{"id":62610,"date":"2019-09-27T06:40:00","date_gmt":"2019-09-27T10:40:00","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/sami-bibi-le-principe-degalite-est-il-contraire-au-principe-de-justice\/"},"modified":"2019-09-27T06:40:00","modified_gmt":"2019-09-27T10:40:00","slug":"sami-bibi-le-principe-degalite-est-il-contraire-au-principe-de-justice","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/sami-bibi-le-principe-degalite-est-il-contraire-au-principe-de-justice\/","title":{"rendered":"Sami Bibi: Le principe d\u2019\u00e9galit\u00e9 est-il contraire au principe de justice?"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Sami-Bibi.jpg\" width=\"30%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"left\" alt=\"\"\/>L&rsquo;\u00e9galit\u00e9 dans l\u2019h\u00e9ritage entre les sexes doit-elle \u00eatre le choix par d\u00e9faut garanti par la loi? En r\u00e9ponse \u00e0 cette question, le candidat \u00e0 la magistrature supr\u00eame, M. Kais Saied, oppose un non cat\u00e9gorique. Selon le candidat, l\u2019\u00e9galit\u00e9 dans l\u2019h\u00e9ritage ne fait pas partie des aspirations de la population. Il ajoute que les r\u00e8gles de l\u2019h\u00e9ritage inspir\u00e9es de textes coraniques, claires et sans \u00e9quivoques, sont fond\u00e9es sur la justice et non pas sur l\u2019\u00e9galit\u00e9. Pour le candidat, le Coran offre un ensemble tr\u00e8s coh\u00e9rent de devoirs et d\u2019obligations qui garantissent la justice et non pas l\u2019\u00e9galit\u00e9 formelle. Prendre de fa\u00e7on isol\u00e9e un seul \u00e9l\u00e9ment de cet ensemble, soit l\u2019h\u00e9ritage, revient tout simplement \u00e0 faire tomber tout le syst\u00e8me, ce qui conduit \u00e0 une injustice certaine. Pour illustrer ses propos, M. Kais Saied nous rappelle que la loi doit \u00eatre respect\u00e9e. Les maris sont juridiquement responsables de subvenir aux besoins de la famille. Ils peuvent \u00eatre emprisonn\u00e9s s\u2019ils ne respectent pas cette obligation. Les petits-fils sont p\u00e9cuniairement responsables de leurs grands-parents, pas les petites-filles\u2026 C\u2019est tout un syst\u00e8me coh\u00e9rent fond\u00e9 sur une r\u00e9partition \u00e9quitable\u2026<\/p>\n<p>Il convient donc de se poser cette question: la justice implique-t-elle n\u00e9cessairement, et dans sa notion m\u00eame, le principe d\u2019\u00e9galit\u00e9? Dans quels cas le principe d\u2019\u00e9galit\u00e9 peut \u00eatre sacrifi\u00e9 pour plus de justice? Est-il vrai que les testes coraniques relatives \u00e0 l\u2019h\u00e9ritage sont tellement claires qu\u2019elles ne se pr\u00eatent \u00e0 aucune interpr\u00e9tation alternative?<\/p>\n<p>Dans ce qui suit, je vais tenter de r\u00e9pondre \u00e0 ces questions. Je laisse de c\u00f4t\u00e9 l\u2019argument qui consiste \u00e0 dire que l\u2019\u00e9galit\u00e9 dans l\u2019h\u00e9ritage n\u2019a jamais fait partie des aspirations des tunisiens mais plut\u00f4t il est impos\u00e9 par nos partenaires europ\u00e9ens. Pr. Sana Ben Achour a d\u00e9construit de fa\u00e7on magistrale cet argument dans un papier publi\u00e9 dans le journal Al-Maghreb.