{"id":59118,"date":"2019-08-25T06:00:00","date_gmt":"2019-08-25T10:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/la-iiie-republique-1871-1940\/"},"modified":"2019-08-25T06:00:00","modified_gmt":"2019-08-25T10:00:00","slug":"la-iiie-republique-1871-1940","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/la-iiie-republique-1871-1940\/","title":{"rendered":"La IIIe R\u00e9publique (1871-1940)"},"content":{"rendered":"<p><em>Par Mourad Betrouni<\/em><\/p>\n<p><strong>Un changement de paradigme<\/strong><br \/>Le IIIe R\u00e9publique, qui a vu passer une quinzaine de Pr\u00e9sidents, depuis Adolphe Thier jusqu\u2019\u00e0 Albert Lebrun, a dur\u00e9 60 ans. C\u2019est dans sa gouvernance qu\u2019ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9es les grandes r\u00e9formes r\u00e9publicaines et les lois constitutionnelles en faveur d\u2019un nouveau r\u00e9gime d\u00e9mocratique, ainsi qu\u2019une nouvelle approche coloniale, qui se voulait porteuse d\u2019un nouveau regard, la\u00efque et rationaliste, fond\u00e9 sur la philosophie du progr\u00e8s et du positivisme scientifique. Elle s\u2019est traduite, notamment, par la cr\u00e9ation, en 1879, de quatre \u00c9coles sup\u00e9rieures sp\u00e9cialis\u00e9es \u00e0 Alger : m\u00e9decine, pharmacie, sciences, lettres et droit, qui se transform\u00e8rent, en 1909, en une universit\u00e9.<br \/>La cr\u00e9ation de l\u2019Ecole sup\u00e9rieure des lettres d\u2019Alger, en 1880, puis sa transformation en Facult\u00e9 des lettres, en 1909, constitua un acte fondateur d\u2019une rupture dans le mode de production du savoir et de la connaissance, jusque-l\u00e0, gouvern\u00e9 par un syst\u00e8me qui mettait en articulation les soci\u00e9t\u00e9s savantes, la Biblioth\u00e8que-Mus\u00e9e d\u2019Alger et les diff\u00e9rents mus\u00e9es, dans leur relation aux Acad\u00e9mies et institutions m\u00e9tropolitaines. Une rupture qui s\u2019est concr\u00e9tis\u00e9e par une refonte des institutions et un changement d\u2019hommes.<br \/>En 1880, un service des monuments historiques et une commission des monuments historiques furent cr\u00e9\u00e9s en Alg\u00e9rie, annon\u00e7ant une volont\u00e9 de mise en ordre institutionnelle dans les champs de l\u2019arch\u00e9ologie et des monuments. S\u2019agissant des mus\u00e9es et des collections, un \u00e9tat des lieux, pour une refonte organisationnelle et un red\u00e9ploiement sur de nouvelles bases institutionnelles, \u00e9tait command\u00e9 par le ministre de l&rsquo;Instruction publique et des Beaux-arts, au moment m\u00eame o\u00f9, en m\u00e9tropole, se pr\u00e9parait la publication de l\u2019Album sur les Mus\u00e9es de France et dans la R\u00e9gence de Tunis, celle des collections du Mus\u00e9e Alaoui. Pour l\u2019Alg\u00e9rie, qui devait se mettre sur le diapason de la nouvelle R\u00e9publique, c\u2019est un regard scientifique qui fut sollicit\u00e9, \u00e0 travers la personne de Coudray R. de la Blanch\u00e8re, un ancien \u00e9l\u00e8ve de l\u2019Ecole fran\u00e7aise de Rome, \u00e9tabli \u00e0 Tunis. Il a \u00e9t\u00e9 directeur du Service des Antiquit\u00e9s et des Arts de la R\u00e9gence de Tunis, chef de la \u00abMission d\u2019Afrique du Nord\u00bb et inspecteur g\u00e9n\u00e9ral des archives, biblioth\u00e8ques et mus\u00e9es d\u2019Alg\u00e9rie.<br \/>Sa mission consistait \u00e0 r\u00e9aliser un diagnostic et envisager un catalogue des mus\u00e9es et collections de l&rsquo;Alg\u00e9rie.<\/p>\n<p><strong>Coudray R. de la Blanch\u00e8re : Un rapport accablant (1890)<\/strong><br \/>Le rapport que la Blanch\u00e8re \u00e9tablit sur la situation des mus\u00e9es alg\u00e9riens fut remis, en 1890, au ministre de l&rsquo;Instruction publique et des Beaux-arts. Ce fut un v\u00e9ritable pamphlet sur la pratique mus\u00e9ale en Alg\u00e9rie depuis 1830. Il est utile de reprendre, ici, l\u2019essentiel des observations et remarques qui y sont contenues, pour \u00e9valuer la nature et l\u2019ampleur des dommages et pr\u00e9judices constat\u00e9s. Dans son introduction au sujet, il avertissait qu\u2019il n\u2019avait pas la pr\u00e9tention de refaire les catalogues et les inventaires, pr\u00e9cisant, cependant, qu\u2019\u00abun catalogue ne se fait utilement que quand tout est log\u00e9, class\u00e9, et rang\u00e9 d&rsquo;une mani\u00e8re d\u00e9finitive, ce qui n&rsquo;a encore eu lieu nulle part\u00bb et que \u00abcette comptabilit\u00e9 [inventaire] est l&rsquo;affaire des conservateurs, et devrait \u00eatre depuis longtemps tenue\u00bb. Son travail consistait, disait-il, \u00e0 \u00abrendre un compte exact de ce que l&rsquo;\u00e9tablissement [mus\u00e9e] renferme, et d&rsquo;en rendre compte au public\u00bb.<br \/>La premi\u00e8re observation, d\u2019ordre g\u00e9n\u00e9ral, qui r\u00e9sume le diagnostic, est sans appel : \u00abLes mus\u00e9es d&rsquo;Alg\u00e9rie sont plus riches qu&rsquo;on ne le pense, et plus riches qu&rsquo;ils ne le paraissent. Ils devraient l&rsquo;\u00eatre cent fois plus\u2026 La milli\u00e8me partie des tr\u00e9sors qui ont \u00e9t\u00e9 barbarement d\u00e9truits, ou que l&rsquo;on a laiss\u00e9s se perdre, depuis un demi-si\u00e8cle, dans notre colonie, suffisait \u00e0 former d&rsquo;incomparables collections\u00bb. Sans le citer nomm\u00e9ment, la critique visait directement A. Berbrugger \u00abElle : [l\u2019Alg\u00e9rie] n&rsquo;a jamais eu de personnel capable, n&rsquo;ayant pas d&rsquo;autre soin que de sauvegarder les restes de son pass\u00e9, et d\u00e9vou\u00e9 exclusivement \u00e0 cette t\u00e2che unique. Il n&rsquo;y a pas de Mus\u00e9e central.\u00bb Le Mus\u00e9e central \u00ab\u2026 n&rsquo;est ni un mus\u00e9e de l&rsquo;Alg\u00e9rie, ni un mus\u00e9e de la province d&rsquo;Alger : une grosse part des morceaux qu&rsquo;il contient, et presque les plus beaux, viennent de la Tunisie.\u00bb<br \/>Il compare les mus\u00e9es de provinces \u00e0 des cabinets de curiosit\u00e9s : \u00ab[Ils] se sont enrichis au hasard, sans aucun plan, sans aucun ordre. Ils ne donnent nullement l&rsquo;id\u00e9e des antiquit\u00e9s du pays.\u00bb Le Mus\u00e9e de Constantine \u00abcontient presque autant de bibelots italiens que de trouvailles africaines. Il n&rsquo;offre pas une inscription libyque, alors que presque tout le corps de cette \u00e9pigraphie singuli\u00e8re vient de ce seul d\u00e9partement\u2026 la collection lapidaire est, elle, rel\u00e9gu\u00e9e dans un square, expos\u00e9e aux coups de cailloux des enfants, et ses pi\u00e8ces les plus importantes, quelques tr\u00e8s belles inscriptions, sont, elles, dans un coin perdu o\u00f9 la terre commence \u00e0 les envahir\u00bb.