{"id":59039,"date":"2019-08-24T06:00:00","date_gmt":"2019-08-24T10:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/monarchie-de-juillet-1re-republique-1830-1842\/"},"modified":"2019-08-24T06:00:00","modified_gmt":"2019-08-24T10:00:00","slug":"monarchie-de-juillet-1re-republique-1830-1842","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/monarchie-de-juillet-1re-republique-1830-1842\/","title":{"rendered":"Monarchie de juillet \/ 1re R\u00e9publique (1830-1842)"},"content":{"rendered":"<p><em>Par Mourad Betrouni<\/em><\/p>\n<p><strong>Des premiers \u00e9l\u00e9ments constitutifs d\u2019une collection nationale<\/strong><br \/>Au commencement (juillet-ao\u00fbt 1830), \u00e9tait la prise d\u2019Alger par le corps exp\u00e9ditionnaire fran\u00e7ais, sous la monarchie de juillet du roi Charles X, une \u00e9tape incarn\u00e9e par le g\u00e9n\u00e9ral de Bourmont, commandant en chef de l&rsquo;arm\u00e9e exp\u00e9ditionnaire, connu moins pour ses faits d\u2019armes que pour l\u2019\u00e9pisode du pillage du tr\u00e9sor d\u2019Alger \u00abDar el Mal\u00bb, des tonnes d\u2019or et d\u2019argent en lingots, des bijoux, des pierres pr\u00e9cieuses, des diamants et autres objets de valeur.<br \/>Au-del\u00e0 de sa valeur mon\u00e9taire qui, seule, jusque-l\u00e0, a \u00e9t\u00e9 mise en exergue, dans des discours contradictoires, le tr\u00e9sor d\u2019Alger recouvre une signification patrimoniale fondamentale, celle qui symbolise la souverainet\u00e9 de l\u2019Etat, non pas sur la valeur pond\u00e9rale d\u2019un m\u00e9tal, l\u2019or, le bronze et l\u2019argent, mais sur les significations historiques et culturelles mat\u00e9rielles et immat\u00e9rielles de chaque objet constitutif de la collection \u00abbeylicale\u00bb, c\u2019est l\u2019\u00e9quivalent des collections royales, nationalis\u00e9es au lendemain de la r\u00e9volution fran\u00e7aise et d\u00e9pos\u00e9es dans des mus\u00e9es illustres. Ces objets, de valeur patrimoniale, constituent, n\u00e9cessairement, les marqueurs de l\u2019identit\u00e9 du peuple alg\u00e9rien, qui le lient \u00e0 son territoire et lui assurent la continuit\u00e9 historique.<\/p>\n<p><strong>Du renversement de l\u2019ordre culturel pr\u00e9existant<\/strong><br \/>Deux personnages, que le \u00abhasard a fait rencontrer, vont marquer le d\u00e9but de l\u2019histoire des collections et des mus\u00e9es d\u2019Alg\u00e9rie, Bertrand Clauzel (1772-1842), un militaire, et Louis Adrien Berbrugger (1801-1869), un civil. Ce sont les deux concepteurs du processus de renversement de l\u2019ordre culturel pr\u00e9existant. Un processus, envisag\u00e9 dans un double objectif : celui, d\u2019une part, de provoquer et d\u2019accompagner la d\u00e9ch\u00e9ance, la d\u00e9possession et la d\u00e9culturation des populations \u00abindig\u00e8nes\u00bb et, d\u2019autre part, d\u2019inciter et d\u2019encourager l\u2019acculturation, l\u2019\u00e9panouissement et la promotion des populations europ\u00e9ennes nouvellement install\u00e9es.<br \/>La rencontre des deux hommes s\u2019est faite dans un contexte de grand bouillonnement et de forte exaltation autour des id\u00e9es \u00abg\u00e9n\u00e9reuses\u00bb d\u2019association et de justice distributive, v\u00e9hicul\u00e9es par les saint-simoniens, les fouri\u00e9ristes, le communisme chr\u00e9tien d\u2019Etienne Cabet et les francs-ma\u00e7ons. Des id\u00e9es qui cristallis\u00e8rent, un peu plus tard, sous la forme d\u2019un grand projet utopique du prince-Pr\u00e9sident Louis Napol\u00e9on Bonaparte : \u00abLe Royaume arabe.\u00bb<br \/>Ce que nous retenons du profil de Clauzel, des traits qui le rapprochaient de Berbrugger et des id\u00e9es utopistes de l\u2019\u00e9poque, est ce projet soci\u00e9taire, d\u2019int\u00e9r\u00eat collectif, forme d\u2019autogestion, qu\u2019il voulait r\u00e9aliser, en tant qu\u2019\u0153uvre de colonisation, celui de la \u00abferme-mod\u00e8le\u00bb, qu\u2019il cr\u00e9a sur une ancienne propri\u00e9t\u00e9 deylicale \u00e0 l\u2019est d\u2019Alger, avec l\u2019id\u00e9e d\u2019une exploitation pilote pour les colons, qui s\u2019\u00e9tabliraient, de proche en proche, dans la plaine de la Mitidja, espace privil\u00e9gi\u00e9 d\u2019une colonisation agricole.<br \/>La \u00abferme mod\u00e8le\u00bb devait servir, d\u2019abord, d\u2019objectif d\u2019implantation des v\u00e9t\u00e9rans de l\u2019arm\u00e9e d\u2019Afrique. Une id\u00e9e qui fut reprise, apr\u00e8s lui, mais sous d\u2019autres m\u00e9thodes moins glorieuses, par le g\u00e9n\u00e9ral Bugeaud, avec le slogan : \u00abPar l\u2019\u00e9p\u00e9e et par la charrue.\u00bb Dans les deux cas, l\u2019Alg\u00e9rie se pr\u00e9sentait comme un laboratoire d\u2019exp\u00e9rimentation, dans un contexte de crise d\u2019emploi aigu\u00eb en m\u00e9tropole.<br \/>Il s\u2019agissait de d\u00e9placer des exp\u00e9riences sociales inop\u00e9rantes en m\u00e9tropole du genre \u00abAteliers nationaux\u00bb, vers la colonie, sous des formulations militaires de mobilisation, voire m\u00eame d\u2019embrigadement.<br \/>La gestion Clauzel du territoire, en tant que commandant de l\u2019exp\u00e9dition militaire, \u00e9tait fond\u00e9e sur deux principes fondamentaux : occupation restreinte du territoire, limit\u00e9e \u00e0 la partie littorale, et n\u00e9gociation d\u2019une forme de protectorat, \u00e0 l\u2019instar du beylik de Tunis, pour les autres parties du territoire, le Titteri (M\u00e9d\u00e9a), Oran et Constantine. Il lui sera reproch\u00e9 d\u2019avoir sign\u00e9, unilat\u00e9ralement, des conventions de protectorat sur ces trois territoires avec la R\u00e9gence de Tunis, ce que sa fonction n\u2019autorisait pas. D\u00e9savou\u00e9, il d\u00e9missionna et rejoignit Paris en 1831, pour \u00eatre remplac\u00e9 par le g\u00e9n\u00e9ral Berthez\u00e8ne.<br \/>Le paradoxe de cette situation est qu\u2019il fut \u00e9lev\u00e9 \u00e0 la dignit\u00e9 de mar\u00e9chal de France, le 27 juillet 1831, quatre mois apr\u00e8s sa disgr\u00e2ce, puis sollicit\u00e9, un peu plus tard, en juillet 1835, pour occuper le poste de gouverneur g\u00e9n\u00e9ral des possessions fran\u00e7aises dans le nord de l\u2019Afrique. Apr\u00e8s une ann\u00e9e et demie de gouvernance, il subit, encore une fois, un autre affront pour cause d\u2019impr\u00e9voyance, suite \u00e0 l\u2019\u00e9chec de la premi\u00e8re exp\u00e9dition de Constantine. Il fut remplac\u00e9 par le lieutenant-g\u00e9n\u00e9ral de Damr\u00e9mont.