<\/p>\n<h2>Le principe d\u2019\u00e9galit\u00e9 comme fondement de la justice<\/h2>\n<p>La justice implique l\u2019id\u00e9e de conformit\u00e9 \u00e0 une r\u00e8gle ou \u00e0 une loi. La justice morale est encore plus exigeante. Elle exige \u00e9galement le devoir de traiter autrui comme soi-m\u00eame.\u00a0 Ce devoir n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 toujours observ\u00e9. Des lois discriminatoires ou racistes ont exist\u00e9 et elles existent toujours (interdiction aux non-musulmans de candidater pour la magistrature supr\u00eame, par exemple). Mais ces lois ont \u00e9t\u00e9 combattues (en Afrique du Sud par exemple) et ces combats continuent aujourd\u2019hui en Tunisie (et ailleurs) au nom d\u2019une exigence d\u2019un traitement \u00e9gal des individus \u00e9gaux, soit un id\u00e9al de justice toujours \u00e9volutif en fonction des progr\u00e8s scientifiques, \u00e9conomiques et sociaux. Plus encore, l\u2019id\u00e9e m\u00eame de loi suppose l\u2019universalit\u00e9, soit, en un sens, l\u2019\u00e9galit\u00e9. L\u2019utilisation m\u00eame du terme de \u00ab loi \u00bb sous-entend une r\u00e9f\u00e9rence au mod\u00e8le de la loi naturelle, et donc universelle. Dans la mesure o\u00f9 les lois naturelles ne sont pas discriminatoires, et que la justice d\u00e9signe la conformit\u00e9 aux lois, celles-ci doivent \u00eatre les m\u00eames pour tous; afin qu\u2019elles soient respect\u00e9es par tous. La justice se doit donc d\u2019\u00eatre fondamentalement \u00e9galitaire. Elle suppose l\u2019\u00e9galit\u00e9, d\u00e8s lors que les lois doivent s\u2019appliquer de la m\u00eame mani\u00e8re \u00e0 tous les citoyens. La question qui se pose \u00e0 ce niveau est la suivante : si une dose d\u2019in\u00e9galit\u00e9 est n\u00e9cessaire ou in\u00e9vitable, dans quelles conditions elles peuvent ou doivent \u00eatre tol\u00e9r\u00e9es?<\/p>\n<h2>La justice distributive<\/h2>\n<p>Dans sa th\u00e9orie de la justice, le philosophe am\u00e9ricain John Rawls reprend le concept de voile d\u2019ignorance d\u00e9velopp\u00e9 par les philosophes Thomas Hobbes, John Loke et Emmanuel Kant pour d\u00e9velopper sa th\u00e9orie de la justice. Les principes de la justice doivent \u00eatre pens\u00e9s et d\u00e9velopp\u00e9s par des personnes derri\u00e8re un\u00a0 voile d\u2019ignorance, c\u2019est-\u00e0-dire sans que personne ne connaisse ni son statut (homme, femme, propri\u00e9taire, locataire, religieux, ath\u00e9e, etc.) ni sa position dans la hi\u00e9rarchie socio\u00e9conomique (premier ministre, d\u00e9put\u00e9, cadre, employ\u00e9, sans emploi, prisonnier), ni ses gouts, ni ses talents. Rawls affirme que si les principes de justices sont pens\u00e9s et d\u00e9velopp\u00e9s (par des personnes d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9es) derri\u00e8re le voile d\u2019ignorance, ils seront justes pour tous et respecteront les deux principes suivants :<\/p>\n<ol>\n<li>Chaque citoyen doit avoir un droit \u00e9gal \u00e0 un syst\u00e8me pleinement ad\u00e9quat de libert\u00e9s de base \u00e9gales pour tous, compatible avec un m\u00eame syst\u00e8me de libert\u00e9 pour tous.<\/li>\n<li>Si elles sont n\u00e9cessaires, les in\u00e9galit\u00e9s \u00e9conomiques et sociales doivent \u00eatre (i) reli\u00e9es \u00e0 des fonctions et des positions ouvertes \u00e0 tous, dans des conditions de juste \u00e9galit\u00e9 des chances; et (ii) au plus grand b\u00e9n\u00e9fice des plus d\u00e9savantag\u00e9s de la soci\u00e9t\u00e9.