<br \/>Le Mus\u00e9e de Cherchell \u00abest un fouillis, jet\u00e9 par tas dans un vilain enclos, en plein air, si ce n&rsquo;est qu&rsquo;un hangar mis\u00e9rable abrite un tant soit peu quelques superbes sculptures, recoll\u00e9es au hasard et group\u00e9es comme des moellons\u00bb. Le Mus\u00e9e de B\u00f4ne, quant \u00e0 lui, \u00abil serait mieux de n&rsquo;en pas parler. Dans un magasin, demi-sous-sol, qui, par un soupirail, re\u00e7oit les balayures d&rsquo;une cour d&rsquo;\u00e9cole, se cachent sous une \u00e9paisse couche d&rsquo;ordures quelques vitrines d\u00e9sempar\u00e9es, o\u00f9 moisissent, p\u00eale-m\u00eale, des oiseaux empaill\u00e9s, des antiquit\u00e9s, des \u00e9chantillons de min\u00e9raux, et pr\u00e8s desquelles sont pos\u00e9s des pierres et des marbres qu&rsquo;il est impossible d&rsquo;examiner\u00bb.<br \/>Lorsqu\u2019il proc\u00e9da, par comparaison, en d\u00e9clarant que \u00abnulle part, comme au Mus\u00e9e Alaoui, on n&rsquo;a cherch\u00e9 \u00e0 rappeler les cit\u00e9s anciennes de la province, chacune par quelque inscription, quelque monument typique, autour duquel se groupent les objets de m\u00eame provenance ; les emplacements les plus c\u00e9l\u00e8bres dans l&rsquo;histoire de l&rsquo;arch\u00e9ologie alg\u00e9rienne ne sont souvent repr\u00e9sent\u00e9s dans aucun des mus\u00e9es d&rsquo;Alg\u00e9rie\u00bb, la Blanch\u00e8re s\u2019\u00e9tait plac\u00e9 dans une situation paradoxale, voire antinomique des objectifs d\u2019une colonisation de peuplement, qui justifierait \u00abl&rsquo;indiff\u00e9rence des pouvoirs publics\u00bb, selon ses propres propos : \u00abNi l&rsquo;\u00c9tat, ni les d\u00e9partements, ni les villes n&rsquo;ont accompli tout leur devoir. Il est tard aujourd&rsquo;hui : on peut encore tr\u00e8s bien faire, mais plus jamais on ne fera ce qui \u00e9tait facile autrefois.\u00bb<\/p>\n<p><strong>Coudray R. de la Blanch\u00e8re : fondateur de la mus\u00e9ographie alg\u00e9rienne et tunisienne (1853-1896)<\/strong><br \/>A l\u2019invitation de l\u2019Acad\u00e9mie des inscriptions et Belles-lettres, l\u2019Ecole fran\u00e7aise de Rome \u2013 active depuis 1875 \u2013 se mettait, pour la premi\u00e8re fois, d\u00e8s l\u2019ann\u00e9e 1889, sur l\u2019orbite nord-africaine. Il s\u2019agissait surtout d\u2019accueillir, parmi les doctorants et jeunes chercheurs agr\u00e9\u00e9s, pour des s\u00e9jours d\u2019\u00e9tudes en Italie, les candidats \u00e9ligibles \u00e0 un destin nord-africain, plus particuli\u00e8rement alg\u00e9rien, selon des pr\u00e9dispositions et un profil qui correspondraient \u00e0 la politique en vigueur en mati\u00e8re d\u2019arch\u00e9ologie, de monuments et de mus\u00e9es. C\u2019est par cette caract\u00e9ristique, ajout\u00e9e \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience acquise en Tunisie et au rapport qu\u2019il avait \u00e9tabli sur l\u2019Alg\u00e9rie, que la Blanch\u00e8re fut nomm\u00e9, en 1891, Directeur du Mus\u00e9e d\u2019Alger, poste qu\u2019il occupa jusqu\u2019en 1900, en s\u2019employant \u00e0 sa r\u00e9organisation selon les normes en vigueur de la mus\u00e9ographie, \u00e0 l\u2019image du Mus\u00e9e Alaoui de Tunis. Il est le concepteur et l\u2019initiateur du plan d\u2019organisation administrative et scientifique de l\u2019arch\u00e9ologie en Alg\u00e9rie et Tunisie.<br \/>Le Mus\u00e9e se voit s\u00e9par\u00e9 administrativement de la Biblioth\u00e8que. Nous sommes d\u00e9j\u00e0 loin de l\u2019\u00e8re Berbrugger qui, rappelons-le, avait \u00e9t\u00e9 c\u00e9l\u00e9br\u00e9e en grande pompe en 1865, au si\u00e8ge m\u00eame de la Biblioth\u00e8que-Mus\u00e9e d\u2019Alger. Pour service rendu \u00e0 la nation, Berbrugger a \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 \u00e0 la dignit\u00e9 de commandeur de la l\u00e9gion d&rsquo;honneur par l\u2019empereur Napol\u00e9on lui-m\u00eame, alors en voyage en Alg\u00e9rie. Il sera mis fin \u00e0 sa carri\u00e8re par le ministre de la Marine et des Colonies, Chasseloup-Laubat. Il d\u00e9c\u00e9da en 1869 \u00e0 Alger. La gouvernance Berbrugger, qui avait travers\u00e9 la Monarchie de Juillet, la deuxi\u00e8me R\u00e9publique et le Second empire (un demi-si\u00e8cle), prit ainsi fin sans grands encombres. A la prise de fonction de la Blanch\u00e8re au Mus\u00e9e d\u2019Alger, l\u2019exigu\u00eft\u00e9 des locaux du Palais Mustapha-Pacha, les mauvaises conditions de conservation (fragilit\u00e9 des structures, faible luminosit\u00e9, humidit\u00e9) qui commandaient une restauration urgente \u2014 elle n\u2019aura pas lieu \u2014 avaient emp\u00each\u00e9 la mise en place d\u2019un dispositif mus\u00e9al \u00e0 la dimension d\u2019un mus\u00e9e central. C\u2019est bien plus tard, en 1893, qu\u2019un nouveau mus\u00e9e fut cr\u00e9\u00e9 par le ministre de l\u2019instruction publique et des Beaux-arts, \u00e0 Mustapha Sup\u00e9rieur, dans une maison occup\u00e9e jadis par une \u00e9cole primaire (au sein du jardin pittoresque qui prit le nom de parc de Gallant). Ce mus\u00e9e \u00e9tait organis\u00e9 en deux sections, l\u2019une sp\u00e9cialis\u00e9e dans la p\u00e9riode antique et l\u2019autre dans la p\u00e9riode musulmane ou \u00absection art musulman\u00bb.<br \/>Il abritait, en outre, le fonds de l\u2019exposition permanente des produits de l\u2019Alg\u00e9rie (armes, objets d\u2019art, troph\u00e9es\u2026).<\/p>\n<p><strong>L\u2019Alg\u00e9rie sur l\u2019orbite de la latino-chr\u00e9tient\u00e9<\/strong><br \/>L\u2019\u00e9vocation d\u2019un nom, celui de St\u00e9phane Gsell, r\u00e9sume \u00e0 elle seule tout un sch\u00e9ma conceptuel et m\u00e9thodologique de l\u2019enseignement et de la recherche dans les domaines de l\u2019arch\u00e9ologie, des monuments et des mus\u00e9es en Alg\u00e9rie, mis sur l\u2019orbite de la latino-chr\u00e9tient\u00e9.<br \/>Un sch\u00e9ma qui d\u00e9termina, d\u00e9sormais, toutes les politiques entreprises dans ces domaines. Il s\u2019\u00e9tablira, sans partage, sur tous les espaces et domaines d\u2019int\u00e9r\u00eat o\u00f9, jadis, r\u00e9gnaient en ma\u00eetre des comp\u00e9tences qui investissaient dans des disciplines et des th\u00e9matiques bien encadr\u00e9es.