<br \/>C\u2019est dans un contexte politico-militaire marqu\u00e9 du sceau des exp\u00e9ditions militaires, dans leur forme la plus violente (1830 et 1837), que se sont esquiss\u00e9es, puis consacr\u00e9es, les premi\u00e8res id\u00e9es de fabrication d\u2019un espace de production d\u2019images illustrant la puissance de l\u2019arm\u00e9e imp\u00e9riale et le bien-fond\u00e9 de sa mission. La photographie et le cin\u00e9ma, n\u2019\u00e9tant pas encore n\u00e9s, les seules supports du message propagandiste de la conqu\u00eate \u00e9taient le fait de peintres et de dessinateurs, accompagnant les missions militaires fran\u00e7aises, compl\u00e9t\u00e9s par tout un syst\u00e8me d\u2019imageries traditionnelles telles les cartes postales et les vignettes publicitaires. L\u2019objectif, dans cette premi\u00e8re phase de conqu\u00eate, \u00e9tait la formation d\u2019un imaginaire du lecteur et du spectateur autour des signes de gloire et des \u00e9v\u00e9nements \u00e9piques et, ensuite, d\u2019une perception de \u00abl\u2019indig\u00e8ne\u00bb \u00e0 la fois \u00e9trange et fascinante et sur laquelle furent projet\u00e9s ou r\u00e9anim\u00e9s des fantasmes d\u2019un \u00abOrient\u00bb refoul\u00e9, pr\u00e9texte d\u2019une colonisation de peuplement.<br \/>Louis Adrien Berbrugger, quant \u00e0 lui, est un \u00e9l\u00e8ve de l\u2019Ecole des Chartes, connu par ses \u00e9crits dans le milieu des lettres et des sciences. C\u2019est dans le sillage de la R\u00e9volution de Juillet qu\u2019il afficha ses convictions socialistes et son adh\u00e9sion \u00e0 la doctrine phalanst\u00e9rienne (mot cr\u00e9\u00e9 par contraction de phalan[ge] et de [mona]st\u00e8re), un syst\u00e8me philosophique et sociologique cr\u00e9\u00e9 par Charles Fourier. C\u2019est ce dernier qui, en f\u00e9vrier 1834, r\u00e9pliquait, dans le journal, le Phalanst\u00e8re, \u00e0 un \u00e9crit politique de Victor Hugo \u00c9tude sur Mirabeau, en ces termes m\u00e9morables : \u00abJe n&rsquo;adh\u00e8re nullement aux flatteries que vous adressez \u00e0 la France, car elle porte partout le vandalisme, t\u00e9moin sa conduite \u00e0 Alger, qu&rsquo;elle a barbaris\u00e9e, couverte de vend\u00e9es et de ravages\u00bb.<br \/>Militant des id\u00e9es phalanst\u00e9riennes, Berbrugger \u00e9tait de toutes les r\u00e9unions et conf\u00e9rences, pour porter au loin la doctrine des phalanges, un mod\u00e8le d\u2019organisation communautaire de production et consommation, dit syst\u00e8me Fournier. Il se d\u00e9placera m\u00eame \u00e0 Alger en 1833 o\u00f9 il donnera des conf\u00e9rences sur le sujet.<br \/>C\u2019est dans la pal\u00e9ographie, la philologie, ensuite, l\u2019arch\u00e9ologie qu\u2019il exercera son savoir et ses comp\u00e9tences. En 1832, il est sollicit\u00e9 par le gouvernement anglais pour faire l\u2019inventaire et le recueil des biens mobiliers originaux relatifs \u00e0 l\u2019occupation fran\u00e7aise du 15e si\u00e8cle (Guerre de 100 ans). C\u2019est, sans doute, fort de ce background, qu\u2019il sera appel\u00e9 \u00e0 Alger, en 1835, par le Gouverneur g\u00e9n\u00e9ral Clauzel, pour assurer son secr\u00e9tariat particulier.<br \/>Il sera nomm\u00e9 r\u00e9dacteur en chef de l\u2019organe officiel de l&rsquo;administration fran\u00e7aise : le Moniteur alg\u00e9rien. Poste qu\u2019il quittera en 1837 lors du remplacement du mar\u00e9chal Clauzel par le mar\u00e9chal Damr\u00e9mont.<br \/>En 1838, il re\u00e7ut la croix de la L\u00e9gion d&rsquo;honneur, puis, quelques mois plus tard, une nouvelle m\u00e9daille d&rsquo;or de l&rsquo;Acad\u00e9mie des Inscriptions et Belles-Lettres, dont il devint, en 1839, le membre correspondant. Il sera nomm\u00e9 membre de la Commission scientifique de l&rsquo;Alg\u00e9rie.<br \/>L&rsquo;\u00e9v\u00eaque d&rsquo;Alger le nommera membre de la Commission d&rsquo;\u00e9change des prisonniers aupr\u00e8s d&rsquo;Abd-el-Kader. En 1856, il est charg\u00e9 par le gouverneur g\u00e9n\u00e9ral Randon d\u2019organiser une soci\u00e9t\u00e9 savante, la \u00abSoci\u00e9t\u00e9 historique alg\u00e9rienne\u00bb dont il sera le premier pr\u00e9sident. Il lancera le bulletin trimestriel de cette Soci\u00e9t\u00e9 : la Revue africaine dont il sera le principal animateur et \u00e0 laquelle il conf\u00e9rera une ligne et un cadrage originaux (\u00e9pigraphie, arch\u00e9ologie, histoire et g\u00e9ographie historique).<br \/>En 1865, il est \u00e9lev\u00e9 \u00e0 la dignit\u00e9 de commandeur de la L\u00e9gion d&rsquo;honneur. Il sera remerci\u00e9 par le ministre Chasseloup-Laubat et d\u00e9c\u00e8de \u00e0 Alger le 2 juillet 1869.<\/p>\n<p><strong>La Biblioth\u00e8que-Mus\u00e9e d\u2019Alger (1835)<\/strong><br \/>L\u2019int\u00e9r\u00eat de la personne de Louis Adrien Berbrugger r\u00e9side, d\u2019une part, dans le fait qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 de toutes les exp\u00e9ditions militaires des d\u00e9buts de la colonisation (Alger, Tipasa, Cherchell, Mascara, Tlemcen, M\u00e9d\u00e9a et Constantine), o\u00f9 il s\u2019employa au ramassage et \u00e0 la collecte de tout ce qui avait trait aux mobiliers jug\u00e9s d\u2019importance arch\u00e9ologique et historique, notamment les manuscrits qu\u2019il affectionnait tout particuli\u00e8rement.<br \/>Une partie de ce mobilier constituera le fonds de la Biblioth\u00e8que (documents \u00e9crits) et du mus\u00e9e attenant (mobilier arch\u00e9ologique) qui seront cr\u00e9\u00e9s dans l\u2019urgence. L\u2019expression, d\u2019ailleurs, consacr\u00e9e de ces deux institutions est la \u00abbiblioth\u00e8que-mus\u00e9e\u00bb.<br \/>Le rythme des collectes et du ramassage et la quantit\u00e9 des objets r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s, au cours des exp\u00e9ditions militaires, exigeaient des espaces de stockage de plus en plus grands ainsi qu\u2019une mise en coh\u00e9rence de la pratique de la collection et de la lecture, \u00e0 l\u2019endroit d\u2019une population europ\u00e9enne de plus en plus nombreuse et de plus en plus stabilis\u00e9e.<br \/>Au lendemain m\u00eame de sa d\u00e9signation comme gouverneur des possessions fran\u00e7aises d\u2019Afrique du Nord, en 1835, le g\u00e9n\u00e9ral Clauzel fit imm\u00e9diatement appel \u00e0 Berbrugger, le nommant secr\u00e9taire particulier et le chargeant, tout au long des exp\u00e9ditions militaires, des affaires li\u00e9es aux biens culturels, tout particuli\u00e8rement les khizanate, les livres et les manuscrits.<br \/>C\u2019est dans cette perspective qu\u2019il lan\u00e7a le projet de cr\u00e9ation d\u2019une biblioth\u00e8que puis d\u2019un mus\u00e9e, \u00e0 Alger. Berbrugger en sera le conservateur. Il sera d\u00e9sign\u00e9, au m\u00eame moment, r\u00e9dacteur en chef du Moniteur alg\u00e9rien. \u00abC\u2019est \u00e0 lui [Berbrugger ] que doivent \u00eatre adress\u00e9s les articles, avis et annonces que les chefs de service auraient \u00e0 faire ins\u00e9rer dans la feuille officielle, ainsi que toutes les communications propres \u00e0 faire conna\u00eetre les efforts constants de l\u2019administration et les progr\u00e8s de la colonisation\u00bb. (Instruction de Clauzel).