<\/li>\n<\/ol>\n<p>D\u00e8s lors, m\u00eame si le syst\u00e8me de justice conduit \u00e0 certaines formes d\u2019in\u00e9galit\u00e9s, celles-ci doivent procurer le plus grand b\u00e9n\u00e9fice aux membres les plus d\u00e9savantag\u00e9s de la soci\u00e9t\u00e9; \u00e0 moins que la renonce \u00e0 l\u2019in\u00e9galit\u00e9 a pour objectif de r\u00e9pondre \u00e0 des consid\u00e9rations d\u2019\u00e9quit\u00e9.<\/p>\n<h2>L\u2019\u00e9quit\u00e9 comme correctif de l\u2019\u00e9galit\u00e9 stricte<\/h2>\n<p>La justice n\u2019est pas seulement une id\u00e9e fond\u00e9e sur l\u2019\u00e9galit\u00e9 devant les lois, mais elle doit \u00eatre fond\u00e9e sur des institutions qui \u00ab rendent justice \u00bb en appliquant le droit. Or, si le droit et la loi se caract\u00e9risent par une \u00e9galit\u00e9 stricte, le justicier a la pr\u00e9rogative et m\u00eame le devoir moral d\u2019interpr\u00e9ter la loi dans son application. Il lui faut en effet r\u00e9soudre la tension qui existe entre une loi toujours marqu\u00e9e par son universalit\u00e9 et son application face \u00e0 des multiples cas sp\u00e9cifiques et particuliers. Il est donc vrai que le respect strict d\u2019une \u00e9galit\u00e9 stricte peut, dans plusieurs cas, conduire \u00e0 une \u00ab injustice absolue \u00bb, ce qui constituera une n\u00e9gation radicale de l\u2019esprit de justice. Les r\u00e8gles de droit doivent donc permettre aux justiciers de faire preuve d\u2019\u00e9quit\u00e9, et notamment prendre en consid\u00e9ration les circonstances particuli\u00e8res de chaque cas. Rendre justice implique donc parfois\/souvent une certaine correction de l\u2019universalit\u00e9 de la loi. L\u2019\u00e9quit\u00e9 comme l\u2019une des finalit\u00e9s de la justice n\u2019est donc pas incompatible avec la n\u00e9cessit\u00e9 de moduler (d\u2019ajuster) dans certains cas l\u2019\u00e9galit\u00e9 stricte de la loi; qui doit toujours rester la norme. Ce qui peut donc remettre en cause l\u2019\u00e9galit\u00e9 stricte, c\u2019est uniquement l\u2019indiff\u00e9rence inique qu\u2019elle peut manifester face \u00e0 la particularit\u00e9 d\u2019un certains nombre de cas.<\/p>\n<h2>Le Coran, la justice et l\u2019\u00e9galit\u00e9 dans l\u2019h\u00e9ritage<\/h2>\n<p>Tout d\u2019abord, la religion musulmane se d\u00e9finit comme \u00e9tant une religion bas\u00e9e sur des lois naturelles (EL-ISLAMOU DINOU EL FITRA, Sourate El-RHOUM, verset 30), donc universelles et transcendent l\u2019espace et le temps.\u00a0 Comme l\u2019avait bien formul\u00e9 Ibnou Rochd depuis le 12\u00e8me si\u00e8cle, la FITRA renvoie \u00e0 la capacit\u00e9 qu&rsquo;aurait la raison humaine d&rsquo;atteindre \u00e0 elle seule la v\u00e9rit\u00e9; c\u2019est-\u00e0-dire m\u00eame sans intervention divine. Remarquons ici la forte ressemblance entre le concept coranique de FITRA et le concept de voile d\u2019ignorance de Rawls. Ces deux concepts nous renvoient clairement \u00e0 la capacit\u00e9 des humains de tendre vers un id\u00e9al de justice fond\u00e9 sur les principes d\u2019\u00e9galit\u00e9 qui doivent \u00eatre la norme\u00a0 tout en pr\u00e9voyant la possibilit\u00e9 d\u2019un certain \u00e9cart \u00e0 cette norme lorsque des consid\u00e9rations d\u2019\u00e9quit\u00e9 l\u2019exigent. Mais que r\u00e9pondre \u00e0 ceux qui pensent que les r\u00e8gles coraniques de l\u2019h\u00e9ritage sont claires et ne permettent aune r\u00e9interpr\u00e9tation par rapport \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation dominante?