{"id":67081,"date":"2019-11-10T03:30:00","date_gmt":"2019-11-10T08:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/avenement-de-hussein-bey-les-revelations-du-pr-azzedine-guellouz\/"},"modified":"2019-11-10T03:30:00","modified_gmt":"2019-11-10T08:30:00","slug":"avenement-de-hussein-bey-les-revelations-du-pr-azzedine-guellouz","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/avenement-de-hussein-bey-les-revelations-du-pr-azzedine-guellouz\/","title":{"rendered":"Av\u00e8nement de Hussein Bey: les r\u00e9v\u00e9lations du Pr Azzedine Guellouz"},"content":{"rendered":"<p>Ce \u00abmoment historique\u00bb qu\u2019est l\u2019accession au pouvoir de Hussein Bey, en 1705 \u2013 1706, reste peu connu dans sa complexit\u00e9, ses ant\u00e9c\u00e9dents comme ses suites. Fondateur de la dynastie husseinite qui gardera le tr\u00f4ne de Tunisie pendant plus de deux cent cinquante-deux ans, jusqu\u2019au 25 juillet 1957, il avait succ\u00e9d\u00e9 \u00e0 Ibrahim Ch\u00e9rif. Ce personnage rest\u00e9 dans l\u2019ombre n\u2019est autre que le tyrannicide qui avait mis fin, en 1702, au r\u00e8gne sanguinaire de Mourad III.<\/p>\n<p>Toute cette s\u00e9quence controvers\u00e9e est r\u00e9tablie par le Pr Azzedine Guellouz, du haut de son \u00e9rudition, dans un ouvrage publi\u00e9 par l\u2019Acad\u00e9mie tunisienne des sciences, des lettres et des arts, Be\u00eft al-Hikma. Sous le titre de L\u2019av\u00e8nement de Hussein Bey, Fondateur de la Dynastie Husseinite (1705 \u2013 1706) \u00bb, il revient sur le \u00abberceau de la Tunisie contemporaine\u00bb, avant de traiter des ombres et lumi\u00e8res sur Ibrahim Cherif et son gouvernement, les origines et ant\u00e9c\u00e9dents de Hussein Ben Ali et sa collaboration difficile avec Ibrahim Ch\u00e9rif. Le dernier chapitre est intitul\u00e9 \u00abAv\u00e8nement l\u00e9gendaire et \u00e9v\u00e8nements r\u00e9els : la v\u00e9ritable date de l\u2019accession au pouvoir de Hussein 1er\u00bb.<\/p>\n<p>Le r\u00e9cit, pr\u00e9cis, document\u00e9, tr\u00e8s bien \u00e9crit sous une plume raffin\u00e9e, nous apporte des \u00e9clairages in\u00e9dits. En fin connaisseur et sp\u00e9cialiste de renom, le Pr Azzedine Guellouz confronte les textes des voyagistes et historiographes, r\u00e9tablit les faits et les met dans leur contexte. D\u2019embl\u00e9e, il avait tenu dans une note liminaire \u00e0 pr\u00e9ciser les r\u00e8gles utilis\u00e9es pour la transcription des mots arabes, un v\u00e9ritable guide pour les chercheurs. La bibliographie est, elle aussi, instructive avec les textes des chroniqueurs arabes class\u00e9s au pr\u00e9nom. L\u2019index des noms propres permet de retrouver facilement les rep\u00e8res recherch\u00e9s.<\/p>\n<p>Une fois de plus, le Pr Azzedine Guellouz nous gratifie d\u2019un ouvrage qui fera sans doute r\u00e9f\u00e9rence. Beit al-Hikma aura eu le m\u00e9rite de l\u2019\u00e9diter.<\/p>\n<h2>Bonnes feuilles<\/h2>\n<h3>Ombres et lumi\u00e8res sur Ibrahim Ch\u00e9rif: consid\u00e9rations politiques et v\u00e9rit\u00e9 historique<\/h3>\n<p>\u00abConna\u00eetre et bien conna\u00eetre un homme de plus, surtout si cet homme est un individu marquant et c\u00e9l\u00e8bre, c\u2019est une grande chose qui ne saurait \u00eatre \u00e0 d\u00e9daigner\u00bb. Sainte- Beuve(29).