<br \/>Tout a commenc\u00e9 par le th\u00e9\u00e2tre, avec la cr\u00e9ation, en novembre 1830, d\u2019une salle de spectacles dans la ville d\u2019Alger, d\u00e9nomm\u00e9e \u00abTh\u00e9\u00e2tre d&rsquo;amateurs d&rsquo;Alger\u00bb.<br \/>A la diff\u00e9rence du th\u00e9\u00e2tre, le projet d\u2019une biblioth\u00e8que publique ne suscita pas le m\u00eame engouement et ne suivit pas le m\u00eame cheminement.<br \/>La biblioth\u00e8que fut pens\u00e9e comme espace central de fa\u00e7onnement des normes et de fabrication de l\u2019opinion. Quant au projet de mus\u00e9e, il fut introduit, un peu plus tard, \u00e0 l\u2019ombre de la biblioth\u00e8que, d\u2019abord sous la forme d\u2019annexe.<br \/>Les fonctions de secr\u00e9taire particulier du g\u00e9n\u00e9ral Clauzel, de conservateur de la Biblioth\u00e8que-Mus\u00e9e d\u2019Alger et de r\u00e9dacteur en chef du journal le Moniteur alg\u00e9rien, exerc\u00e9es par Berbrugger, prennent, ici, toute leur signification, lorsque l\u2019on sait, aussi, qu\u2019il fut nomm\u00e9 membre des commissions d\u2019exploitation scientifique.<br \/>Il est utile de revisiter l\u2019expos\u00e9 des motifs de la cr\u00e9ation de Biblioth\u00e8que-Mus\u00e9e d\u2019Alger, qu\u2019il publia en 1861, dans le Livret explicatif des collections diverses et qui traduit, en clair, les orientations d\u2019une gouvernance scientifique et culturelle, o\u00f9 l\u2019\u00e9thique est mise au service des objectifs de l\u2019empire, quel qu\u2019en fussent le prix et les moyens : \u00abLa conqu\u00eate de l\u2019Alg\u00e9rie ouvrait simultan\u00e9ment au progr\u00e8s de la civilisation et aux investigations de la science, la partie la moins accessible jusqu\u2019alors de ce continent d\u2019Afrique, toujours si envelopp\u00e9 de myst\u00e8res. Vestiges de l\u2019Antiquit\u00e9 romaine ou des \u00e9poques indig\u00e8nes, produits pittoresques de l\u2019art arabe, sol, plantes, animaux ; tout attirait l\u2019attention de nos compatriotes. Aussi, la pens\u00e9e de cr\u00e9er un \u00e9tablissement o\u00f9 les curiosit\u00e9s locales seraient recueillies et conserv\u00e9es, vint, elle, pour ainsi dire, \u00e0 tout le monde et presque d\u00e8s le premier jour. Le besoin d\u2019une biblioth\u00e8que publique se faisait encore plus sentir.<br \/>Car, si chacun comprenait qu\u2019il fallait sauver de l\u2019oubli, mettre \u00e0 l\u2019abri de la destruction les v\u00e9n\u00e9rables vestiges du pass\u00e9, recueillir les documents propres \u00e0 jeter quelque lumi\u00e8re sur les questions d\u2019histoire et de science qui int\u00e9resse l\u2019Afrique, on comprenait surtout qu\u2019il importait de fournir \u00e0 la population europ\u00e9enne, venue ici pour fonder un nouvel empire, les \u00e9l\u00e9ments de culture intellectuelle propres \u00e0 l\u2019emp\u00eacher de tomber au niveau des Barbaresques dont elle venait de d\u00e9truire la sinistre puissance\u00bb. Ainsi fut cr\u00e9\u00e9e la Biblioth\u00e8que d\u2019Alger, dans une ancienne maison domaniale, sise \u00abimpasse du Soleil\u00bb, le long de la \u00abrue Philippe\u00bb.<br \/>A la cr\u00e9ation, elle ne comptait qu\u2019un seul ouvrage, la Grande Encyclop\u00e9die, offert par un avou\u00e9 de Paris, M. Pillaut-Debit. Ce n\u2019est que trois ans plus tard, en 1838, qu\u2019un mus\u00e9e y est joint, sous la forme d\u2019un d\u00e9p\u00f4t d\u2019objets assez h\u00e9t\u00e9roclites.<br \/>La biblioth\u00e8que d\u00e9m\u00e9nagea, une premi\u00e8re fois, pour s\u2019\u00e9tablir dans de nouveaux locaux r\u00e9pondant \u00e0 des exigences minimales d\u2019exploitation, situ\u00e9s dans une aile de la grande caserne des janissaires, rue Bab Azzoun. Le volume des objets arch\u00e9ologiques, provenant essentiellement des exp\u00e9ditions militaires, ayant d\u00e9pass\u00e9 les capacit\u00e9s d\u2019accueil de la salle-mus\u00e9e, il fut envisag\u00e9, un peu plus tard, en 1845, l\u2019exploitation d\u2019une dizaine de salles dans la J\u00e9nina, comme lieu de d\u00e9p\u00f4ts arch\u00e9ologiques. En tant qu\u2019institution, la Biblioth\u00e8que d\u2019Alger ne souffrait aucune ambigu\u00eft\u00e9 sur le plan de la filiation et de la transmission patrimoniale, du moins dans la premi\u00e8re phase de conqu\u00eate. Elle \u00e9tait destin\u00e9e \u00e0 un public exclusivement europ\u00e9en, servant une mission publique d\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral, reconnue par l\u2019Etat. Elle s\u2019inscrivait dans une seule temporalit\u00e9 \u00aboccidentale\u00bb, \u00e0 l\u2019exclusion de toute autre, le monde de \u00abl\u2019indig\u00e9nat\u00bb \u00e9tant exclu de ce service public. Elle se situait, organiquement, dans le prolongement de la Biblioth\u00e8que nationale de Paris (B.N.P) et de son \u00e9volution historique. Elle \u00e9tait inscrite dans une politique de conservation et de lecture publique, fond\u00e9e sur la coh\u00e9rence d\u2019un processus qui va de la s\u00e9lection et du choix des livres \u00e0 celle du pr\u00eat, selon la cat\u00e9gorie des lecteurs et surtout l\u2019orientation arr\u00eat\u00e9e, celle de la formation et du d\u00e9veloppement de l\u2019esprit colonial. Elle \u00e9tait destin\u00e9e \u00e0 un public \u00e9rudit peu nombreux et plus ou moins sp\u00e9cialis\u00e9 et une demande sociale pas encore exprim\u00e9e, notamment en mati\u00e8re d\u2019\u00e9crits et d\u2019ouvrages scientifiques et techniques.<br \/>Il en est tout autrement du mus\u00e9e, qui appelle un autre type de construction conceptuelle et organique. L\u2019entreprise est plus complexe, s\u2019agissant, notamment, du sens qu\u2019il faut donner \u00e0 la collection mus\u00e9ale, aux modalit\u00e9s d\u2019acquisition, de conservation et de pr\u00e9sentation (exposition).<br \/>Le Mus\u00e9e d\u2019Alger ne se situe dans aucun prolongement institutionnel m\u00e9tropolitain, qui lui aurait permis de se placer sur une orbite patrimoniale. Il est le produit pur d\u2019une conqu\u00eate circonscrite \u00e0 un territoire, \u00abLa R\u00e9gence d\u2019Alger\u00bb et \u00e0 une population europ\u00e9enne \u00e9migr\u00e9e. Il commandait, n\u00e9cessairement, la cr\u00e9ation d\u2019une nouvelle culture mus\u00e9ale coloniale, diff\u00e9rente de la culture m\u00e9tropolitaine.<br \/>Face \u00e0 ce handicap majeur, Berbrugger proc\u00e9da \u00e0 contre-sens du mod\u00e8le biblioth\u00e8que, en investissant dans une filiation, qui n\u2019est plus verticale, celui de la continuit\u00e9 historique et de la transmission patrimoniale, mais, au contraire, horizontale, pour assurer les solutions de rupture et de s\u00e9quen\u00e7age et la fabrication d\u2019une filiation entre un avant \u00abbarbare\u00bb et un apr\u00e8s \u00abcivilisationnel\u00bb, entre un temps vide (avant 1830) et un temps plein (apr\u00e8s 1830).