<\/p>\n<h2>Les r\u00e8gles coraniques de l\u2019h\u00e9ritage interdisent-elles de fa\u00e7on claire et sans \u00e9quivoque l\u2019\u00e9galit\u00e9 entre les sexes?<\/h2>\n<p>Tous les musulmans sont d\u2019accord sur le caract\u00e8re sacr\u00e9, transcendant l\u2019espace et le temps, des textes Coraniques; car ils sont l&rsquo;expression incr\u00e9\u00e9e du cr\u00e9ateur adress\u00e9e \u00e0 toute l&rsquo;humanit\u00e9 (et ils nous enseignent la religion d\u2019EL-FITRA). Ce que KS, comme beaucoup de musulmans, ignore ou omet, c\u2019est que l&rsquo;interpr\u00e9tation des textes coraniques est une \u0153uvre humaine. Elle n\u2019est donc jamais infaillible car seul le bon Dieu connait l\u2019interpr\u00e9tation parfaite de ces textes (Sourate AL-IMRAN, verset 7). L\u2019interpr\u00e9tation des ex\u00e9g\u00e8tes les plus c\u00e9l\u00e8bre (Al-CHAFII, TABARI, etc.) est fortement d\u00e9pendante de la culture et des connaissances de leur \u00e9poque, une \u00e9poque patriarcale o\u00f9 les responsabilit\u00e9s de production incombent exclusivement \u00e0 l\u2019homme. Elle ne saurait jamais acqu\u00e9rir le caract\u00e8re sacr\u00e9 et elle doit \u00eatre r\u00e9vis\u00e9e \u00e0 la lumi\u00e8re de l\u2019\u00e9volution des principes de la justice, de l\u2019\u00e9galit\u00e9 et de l\u2019\u00e9quit\u00e9.<\/p>\n<p>Prenons par exemple la premi\u00e8re r\u00e8gle de l\u2019h\u00e9ritage \u00e9nonc\u00e9e dans la Sourate EL-NISAA (Les femmes) :<\/p>\n<p class=\"c2\"><strong>\u064a\u064f\u0648\u0635\u0650\u064a\u0643\u064f\u0645\u064f \u0627\u0644\u0644\u0651\u064e\u0647\u064f \u0641\u0650\u064a \u0623\u064e\u0648\u0652\u0644\u064e\u0627\u062f\u0650\u0643\u064f\u0645\u0652\u00a0 \u06d6 \u0644\u0650\u0644\u0630\u0651\u064e\u0643\u064e\u0631\u0650 \u0645\u0650\u062b\u0652\u0644\u064f \u062d\u064e\u0638\u0651\u0650 \u0627\u0644\u0652\u0623\u064f\u0646\u062b\u064e\u064a\u064e\u064a\u0652\u0646\u0650 \u06da<\/strong><\/p>\n<p>La traduction de ce verset qui correspond \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation de tous les ex\u00e9g\u00e8tes du 7\u00e8me et 8\u00e8me si\u00e8cle est la suivante<\/p>\n<p><em>Voici ce que Dieu vous recommande au sujet de vos enfants, pour le gar\u00e7on l\u2019\u00e9quivalent de la chance (HADH) <span class=\"c3\"><strong>de deux<\/strong><\/span> filles.<\/em><\/p>\n<p><span class=\"c3\"><strong>Premi\u00e8rement,<\/strong><\/span> force est de constater que les versets relatives au r\u00e8gles de l\u2019h\u00e9ritage commencent avec le verbe AWSA, ce qui signifie sans ambigu\u00eft\u00e9 recommander. Or, une recommandation n\u2019est point un ordre ou une loi. Lorsque le Coran \u00e9nonce une prescription \u00e0 caract\u00e8re obligatoire, il utilise souvent le verbe KATABA ou KOUTIBA.