<br \/>Le remplacement de R. M. de la Blanch\u00e8re, voire son effacement par son coll\u00e8gue de l\u2019Ecole fran\u00e7aise de Rome, S. Gsell, est significatif d\u2019une politique de rupture avec un ordre \u00e9tabli et d\u2019annonce de nouvelles orientations, en phase avec le projet coloniste de la III\u00e8me R\u00e9publique.<br \/>Gsell fut appel\u00e9, en 1891 \u00e0 l\u2019Ecole sup\u00e9rieure des lettres d&rsquo;Alger, pour enseigner l\u2019arch\u00e9ologie, en qualit\u00e9 de charg\u00e9 de cours.<br \/>Il fut, ensuite, en 1902, nomm\u00e9 inspecteur des antiquit\u00e9s de l&rsquo;Alg\u00e9rie et directeur du Mus\u00e9e d&rsquo;Alger puis, en 1919, inspecteur g\u00e9n\u00e9ral des mus\u00e9es arch\u00e9ologiques de l&rsquo;Alg\u00e9rie. Un dispositif institutionnel qui aboutira, en 1923, \u00e0 la cr\u00e9ation de la Direction des antiquit\u00e9s (service des antiquit\u00e9s), une institution du Gouvernement g\u00e9n\u00e9ral de l&rsquo;Alg\u00e9rie. Cette \u00e9volution institutionnelle, concomitante d\u2019une progression fulgurante de la carri\u00e8re de Gsell, qui nous rappelle le parcours d\u2019A. Berbrugger, appelle \u00e0 un examen et un approfondissement du profil et de l\u2019itin\u00e9raire de ce personnage, qui continue \u00e0 marquer l\u2019histoire de l\u2019arch\u00e9ologie, des monuments et mus\u00e9es alg\u00e9riens.<br \/>S. Gsell est n\u00e9 en 1864, \u00e0 Paris, dans une famille d\u2019origine alsacienne et de religion protestante. Il est \u00e9l\u00e8ve de l\u2019Ecole normale sup\u00e9rieure, en 1883, et devient membre de l\u2019Ecole fran\u00e7aise de Rome, entre 1886 et 1890, puis membre correspondant de l\u2019Acad\u00e9mie des inscriptions et Belles lettres, en 1902, et membre permanent en 1923. Apr\u00e8s quatre ann\u00e9es d\u2019\u00e9tudes \u00e0 l\u2019Ecole fran\u00e7aise de Rome, il obtint son doctorat, en 1894, avec une th\u00e8se principale consacr\u00e9e au r\u00e8gne de l\u2019empereur Domitien, qu\u2019il acheva en 1892 et une th\u00e8se secondaire sur Tipasa, \u00abDe Tipasa Mauretaniae Caesariensis urbe\u00bb qu\u2019il termina en 1894.<br \/>Il a eu le privil\u00e8ge, lors de son s\u00e9jour \u00e0 Rome, de fouiller une partie d\u2019une importante n\u00e9cropole \u00e9trusque du nom de Vulci, situ\u00e9e \u00e0 Montalto di Castro, en province de Viterbe, r\u00e9gion Latium, en Italie centrale.<br \/>Cette fouille dura 5 mois, temps utile pour Gsell, qui s\u2019exer\u00e7a, sans rel\u00e2che, \u00e0 la pratique de la fouille arch\u00e9ologique, dans le sens entendu de l\u2019\u00e9poque, celle d\u2019une activit\u00e9 de collecte, de relev\u00e9 et de catalogage, un moyen technique qui s\u2019inscrit dans le processus: observation-enregistrement-publication.<br \/>Gsell n\u2019\u00e9tait pas parti de rien, les objets issus de la fouille \u00e9taient, en fait, des mat\u00e9riaux qui illustraient une histoire, celle des Etrusques, telle que transcrite par les Anciens. Gsell ne connaissait rien \u00e0 l\u2019Alg\u00e9rie ni \u00e0 l\u2019Afrique du Nord, d\u2019autres, plus indiqu\u00e9s que lui, avaient la notori\u00e9t\u00e9 et l\u2019exp\u00e9rience de terrain.<br \/>La Blanch\u00e8re \u00e9tait en poste \u00e0 Alger, \u00e0 la fois au Mus\u00e9e et \u00e0 l\u2019Ecole sup\u00e9rieure et Jules Fran\u00e7ois Toutain, normalien, agr\u00e9g\u00e9 d\u2019histoire, membre de l\u2019Ecole fran\u00e7aise de Rome (1890-1892) et africaniste, avait s\u00e9journ\u00e9 pendant deux ans \u00e0 Tunis, o\u00f9 il occupa le poste d\u2019inspecteur des antiquit\u00e9s aupr\u00e8s du service des antiquit\u00e9s, dirig\u00e9 par la Blanch\u00e8re, en s\u2019investissant, en tant que repr\u00e9sentant de l\u2019Ecole fran\u00e7aise de Rome, dans des recherches arch\u00e9ologiques, \u00e0 la fois en Tunisie (fouilles de Tabarka et autres sites autour de Carthage) et en Alg\u00e9rie (fouilles de Tigzirt et Taksebt, en Kabylie).<br \/>C\u2019est le philosophe Louis Liard, directeur de l\u2019enseignement sup\u00e9rieur, qui porta son d\u00e9volu sur Gsell, \u00e0 un moment de grands bouleversements, sous la IIIe R\u00e9publique, dont la grande r\u00e9forme de l\u2019enseignement. Le choix d\u2019un tel profil \u00e9tait significatif \u2014 comme nous le verrons plus loin \u2013\u2014 d\u2019une option qui allait assurer et garantir l\u2019emprise de la marque latino-chr\u00e9tienne sur un territoire \u00e0 recr\u00e9er: l\u2019Alg\u00e9rie. Une perspective paradoxale qui va \u00e0 contre-courant de la dynamique de l\u2019histoire en m\u00e9tropole, dont le ma\u00eetre mot \u00e9tait la la\u00efcisation. Au m\u00eame moment, le cardinal Lavigerie, missionn\u00e9 par le pape L\u00e9on XIII, n\u00e9gociait son ralliement \u00e0 la R\u00e9publique. Pour s\u2019en convaincre, l\u2019arriv\u00e9e de Gsell \u00e0 Alger \u00e9tait concomitante de celle d\u2019un autre personnage embl\u00e9matique, Louis Bertrand (1866-1941), un normalien, membre de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise (\u00e9lu en 1925), qui fut \u00e9galement d\u00e9tach\u00e9 \u00e0 Alger en 1891, comme professeur de rh\u00e9torique au lyc\u00e9e d\u2019Alger. Il est l\u2019incarnation du projet \u00abr\u00e9surrection d\u2019une nation latine en Afrique du Nord, \u00e0 l\u2019ombre de la domination fran\u00e7aise\u00bb dont l\u2019\u00abarch\u00e9ologue\u00bb Gsell allait constituer l\u2019instrument \u00abscientifique\u00bb de d\u00e9monstration et de l\u00e9gitimation. Son r\u00f4le, propagandiste, en rupture avec les convenances acad\u00e9miques, consistait en la fabrique d\u2019une nouvelle \u00abrace alg\u00e9rienne\u00bb au nom des \u00abdroits ant\u00e9rieurs \u00e0 l\u2019Islam\u00bb.<br \/>Ce projet ne pouvait se r\u00e9aliser en dehors de la mission religieuse de \u00abr\u00e9surrection de l\u2019Eglise d\u2019Afrique\u00bb et du pros\u00e9lytisme des P\u00e8res Blancs, incarn\u00e9s par le cardinal Lavigerie (1825-1892), archev\u00eaque d\u2019Alger et de Carthage. Ainsi, Gsell, Bertrand et Lavigerie constitueront les trois piliers porteurs d\u2019un nouvel \u00e9difice colonial, fond\u00e9 sur la d\u00e9monstration et la preuve arch\u00e9ologiques.