<br \/>En pensant le Mus\u00e9e d\u2019Alger, Berbrugger ne pouvait pas ignorer le cheminement historique de la construction mus\u00e9ale en France m\u00e9tropolitaine et le handicap du processus de patrimonialisation des collections \u00abau nom de la nation fran\u00e7aise\u00bb.<br \/>La composante \u00abindig\u00e8ne\u00bb \u00e9tant exclue, il lui restait \u00e0 d\u00e9finir les contours et le contenu de cette nouvelle \u00abnation\u00bb arriv\u00e9e sur une \u00abterre neuve\u00bb. Pourquoi et pour qui un mus\u00e9e \u00e0 Alger ? Cette question demeurait sans r\u00e9ponse, \u00e0 un moment o\u00f9 les limites m\u00eames du nouveau territoire conquis n\u2019\u00e9taient pas encore arr\u00eat\u00e9es (colonisation restreinte ou \u00e9largie ?) et la d\u00e9finition de la population \u00abeurop\u00e9enne\u00bb non encore \u00e9tablie.<\/p>\n<p><strong>Le produit des explorations militaro-scientifiques<\/strong><br \/>La conqu\u00eate de l\u2019Alg\u00e9rie \u00e9tait marqu\u00e9e du sceau des exp\u00e9ditions militaires mais qui, paradoxalement, sous le couvert de commissions dites d\u2019exploration scientifique, parrain\u00e9es par l\u2019Acad\u00e9mie des Sciences et surtout celle des Inscriptions et Belles-lettres, avait ouvert le champ \u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat scientifique.<br \/>L\u2019emprise militaire \u00e9tait pr\u00e9gnante, face \u00e0 un corps r\u00e9duit de scientifiques, d\u2019ailleurs minutieusement choisis, ne pouvait pr\u00e9tendre au label des exp\u00e9ditions d\u2019\u00c9gypte, men\u00e9e sous un directoire (1798-1801) et de Mor\u00e9e sous le roi Charles X (1829).<br \/>L\u2019id\u00e9e d\u2019une commission d\u2019exploitation scientifique revient au mar\u00e9chal Soult, duc de Dalmatie, pr\u00e9sident du Conseil et ministre de la Guerre, qui la sugg\u00e9ra, en novembre 1832, \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie des Belles-lettres, en ces termes : \u00abL\u2019occupation de la R\u00e9gence d\u2019Alger par les troupes fran\u00e7aises\u2026 ne doit pas rester sans r\u00e9sultat pour la science et de son c\u00f4t\u00e9 la science elle-m\u00eame peut concourir \u00e0 cette \u0153uvre de civilisation qui commence en Afrique sous la protection de nos armes.\u00bb<br \/>Une conqu\u00eate con\u00e7ue sous le double aspect de la p\u00e9n\u00e9tration militaire et de la connaissance, arrimant l\u2019exploration scientifique \u00e0 l\u2019exp\u00e9dition militaire.<br \/>C\u2019est dans ce nouveau paradigme de l\u2019occupation \u00abmilitaro-scientifique\u00bb que Berbbruger va s\u2019\u00e9tablir pour justifier et l\u00e9gitimer les m\u00e9thodes et moyens employ\u00e9s (destruction, d\u00e9possession et pillage du patrimoine culturel), faisant valoir le principe de l\u2019urgence et de la n\u00e9cessit\u00e9 du moment \u00abexp\u00e9dition militaire\u00bb sur toutes autres consid\u00e9rations : \u00abIl fallait d\u2019abord \u00eatre ma\u00eetre du terrain avant d\u2019y tenter des recherches scientifiques\u2026 Les hommes d\u2019\u00e9tude durent se r\u00e9signer \u00e0 suivre strictement les \u00e9troits sentiers que nos vaillantes colonnes leur ouvraient \u00e7\u00e0 et l\u00e0 ; il leur fallut donc se borner \u00e0 glaner sur les traces de l\u2019arm\u00e9e, lorsque, souvent, ils auraient pu recueillir d\u2019abondantes moissons en s\u2019\u00e9cartant un peu de la ligne oblig\u00e9e des op\u00e9rations militaires.\u00bb (Berbrugger,)<br \/>Apr\u00e8s le d\u00e9part de Clauzel et sous l\u2019administration du g\u00e9n\u00e9ral Damr\u00e9mont, Berbrugger sera appel\u00e9 \u00e0 assurer une nouvelle mission, qui le conforta dans son entreprise de construction mus\u00e9ale, au sein de la commission d\u2019exploration scientifique de l\u2019Alg\u00e9rie. En effet, \u00e0 la veille du si\u00e8ge de Constantine, Danr\u00e9mont avait pris un arr\u00eat\u00e9 de cr\u00e9ation d\u2019une commission scientifique, au sein m\u00eame de l\u2019arm\u00e9e exp\u00e9ditionnaire, qu\u2019il chargea \u00abd\u2019explorer dans le double int\u00e9r\u00eat de la science et des arts le pays travers\u00e9 par l\u2019arm\u00e9e, de recueillir les manuscrits, les inscriptions, les objets d\u2019art et d\u2019Antiquit\u00e9 qui pourront \u00eatre d\u00e9couverts.\u00bb Berbrugger constituait, dans cette entreprise, le principal ma\u00eetre d\u2019\u0153uvre. L\u2019arr\u00eat\u00e9 de Danr\u00e9mont constitue le premier acte fondateur d\u2019une politique de constitution de collections de biens culturels cibl\u00e9s \u00abmanuscrits\u00bb, \u00abinscriptions\u00bb et \u00abobjets d\u2019art et d\u2019Antiquit\u00e9\u00bb, mise en \u0153uvre sans aucune forme d\u2019exigence scientifique et technique que celle de l\u2019encadrement par l\u2019arm\u00e9e. Moritz Wagner, un Allemand, naturaliste et voyageur scientifique de renom, qui \u00e9tait membre de la premi\u00e8re commission scientifique, nous renseigne au mieux sur les caract\u00e9ristiques et les objectifs de cette commission (1841). Il a \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 cette derni\u00e8re par le g\u00e9n\u00e9ral Damr\u00e9mont lui-m\u00eame, aux conditions suivantes : \u00abMonsieur, je vous pr\u00e9viens que, conform\u00e9ment \u00e0 mon arr\u00eat\u00e9 en date de ce jour, je vous ai nomm\u00e9 membre de la Commission scientifique charg\u00e9e de suivre l\u2019arm\u00e9e exp\u00e9ditionnaire qui se porte contre Constantine. le pr\u00e9sident de cette commission, vous donnera des instructions pour accomplir la mission qui vous est confi\u00e9e\u2026\u00bb<br \/>Du t\u00e9moignage de cet Allemand, naturaliste et voyageur scientifique de renom, qui avait particip\u00e9 \u00e0 la deuxi\u00e8me exp\u00e9dition militaire de Constantine, nous retenons que cette commission devait avoir pour objectifs d\u2019\u00ab\u00e9tudier les antiquit\u00e9s, mesurer les altitudes, collectionner toutes les raret\u00e9s botaniques et zoologiques, afin de r\u00e9diger, une fois l\u2019exp\u00e9dition achev\u00e9e, un m\u00e9moire sur tout ce qui pouvait avoir un int\u00e9r\u00eat pour la science et \u00eatre digne d\u2019\u00eatre mentionn\u00e9. Il insista particuli\u00e8rement sur la sp\u00e9cificit\u00e9 de cette commission dont les membres \u00e9taient investis d\u2019un r\u00f4le d\u2019abord militaire, avec l\u2019uniforme, le grade et la ration alimentaire.