<\/p>\n<p><span class=\"c3\"><strong>Deuxi\u00e8mement,<\/strong><\/span> m\u00eame si on accepte l\u2019interpr\u00e9tation dominante du verset ci-dessus, rien ne nous emp\u00eache de croire que la double quote-part qui revient au gar\u00e7on constitue une limite sup\u00e9rieure pour garantir \u00e0 la fille un minimum de 50% de la quote-part qui revient \u00e0 son fr\u00e8re; surtout que les filles \u00e9taient exclues de l\u2019h\u00e9ritage avant l\u2019islam. Nous ne devrions pas y voir dans ce verset une indication de cheminer vers une \u00e9galit\u00e9 parfaite entre filles et gar\u00e7ons?\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/p>\n<p><span class=\"c3\"><strong>Troisi\u00e8mement,<\/strong><\/span> si l\u2019interpr\u00e9tation majoritaire du verset ci-dessus \u00e9tait la bonne, il aurait \u00e9t\u00e9 moins \u00e9quivoque de l\u2019\u00e9nonc\u00e9 de la fa\u00e7on suivante :<\/p>\n<p><em>Voici ce que Dieu vous recommande au sujet de vos enfants, pour le gar\u00e7on <span class=\"c3\"><strong>le double de la chance<\/strong><\/span> (HADH) d\u2019une fille.<\/em><\/p>\n<p><span class=\"c3\"><strong>Quatri\u00e8mement,<\/strong><\/span> il n\u2019est pas vrai que l\u2019interpr\u00e9tation majoritaire du verset ci-dessus est la seule interpr\u00e9tation possible. Rien ne nous ne nous emp\u00eache en effet d\u2019y voir dans ce verset une recommandation de traiter les filles et les gar\u00e7ons de fa\u00e7on \u00e9galitaire, ce qui donne la traduction suivante du verset ci-dessus:<\/p>\n<p><em>Voici ce que Dieu vous recommande au sujet de vos enfants, pour le gar\u00e7on l\u2019\u00e9quivalent de la chance (HADH) <span class=\"c3\"><strong>des deux<\/strong><\/span> filles.<\/em><\/p>\n<p>Loin de mon esprit l\u2019id\u00e9e de pr\u00e9tendre que l\u2019interpr\u00e9tation alternative que je propose ici soit la bonne. Mais rien n\u2019indique non plus qu\u2019elle ne le soit pas surtout que seul le bon Dieu connait l\u2019interpr\u00e9tation parfaite du Coran (Sourate AL-IMRAN, verset 7).\u00a0<\/p>\n<p>Si nous faisons confiance \u00e0 la capacit\u00e9 de la raison humaine de mettre en place, gr\u00e2ce \u00e0 leur FITRA ou derri\u00e8re le voile d\u2019ignorance,\u00a0 des r\u00e8gles d\u2019h\u00e9ritage juste, l\u2019\u00e9galit\u00e9 homme femme serait in\u00e9quitable dans les premiers si\u00e8cles qui ont suivi la r\u00e9v\u00e9lation car la femme \u00e9tait dispens\u00e9e de toute responsabilit\u00e9 financi\u00e8re vis-\u00e0-vis de sa famille. Par contre, et sans compromettre le principe d\u2019\u00e9quit\u00e9, l\u2019\u00e9galit\u00e9 homme femme serait le seul moyen d\u2019atteindre la justice aujourd\u2019hui dans la mesure o\u00f9 la responsabilit\u00e9 de subvenir aux besoins familiaux incombe \u00e9galement \u00e0 l\u2019homme et \u00e0 la femme. En autorisant deux interpr\u00e9tations tr\u00e8s diff\u00e9rentes, la premi\u00e8re r\u00e8gle coranique de l\u2019h\u00e9ritage r\u00e9pond donc \u00e0 un id\u00e9al de justice qui traverse l\u2019histoire. Seule la sacralisation des interpr\u00e9tations du SALAF (coh\u00e9rentes avec leur temps mais incoh\u00e9rente avec le n\u00f4tre)\u00a0 risque de nous conduire \u00e0 des injustices ou iniquit\u00e9s absolues.