{"id":64889,"date":"2019-10-19T09:26:00","date_gmt":"2019-10-19T13:26:00","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/houcine-jaidi-le-populisme-un-element-structurel-de-la-democratie-depuis-25-siecles\/"},"modified":"2019-10-19T09:26:00","modified_gmt":"2019-10-19T13:26:00","slug":"houcine-jaidi-le-populisme-un-element-structurel-de-la-democratie-depuis-25-siecles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/houcine-jaidi-le-populisme-un-element-structurel-de-la-democratie-depuis-25-siecles\/","title":{"rendered":"Houcine Ja\u00efdi: Le populisme, un \u00e9l\u00e9ment structurel de la d\u00e9mocratie, depuis \u2026 25 si\u00e8cles"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Houcine-JaC3AFdi281029.jpg\" alt=\"\" width=\"30%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"right\"\/>\u00abDans les assembl\u00e9es, vous vous d\u00e9lectez \u00e0 vous entendre flatter par des discours qui ne visent qu\u2019\u00e0 vous plaire, mais ensuite, quand les \u00e9v\u00e8nements s\u2019accomplissent, votre salut m\u00eame est en danger \u00bb. Cette phrase fait partie d\u2019un discours politique intitul\u00e9 \u00ab La Troisi\u00e8me Philippique \u00bb prononc\u00e9, en 341 avant J\u00e9sus-Christ, par D\u00e9mosth\u00e8ne, homme d\u2019\u00c9tat ath\u00e9nien qui fut le plus grand orateur de l\u2019Antiquit\u00e9. Son auteur jouait, alors, un r\u00f4le politique de premier ordre dans sa patrie o\u00f9 la d\u00e9mocratie vivait son cr\u00e9puscule \u00e0 cause de la grande menace que faisait peser sur elle le roi de Mac\u00e9doine Philippe II, le p\u00e8re d\u2019Alexandre le Grand. Le constat r\u00e9aliste et amer de l\u2019orateur ath\u00e9nien montre combien les populistes pouvaient, en d\u00e9mocratie, avoir un succ\u00e8s politique certain qui ne tarde pas \u00e0 se r\u00e9v\u00e9ler d\u00e9vastateur pour ceux-l\u00e0 m\u00eame qui les ont port\u00e9s au pouvoir.<\/p>\n<p>Avant, pendant et apr\u00e8s les derni\u00e8res \u00e9lections l\u00e9gislatives et pr\u00e9sidentielles, de nombreux Tunisiens ont, \u00e0 tort ou \u00e0 raison, mais plus que jamais, mis en garde contre le populisme qui, \u00e0 leurs yeux, menace leur d\u00e9mocratie naissante. Ce faisant, ils ont, le plus souvent, pr\u00e9sent\u00e9 le populisme comme une d\u00e9viation dont l\u2019essence est \u00e9trang\u00e8re \u00e0 la vraie d\u00e9mocratie, naturellement parfaite et l\u2019ont consid\u00e9r\u00e9 comme un \u00e9l\u00e9ment exog\u00e8ne qui\u00a0 s\u2019y attaque cruellement, par surprise, prenant tous les vrais d\u00e9mocrates au d\u00e9pourvu.\u00a0<\/p>\n<p>Cependant, la longue histoire de la d\u00e9mocratie prouve le contraire et nous rappelle que le populisme est un ver install\u00e9 dans le fruit depuis l\u2019av\u00e8nement de ce r\u00e9gime politique qui consacre la souverainet\u00e9 du peuple. Si le mal n\u2019est pas toujours visible, c\u2019est qu\u2019il peut avoir des visages multiples, une virulence variable et des phases d\u2019hibernation impos\u00e9es par des antidotes efficaces. Dans l\u2019histoire contemporaine, les exemples les plus saillants du populisme dans le monde occidental sont d\u2019abord ceux du nazisme et du fascisme relay\u00e9s, quelques d\u00e9cennies plus tard, par des partis d\u2019extr\u00eame droite ou n\u00e9o-conservateurs qui ont jou\u00e9, dans des contextes diff\u00e9rents, sur les fibres de la sup\u00e9riorit\u00e9 raciale, la pr\u00e9f\u00e9rence nationale, la x\u00e9nophobie et le bellicisme ravageur.