u2019\u00e9clipser au profit de l\u2019espace sacr\u00e9 et mystique, dans ses formes les plus r\u00e9trogrades. Ibn Khaldoun (XIVe si\u00e8cle), ultime penseur de la hauteur des derniers philosophes rationalistes musulmans, sans se risquer dans les d\u00e9dales de la philosophie, qui lui auraient valu le discr\u00e9dit et le risque, \u00e0 l\u2019instar de ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs, s\u2019est investi dans une toute nouvelle pens\u00e9e, dont il est le fondateur, la sociologie.<br \/>Il y fera la radioscopie du v\u00e9cu d\u2019un monde arabe et berb\u00e8re d\u00e9cadent, dans un contexte d\u2019effondrement intellectuel g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9. Dans son approche historique, au risque de d\u00e9roger aux principes du dogme islamique, qu\u2019il m\u00e9nage plus qu\u2019il respecte, et de faire des va-et-vient philosophiques, il ne se r\u00e9f\u00e8re point au corpus des travaux qui ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9s depuis la plus Haute Antiquit\u00e9. Il serait int\u00e9ressant de situer, arch\u00e9ologiquement, le moment d\u2019introduction au Maghreb, des premiers documents \u00e9crits par les premiers conqu\u00e9rants arabes, alors que pr\u00e9existait une \u00e9criture en latin, en libyque et en berb\u00e8re.<br \/>S\u2019il avait lu les \u0153uvres fragmentaires de Juba II, il aurait peut-\u00eatre eu une autre id\u00e9e sur les Berb\u00e8res. Au XIVe si\u00e8cle, on ne pouvait imaginer que l\u2019arch\u00e9ologie pr\u00e9historique, n\u00e9e au XIXe si\u00e8cle, allait bouleverser tout cet ordre des choses, en faisant remonter le premier Berb\u00e8re \u00e0 plus de 2,5 millions d\u2019ann\u00e9es, bien loin de ces ancrages y\u00e9m\u00e9nites et proche-orientaux que les Ecritures ont fix\u00e9s.<br \/>Avec l\u2019\u00e9tablissement de la R\u00e9gence turque (1515-1830), dans ce contexte de d\u00e9cadence, le savoir est mis sur l\u2019orbite du religieux, dans son rapport au politique. D\u00e9sormais, plus d\u2019\u00e9tudes historiques, ni de litt\u00e9rature ou de po\u00e9sie.<br \/>La philosophie, la m\u00e9decine, les math\u00e9matiques, qui rel\u00e8vent du registre du rationnel, sont retir\u00e9es des programmes des grandes mosqu\u00e9es, des \u00e9coles et des zaou\u00efas. L\u2019enseignement se limitera au Coran, la tradition et le droit religieux (fiqh). La religion servira de fondement doctrinal de l\u00e9gitimation du pouvoir, qui d\u00e9terminera la configuration d\u2019un territoire mis sous une autorit\u00e9 centrale, au nom du califat ottoman.<br \/>De l\u2019ordre religieux sera tir\u00e9 le caract\u00e8re l\u00e9gal de l\u2019Etat turc, auquel la collectivit\u00e9 devrait ob\u00e9issance.<br \/>Avec le d\u00e9clin de la course, aux termes du XVIIIe si\u00e8cle et la chute des revenus de l\u2019Etat, la l\u00e9gitimit\u00e9 religieuse et l\u2019arrimage califal ne suffisaient plus pour assurer, davantage, la coh\u00e9sion sociale et politique. Il s\u2019agissait de trouver d\u2019autres ancrages de l\u00e9gitimation pour faire accepter une nouvelle politique fiscale, plus \u00e9tendue et plus drastique. Un tournant dans l\u2019histoire de la R\u00e9gence va se produire, le r\u00e9gime turc inaugurera une nouvelle politique d\u2019assimilation, associant un personnel autochtone \u00e0 la gestion des affaires de la R\u00e9gence, notamment la formule du syst\u00e8me kouroughli, des Turcs mari\u00e9s \u00e0 des femmes autochtones, qui suppl\u00e9ent aux milices turques, \u00abjanissaires\u00bb et impliquant des tribus makhzen dans la gestion des op\u00e9rations fiscales.<br \/>C\u2019est pour conforter et consolider cet ancrage \u00abpseudo-national\u00bb, qui se veut d\u00e9tach\u00e9 de l\u2019empire, qu\u2019une nouvelle construction id\u00e9ologique est sollicit\u00e9e des hommes de lettres et autres \u00e9rudits, appel\u00e9s \u00e0 glorifier et c\u00e9l\u00e9brer les grands personnages et \u00e9v\u00e8nements dans des registres \u00e9piques, o\u00f9 l\u2019h\u00e9ro\u00efsme est mis au service de la d\u00e9fense de la R\u00e9gence et donc de l\u2019Islam \u00abEl Djaza\u00efr el Mahroussa\u00bb, \u00abKheir-eddine Arouj, Ra\u00efs Hamidou\u2026\u00bb.<br \/>La production litt\u00e9raire, sous la forme de biographies, de chroniques ou de r\u00e9cits, s\u2019inscrit dans ce paradigme de d\u00e9fense et de sauvegarde de l\u2019Etat central, antith\u00e9tique des exigences et des aspirations des institutions confr\u00e9riques, tribales et maraboutiques, dont la port\u00e9e \u00e9tait plus grande et plus profonde.<br \/>M. B.<\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.lesoirdalgerie.com\/contribution\/collections-et-musees-dans-la-construction-du-passe-de-lalgerie-28876\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Mourad Betrouni Convoquer, aujourd\u2019hui, le regard sur la culture de la collection et du mus\u00e9e en Alg\u00e9rie, comme artefacts techniques et symboliques de mesure du niveau de production, d\u2019appropriation, d\u2019assimilation, voire de rejet de valeurs constitutives d\u2019une esth\u00e9tique et d\u2019une sensibilit\u00e9 culturelle, c\u2019est d\u00e9rouler le fil d\u2019une trame historiographique circumm\u00e9diterran\u00e9enne, depuis le sentiment primaire [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1741,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"fifu_image_url":"","fifu_image_alt":"","footnotes":""},"categories":[73,53],"tags":[],"class_list":["post-58619","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-actualite","category-algerie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/58619","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1741"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=58619"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/58619\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=58619"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=58619"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=58619"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}