<\/p>\n<p>Il demeure par contre des situations o\u00f9 les r\u00e8gle de l\u2019h\u00e9ritage coranique peuvent conduire \u00e0 des iniquit\u00e9s et donc des injustices. C\u2019est le cas par exemple de deux fr\u00e8res qui n\u2019ont pas la m\u00eame capacit\u00e9 de travailler (l\u2019un est un handicap\u00e9 ou souffre d\u2019une maladie chronique et l\u2019autre est en bonne sant\u00e9). Ces deux fr\u00e8res doivent-ils percevoir la m\u00eame quote-part?<\/p>\n<h2>Le testament est une prescription coranique qui garantit mieux l\u2019\u00e9quit\u00e9 que les r\u00e8gles d\u2019h\u00e9ritage ?<\/h2>\n<p>Comme nous l\u2019avons indiqu\u00e9 plus haut, les versets relatives aux r\u00e8gles de l\u2019h\u00e9ritage commencent avec le verbe AWSA, ce qui n\u2019est point une prescription \u00e0 caract\u00e8re obligatoire. Lorsque le Coran \u00e9nonce une prescription \u00e0 caract\u00e8re obligatoire, il utilise souvent le verbe KATABA ou KOUTIBA; comme dans la Sourate La-VACHE \u00e0 propos du je\u00fbne du ramadan ou dans la Sourate ANNISAA (Les Femmes), verset 180 \u00e0 propos du testament (WASSIYA) :<\/p>\n<p><em>Il vous a \u00e9t\u00e9 prescrit [koutiba \u2018alaykoum], lorsque se pr\u00e9sente \u00e0 l\u2019un de vous la mort et qu\u2019il laisse des biens, le legs testamentaire [wa-ssi-yya] en faveur des p\u00e8re et m\u00e8re et des plus proches, convenablement. Ceci est un devoir pour les gens pieux.<\/em><\/p>\n<p>D\u00e8s lors, m\u00eame si l&rsquo;interpr\u00e9tation h\u00e9g\u00e9monique des versets relatifs \u00e0 l&rsquo;h\u00e9ritage est la bonne (m\u00eame si elle est moins coh\u00e9rente avec le principe d\u2019EL-FITRA), le Coran nous prescrit de r\u00e9diger un testament o\u00f9 les principes d\u2019\u00e9quit\u00e9\u00a0 peuvent pleinement \u00eatre respect\u00e9s entre des descendants n\u2019ayant pas les m\u00eames besoins. En effet avec un testament, le testateur peut tenir compte des besoins sp\u00e9cifiques de ses plus proches, ce que les r\u00e8gles de l\u2019h\u00e9ritage ne peuvent garantir syst\u00e9matiquement. Cela explique pourquoi ces r\u00e8gles se terminent toujours par le verset suivant :<\/p>\n<p><em>Ceci apr\u00e8s qu\u2019aient \u00e9t\u00e9 r\u00e9gl\u00e9s le legs testamentaire (WASSIYA) qu\u2019il avait test\u00e9 ou une dette.<\/em><\/p>\n<p>Le testament est aussi compatible avec la FITRA dans la mesure o\u00f9 la quasi-totalit\u00e9 du monde d\u00e9velopp\u00e9 utilise le testament comme moyen principal de transmission de l\u2019h\u00e9ritage<\/p>\n<h2>Conclusion<\/h2>\n<p>G\u00e9n\u00e9ralement, les humains acqui\u00e8rent leur religion, qu\u2019elle soit musulmane, chr\u00e9tienne, juive ou autre dans la mesure o\u00f9 celle-ci leur a \u00e9t\u00e9 transmises par leurs parents, grands-parents, jusqu\u2019au SALAF. Toutefois, le Coran nous prescrit d\u2019apprendre une religion. Pour cela, nous sommes constamment appel\u00e9s \u00e0 r\u00e9interpr\u00e9ter les textes religieux \u00e0 la lumi\u00e8re des progr\u00e8s scientifiques et philosophiques. Il est vraiment fascinant de constater le nombre de mythes qui risquent de tomber lorsqu\u2019on proc\u00e8de par apprentissage plut\u00f4t que par acquisition. Dieu nous appelle \u00e0 \u00eatre des croyants sous l\u2019angle de la compr\u00e9hension et non de la transmission, y compris du SALAF. Seule la connaissance nous offre le moyen de se donner les outils de bien comprendre les objectifs ultimes de la religion et d\u2019agir en harmonie avec notre foi et notre environnement.