<\/p>\n<p>La d\u00e9mocratie ath\u00e9nienne, la plus accomplie des d\u00e9mocraties de l\u2019Antiquit\u00e9, a aussi la particularit\u00e9 d\u2019\u00eatre la mieux connue gr\u00e2ce \u00e0 une grande vari\u00e9t\u00e9 de sources qui nous permettent de comprendre son fonctionnement de mani\u00e8re d\u00e9taill\u00e9e.\u00a0 Elle \u00e9tait certes bien diff\u00e9rente des d\u00e9mocraties contemporaines ne serait-ce que parce qu\u2019elle \u00e9tait esclavagiste et qu\u2019elle excluait les femmes de toute participation \u00e0 la vie politique. Mais elle a l\u00e9gu\u00e9 \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9 plusieurs concepts que nous utilisons encore et \u00e0 la t\u00eate desquels figurent\u00a0 les deux fondements principaux de toute d\u00e9mocratie : la libert\u00e9 (juridique et politique) encadr\u00e9e par la loi et l\u2019\u00e9galit\u00e9 (politique, par la loi) et devant la justice (devant la loi). Les enseignements qu\u2019elle nous a laiss\u00e9s \u00e0 propos du populisme m\u00e9ritent d\u2019\u00eatre rappel\u00e9s.<\/p>\n<h2>Aux origines du populisme, la d\u00e9magogie en d\u00e9mocratie grecque<\/h2>\n<p>Fond\u00e9e sur la libert\u00e9 et l\u2019\u00e9galit\u00e9 qui ont ouvert la voie \u00e0 la souverainet\u00e9 du peuple, la d\u00e9mocratie ath\u00e9nienne n\u2019en \u00e9tait pas moins un r\u00e9gime o\u00f9 les charges les plus importantes ont \u00e9t\u00e9, presque toujours, confi\u00e9es\u00a0 \u00e0 l\u2019\u00e9lite sociale d\u2019origine aristocratique. Quelques ann\u00e9es seulement apr\u00e8s sa naissance, en 508 avant J\u00e9sus-Christ, le nouveau r\u00e9gime ath\u00e9nien a fait des dix strat\u00e8ges (commandants de l\u2019arm\u00e9e), \u00e9lus annuellement, les magistrats qui d\u00e9tenaient l\u2019essentiel du pouvoir ex\u00e9cutif. Le strat\u00e8ge qui s\u2019imposait \u00e0 ses neuf coll\u00e8gues devenait, de fait, le \u00ab \u00ab Chef de l\u2019Etat \u00bb. P\u00e9ricl\u00e8s, figure la plus embl\u00e9matique de la d\u00e9mocratie ath\u00e9nienne, l\u2019a \u00e9t\u00e9 de 461 avant J\u00e9sus-Christ jusqu\u2019\u00e0 sa mort, en 429 avant J\u00e9sus-Christ, gr\u00e2ce \u00e0 sa r\u00e9\u00e9lection, chaque ann\u00e9e.\u00a0<\/p>\n<p>Jusqu\u2019\u00e0 la fin de la p\u00e9riode pendant laquelle P\u00e9ricl\u00e8s a domin\u00e9 la sc\u00e8ne politique ath\u00e9nienne, tout dirigeant politique d\u00e9mocrate qui prenait, des mesures favorables au peuple (d\u00e9mos), c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 la majorit\u00e9 des citoyens, se trouvait d\u00e9sign\u00e9 par le terme \u2018\u2019d\u00e9magogue\u2019\u2019 qui signifie \u2018\u2019celui qui conduit le peuple\u2019\u2019. La \u00ab conduite \u00bb du peuple \u00e9choyait donc \u00e0 un dirigeant politique \u00e9lu par ses concitoyens. Cette \u00e9lection lui offrait\u00a0 l\u2019occasion de briller tout en servant les int\u00e9r\u00eats du peuple qui s\u2019en souvenait pour le r\u00e9\u00e9lire. Le qualificatif de \u00ab d\u00e9magogue \u00bb utilis\u00e9 pour d\u00e9signer l\u2019\u00e9lu \u00ab\u00a0 qui conduit le peuple \u00bb\u00a0\u00a0 n\u2019avait au d\u00e9but, rien de p\u00e9joratif. Platon l\u2019a appliqu\u00e9 \u00e0 P\u00e9ricl\u00e8s, glorifi\u00e9 par plus d\u2019un pr\u00e9d\u00e9cesseur du philosophe, \u00e0 commencer par Thucydide, comme la figure id\u00e9ale du dirigeant d\u00e9mocrate.