<br \/>Cette premi\u00e8re mission d\u2019exploration scientifique avait pour support une sorte de manuel pour \u00ables recherches arch\u00e9ologiques \u00e0 entreprendre dans la province de Constantine et la R\u00e9gence d\u2019Alger\u00bb, r\u00e9dig\u00e9 par l\u2019Acad\u00e9mie des Inscriptions et Belles-lettres, \u00e0 l\u2019intention des \u00abofficiers-arch\u00e9ologues de l\u2019Arm\u00e9e d\u2019Afrique\u00bb (novembre 1837). Dans ce guide pratique, outre des instructions classiques, \u00e9taient consign\u00e9s les itin\u00e9raires avec des indications topographiques ainsi que des exigences de pr\u00e9cision en mati\u00e8re de dessin, de croquis, de relev\u00e9 et de collecte d\u2019informations.<br \/>Un int\u00e9r\u00eat particulier sera port\u00e9 aux infrastructures antiques (voies, ponts, bornes\u2026) et aux inscriptions et monnaies. La plus grande attention sera accord\u00e9e \u00e0 la pr\u00e9cision et la justesse des donn\u00e9es et informations, n\u00e9cessaires et utiles, d\u2019abord, \u00e0 la strat\u00e9gie de p\u00e9n\u00e9tration du territoire et ensuite \u00e0 la science proprement dite. C\u2019est un corpus de documents papiers (cartes, dessins, relev\u00e9s, croquis), d\u00e9tach\u00e9 de son support substantiel : le mat\u00e9riau. Le plus grand soin \u00e9tait exig\u00e9 en mati\u00e8re de relev\u00e9, de dessin et de prise de notes. Qu\u2019en sera-il, alors, du mat\u00e9riau (objets mobiliers et immobiliers), support mat\u00e9riel du savoir et de la connaissance, dans le mode op\u00e9ratoire de l\u2019Acad\u00e9mie des Inscriptions et des Belles-lettres ? Quelles \u00e9taient les modalit\u00e9s et conditions d\u2019acc\u00e8s, d\u2019exploitation, de collecte, de transfert et de d\u00e9p\u00f4t de ce patrimoine mat\u00e9riel ? Quel \u00e9tait son devenir, qui \u00e9taient les d\u00e9positaires, les collectionneurs ? Ces questions renvoient, n\u00e9cessairement, \u00e0 des responsabilit\u00e9s r\u00e9galiennes et \u00e9thiques que l\u2019Acad\u00e9mie ne voulait pas assumer, laissant \u00e0 l\u2019arm\u00e9e le soin d\u2019y apporter les r\u00e9ponses requises, en l\u2019absence de toute l\u00e9gislation en la mati\u00e8re. Nous rappelons, ici, l\u2019arr\u00eat\u00e9 du 26 avril 1841, pris par le g\u00e9n\u00e9ral Lapasset (1817-1875), qui disposait que \u00ables prises faites par un corps ou une colonne exp\u00e9ditionnaire seront r\u00e9parties ainsi qu\u2019il suit : un tiers sera distribu\u00e9 aux troupes, les deux autres tiers appartiendront par portions \u00e9gales au Tr\u00e9sor public et \u00e0 la caisse coloniale\u00bb.<br \/>Aux termes de l\u2019ann\u00e9e 1839, une haute instance d\u2019investigation scientifique, appel\u00e9e \u00abCommission d\u2019exploration scientifique de l\u2019Alg\u00e9rie\u00bb, est cr\u00e9\u00e9e sous l\u2019autorit\u00e9 du ministre de la Guerre. Elle \u00e9tait charg\u00e9e d\u2019activit\u00e9s de recherches, de reconnaissance, de relev\u00e9s et de pr\u00e9l\u00e8vements, sous l\u2019encadrement du Comit\u00e9 des travaux historiques et scientifiques du minist\u00e8re de l\u2019Instruction publique et le patronage de l\u2019Acad\u00e9mie des Inscriptions et Velles-lettres. Elle d\u00e9buta ses travaux en 1840 et remis son rapport en 1842. Elle comptait une vingtaine de membres, entre acad\u00e9miciens et officiers de l\u2019Arm\u00e9e d\u2019Afrique, parmi lesquels Berbrugger \u00e9tait charg\u00e9 de la dimension arch\u00e9ologique et historique.<br \/>Une position qui lui permit de se d\u00e9ployer dans la dur\u00e9e, sur un territoire de plus en plus \u00e9largi et un spectre plus vaste d\u2019interventions avec, toutefois, un inconv\u00e9nient de taille: il ne s\u2019agissait plus d\u2019une simple activit\u00e9 de collecte, de ramassage et de transfert d\u2019objets et de documents, mais aussi et surtout de la production de la connaissance et du discours scientifiques, dans le cadre d\u2019un travail collectif aux exigences de rigueur scientifique et dont les r\u00e9sultats sont consign\u00e9s dans des rapports et des publications scientifiques, un corpus scientifique n\u00e9cessaire au renforcement et \u00e0 la consolidation du projet colonial.<br \/>L\u2019exploration scientifique se r\u00e9alisait, ainsi, dans le sillage des colonnes exp\u00e9ditionnaires, derri\u00e8re les officiers du g\u00e9nie et des ing\u00e9nieurs g\u00e9ographes qui balisaient le terrain et tra\u00e7aient les premi\u00e8res topographies. Les travaux \u00e9taient, toutefois, circonscrits \u00e0 la seule r\u00e9gion littorale, la mieux s\u00e9curis\u00e9e ; ils prirent fin en 1841.<br \/>Par l\u2019effet de publicit\u00e9 que cette exploration scientifique suscita, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de la m\u00e9tropole, notamment par l\u2019importance et la qualit\u00e9 des vestiges mis au jour (inscriptions et monuments antiques), le nouveau gouverneur g\u00e9n\u00e9ral, Bugeaud, fut amen\u00e9 \u00e0 r\u00e9diger une circulaire appelant \u00e0 la \u00abconservation des monuments historiques et des restes d\u2019antiquit\u00e9s\u00bb. Il fit, ensuite, volte-face en instruisant le transfert des collections arch\u00e9ologiques en France pour doter le nouveau Mus\u00e9e alg\u00e9rien du Louvre. Son instruction n\u2019\u00e9tait assortie d\u2019aucune mesure de protection l\u00e9gale et de conservation; elle s\u2019inscrivait dans l\u2019esprit mus\u00e9ologique imp\u00e9rial : les collections coloniales constituant un butin de conqu\u00eate, qui t\u00e9moigne de la \u00abgrandeur et de la puissance\u00bb d\u2019un empire. Elle allait dans le m\u00eame sens que la d\u00e9cision du duc de Dalmatie, prise trois ans plus t\u00f4t, pour transf\u00e9rer \u00e0 Paris, les antiquit\u00e9s \u00abspectaculaires\u00bb de Constantine ainsi que l\u2019arc de Triomphe de Djemila (ce dernier n\u2019aura pas lieu).<\/p>\n<p><strong>Le Mus\u00e9e alg\u00e9rien du Louvre (1845)<\/strong><br \/>Le Mus\u00e9e alg\u00e9rien du Louvre a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 en 1845. Il \u00e9tait \u00e9tabli \u00e0 proximit\u00e9 du Mus\u00e9e \u00e9gyptien, pour recevoir les collections alg\u00e9riennes les plus spectaculaires.<br \/>De ce qui \u00e9tait expos\u00e9, il y avait des inscriptions latines, des sculptures, des mosa\u00efques, des chapiteaux et autres fragments de colonnes, r\u00e9partis entre la salle d\u2019Afrique, la salle des Antiquit\u00e9s chr\u00e9tiennes et les paliers de l\u2019Escalier Dur.<br \/>En p\u00e9riph\u00e9rie de ce Mus\u00e9e, r\u00e9serv\u00e9 aux objets et \u0153uvres d\u2019art et d\u2019architecture et soumis aux conventions de la gestion acad\u00e9mique, gravitait une panoplie de mus\u00e9es, r\u00e9ceptacles d\u2019autres cat\u00e9gories d\u2019objets ethnographiques et d\u2019artisanat, faisant partie des collections coloniales.