<br \/>Pour s\u2019en convaincre, aussi, le premier contact de Gsell avec l\u2019Alg\u00e9rie se fit avec le site de Tipasa, objet de sa th\u00e8se secondaire. Le choix de ce site et tout particuli\u00e8rement de la \u00abBasilique de la Sainte Salsa\u00bb, proc\u00e9dait, naturellement, d\u2019une commande de l\u2019Eglise catholique, dont l\u2019abb\u00e9 Duchesne en est le ma\u00eetre d&rsquo;ouvrage, un eccl\u00e9siaste qui, paradoxalement, a \u00e9t\u00e9 maintenu, d\u2019une mani\u00e8re exceptionnelle, \u00e0 la t\u00eate de l\u2019Ecole fran\u00e7aise de Rome. De quoi s\u2019agit-il, au juste ? Soudainement, en 1891, deux manuscrits espagnols relatant la \u00abPassion de Saint Salsa \u00bb, sont retrouv\u00e9s dans les archives de la Biblioth\u00e8que nationale de Paris. La \u00abSainte\u00bb fut sit\u00f4t inscrite par le martyrologue de Saint J\u00e9r\u00f4me, parmi les martyrs d\u2019Afrique du d\u00e9but du IVe si\u00e8cle et c\u2019est l\u2019abb\u00e9 Duchesne qui communiqua \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie le document martyrologique, qui venait d\u2019\u00eatre publi\u00e9 par des Bollandistes. C\u2019est \u00e0 la suite de cette communication que S. Gsell entreprit une fouille \u00e0 Tipasa, dans une basilique, appel\u00e9e depuis \u00abBasilique de la Sainte Salsa\u00bb. Par son exp\u00e9rience italienne de Vulci, il \u00e9tait \u00e0 m\u00eame d\u2019exercer ses qualit\u00e9s plut\u00f4t de philologue que d\u2019arch\u00e9ologue, pour construire un mythe fondateur de l\u2019une des premi\u00e8res villes coloniales au cachet \u00ablatino-chr\u00e9tien\u00bb, Tipasa, autour d&rsquo;un martyr chr\u00e9tien, la \u00abSainte Salsa\u00bb. Gsell \u00e9tait tout indiqu\u00e9 pour exercer le savoir-faire acquis \u00e0 Vulci, en mati\u00e8re de fouille d\u2019une n\u00e9cropole ; il s\u2019agissait de reproduire le m\u00eame protocole de d\u00e9gagement des tombes et de leur mobilier, de leur description, leur \u00e9tude et leur mise en mus\u00e9e (voir mus\u00e9e \u00e9trusque du Palais Torlonia de la Lungara et Mus\u00e9e pr\u00e9historique de Rome). C\u2019est la publication, en 1891, des \u00abFouilles dans la n\u00e9cropole de Vulci, qui propulsa Gsell au-devant de la sc\u00e8ne arch\u00e9ologique. Il s\u2019int\u00e9ressa \u00e0 Tipasa en m\u00eame temps et \u00e0 la suite des hommes d\u2019\u00e9glise dont Lavigerie, l\u2019abb\u00e9 Saint Gerand, l\u2019abb\u00e9 Grandidier, l\u2019abb\u00e9 Rance et l\u2019abb\u00e9 Duchesne, pour r\u00e9colter et rassembler les preuves et les arguments de concordance de l\u2019arch\u00e9ologique (la basilique chr\u00e9tienne, notamment les inscriptions) et de l\u2019historique (les manuscrits sur la passion de la martyre africaine).<br \/>Avec l\u2019abb\u00e9 Saint G\u00e9rand, en 1891 puis en 1892 et 1893, Gsell fouilla l\u2019essentiel de la basilique Sainte Salsa. Ses recherches \u2013 orient\u00e9es \u2013 ont \u00e9t\u00e9 pr\u00e9c\u00e9d\u00e9es par des actions tous azimuts d\u2019investigations et d\u2019excavations en qu\u00eate des moindres indices confortant la th\u00e8se de la martyre chr\u00e9tienne tipasienne. Le travail laborieux de d\u00e9pouillement des archives et documents existants, tout domaine confondu, qu\u2019il effectua, les dix premi\u00e8res ann\u00e9es de son \u00e9tablissement \u00e0 Alger, furent compil\u00e9s en chapitres dans la Revue africaine et repris juste apr\u00e8s dans les M\u00e9langes de l\u2019Ecole fran\u00e7aise de Rome, qui avait ouvert \u00e0 cet effet la Chronique africaine. C\u2019est partant de ce corpus de documents et de mat\u00e9riel arch\u00e9ologique, d\u00e9pos\u00e9s dans les diff\u00e9rents mus\u00e9es et les lieux de d\u00e9p\u00f4ts, qu\u2019il \u00e9tablit son plan d\u2019investigation du territoire, dans la perspective d\u2019une \u0153uvre totale, qui fut consacr\u00e9e, \u00e0 terme, en 1901, dans les deux volumes: Les monuments antiques de l\u2019Alg\u00e9rie, \u00e9dit\u00e9s sous l\u2019\u00e9gide du gouvernement g\u00e9n\u00e9ral.<br \/>C\u2019est dans la r\u00e9gion Nord-est alg\u00e9rienne, le Constantinois, le S\u00e9tifois et les Aur\u00e8s qu\u2019il d\u00e9ploya toute son \u00e9nergie, en se mettant sur les traces des anciennes exp\u00e9ditions, avec l\u2019avantage du d\u00e9bordement sur les autres territoires et de la possibilit\u00e9 d\u2019y retourner. Aux dessins et croquis des premi\u00e8res exp\u00e9ditions, il substitua les relev\u00e9s et les plans aux \u00e9chelles convenues. Il reprit les planches de MAI.-Al. Delamaire, en y introduisant du texte et du commentaire (1912).<br \/>Il se pla\u00e7a, \u00e9galement, en vis-\u00e0-vis voire en concurrence avec les architectes des monuments historiques, notamment, R. Duthois (architecte des monuments historiques d\u2019Alg\u00e9rie, 1880) et A. Ballu (directeur du service des monuments historiques de l\u2019Alg\u00e9rie, 1889), dans les grands sites de Timgad, Djemila, Announa, Khamissa, Madaure. De cette confrontation, il s\u2019y d\u00e9gagea deux grandes tendances, celle des architectes des monuments historiques, soumise aux r\u00e8gles acad\u00e9miques de la profession, et celle des historiens, arch\u00e9ologues antiquisants, auxquels la philologie ouvrait le champ \u00e0 une investigation scientifique plus ouverte. Cette deuxi\u00e8me tendance \u00e9tait incarn\u00e9e par Gsell et toute l\u2019Ecole des antiquisants d\u2019Alger.<br \/>L\u2019\u0153uvre de Gsell est gigantesque, par son volume et sa port\u00e9e; c\u2019est un \u00e9norme corpus (m\u00e9moires, catalogues, atlas, guides) con\u00e7u dans la perspective d\u2019une histoire globale de l\u2019Afrique du Nord. C\u2019est dans le format du guide et du manuel de l\u2019arch\u00e9ologie (rassembler, s\u00e9rier, classifier m\u00e9thodiquement) qu\u2019il avait entrepris son projet, l\u2019avouant lui-m\u00eame, en pr\u00e9face du tome premier des monuments antiques de l\u2019Alg\u00e9rie : \u00abCet ouvrage devait consister, d\u2019abord, en une s\u00e9rie de notices sur les ruines antiques de l\u2019Alg\u00e9rie\u2026 Je n\u2019ai donc pas adopt\u00e9 l\u2019ordre g\u00e9ographique, o\u00f9 des \u00e9difices d\u2019\u00e9poque et de destinations diverses auraient \u00e9t\u00e9 confondus, mais j\u2019ai \u00e9tudi\u00e9, dans des chapitres distincts, les diff\u00e9rentes cat\u00e9gories de monuments\u2026\u00bb.<br \/>Proc\u00e9dant par cat\u00e9gorie de monuments, dans un empilement chronologique, que rien n\u2019autorisait, depuis la grotte pr\u00e9historique jusqu\u2019au au baptist\u00e8re chr\u00e9tien, en passant par les indig\u00e8nes et Puniques puis les Romains, il a su convertir un guide didactique, un \u00abM\u00e9mento\u00bb de l\u2019arch\u00e9ologie monumentale, en un instrument d\u00e9monstratif et explicatif de l\u2019arch\u00e9ologie monumentale alg\u00e9rienne. R\u00e9alis\u00e9 en divers formats, pratiques et usuels, ce guide \u00e9tait accompagn\u00e9 en autant de publications de vulgarisation et de manifestations scientifiques et culturelles, destin\u00e9es \u00e0 un nouveau public \u00aben voie de cr\u00e9ation\u00bb.