\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>Le terme \u00ab d\u00e9magogue \u00bb a connu une \u00e9volution s\u00e9mantique avec le passage du sens neutre au sens p\u00e9joratif, que nous lui connaissons aujourd\u2019hui, imm\u00e9diatement apr\u00e8s la disparition de P\u00e9ricl\u00e8s et l\u2019\u00e9lection de Cl\u00e9on en tant que strat\u00e8ge \u2018\u2019principal\u2019\u2019, c\u2019est-\u00e0dire \u2018\u2019Chef de l\u2019Etat\u2019\u2019. Cl\u00e9on a \u00e9t\u00e9 d\u00e9crit par ses adversaires comme un dirigeant qui flattait le peuple pour r\u00e9aliser ses desseins\u00a0 politiques, \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 des chefs politiques d\u00e9mocrates depuis les origines de la d\u00e9mocratie jusqu\u2019\u00e0 P\u00e9ricl\u00e8s qui d\u00e9fendaient les int\u00e9r\u00eats du peuple. Le terme \u2018\u2019d\u00e9magogue\u2019\u2019 appliqu\u00e9 \u00e0 Cl\u00e9on prit, alors, la forte connotation p\u00e9jorative\u00a0 pr\u00e9cit\u00e9e.\u00a0 Cette \u00e9volution\u00a0 s\u00e9mantique a co\u00efncid\u00e9 avec l\u2019apparition, \u00e0 la fin du Ve si\u00e8cle avant J\u00e9sus-Christ, d\u2019hommes politiques nouveaux, peu fortun\u00e9s ou riches mais d\u2019origine non aristocratique.<\/p>\n<p>Consid\u00e9r\u00e9e dans ses\u00a0 deux significations, la d\u00e9magogie a donc d\u00e9sign\u00e9, chez les Grecs, depuis le Ve si\u00e8cle avant J\u00e9sus-Christ, la flatterie du peuple par les dirigeants politiques, soit en vue de lui procurer des avantages r\u00e9els (politiques, \u00e9conomiques, sociaux), soit pour l\u2019instrumentaliser politiquement sans v\u00e9ritable contrepartie. La deuxi\u00e8me acception que nous d\u00e9signons de nos jours par le terme p\u00e9joratif \u2018\u2019populisme\u2019\u2019 ne doit pas faire oublier la premi\u00e8re, plus \u2018\u2019neutre\u2019\u2019, chez les Grecs, mais fond\u00e9e, elle aussi, dans un r\u00e9gime d\u00e9mocratique, sur les flatteries adress\u00e9es au peuple par des dirigeants qui voulaient arriver au pouvoir et\/ou s\u2019y maintenir.<\/p>\n<h2>Les innombrables\u00a0 facettes du populisme<\/h2>\n<p>Entendue comme la conduite du peuple par les dirigeants aristocrates de la cit\u00e9 qui lui procurent des avantages divers en contrepartie de leur leadership, l\u2019apparition de la d\u00e9magogie est \u00e0 situer vers 480 avant J\u00e9sus-Christ, soit une g\u00e9n\u00e9ration apr\u00e8s la naissance de la d\u00e9mocratie ath\u00e9nienne. Cette apparition co\u00efncide avec la naissance de l\u2019empire d\u2019Ath\u00e8nes, mis en place au lendemain de la bataille de Salamine qui se termina par une retentissante victoire navale contre la marine perse.<br \/>La premi\u00e8re figure du d\u00e9magogue est celle de Cimon, qui a \u00e9t\u00e9 \u00e9lu strat\u00e8ge une premi\u00e8re fois en 478 avant J\u00e9sus-Christ. et qui a \u00e9t\u00e9 r\u00e9\u00e9lu, pendant une quinzaine d\u2019ann\u00e9es, pour exercer cette charge. Gr\u00e2ce \u00e0 sa tr\u00e8s grande fortune, Cimon a pu g\u00e9rer de nombreuses liturgies, ces prises en charge de d\u00e9penses au profit de la communaut\u00e9, dont la plus importante \u00e9tait la tri\u00e9rarchie qui consistait \u00e0 armer des navires de guerre (des tri\u00e8res) gr\u00e2ce auxquels Ath\u00e8nes a pu exercer sa domination sur de tr\u00e8s nombreuses cit\u00e9s grecques de la mer Eg\u00e9e dans le cadre de la Ligue de D\u00e9los. Pour gagner la faveur du d\u00e9mos, Cimon ouvrait volontiers ses domaines \u00e0 tous ceux qui voulaient s\u2019y servir. Ainsi, il inaugurait le client\u00e9lisme politique en d\u00e9mocratie.