<br \/>Ces mus\u00e9es, situ\u00e9s g\u00e9n\u00e9ralement dans les villes portuaires, avaient acquis une vocation plus commerciale que culturelle, assurant des int\u00e9r\u00eats agricole et industriel, notamment \u00e0 travers les espaces d\u2019exposition. Nous citerons le Mus\u00e9e de la France d\u2019outre-mer de l\u2019Institut national d\u2019agronomie coloniale, c\u00e9l\u00e8bre par ses collections d\u2019art indig\u00e8ne et arts appliqu\u00e9s ; le Mus\u00e9e colonial ou exposition permanente des colonies du minist\u00e8re de la marine; le Mus\u00e9e industriel et commercial et des colonies de Lille ; le Mus\u00e9e colonial de la Chambre de commerce de Lyon, le Mus\u00e9e colonial de la Ville de Lyon ; le Mus\u00e9e colonial de la Chambre de commerce de Marseille; les Instituts coloniaux de Rouen et du Havre. Une profusion de mus\u00e9es et de collections priv\u00e9s, appartenant \u00e0 des militaires, des soci\u00e9t\u00e9s savantes et des missionnaires, participait du corpus des mobiliers d\u2019int\u00e9r\u00eat arch\u00e9ologique, ethnographique et artisanal, transf\u00e9r\u00e9 en m\u00e9tropole depuis 1830.<\/p>\n<p><strong>Deuxi\u00e8me R\u00e9publique Napol\u00e9on III (1848-1852)<br \/>Le mythe du Royaume arabe<\/strong><br \/>En 1848, l\u2019Alg\u00e9rie est annex\u00e9e \u00e0 la deuxi\u00e8me R\u00e9publique fran\u00e7aise(1848-1852). Le passage de la Monarchie de Juillet au r\u00e9gime r\u00e9publicain, voit l\u2019\u00e9lection du neveu de Napol\u00e9on premier, Louis Napol\u00e9on Bonaparte (Napol\u00e9on III), \u00e0 la pr\u00e9sidence de la R\u00e9publique.<br \/>La question alg\u00e9rienne allait conna\u00eetre un autre \u00e9nonc\u00e9, en totale rupture avec les objectifs de la conqu\u00eate. \u00abL\u2019Alg\u00e9rie est un boulet attach\u00e9 aux pieds de la France\u00bb, soulignait-il, pour se d\u00e9marquer de la strat\u00e9gie de la colonisation telle que con\u00e7ue par les Fran\u00e7ais d\u2019Alg\u00e9rie.<br \/>Sous son r\u00e8gne cessa la gouvernance militaire du territoire, remplac\u00e9e par une administration civile avec la nomination d\u2019un gouverneur g\u00e9n\u00e9ral et la d\u00e9partementalisation du territoire. Les dispositifs institutionnels, juridiques et financiers en mati\u00e8re d\u2019architecture, d\u2019urbanisme et d\u2019arch\u00e9ologie furent revus, tout particuli\u00e8rement en ce qui concerne les fouilles, la propri\u00e9t\u00e9 des d\u00e9couvertes, l\u2019occupation du terrain, l\u2019attribution des subventions, et la conservation des documents. Des soci\u00e9t\u00e9s savantes se constitu\u00e8rent \u00e0 Constantine, Alger et Oran ; elles recrut\u00e8rent parmi les m\u00e9decins, avocats, ing\u00e9nieurs et architectes, qui jet\u00e8rent les premiers jalons d\u2019une conscience coloniale d\u2019un h\u00e9ritage arch\u00e9ologique romain et pal\u00e9ochr\u00e9tien, celui qui participa \u00e0 la l\u00e9gitimation et la justification de la pr\u00e9sence fran\u00e7aise en Alg\u00e9rie.<br \/>Cet engouement soudain pour l\u2019arch\u00e9ologie ne proc\u00e9dait pas directement d\u2019une commande sociale ou d\u2019un int\u00e9r\u00eat scientifique et d\u2019\u00e9rudition. \u00abOn ne peut gu\u00e8re s&rsquo;occuper d&rsquo;art, on a bien autre chose \u00e0 faire\u00bb, disait M. Mc Carthy. Il relevait de la personnalit\u00e9 m\u00eame de Napol\u00e9on III qui, d\u2019une part, s\u2019employait \u00e0 une mise sur orbite de l\u2019\u0153uvre napol\u00e9onienne d\u2019\u00c9gypte et de Mor\u00e9e, comme \u0153uvre de prestige d\u2019empire, avec comme arri\u00e8re fond son projet de \u00abRoyaume arabe\u00bb et, d\u2019autre part, s\u2019y investissait directement pour la r\u00e9alisation de son ouvrage sur l\u2019Histoire de Jules C\u00e9sar.<br \/>Cette entreprise imposait, d\u2019elle-m\u00eame, un choix judicieux des hommes de science de grande notori\u00e9t\u00e9. Ainsi, apr\u00e8s un r\u00e8gne \u00abmilitaro-scientifique\u00bb, marqu\u00e9 par une approche d\u00e9sordonn\u00e9e, sans support \u00e9pist\u00e9mologique et m\u00e9thodologique, vont appara\u00eetre quelques personnalit\u00e9s remarquables, par l\u2019originalit\u00e9 de leurs travaux, qui annon\u00e7ait v\u00e9ritablement le d\u00e9but d\u2019une science arch\u00e9ologique en Alg\u00e9rie.<br \/>Dans ses premi\u00e8res expressions officielles, la recherche arch\u00e9ologique, en Alg\u00e9rie, se r\u00e9sumait \u00e0 une activit\u00e9 de collecte et d\u2019\u00e9tude des inscriptions latines, sur instruction du minist\u00e8re de l\u2019Instruction publique, dans la perspective d\u2019un arrimage de l\u2019exploration scientifique coloniale aux institutions de recherches traditionnelles, ici l\u2019Acad\u00e9mie des Inscriptions et Belles-lettres et son r\u00f4le de valorisation et de diffusion des connaissances dans les domaines de l\u2019histoire, de la philologie, de l\u2019arch\u00e9ologie, de la linguistique et de la litt\u00e9rature, ainsi que sa mission de contr\u00f4le de la recherche \u00e0 l\u2019\u00e9tranger et d\u2019avis sur la nomination aux postes d\u2019enseignement et de recherche des grandes institutions fran\u00e7aises.<\/p>\n<p><strong>Le Second Empire Napol\u00e9on III\/Prince J\u00e9r\u00f4me (1852-1871)<br \/>La question arch\u00e9ologique<\/strong><br \/>Avec l\u2019instauration du Second empire (1851-1870), le m\u00eame Napol\u00e9on III est proclam\u00e9 roi. Il d\u00e9signera, en 1858, son fr\u00e8re, le prince J\u00e9r\u00f4me, comme ministre de l\u2019Alg\u00e9rie et des Colonies. Dans sa courte gouvernance, le prince J\u00e9r\u00f4me \u00e9met de nouvelles instructions en mati\u00e8re de recherches arch\u00e9ologiques : \u00abNoter avec soin, sur les cartes et plans de leur subdivision [officiers de bureaux topographiques] la direction des voies romaines, l\u2019emplacement des ruines, des bornes milliaires, et de tous les monuments que l\u2019on pourra d\u00e9couvrir. Ce travail sera d\u2019une grande utilit\u00e9 pour les \u00e9tudes arch\u00e9ologiques, et permettra, dans un prochain avenir, d\u2019asseoir d\u2019une mani\u00e8re d\u00e9finitive les bases d\u2019une g\u00e9ographie compl\u00e8te de l\u2019Afrique romaine\u00bb.<br \/>La m\u00eame ann\u00e9e, il rendait obligatoire la cr\u00e9ation, dans chaque ville, de mus\u00e9es municipaux, par souci de d\u00e9centralisation et pour donner un sens et une plus grande l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tablissement d\u2019une Alg\u00e9rie coloniale distincte de la m\u00e9tropole.