<\/p>\n<p><strong>La science arch\u00e9ologique au service de la colonisation<\/strong><br \/>Avec Gsell, la science arch\u00e9ologique s\u2019\u00e9tait investie frontalement dans le terrain politique en occupant de proche en proche les lieux d&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la d\u00e9cision politique, par une instrumentalisation du savoir et sa mise \u00e0 disposition d&rsquo;une cause coloniale : \u00abL\u2019Alg\u00e9rie fran\u00e7aise.\u00bb L\u2019ann\u00e9e du centenaire de la prise d\u2019Alger (1930) fut la cons\u00e9cration de cet effort de plus d\u2019un demi-si\u00e8cle, qui se r\u00e9sume dans ce court passage de l\u2019ouvrage \u00abHistoire et historiens de l\u2019Alg\u00e9rie\u00bb: \u00abL\u2019histoire nous trace ainsi nos devoirs : volont\u00e9 in\u00e9branlable d\u2019\u00eatre les ma\u00eetres partout et toujours ; n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une colonisation appuy\u00e9e sur un fort peuplement rural europ\u00e9en; n\u00e9cessit\u00e9 non moindre de rapprocher de nous les indig\u00e8nes avec le ferme d\u00e9sir et l\u2019espoir d\u2019une fusion dans un avenir plus ou moins lointain. Cette histoire n\u2019est donc pas en Afrique \u201cla plus inutile des sciences\u201d\u00bb.<br \/>L\u2019id\u00e9e de Gsell et sa position arr\u00eat\u00e9es sur l\u2019Alg\u00e9rie sont significatives de cet investissement, dans le contexte de la IIIe R\u00e9publique: \u00abL\u2019Alg\u00e9rie! Un nom que nous avons cr\u00e9\u00e9 et qui ne devint officiel qu\u2019en 1838; un morceau d\u00e9coup\u00e9 arbitrairement \u00e0 l\u2019\u00e9poque turque et qui re\u00e7ut alors \u00e0 peu pr\u00e8s ses limites actuelles; une unit\u00e9 factice dont la France a fait autant qu\u2019elle a pu une unit\u00e9 r\u00e9elle.\u00bb\u00bb<br \/>C\u2019est dans cette pr\u00e9disposition psychologique, d\u2019un engagement militant, que d\u2019aucuns qualifiaient de \u00abpatriotisme assum\u00e9\u00bb, que Gsell et apr\u00e8s lui quasiment toute l&rsquo;Ecole des antiquisants d&rsquo;Alger vont concevoir le paysage mus\u00e9ologique alg\u00e9rien. La c\u00e9l\u00e9bration du centenaire constitua une prise de date de l\u2019\u00e9tablissement permanent d\u2019une \u00abAlg\u00e9rie fran\u00e7aise\u00bb. Nous y observons la cr\u00e9ation, tous azimuts, d\u2019institutions culturelles au statut durable tels le Mus\u00e9e Franchet d\u2019Esperey; les Mus\u00e9es des Beaux-arts d&rsquo;Alger, d&rsquo;Oran et de Constantine ; le Mus\u00e9e d&rsquo;ethnographie et de pr\u00e9histoire du Bardo; les Mus\u00e9es de Timgad et de Djemila ; le Mus\u00e9e forestier d\u2019Alger ; la Maison indig\u00e8ne de la place d&rsquo;Estr\u00e9es d\u2019Alger ; les Maisons de l&rsquo;agriculture d\u2019Alger, d\u2019Oran et Constantine; les Ecoles de tissage de Bougie et de Tlemcen ; l\u2019Ecole d\u2019apprentissage de la bijouterie indig\u00e8ne et l\u2019Ecole de poterie kabyle de Tizi-Ouzou. L\u2019ann\u00e9e du centenaire \u00e9tait un tournant d\u00e9cisif de l\u2019histoire coloniale, celui du ralliement \u00e0 une doctrine historique, dont Gsell est le ma\u00eetre d\u2019\u0153uvre.<br \/>Une doctrine qui a ench\u00e2ss\u00e9 l\u2019histoire de l\u2019Afrique du Nord dans un r\u00e9cit exclusif de confrontation entre Rome la latine et Carthage la s\u00e9mite, en d\u00e9pla\u00e7ant le regard d\u2019une orbite \u00abclimaticienne\u00bb Nord-Sud, vers une orbite \u00abculturelle et religieuse\u00bb Est-Ouest, opposant un Orient ph\u00e9nicien et s\u00e9mite \u00e0 un Occident romain \u00e0 l\u2019exclusivit\u00e9 latine. La dimension grecque, cl\u00e9 de vo\u00fbte du syst\u00e8me civilisationnel m\u00e9diterran\u00e9en, \u00e9tant \u00e9limin\u00e9e de ce dispositif de construction historique.<br \/>Dans le contexte de la IIIe R\u00e9publique et pour des besoins de d\u00e9monstration, le d\u00e9bat politique et intellectuel s\u2019\u00e9tait d\u00e9plac\u00e9 du terrain de confrontation imm\u00e9diat \u2014 le bassin occidental de la M\u00e9diterran\u00e9e \u2014 entre acteurs romains, puniques et numides, vers un territoire beaucoup plus vaste, mettant en opposition un Occident latin et un Orient ph\u00e9nicien, arabe et m\u00eame byzantin. Nous comprenons d\u00e8s lors cet attachement soudain aux attributs et valeurs qui consacrent l\u2019occidentalit\u00e9 et cette recherche d\u2019une filiation hispano-mauresque entre le Maghreb et l\u2019Espagne musulmane.<br \/>De l\u2019arch\u00e9type \u00abArabe\u00bb, sur lequel s\u2019est construit tout un imaginaire colonial \u00e0 la fois de r\u00e9pulsion et de fascination, va se substituer une imagerie sp\u00e9cifiquement maghr\u00e9bine o\u00f9 l\u2019\u00abindig\u00e8ne\u00bb autochtone va constituer, d\u00e9sormais, l\u2019\u00e9l\u00e9ment invariant : \u00abLa permanence berb\u00e8re\u00bb. Dans \u00abHistoire et historiens de l\u2019Alg\u00e9rie\u00bb, E. Albertini, \u00e9crivait en page 101 \u00e0 propos de l\u2019Alg\u00e9rie antique : \u00abLes Fran\u00e7ais qui ont conquis l\u2019Alg\u00e9rie croyaient d\u2019abord qu\u2019elle \u00e9tait peupl\u00e9e d\u2019Arabes, et cette erreur ne s\u2019est pas corrig\u00e9e tout de suite; on a mis quelque temps \u00e0 percevoir le caract\u00e8re adventice des \u00e9l\u00e9ments arabes dans l\u2019Afrique du Nord\u00bb.<\/p>\n<p><strong>Normalisation et stabilisation de la pratique mus\u00e9ale et des missions arch\u00e9ologiques<\/strong><br \/>La normalisation et la stabilisation de la pratique mus\u00e9ale, dans l\u2019\u00abAlg\u00e9rie fran\u00e7aise\u00bb, est l\u2019aboutissement d\u2019un processus d\u2019\u00e9laboration institutionnelle, qui remonte \u00e0 l\u2019ann\u00e9e 1912, avec la cr\u00e9ation de l&rsquo;\u00abInspection des antiquit\u00e9s d&rsquo;Alger\u00bb qui, pour la premi\u00e8re fois, allait d\u00e9signer un inspecteur charg\u00e9 exclusivement de l\u2019Alg\u00e9rie. Gsell, Carcopino, Cagnat et Albertini se succ\u00e9d\u00e8rent \u00e0 ce poste ; pour poursuivre l&rsquo;effort arch\u00e9ologique engag\u00e9 jusque-l\u00e0, dans l\u2019ordre conceptuel et m\u00e9thodologique convenu.