<\/p>\n<p>Aristocrate mais bien moins riche que Cimon, P\u00e9ricl\u00e8s ne pouvait pas concurrencer ce dernier en mati\u00e8re de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 envers le d\u00e9mos. La solution, selon Aristote, fut la cr\u00e9ation, au profit du d\u00e9mos d\u2019une r\u00e9tribution \u00e9tatique quotidienne (misthos) pour l\u2019exercice des charges \u00e9tatiques. Apr\u00e8s avoir r\u00e9tribu\u00e9 l\u2019appartenance au tribunal populaire, la mistophorie a \u00e9t\u00e9 \u00e9tendue \u00e0 la plupart des magistratures et a fini, au IVe si\u00e8cle avant J\u00e9sus-Christ, par profiter \u00e0 tous ceux qui assistaient aux r\u00e9unions de\u00a0 l\u2019Assembl\u00e9e du peuple. Dans la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du IVe si\u00e8cle avant J\u00e9sus-Christ, Aristote \u00e9valuait le nombre de b\u00e9n\u00e9ficiaires des misthoi \u00e0 20.000, soit \u00e0 peu pr\u00e8s la moiti\u00e9 des citoyens ath\u00e9niens. Le financement venait essentiellement du tribut vers\u00e9 \u00e0 Ath\u00e8nes par les cit\u00e9s qu\u2019elle dominait dans le cadre de la Ligue de D\u00e9los. Ainsi, la mistophorie, inaugur\u00e9e par P\u00e9ricl\u00e8s pour servir son ambition personnelle, d\u00e9bouchait sur un v\u00e9ritable populisme d\u2019Etat. Elle devenait un salaire \u00e9tatique qui r\u00e9tribuait ce que l\u2019historien Claude Nicolet a d\u00e9sign\u00e9 comme \u2018\u2019le m\u00e9tier de citoyen\u2019\u2019. Mais la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 de l\u2019Etat ath\u00e9nien envers le d\u00e9mos ne se limitait pas \u00e0 la mistophorie. L\u2019exploitation des \u2018\u2019alli\u00e9s\u2019\u2019 d\u2019Ath\u00e8nes dans le cadre de la Ligue de D\u00e9los a donn\u00e9 lieu \u00e0 des expropriations de terres agricoles qui ont \u00e9t\u00e9 attribu\u00e9es, sous forme de lots, aux soldats ath\u00e9niens qui y tenaient garnison. Ces colonies militaires qui assuraient et symbolisaient la domination d\u2019Ath\u00e8nes \u00e9taient appel\u00e9es cl\u00e9rouquies. Leur multiplication, qui a profit\u00e9 aux pauvres, a assur\u00e9, \u00e0 Ath\u00e8nes, pendant pr\u00e8s d\u2019un demi-si\u00e8cle, le prestige\u00a0 de plus d\u2019un dirigeant d\u00e9mocrate, de Th\u00e9mistocle \u00e0 Alcibiade en passant par Cimon et P\u00e9ricl\u00e8s. Il s\u2019agissait l\u00e0 de personnages qui ont pratiqu\u00e9 une politique populiste bas\u00e9e mat\u00e9riellement sur l\u2019imp\u00e9rialisme et qui \u00e9taient par cons\u00e9quent au c\u0153ur du syst\u00e8me politique d\u00e9mocratique.<\/p>\n<p>La mort de P\u00e9ricl\u00e8s en 429 avant J\u00e9sus-Christ, alors que la Guerre du P\u00e9loponn\u00e8se \u00e9tait encore \u00e0 ses d\u00e9buts, a \u00e9t\u00e9 suivie de l\u2019arriv\u00e9e de Cl\u00e9on \u00e0 la t\u00eate de l\u2019Etat. Le successeur de P\u00e9ricl\u00e8s \u00e9tait un \u2018\u2019homme nouveau\u2019\u2019 \u00e0 tout point de vue. Il n\u2019appartenait pas au milieu aristocratique qui avait dirig\u00e9 la cit\u00e9 pendant pr\u00e8s de trois quarts de si\u00e8cle. Sa richesse \u00e9tait bas\u00e9e sur l\u2019exploitation d\u2019une tannerie, activit\u00e9 artisanale