<br \/>Le Second empire \u00e9tait annonciateur d\u2019une volont\u00e9 de d\u00e9passement de l\u2019ordre ancien. Le mar\u00e9chal Randon, gouverneur g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019Alg\u00e9rie, fut appel\u00e9 \u00e0 d\u00e9velopper une nouvelle politique d\u2019investigation et de valorisation arch\u00e9ologiques. Il commen\u00e7a par r\u00e9tablir, en 1854, la mission d\u2019\u00abinspecteur g\u00e9n\u00e9ral des b\u00e2timents civils en Alg\u00e9rie\u00bb, confi\u00e9e en 1847 \u00e0 M. Charles Texier mais qui fut dissoute une ann\u00e9e apr\u00e8s. Elle fut reprise sous un nouveau libell\u00e9 : \u00abInspection g\u00e9n\u00e9rale des monuments historiques et des mus\u00e9es arch\u00e9ologiques de l\u2019Alg\u00e9rie\u00bb. C\u2019est, encore une fois, Berbrugger qui en occupera le poste en 1854.<br \/>En 1856, sur instigation de Randon, fut cr\u00e9\u00e9e la \u00abSoci\u00e9t\u00e9 historique alg\u00e9rienne\u00bb, une soci\u00e9t\u00e9 savante, dot\u00e9e d\u2019une revue scientifique, la \u00abRevue africaine\u00bb.<br \/>Berbrugger en fut nomm\u00e9 pr\u00e9sident. Il \u00e9crivait ceci en guise d\u2019expos\u00e9 des motifs de la cr\u00e9ation de la soci\u00e9t\u00e9 savante et de sa revue africaine : \u00abIl y a, en Europe, des hommes \u00e9minents dans la science historique et qui s\u2019occupent du pass\u00e9 de l\u2019Alg\u00e9rie avec une abondance de ressources litt\u00e9raires que notre colonie ne poss\u00e9dera peut-\u00eatre jamais. A notre tour, nous poss\u00e9dons ce qui leur manque ; nous avons les objets d\u2019\u00e9tude sous les yeux, et, pour ainsi dire, toujours \u00e0 port\u00e9e de la main. Cet avantage-l\u00e0 vaut bien l\u2019autre ; et la cons\u00e9quence \u00e0 tirer de cet \u00e9tat de choses, c\u2019est que le travailleur alg\u00e9rien n\u2019est pas l\u2019inutile doublure, mais le compl\u00e9ment naturel de celui d\u2019Europe. Chacun d\u2019eux fera ce que l\u2019autre ne peut faire, et leur r\u00e9union offrira la solution compl\u00e8te du probl\u00e8me d\u2019organisation des \u00e9tudes historiques \u00e0 entreprendre sur l\u2019Afrique septentrionale. L\u00e0 se trouve la raison d\u2019\u00eatre de notre soci\u00e9t\u00e9 et de notre journal ; l\u00e0 sera, nous osons l\u2019esp\u00e9rer, la cause de notre succ\u00e8s.\u00bb<br \/>Ces propos, qui reprennent un document circulaire du Gouverneur g\u00e9n\u00e9ral Randon \u2014 pr\u00e9sident honoraire \u2014 explicitent la nature du nouveau rapport \u00e0 \u00e9tablir avec la m\u00e9tropole: \u00abvous avez les ressources litt\u00e9raires\u00bb, \u00abnous avons les objets d\u2019\u00e9tude sous les yeux\u00bb.<br \/>Une forme de chantage d\u00e9guis\u00e9 qui va gouverner toute la politique de la recherche arch\u00e9ologique en Alg\u00e9rie. C\u2019est dans ce contexte de renouveau strat\u00e9gique que la Biblioth\u00e8que-Mus\u00e9e d\u2019Alger passa du D\u00e9partement de la Guerre au minist\u00e8re de l\u2019Instruction publique, par un arr\u00eat\u00e9 du 16 ao\u00fbt 1848.<\/p>\n<p><strong>Du Mus\u00e9e central aux mus\u00e9es communaux<\/strong><br \/>En 1859, dans \u00ab Instructions pour la recherche des antiquit\u00e9s en Alg\u00e9rie\u00bb, paru dans la Revue alg\u00e9rienne et coloniale, L\u00e9on Renier (historien, sp\u00e9cialiste d&rsquo;\u00e9pigraphie latine, orient\u00e9 vers la philologie et l&rsquo;arch\u00e9ologie) fit un v\u00e9ritable r\u00e9quisitoire sur la pratique mus\u00e9ale en Alg\u00e9rie, d\u00e9non\u00e7ant les op\u00e9rations de transfert des antiquit\u00e9s vers le Mus\u00e9e d\u2019Alger et la m\u00e9tropole, qui leur ont fait perdre une grande partie de leur valeur, les r\u00e9duisant \u00e0 de simples objets de curiosit\u00e9 sans signification historique. Dans un long plaidoyer scientifique, il insista sur le fait que certains objets n\u2019ont d\u2019importance que par leur int\u00e9r\u00eat local, tels les inscriptions municipales et les \u00e9l\u00e9ments de bornage, qui ont \u00e9t\u00e9 maladroitement achemin\u00e9s vers le Mus\u00e9e d\u2019Alger ou transf\u00e9r\u00e9s en m\u00e9tropole.<br \/>Le probl\u00e8me de la concentration arch\u00e9ologique (Mus\u00e9e central) a \u00e9t\u00e9 abord\u00e9, par l\u2019auteur \u2014 au-del\u00e0 des aspects scientifique et \u00e9thique \u2014 d\u2019un point de vue politique et patrimonial, dans un argumentaire qui fait du nouveau colon fran\u00e7ais le citoyen d\u2019une deuxi\u00e8me France \u00ables inscriptions antiques en g\u00e9n\u00e9ral sont tout ce qui nous reste des archives des cit\u00e9s romaines, qu&rsquo;elles sont la propri\u00e9t\u00e9 des communes fran\u00e7aises qui se forment aujourd&rsquo;hui sur le territoire de ces cit\u00e9s, et qu&rsquo;en d\u00e9pouiller ces communes, c&rsquo;est leur enlever les premiers titres de leur histoire.\u00bb<br \/>C\u2019est, \u00e0 coup s\u00fbr, dans l\u2019esprit de l\u2019instruction du prince J\u00e9r\u00f4me que l\u2019auteur s\u2019est investi pour infl\u00e9chir l\u2019option centralisatrice de Berbrugger et lib\u00e9rer l\u2019initiative des mus\u00e9es communaux. Pour illustrer ses propos, il cita les exemples des sites de Lamb\u00e8se, de Constantine et de Cherchell, qui n\u2019avaient cess\u00e9 d\u2019\u00eatre \u00abmassacr\u00e9s\u00bb qu\u2019\u00e0 la suite d\u2019une prise de conscience locale et la cr\u00e9ation de mus\u00e9es communaux. C\u2019est, concluait-il, \u00abce qu\u2019il faudrait faire pour toutes les villes situ\u00e9es sur l&#8217;emplacement ou dans le voisinage de ruines consid\u00e9rables, ce qui a \u00e9t\u00e9 fait pour Constantine et pour Cherchell, et il n&rsquo;est pas douteux qu&rsquo;on ne voie s&rsquo;y reproduire le m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne, ph\u00e9nom\u00e8ne dont les \u00e9tudes arch\u00e9ologiques ne seront pas seules \u00e0 profiter, il est permis d&rsquo;en faire la remarque, mais qui a aussi une importance politique, car il est un indice du d\u00e9veloppement des m\u0153urs municipales, de la naissance de cet amour de la patrie locale, dont le d\u00e9faut est une des principales maladies des colonies nouvelles.\u00bb<br \/>Nous comprenons parfaitement le sens de ces indications, allusion faite au Mus\u00e9e central d\u2019Alger, qui ne r\u00e9pondait \u00e0 aucune norme mus\u00e9ographique et r\u00e8gle de conservation. Dans la r\u00e9alit\u00e9 et en arri\u00e8re fond de cette option locale, se dessinait un nouveau paysage o\u00f9 le militaire et l\u2019administratif sont de plus en plus rattrap\u00e9s par une soci\u00e9t\u00e9 civile \u2013 les colons \u2013 qui voulait s\u2019impliquer directement dans un effort de construction d\u2019une m\u00e9moire et d\u2019une histoire coloniales, tout en b\u00e9n\u00e9ficiant des retomb\u00e9es \u00e9conomiques d\u2019un tourisme fond\u00e9 sur la valorisation des richesses arch\u00e9ologiques.