<\/p>\n<p>Pour cela, et \u00e0 mon humble avis, M. Kais Saied se trompe compl\u00e8tement en affirmant que la justice peut \u00eatre, dans certains cas, incompatible avec l\u2019\u00e9galit\u00e9. Cette affirmation ne tient pas compte du caract\u00e8re \u00e9volutif des principes de justice, d\u2019\u00e9galit\u00e9 et d\u2019\u00e9quit\u00e9. La justice suppose bien l\u2019\u00e9galit\u00e9 au sens ou l\u2019on peut \u00e9tablir un lien n\u00e9cessaire entre justice et \u00e9galit\u00e9. Elle implique toujours un rapport d\u2019\u00e9galit\u00e9, que l\u2019on consid\u00e8re l\u2019\u00e9galit\u00e9 stricte ou une certaine modulation pour respecter le principe d\u2019\u00e9quit\u00e9. Dans le cas o\u00f9 la justice doit engendrer certaines formes d\u2019in\u00e9galit\u00e9, celles-ci doivent avantag\u00e9es les plus vuln\u00e9rables et d\u00e9savantag\u00e9s de la soci\u00e9t\u00e9. Assez paradoxalement, les recommandations de la Commission des Libert\u00e9s Individuelles et d\u2019\u00c9galit\u00e9 (COLIBE) que M. Kais Saied rejettent sont plus coh\u00e9rentes avec le Coran. M. Kais Saied semble privil\u00e9gier les interpr\u00e9tations du SALAF, souvent incompatible avec le principe d\u2019EL-FITRA ou du processus de d\u00e9cision derri\u00e8re le voile d\u2019ignorance de Rawls, plut\u00f4t que de lire et m\u00e9diter le Coran comme plusieurs versets (Sourate ANNISA (Les femmes), verset 82 et bien d\u2019autres) nous invite \u00e0 le faire.\u00a0 Ses critiques adress\u00e9es \u00e0 l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 se retrouvent donc toutes an\u00e9anties. L&rsquo;\u00e9galit\u00e9 doit \u00eatre le choix par d\u00e9faut garanti par la loi. La possibilit\u00e9 de r\u00e9diger un testament offre enfin \u00e0 chacun d&rsquo;agir conform\u00e9ment \u00e0 ses convictions religieuses, y compris celles qui correspondent aux interpr\u00e9tations du SALAF, dict\u00e9es par sa conscience intime et garanties par l&rsquo;article 6 de la constitution.<\/p>\n<p class=\"c4\"><strong>Sami Bibi<\/strong><br \/><em>Ma\u00eetre de Conf\u00e9rence \u00e0 la Facult\u00e9 des Sciences Economiques et de Gestion de Tunis<br \/>Chercheur associ\u00e9 au pr\u00e8s du R\u00e9seau International Politique Economique et Pauvret\u00e9 (PEP) de l&rsquo;universit\u00e9 Laval, Qu\u00e9bec, Canada<br \/><\/em> \u00a0<\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/28069-sami-bibi-le-principe-d-egalite-est-il-contraire-au-principe-de-justice\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;\u00e9galit\u00e9 dans l\u2019h\u00e9ritage entre les sexes doit-elle \u00eatre le choix par d\u00e9faut garanti par la loi? En r\u00e9ponse \u00e0 cette question, le candidat \u00e0 la magistrature supr\u00eame, M. Kais Saied, oppose un non cat\u00e9gorique. Selon le candidat, l\u2019\u00e9galit\u00e9 dans l\u2019h\u00e9ritage ne fait pas partie des aspirations de la population. 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