m\u00e9pris\u00e9e par les aristocrates et les intellectuels de l\u2019\u00e9poque qui ne tenaient pour noble que l\u2019activit\u00e9 agricole et qui consid\u00e9raient que le travail artisanal devait \u00eatre r\u00e9serv\u00e9 aux esclaves. Il n\u2019en fallait pas plus pour que Cl\u00e9on f\u00fbt ridiculis\u00e9 par tous ceux qui critiquaient la d\u00e9mocratie d\u2019Ath\u00e8nes, du moins dans ce qu\u2019ils consid\u00e9raient comme des exc\u00e8s. Dans \u2018\u2019Les cavaliers\u2019\u2019, il est repr\u00e9sent\u00e9 par Aristophane, le grand po\u00e8te comique, comme un esclave d\u00e9pourvu de toute bonne \u00e9ducation, qui guidait son ma\u00eetre appel\u00e9 \u2018\u2019d\u00e9mos\u2019\u2019 et qui sentait mauvais. Ainsi, Cl\u00e9on a inaugur\u00e9, au dernier tiers du Ve si\u00e8cle avant J\u00e9sus-Christ, l\u2018av\u00e8nement d\u2019une longue s\u00e9rie de dirigeants ath\u00e9niens d\u00e9mocrates consid\u00e9r\u00e9s comme des d\u00e9magogues au sens p\u00e9joratif du terme.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s Cl\u00e9on, Hyperbolos, qui\u00a0 charmait le d\u00e9mos par ses prises de position en sa faveur, tirait ses revenus d\u2019un atelier de poterie o\u00f9 il employait de nombreux esclaves. Ses adversaires allaient jusqu\u2019\u00e0 lui trouver une ascendance servile.\u00a0 Cl\u00e9ophon, qui \u00e9tait fabriquant de harpes a aussi gagn\u00e9 les faveurs du peuple et faisait partie de la myriade des d\u00e9magogues de la fin du Ve si\u00e8cle avant J\u00e9sus-Christ. De la fin du Ve si\u00e8cle avant J\u00e9sus-Christ, date la gloire de Nicias dont la richesse \u00e9tait bas\u00e9e sur l\u2019exploitation des mines d\u2019argent du Laurion situ\u00e9es dans le territoire d\u2019Ath\u00e8nes et de la location des esclaves aux autres exploitants du m\u00eame secteur d\u2019activit\u00e9. Sa richesse, mal vue par ses d\u00e9tracteurs, lui a permis de remplir plusieurs liturgies et de se montrer g\u00e9n\u00e9reux envers le d\u00e9mos qui n\u2019a pas oubli\u00e9 de l\u2019\u00e9lire comme strat\u00e8ge \u00e0 plusieurs reprises.\u00a0<\/p>\n<p>Au IVe si\u00e8cle avant J\u00e9sus-Christ, les deux grandes figures de la d\u00e9magogie furent Chabrias et Eubule. Le premier comm\u00e9morait, chaque ann\u00e9e, la victoire qu\u2019il a remport\u00e9e \u00e0 Naxos en 376 avant\u00a0 J\u00e9sus-Christ, en tant que strat\u00e8ge, en offrant des r\u00e9jouissances au peuple. Ce dernier\u00a0 se montrait reconnaissant en l\u2019\u00e9lisant de nouveau en tant que strat\u00e8ge, des ann\u00e9es durant. Le second s\u2019est impos\u00e9, vers le milieu du IVe si\u00e8cle\u00a0 avant J\u00e9sus-Christ, comme premier dirigeant de la cit\u00e9 en tant que chef de la commission qui g\u00e9rait la caisse du Th\u00e9orikon. La nouveaut\u00e9 \u00e9tait de taille sur la sc\u00e8ne politique ath\u00e9nienne parce que jusque l\u00e0, le haut du pav\u00e9 \u00e9tait tenu par les strat\u00e8ges. Le Th\u00e9orikon, qui \u00e9tait aliment\u00e9 par les exc\u00e9dents budg\u00e9taires, jouait un r\u00f4le tr\u00e8s important dans la distraction du peuple et son \u00e9ducation politique. Dans un contexte o\u00f9 les revenus de l\u2019imp\u00e9rialisme avaient baiss\u00e9 consid\u00e9rablement, il assurait le versement des indemnit\u00e9s gr\u00e2ce auxquelles les Ath\u00e9niens assistaient aux repr\u00e9sentations th\u00e9\u00e2trales tr\u00e8s