<br \/>Ils assur\u00e8rent, \u00e0 la fois, les missions d\u2019inspection, d\u2019enseignement \u00e0 l\u2019universit\u00e9 et de direction du Mus\u00e9e des antiquit\u00e9s d\u2019Alger.Une dizaine d\u2019ann\u00e9es plus tard, en 1923, une direction des antiquit\u00e9s et des missions arch\u00e9ologiques fut cr\u00e9\u00e9e aupr\u00e8s du Gouvernement g\u00e9n\u00e9ral de l&rsquo;Alg\u00e9rie. Elle permit d\u2019asseoir un v\u00e9ritable dispositif d\u2019administration et de gestion des mus\u00e9es et des missions arch\u00e9ologiques, mis sous le contr\u00f4le politique du gouvernement g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019Alg\u00e9rie et l\u2019ancrage et la caution scientifiques de l\u2019Ecole fran\u00e7aise de Rome.<\/p>\n<p><strong>Les lois sur les monuments et sites (1887-1913)<\/strong><br \/>L\u2019essentiel de l\u2019arsenal juridique m\u00e9tropolitain, appliqu\u00e9 ou \u00e9tendu \u00e0 l\u2019Alg\u00e9rie, concernait davantage les monuments historiques, les sites et les fouilles arch\u00e9ologiques que les mus\u00e9es, les collections et les biens culturels mobiliers. Ces derniers ne semblent pas avoir captiv\u00e9 l\u2019int\u00e9r\u00eat du l\u00e9gislateur fran\u00e7ais, qui renvoyait le sujet \u00e0 des niveaux r\u00e9glementaires (d\u00e9crets, arr\u00eat\u00e9s, circulaires). Il faut remonter aussi loin que 1887, jusqu\u2019\u00e0 la loi sur les monuments historiques, pour retrouver le premier ancrage l\u00e9gal relatif aux objets culturels mobiliers d\u2019Alg\u00e9rie. Il s\u2019agit de l\u2019article 16 (chapitre IV), des \u00abDispositions sp\u00e9ciales \u00e0 l&rsquo;Alg\u00e9rie et aux pays de protectorat\u00bb, qui stipulait que \u00abdans cette partie de la France, la propri\u00e9t\u00e9 des objets d&rsquo;art ou d&rsquo;arch\u00e9ologie, \u00e9difices, mosa\u00efques, bas-reliefs, statues, m\u00e9dailles, vases, colonnes, inscriptions qui pourraient exister, sur et dans le sol des immeubles appartenant \u00e0 l&rsquo;\u00c9tat ou conc\u00e9d\u00e9s par lui \u00e0 des \u00e9tablissements publics ou \u00e0 des particuliers, sur et dans les terrains militaires, est r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00c9tat\u00bb. Cette loi a \u00e9t\u00e9 pens\u00e9e, non pas dans le cadre strictement m\u00e9tropolitain, mais dans une perspective beaucoup plus large, englobant le contexte europ\u00e9en, celui des colonies et des protectorats, afin de contenir tous les aspects philosophiques, juridiques et institutionnels, qui mettaient en relation la protection des biens culturels et les acquis constitutionnels de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e \u2013 cheval de bataille de la IIIe R\u00e9publique \u2013.<br \/>Au c\u0153ur m\u00eame des d\u00e9bats sur cette loi, intervenant au S\u00e9nat, M. Bardoux, ancien ministre de l\u2019Instruction publique, qui devait faire rapport, signalait, d\u00e9j\u00e0, \u00abl\u2019\u00e9tat d\u00e9plorable dans lequel se trouvent les antiquit\u00e9s alg\u00e9riennes\u00bb. Appuy\u00e9 par tout un corpus de donn\u00e9es et d\u2019informations livr\u00e9es, notamment, par M. L. Renier et M. L. Masqueray, il d\u00e9clara, s\u00e9ance tenante : \u00abNotre terre d\u2019Afrique est, apr\u00e8s l\u2019Italie, le pays qui fournit le plus d\u2019inscriptions romaines. Malheureusement, il y r\u00e8gne une v\u00e9ritable fureur de destruction et les monuments les plus int\u00e9ressants sont l\u2019objet des actes de d\u00e9vastation les plus inexplicables et les plus barbares\u00bb. Alors directeur de l\u2019Ecole sup\u00e9rieure des lettres d\u2019Alger, M. L. Masqueray exprimait le m\u00eame regret en 1882 : \u00abL\u2019indignation nous aurait pouss\u00e9s \u00e0 recueillir, nous aussi, les \u00e9paves d\u2019un naufrage dans lequel des villes enti\u00e8res disparaissent. On a fait de la chaux avec des statues de Caesarea (Cherchell), Naraggar, Thagora, Auzia sont englouties dans des casernes, j\u2019ai vu scier les marbres du Temple d\u2019Esculape; \u00e0 Lamb\u00e8se, les collections locales sont au pillage.\u00bb<br \/>La loi du 30 mars 1887 sur les monuments historiques a cette singularit\u00e9 d\u2019avoir introduit un m\u00e9canisme sp\u00e9cifique de protection des biens culturels mobiliers et immobiliers, appel\u00e9 \u00abclassement\u00bb, une sorte de limitation \u00abd\u00e9guis\u00e9e\u00bb de la propri\u00e9t\u00e9 de certains biens culturels. Cette loi devint inop\u00e9rante une quinzaine d\u2019ann\u00e9es plus tard, notamment apr\u00e8s la promulgation de la loi du 9 d\u00e9cembre 1905 sur la s\u00e9paration des \u00c9glises et de l\u2019\u00c9tat et ses implications sur le patrimoine religieux.<br \/>Elle fut remplac\u00e9e par la loi du 31 d\u00e9cembre 1913 sur les monuments historiques, qui introduisit une conception nouvelle du droit de propri\u00e9t\u00e9, en \u00e9tendant le classement au domaine priv\u00e9. Ainsi, les biens culturels meubles, immeubles par nature et immeubles par destination, dont \u00abla conservation pr\u00e9sente, au point de vue de l\u2019histoire ou de l\u2019art, un int\u00e9r\u00eat public\u00bb, pouvaient faire l\u2019objet d\u2019un classement, y compris contre l\u2019accord de leur propri\u00e9taire. L\u2019int\u00e9r\u00eat public de la conservation se pla\u00e7ant, d\u00e9sormais, au-dessus de la propri\u00e9t\u00e9 qu\u2019elle soit publique ou priv\u00e9e.<br \/>S\u2019agissant de l\u2019Alg\u00e9rie, l\u2019alin\u00e9a premier de l\u2019article 36 de cette loi (chapitre VI), dans les \u00abdispositions diverses\u00bb, stipulait que \u00abla pr\u00e9sente loi pourra \u00eatre \u00e9tendue \u00e0 l\u2019Alg\u00e9rie et aux colonies par des r\u00e8glements d\u2019administration publique, qui d\u00e9termineront dans quelles conditions et suivant quelles modalit\u00e9s elle y sera applicable\u00bb. Le second alin\u00e9a du m\u00eame articule pr\u00e9cisait, cependant, que \u00abjusqu\u2019\u00e0 la promulgation du r\u00e8glement concernant l\u2019Alg\u00e9rie, l\u2019article 16 de la loi du 30 mars 1887 restera applicable \u00e0 ce territoire\u00bb. Par cette disposition, l\u2019Alg\u00e9rie se voyait exclue du champ d\u2019application de cette loi, ne pouvant, donc, acc\u00e9der aux avanc\u00e9es juridiques relatives, notamment, \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e. Les mesures d\u2019 \u00abinali\u00e9nabilit\u00e9\u00bb et d\u2019\u00abimprescribilit\u00e9\u00bb demeur\u00e8rent r\u00e9gies par l\u2019article 10 de la loi de 1887: \u00abLes objets class\u00e9s et appartenant \u00e0 l\u2019Etat seront inali\u00e9nables et imprescriptibles.