<br \/>Une rivalit\u00e9, voire une concurrence s\u2019\u00e9tait install\u00e9e entre une option centralisatrice, celle du Mus\u00e9e central d\u2019Alger, voire du Mus\u00e9e alg\u00e9rien du Louvre et une option lib\u00e9rale, inscrite dans le nouvel esprit coloniste, encourag\u00e9e par les r\u00e9formes introduites, qui annon\u00e7aient la fin de l\u2019utopie du \u00abRoyaume arabe\u00bb, avec l\u2019adoption du Senatus consulte de 1865, la cr\u00e9ation des communes de plein exercice \u00e0 la fran\u00e7aise, l\u2019instauration du code de l\u2019indig\u00e9nat, qui excluait les \u00abindig\u00e8nes\u00bb de la citoyennet\u00e9 fran\u00e7aise, le d\u00e9cret de Cr\u00e9mieux qui ouvrait la nationalit\u00e9 fran\u00e7aise aux juifs d\u2019Alg\u00e9rie et celui qui donnait la nationalit\u00e9 aux Europ\u00e9ens ayant au moins r\u00e9sid\u00e9 trois ans cons\u00e9cutifs en Alg\u00e9rie.<br \/>Les options arr\u00eat\u00e9es, qui relevaient plus d\u2019un jeu de rapport de force que d\u2019une \u00e9volution dans les id\u00e9es et les entendements, \u00e9taient sous-tendues par un discours scientifique et acad\u00e9mique qui, pour la premi\u00e8re fois, introduisait des consid\u00e9rations patrimoniales de conservation.<br \/>Fallait-il conforter l\u2019id\u00e9e de transfert des antiquit\u00e9s \u00e0 Alger ou \u00e0 Paris, au motif de leur protection contre les destructions o\u00f9, au contraire, initier une politique de multiplication et d\u2019une mise en r\u00e9seau de mus\u00e9es locaux ? Pour la premi\u00e8re fois, aussi, il est fait \u00e9tat de conditions de mise au jour, de transport et de stockage des antiquit\u00e9s d\u00e9couvertes. L\u2019Acad\u00e9mie des Inscriptions et Belles-lettres, ne pouvant pas \u00eatre en reste de cette pr\u00e9occupation, se pronon\u00e7ait fermement contre le d\u00e9placement de documents hors de leur cadre, consid\u00e9rant que le d\u00e9racinement enlevait leur signification aux objets. Le souci de la \u00abconservation sur place\u00bb ne s\u2019\u00e9non\u00e7ait, en fait, que d\u2019un point de vue id\u00e9ologique car, dans les faits, le pr\u00e9judice caus\u00e9 aux antiquit\u00e9s commen\u00e7ait par l\u2019acte m\u00eame de destruction des premi\u00e8res couches arch\u00e9ologiques de l\u2019\u00e9poque m\u00e9di\u00e9vale pour acc\u00e9der, tr\u00e8s vite, aux inscriptions latines, aux mosa\u00efques de l\u2019Antiquit\u00e9 tardive et aux niveaux dits de la \u00abbelle \u00e9poque\u00bb, de la p\u00e9riode romaine.<br \/>La course aux inscriptions latines \u00e9tait encourag\u00e9e pour, d\u2019une part, r\u00e9aliser une filiation entre les donn\u00e9es de l\u2019arch\u00e9ologie et les premiers \u00e9tablissements coloniaux et, d\u2019autre part, r\u00e9pondre \u00e0 une commande m\u00e9tropolitaine en concurrence avec les autres pays europ\u00e9ens notamment l\u2019Allemagne. Des guides arch\u00e9ologiques pratiques de relev\u00e9 des inscriptions et de d\u00e9pose de mosa\u00efques \u00e9taient distribu\u00e9s aux personnes d\u00e9sireuses de pratiquer des fouilles, sans autres conditions et prescriptions de protection.<br \/>Cette \u00abprise de conscience\u00bb qui pr\u00e9sidait au choix de l\u2019option \u00abconservation sur place\u00bb, pr\u00e9conis\u00e9e par L\u00e9on Renier en 1859 et au-del\u00e0 des aspects purement scientifiques et techniques, signifiait, politiquement, un changement de vision, depuis une France qui voulait, par la collection nationale, montrer la r\u00e9alisation d\u2019une \u0153uvre coloniale (Mus\u00e9e d\u2019Alger et du Louvre), vers une deuxi\u00e8me France, la colonie, qui voulait plut\u00f4t se construire par elle-m\u00eame et pour elle-m\u00eame. Une ferveur s\u2019\u00e9tait, en effet, empar\u00e9e des associations et soci\u00e9t\u00e9s savantes, de certains gros propri\u00e9taires et des \u00e9lus communaux, pour la constitution de collections et la cr\u00e9ation de mus\u00e9es locaux, dont certains furent convertis en mus\u00e9es municipaux gr\u00e2ce, notamment \u00e0 la loi de 1900 qui accorda \u00e0 l\u2019Alg\u00e9rie une autonomie financi\u00e8re limit\u00e9e, garantissant la durabilit\u00e9 de l\u2019entreprise, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019ancrage du mus\u00e9e \u00e0 sa g\u00e9ographie.<br \/>A c\u00f4t\u00e9 du seul Mus\u00e9e national, sp\u00e9cialis\u00e9 dans les Antiquit\u00e9s alg\u00e9riennes et d&rsquo;Art musulman, \u00e9tabli \u00e0 Alger, quinze mus\u00e9es locaux furent cr\u00e9\u00e9s, entre mus\u00e9es communaux et mus\u00e9es de sites. Les premiers comprenaient : \u00abAumale\u00bb, \u00abB\u00f4ne\u00bb, \u00abBougie\u00bb, \u00abCherchell\u00bb, \u00abConstantine\u00bb, \u00abGuelma\u00bb, \u00abLamb\u00e8se\u00bb, \u00abOran\u00bb, \u00abPhilippeville\u00bb, \u00abS\u00e9tif\u00bb, \u00abT\u00e9bessa\u00bb, \u00abTlemcen\u00bb (le seul mus\u00e9e communal d\u00e9di\u00e9 aux Antiquit\u00e9s musulmanes). Les seconds comptaient : \u00abDjemila\u00bb, \u00abTimgad\u00bb et \u00abTipasa\u00bb ; qui relevaient directement des monuments historiques et \u00e9taient financ\u00e9s directement par le gouvernement g\u00e9n\u00e9ral.<br \/>M.\u2008B.<br \/><em>(\u00c0 suivre)<\/em><\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.lesoirdalgerie.com\/contribution\/monarchie-de-juillet-1re-republique-1830-1842-29065\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Mourad Betrouni Des premiers \u00e9l\u00e9ments constitutifs d\u2019une collection nationaleAu commencement (juillet-ao\u00fbt 1830), \u00e9tait la prise d\u2019Alger par le corps exp\u00e9ditionnaire fran\u00e7ais, sous la monarchie de juillet du roi Charles X, une \u00e9tape incarn\u00e9e par le g\u00e9n\u00e9ral de Bourmont, commandant en chef de l&rsquo;arm\u00e9e exp\u00e9ditionnaire, connu moins pour ses faits d\u2019armes que pour l\u2019\u00e9pisode du [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1741,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"fifu_image_url":"","fifu_image_alt":"","footnotes":""},"categories":[73,53],"tags":[],"class_list":["post-59039","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-actualite","category-algerie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/59039","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1741"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=59039"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/59039\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=59039"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=59039"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=59039"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}