fr\u00e9quent\u00e9es par les habitants de la cit\u00e9 antique. La prise en charge des ch\u0153urs, qui participaient aux repr\u00e9sentations th\u00e9\u00e2trales, constituait une liturgie tr\u00e8s populaire appel\u00e9e \u2018\u2019chor\u00e9gie\u2019\u2019. Au final, le peuple s\u2019amusait aux frais des riches et de l\u2019Etat. Cette construction politico-sociale pr\u00e9figurait ce qui allait prendre une plus grande ampleur \u00e0 l\u2019\u00e9poque hell\u00e9nistique puis \u00e0 l\u2019\u00e9poque romaine sous l\u2019appellation d\u2019\u00e9verg\u00e9tisme : les riches, qui donnaient \u00e0 la cit\u00e9 (sommes d\u2019argent, monuments, spectacles \u2026),\u00a0 faisaient de leurs concitoyens des oblig\u00e9s. Ces derniers\u00a0 leur confiaient les charges municipales consid\u00e9r\u00e9es comme des honneurs qui m\u00e9ritaient des hommages publics exprim\u00e9es par l\u2019\u00e9l\u00e9vation de statues avec des d\u00e9dicaces \u00e9logieuses. Le cadre restait toutefois purement civique et n\u2019avait rien \u00e0 voir avec la charit\u00e9 qui sera invent\u00e9 par le christianisme.<\/p>\n<h2>Critiques et rem\u00e8des anciens contre le populisme<\/h2>\n<p>La d\u00e9mocratie ath\u00e9nienne n\u2019a pas eu que des partisans. Ses adversaires politiques n\u2019attendaient que l\u2019occasion de la renverser, ce qu\u2019ils ont r\u00e9ussi \u00e0 deux reprises pendant et au lendemain de la Guerre du P\u00e9loponn\u00e8se (411 et 404 avant J\u00e9sus-Christ) avec l\u2019aide de Sparte. De mani\u00e8re plus continue, elle a suscit\u00e9 des critiques qui se sont amplifi\u00e9es au fur et \u00e0 mesure qu\u2019elle se radicalisait en accordant plus de pouvoir et d\u2019avantages mat\u00e9riels au d\u00e9mos, \u00e0 partir de la fin du Ve si\u00e8cle avant J\u00e9sus-Christ.<\/p>\n<p>Au si\u00e8cle suivant, outre les critiques virulentes d\u2019Aristophane, grand d\u00e9tracteur des d\u00e9magogues,\u00a0 des th\u00e9oriciens ont exprim\u00e9 l\u2019opinion qu\u2019ils se faisaient de la d\u00e9mocratie. Si Platon, qui ne croyait qu\u2019aux vertus du gouvernement du philosophe, s\u2019est oppos\u00e9 sans ambages au fondement de la d\u00e9mocratie en r\u00e9cusant la souverainet\u00e9 du d\u00e9mos, son \u00e9l\u00e8ve Aristote \u00e9tait hostile \u00e0 la d\u00e9mocratie ath\u00e9nienne dans la\u00a0 version de son \u00e9poque\u00a0 m\u00eame s\u2019il n\u2019a pas refus\u00e9 ouvertement le principe de la souverainet\u00e9 du d\u00e9mos. Condamnant les exc\u00e8s du r\u00e9gime, il estimait que la d\u00e9mocratie avait tort d\u2019accorder aux artisans et aux commer\u00e7ants le droit de participer \u00e0 la vie politique qui devait \u00eatre restreinte aux paysans. Il reprochait aussi \u00e0 la d\u00e9mocratie de corrompre les citoyens par les salaires vers\u00e9s en contrepartie des charges et estimait qu\u2019elle\u00a0 \u00ab remettait le pouvoir de d\u00e9cision entre les mains d\u2019une foule ignorante, versatile et pr\u00eate \u00e0 suivre ses mauvais conseillers, les d\u00e9magogues qui ne pensaient qu\u2019\u00e0 la flatter\u2019\u2019.<br \/>\u00a0Un contemporain d\u2019Aristote, le Pseudo-X\u00e9nophon, appel\u00e9 aussi le Viel oligarque n\u2019a pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 d\u00e9crire la d\u00e9mocratie comme \u2018\u2019le gouvernement des pauvres et des m\u00e9chants dans l\u2019int\u00e9r\u00eat des pauvres et des m\u00e9chants et au d\u00e9triment des riches et des bien-n\u00e9s \u00bb.