\u00bb<br \/>La loi 31 d\u00e9cembre 1913 avait introduit, dans les \u00abDispositions diverses\u00bb, un article17 qui stipulait que \u00ables m\u00eames mesures seront \u00e9tendues \u00e0 tous les pays plac\u00e9s sous le protectorat de la France et dans lesquels il n\u2019existe pas d\u00e9j\u00e0 une l\u00e9gislation sp\u00e9ciale\u00bb. L\u2019allusion est faite \u00e0 la Tunisie qui disposait, d\u00e9j\u00e0, d\u2019un d\u00e9cret sur la sauvegarde du patrimoine culturel, dat\u00e9 du 7 mars 1886. Ainsi, la Tunisie \u2014 sous r\u00e9gime du protectorat \u2014 se voyait \u00e9galement exclue du champ d\u2019application de cette loi.<\/p>\n<p><strong>Les lois sur les mus\u00e9es (1941-2002)<\/strong><br \/>Une trentaine d\u2019ann\u00e9es plus tard, sous le r\u00e9gime Vichy, plus pr\u00e9cis\u00e9ment le 10 ao\u00fbt 1941, une loi relative aux mus\u00e9es des beaux-arts est promulgu\u00e9e. Son article premier disposait : \u00abEst consid\u00e9r\u00e9e comme mus\u00e9e, sous l\u2019application de la pr\u00e9sente loi, toute collection, permanente et ouverte au public, d\u2019\u0153uvres pr\u00e9sentant un int\u00e9r\u00eat artistique, historique ou arch\u00e9ologique.\u00bb Cette loi fut remplac\u00e9e, en 1945, par l\u2019ordonnance du 13 juillet 1945 portant organisation provisoire des Mus\u00e9es des Beaux-arts, qui avait repris l\u2019essentiel de son contenu, en demeurant toujours dans le seul champ d\u2019application des beaux-arts. Cette ordonnance avait introduit, toutefois, conform\u00e9ment \u00e0 de nouveaux principes \u00e9dict\u00e9s par l\u2019ordonnance du 9 ao\u00fbt 1944 relative au r\u00e9tablissement de la l\u00e9galit\u00e9 r\u00e9publicaine sur le territoire continental, un certain nombre de changements, notamment institutionnels et organisationnels. Ainsi, la Direction des \u00abMus\u00e9es nationaux\u00bb devint la Direction des \u00abMus\u00e9es de France\u00bb. Les mus\u00e9es de Province, \u00e0 l\u2019instar des mus\u00e9es parisiens (environ un millier) furent rattach\u00e9s \u00e0 l\u2019Etat. La liste de ces mus\u00e9es \u00e9tait fix\u00e9e par d\u00e9cret en vertu de l&rsquo;article 3 de l&rsquo;ordonnance du 13 juillet. Tous les autres mus\u00e9es, qui n\u2019avaient pas qualit\u00e9 de mus\u00e9e national, furent r\u00e9partis entre deux cat\u00e9gories d\u00e9 d\u00e9finition : les \u00abmus\u00e9es class\u00e9s\u00bb et les \u00abmus\u00e9es contr\u00f4l\u00e9s\u00bb, qui ne se distinguaient que par la nature du contr\u00f4le qu&rsquo;exer\u00e7ait l&rsquo;Etat \u00e0 leur endroit.<br \/>Les \u00abmus\u00e9es class\u00e9s\u00bb, bien que n\u2019appartenant pas \u00e0 l\u2019Etat, \u00e9taient g\u00e9r\u00e9s par un conservateur, fonctionnaire de l\u2019Etat, nomm\u00e9 par le ministre de l\u2019Education nationale. Quant aux \u00abmus\u00e9es contr\u00f4l\u00e9s\u00bb, les plus nombreux, ils \u00e9taient g\u00e9r\u00e9s par un conservateur, quoique non fonctionnaire de l\u2019Etat, mais nomm\u00e9 par le ministre de l\u2019Education nationale et sous son contr\u00f4le. Le contr\u00f4le de l\u2019Etat ne s\u2019exer\u00e7ait pas sur la propri\u00e9t\u00e9 du mus\u00e9e et de ses collections, mais sur l\u2019usage qui en est fait, \u00e9tant donn\u00e9 qu\u2019il y a admission de public.<br \/>Le statut et le mode de contr\u00f4le par l\u2019Etat des mus\u00e9es, dans l\u2019esprit de la loi du13 juillet1945, participaient d\u2019une double logique, celle d\u2019une centralisation administrative et d\u2019une d\u00e9centralisation technique. Quoique provisoire, il fut effectif jusqu\u2019\u00e0 la promulgation de la loi du 4 janvier 2002 relative aux mus\u00e9es de France, qui, tout en r\u00e9affirmant le principe du contr\u00f4le de l\u2019Etat sur les mus\u00e9es, introduisit un m\u00e9canisme de conciliation des principes de la d\u00e9centralisation (principe constitutionnel de libre administration des collectivit\u00e9s territoriales) avec les imp\u00e9ratifs r\u00e9galiens de gestion des collections. C\u2019est le label \u00abmus\u00e9e de France\u00bb qui consacra la mission de service public des mus\u00e9es, appelant ces derniers, sans distinction aucune, \u00e0 souscrire \u00e0 ce label, qui les rendrait \u00e9ligibles aux soutiens scientifique, technique et financier de l&rsquo;Etat, moyennant l\u2019acceptation de l\u2019inali\u00e9nabilit\u00e9 de leurs collections permanentes et de leur inscription sur un inventaire r\u00e9glementaire.<\/p>\n<p><strong>Les Mus\u00e9es d\u2019Alg\u00e9rie : pour quel (s) public (s) ?<\/strong><br \/>Les collections et les mus\u00e9es de la colonisation, se trouvant en territoire fran\u00e7ais ou alg\u00e9rien, s\u2019inscrivaient, explicitement ou implicitement, dans l\u2019ordre naturel de cette \u00e9volution du syst\u00e8me juridique et institutionnel fran\u00e7ais, consid\u00e9rant que l\u2019Alg\u00e9rie \u00e9tait un d\u00e9partement fran\u00e7ais.<br \/>Or, si les missions \u2013 r\u00e9galiennes \u2013 de conservation, de restauration, d\u2019\u00e9tude et d\u2019enrichissement des collections, se r\u00e9alisaient, dans les deux territoires, suivant les m\u00eames protocoles, quoique avec un certain d\u00e9calage et ne s\u2019en distinguant que par la qualit\u00e9 de leur ex\u00e9cution et de leur ex\u00e9cuteur (qualification des conservateurs de mus\u00e9es, notamment), il en allait tout autrement de l\u2019autre mission fondamentale du mus\u00e9e \u00abcollection permanente et ouverte au public\u00bb, celle qui consiste \u00e0 rendre accessible au public le plus large, \u00e0 assurer l\u2019\u00e9gal acc\u00e8s de tous \u00e0 la culture, \u00e0 contribuer aux progr\u00e8s de la connaissance et \u00e0 la recherche ainsi qu\u2019\u00e0 leur diffusion.