\u00a0<\/p>\n<p>A Ath\u00e8nes, quelques grands hommes d\u2019Etat d\u00e9mocrates n\u2019ont pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 s\u2019en prendre \u00e0 la d\u00e9magogie. Le meilleur exemple est certainement celui de D\u00e9mosth\u00e8ne qui s\u2019est d\u00e9pens\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 sa mort pour redresser la situation de sa patrie et des cit\u00e9s grecques en g\u00e9n\u00e9ral face au danger repr\u00e9sent\u00e9\u00a0 par la politique h\u00e9g\u00e9monique de Philippe II, le roi de la Mac\u00e9doine. Dans sa \u2018\u2019Troisi\u00e8me Olynthienne\u2019\u2019, discours prononc\u00e9 en 349 avant J\u00e9sus-Christ, il a propos\u00e9 d\u2019affecter les revenus du Th\u00e9orikon \u00e0 l\u2019effort de guerre contre Philippe II, s\u2019opposant ainsi au d\u00e9magogue Eubule qui dirigeait la cit\u00e9 en supervisant la gestion de la caisse et qui \u00e9tait soutenu par Eschine, le grand adversaire de D\u00e9mosth\u00e8ne. Ce dernier a fini par obtenir gain de cause mais \u00e0 une date o\u00f9 le sursaut des Ath\u00e9niens s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 tardif et inefficace.<\/p>\n<p>Les Ath\u00e9niens ont mis en place, d\u00e8s le d\u00e9but de leur r\u00e9volution d\u00e9mocratique, un syst\u00e8me de contr\u00f4le institutionnel en vue de garantir la p\u00e9rennit\u00e9 de leur r\u00e9gime et d\u2019\u00e9viter l\u2019abus du pouvoir qui pouvait venir des dirigeants aussi populaires fussent-ils. Ils ont trouv\u00e9, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019exercice coll\u00e9gial du pouvoir et \u00e0 la dur\u00e9e des mandats, limit\u00e9e \u00e0 une ann\u00e9e,\u00a0 une garantie contre le pouvoir personnel durable. Gr\u00e2ce \u00e0 la \u2018\u2019dokimasie\u2019\u2019, l\u2019examen pr\u00e9alable auquel \u00e9tait soumis tout citoyen appel\u00e9 par le vote ou le tirage au sort \u00e0 assumer une charge publique, la communaut\u00e9 des citoyens s\u2019assurait de la moralit\u00e9 de l\u2019int\u00e9ress\u00e9 et v\u00e9rifiait si sa situation vis-\u00e0 vis du service militaire et du fisc \u00e9tait r\u00e9guli\u00e8re. La reddition des comptes \u00e0 la sortie d\u2019une charge visait \u00e0 dissuader et, \u00e9ventuellement, \u00e0 sanctionner, ceux qui n\u2019avaient pas de comp\u00e9tences r\u00e9elles ou avaient des vell\u00e9it\u00e9s de pr\u00e9varication. Toute proposition de loi contraire \u00e0 l\u2019esprit de la l\u00e9gislation en vigueur pouvait \u00eatre attaqu\u00e9e devant les tribunaux gr\u00e2ce \u00e0 la proc\u00e9dure de la \u2018\u2019graph\u00e8 para nomon\u2019\u2019. Ce filet protecteur, aux mailles de plus en plus serr\u00e9es, a certainement prot\u00e9g\u00e9 la d\u00e9mocratie ath\u00e9nienne et lui a permis de durer pr\u00e8s de deux si\u00e8cles mais il n\u2019a pas emp\u00each\u00e9 les d\u00e9magogues d\u2019acc\u00e9der au pouvoir et de le garder parfois pendant longtemps car ces politiciens jouaient sur des fibres dangereusement efficaces : ils promettaient et, autant qu\u2019ils le pouvaient, mettaient en \u0153uvre des mesures qui permettaient au peuple de satisfaire des besoins souvent primordiaux qui lui faisaient oublier toute autre consid\u00e9ration.<\/p>\n<p>Comme chez les Grecs anciens, le populisme a en Tunisie une longue histoire. Sans remonter tr\u00e8s loin dans le temps,\u00a0 contentons-nous de rappeler le r\u00e9cent populisme d\u2019Etat,\u00a0 \u00e0 l\u2019origine de la cr\u00e9ation des \u2018\u2019soci\u00e9t\u00e9s de l\u2019environnement, des plantations et d\u2019horticulture\u2019\u2019 qui ont plomb\u00e9 des entreprises phares de l\u2019\u00e9conomie tunisienne telle que la Compagnie des Phosphates de Gafsa, au lieu de r\u00e9soudre efficacement le probl\u00e8me\u00a0 r\u00e9el du ch\u00f4mage des jeunes dipl\u00f4m\u00e9s. Dans le m\u00eame registre, on peut citer le populisme si omnipr\u00e9sent, ces derni\u00e8res ann\u00e9es, dans la politique culturelle qui a labellis\u00e9, ici et l\u00e0, sans crit\u00e8res transparents\u00a0 ni activit\u00e9 palpable, des \u2018\u2019Places des arts\u2019\u2019, et des \u2018\u2019Villes des civilisations\u2019\u2019. La m\u00eame politique a r\u00e9duit la vie culturelle r\u00e9gionale \u00e0 des \u2018\u2019Journ\u00e9es des r\u00e9gions\u2019\u2019 organis\u00e9es dans la capitale et a substitu\u00e9 \u00e0 la mise en valeur r\u00e9elle du patrimoine arch\u00e9ologique de lugubres et risibles reconstitutions de vestiges arch\u00e9ologiques et de monuments historiques en plein centre-ville de Tunis alors que les originaux sont tr\u00e8s souvent dans un pi\u00e8tre \u00e9tat.<\/p>\n<p>Puissent les vrais contre-pouvoirs que sont le contr\u00f4le institutionnel, la vigilance des m\u00e9dias et la mobilisation de la soci\u00e9t\u00e9\u00a0 civile pr\u00e9munir la Tunisie du malheur incommensurable qui pourrait s\u2019abattre sur elle par le bais du populisme d\u00e9j\u00e0 existant ou \u00e0 venir ! La d\u00e9mocratie, qui est certainement\u00a0 le moins mauvais des r\u00e9gimes politiques, est aussi le plus fragile de tous parce qu\u2019il est expos\u00e9 tant aux menaces des ses adversaires qu\u2019\u00e0 la malfaisance de ses partisans ou pr\u00e9tendus tels.<\/p>\n<p class=\"c2\"><strong>Professeur Houcine Ja\u00efdi<\/strong><\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/28228-le-populisme-un-element-structurel-de-la-democratie-depuis-25-siecles\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00abDans les assembl\u00e9es, vous vous d\u00e9lectez \u00e0 vous entendre flatter par des discours qui ne visent qu\u2019\u00e0 vous plaire, mais ensuite, quand les \u00e9v\u00e8nements s\u2019accomplissent, votre salut m\u00eame est en danger \u00bb. Cette phrase fait partie d\u2019un discours politique intitul\u00e9 \u00ab La Troisi\u00e8me Philippique \u00bb prononc\u00e9, en 341 avant J\u00e9sus-Christ, par D\u00e9mosth\u00e8ne, homme d\u2019\u00c9tat ath\u00e9nien [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1772,"featured_media":64890,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"fifu_image_url":"","fifu_image_alt":"","footnotes":""},"categories":[73,55],"tags":[],"class_list":["post-64889","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-actualite","category-tunisie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/64889","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1772"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=64889"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/64889\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=64889"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=64889"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=64889"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}