<br \/>En effet, si l\u2019int\u00e9r\u00eat public des collections coloniales concernait le \u00abFran\u00e7ais\u00bb dans sa d\u00e9finition constitutionnelle, qu\u2019en \u00e9tait-il, alors, de l\u2019 \u00abindig\u00e8ne musulman\u00bb qui, au regard du code de l\u2019indig\u00e9nat, \u00e9tait exclu de tout processus d\u2019int\u00e9gration \u00e0 la nation fran\u00e7aise. N\u2019ayant pas la pleine nationalit\u00e9, celui-ci demeurait en dehors de la dynamique patrimoniale. Le code de l\u2019indig\u00e9nat ne prit \u00abth\u00e9oriquement\u00bb r\u00e9ellement fin qu\u2019en 1958 avec la suppression du r\u00e9gime du double coll\u00e8gue, mais c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 la guerre d\u2019Alg\u00e9rie, qui pr\u00e9sida \u00e0 la naissance de la nation alg\u00e9rienne, une autre entit\u00e9, diff\u00e9rente de l\u2019entit\u00e9 fran\u00e7aise. Il s\u2019y d\u00e9gagera, ainsi, deux int\u00e9r\u00eats publics, non pas sur un patrimoine commun, au sens de la filiation verticale (du p\u00e8re au fils), mais sur un h\u00e9ritage partag\u00e9, au sens horizontal (cultural h\u00e9ritage, dans la signification anglo-saxonne du terme). Penser les mus\u00e9es d\u2019Alg\u00e9rie dans une historiographie fran\u00e7aise, c\u2019est d\u00e9rouler le fil d\u2019une histoire mus\u00e9ale exclusivement fran\u00e7aise, transcrite dans les politiques et les registres juridiques, institutionnels et op\u00e9rationnels fran\u00e7ais. Aujourd\u2019hui que l\u2019Alg\u00e9rie est ind\u00e9pendante (juillet 1962), il se pose, n\u00e9cessairement, pour la France, notamment, devant ses nouveaux ancrages europ\u00e9ens et universels, la question du corpus mus\u00e9al alg\u00e9rien se trouvant en France, dans sa relation avec celui \u00abin situ\u00bb en Alg\u00e9rie. La reconstitution du processus historique de collecte, de ramassage, de recensement, d\u2019enregistrement, de publication et de publicit\u00e9, des objets et collections, destin\u00e9s, jadis, \u00e0 produire et reproduire une m\u00e9moire documentaire coloniale, source de l\u00e9gitimation d\u2019une identit\u00e9 fran\u00e7aise de l\u2019Alg\u00e9rie, est un pr\u00e9-requis \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019un nouveau rapport \u00e0 un h\u00e9ritage partag\u00e9 entre la France et l\u2019Alg\u00e9rie. Il s\u2019agira, notamment, de pr\u00e9ciser le mode de translation du colonial au postcolonial, en termes de transfert du mat\u00e9riau (mobilier) et de son corpus documentaire, pour aboutir \u00e0 la reconstruction de \u00abcollections nationales\u00bb, appropriables. Lorsque nous portons le regard sur l\u2019h\u00e9ritage colonial (1830-1962), nous ne pouvons nous emp\u00eacher de nous interroger sur l\u2019histoire et la m\u00e9moire de chaque objet et des documents qui lui sont associ\u00e9s. Tous ces objets, aujourd\u2019hui expos\u00e9s dans les mus\u00e9es ou rang\u00e9s dans des r\u00e9serves alg\u00e9riens et fran\u00e7ais, appartiennent \u00e0 une histoire et une m\u00e9moire qui tirent tout leur sens d\u2019un processus d\u2019appropriation fondamentalement colonial. La France coloniale avait inscrit, et d\u2019une mani\u00e8re syst\u00e9matique, l\u2019h\u00e9ritage latino-chr\u00e9tien d\u2019Alg\u00e9rie, dans un processus de patrimonialisation qui assurait son adjonction aux valeurs de la chr\u00e9tient\u00e9 historique, port\u00e9es essentiellement par les nouvelles populations europ\u00e9ennes nouvellement \u00e9tablies en Alg\u00e9rie.<br \/>Cette forme d\u2019appropriation artificielle de l\u2019identit\u00e9 et de la m\u00e9moire \u2014 v\u00e9ritable supercherie m\u00e9morielle \u2014 participait surtout, et par incidence, \u00e0 une d\u00e9substantialisation et une \u00e9rosion de la m\u00e9moire \u00abindig\u00e8ne\u00bb qui se voyait d\u00e9poss\u00e9d\u00e9e progressivement de sa relation historique, affective et \u00e9motionnelle \u00e0 l\u2019endroit de son patrimoine antique punico-romano-latino-chr\u00e9tien, pour se confiner dans le seul et exclusif cercle d\u2019appartenance musulmane, consid\u00e9r\u00e9 \u2014 sous l\u2019angle de la puret\u00e9 ou de la purification \u2014 comme lieu de retranchement, garantissant la sauvegarde de la personnalit\u00e9 musulmane contre l\u2019occupant et l\u2019oppresseur \u00abchr\u00e9tien\u00bb.<br \/>Le renforcement de ce clivage chr\u00e9tien\/musulman, par une politique d\u2019\u00e9vang\u00e9lisation de l\u2019Alg\u00e9rie et une publicit\u00e9 et propagande soutenues ont fini par forger un imaginaire \u00abindig\u00e8ne\u00bb de rejet et de refoulement de tout ce qui a trait aux valeurs d\u2019antiquit\u00e9.<br \/>La difficult\u00e9, aujourd\u2019hui, dans l\u2019image servie par les mus\u00e9es alg\u00e9riens n\u2019est pas dans la substance mus\u00e9ographique qui la gouverne ; elle r\u00e9side plus dans la situation d\u2019entrechoc entre deux temporalit\u00e9s \u00abinconciliables\u00bb, l\u2019une occidentale, fondamentalement lin\u00e9aire, qui a r\u00e9gent\u00e9, pendant 132 ans, la messagerie mus\u00e9ale, et l\u2019autre, alg\u00e9rienne, qui rel\u00e8ve d\u2019un corpus de go\u00fbts, de sensations, d\u2019\u00e9motions et d\u2019une vision du monde diff\u00e9rents.<br \/>Il reste, aujourd\u2019hui, \u00e0 d\u00e9construire cet \u00e9difice pour r\u00e9tablir l\u2019harmonie des temporalit\u00e9s, dans la perspective d\u2019un discours \u00e0 la fois de culturalit\u00e9 et d\u2019interculturalit\u00e9. Il s\u2019agira, \u00e9galement, de poursuivre une \u0153uvre de d\u00e9colonisation non inachev\u00e9e, qui participerait au trac\u00e9 des contours, \u00e0 la construction de l\u2019image et de la trame d\u2019un r\u00e9cit historique de plus d\u2019un si\u00e8cle et demi (132 ans).<br \/>M. B.<br \/>(\u00c0 suivre)<\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.lesoirdalgerie.com\/contribution\/la-iiie-republique-1871-1940-29129\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Mourad Betrouni Un changement de paradigmeLe IIIe R\u00e9publique, qui a vu passer une quinzaine de Pr\u00e9sidents, depuis Adolphe Thier jusqu\u2019\u00e0 Albert Lebrun, a dur\u00e9 60 ans. C\u2019est dans sa gouvernance qu\u2019ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9es les grandes r\u00e9formes r\u00e9publicaines et les lois constitutionnelles en faveur d\u2019un nouveau r\u00e9gime d\u00e9mocratique, ainsi qu\u2019une nouvelle approche coloniale, qui se [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1741,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"fifu_image_url":"","fifu_image_alt":"","footnotes":""},"categories":[73,53],"tags":[],"class_list":["post-59118","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-actualite","category-algerie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/59118","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1741"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=59118"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/59118\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=59118"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=59118"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=59118"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}