<\/p>\n<p>Ibrahim Ch\u00e9rif, agent de la Sublime Porte (1702) &#8211; Une tradition constante &#8211; Des indices concordants &#8211; Un silence politique ; Ibrahim Ch\u00e9rif, compagnon de Ben Choukr (1694) &#8211; Autre silence politique: les causes du conflit alg\u00e9ro-tunisien de 1694 &#8211; Un paradoxe: Ibrahim Ch\u00e9rif au service des Mouradites.<\/p>\n<p class=\"c3\"><span class=\"c2\"><strong>1. Ibrahim Ch\u00e9rif, agent de la Sublime Porte (1702)<\/strong><\/span><\/p>\n<p>Pour rendre compte des circonstances qui ont entour\u00e9 le coup d\u2019\u00c9tat du 10 juin 1702, l\u2019historien Ben Bou-Dhiaf donne force d\u00e9tails sur les exactions qui avaient valu \u00e0 Mourad III la r\u00e9probation unanime des populations et leur haine. Il ne se croit pas tenu, dans cette partie de cet expos\u00e9, de citer ses sources, de les confronter ou de les critiquer. L\u2019accord entre les chroniques qu\u2019il utilise et ses propres convictions est sans doute parfait. Le sinistre \u201cMourad Bou Bala\u201d(30)a, sans contestation aucune, m\u00e9rit\u00e9 mille fois la mort et tous les habitants de la r\u00e9gence ont b\u00e9ni le geste d\u2019Ibrahim.<\/p>\n<p><strong>Une tradition constante<\/strong><\/p>\n<p>Mais au moment d\u2019ajouter une autre explication, il prend soin de pr\u00e9ciser qu\u2019elle a pour source : \u00abune tradition constante, que ne contredisent ni la logique ni les institutions, bien que certains historiens aient jug\u00e9 bon de la passer sous silence, pour des consid\u00e9rations politiques\u00bb(31). L\u2019indication est pr\u00e9cieuse. Il est important en effet de savoir que des chroniqueurs, que nous pouvons \u201csituer\u201d politiquement, ont cru n\u00e9cessaire, et politique, de passer sous silence un \u00e9v\u00e9nement politique dont Ben Bou-Dhiaf nous donne le d\u00e9tail.<\/p>\n<p>Nous sommes en droit de supposer un rapport entre les int\u00e9r\u00eats et les craintes des chroniqueurs en cause et le probl\u00e8me qu\u2019ils se sont abstenus d\u2019aborder. Reste \u00e0 d\u00e9finir ce rapport. En l\u2019esp\u00e8ce, l\u2019explication que Ben Bou-Dhiaf rapporte et croit vraisemblable c\u2019est que l\u2019intervention de la Sublime Porte n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 \u00e9trang\u00e8re au coup d\u2019\u00c9tat de juin 1702 : Ibrahim Ch\u00e9rif, le chef et le b\u00e9n\u00e9ficiaire de la conjuration, aurait agi avec l\u2019assentiment des autorit\u00e9s d\u2019Istanbul, sinon sur leur ordre expr\u00e8s.<\/p>\n<p>Ibrahim Ch\u00e9rif se trouvait \u00e0 Istanbul au moment o\u00f9 une d\u00e9l\u00e9gation de la r\u00e9gence d\u2019Alger s\u2019y trouvait. Les deux r\u00e9gences \u00e9taient en guerre et, avec l\u2019aide du pacha de Tripoli, Khalil Bey, Mourad III venait m\u00eame d\u2019infliger aux troupes d\u2019Alger l\u2019une des rares d\u00e9faites qu\u2019elles aient jamais subies sur leur propre territoire. Ses assauts contre Constantine avaient pu \u00eatre repouss\u00e9s mais l\u2019alerte avait \u00e9t\u00e9 chaude (octobre 1700). Il avait d\u2019ailleurs consacr\u00e9 son ann\u00e9e \u00e0 pr\u00e9parer une nouvelle offensive.<\/p>\n<p>Les autorit\u00e9s d\u2019Istanbul avaient r\u00e9uni les d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s d\u2019Alger avec Ibrahim Ch\u00e9rif et avaient donn\u00e9 ordre aux trois \u00c9tats-fr\u00e8res de cesser les hostilit\u00e9s. Les ordres de la Sublime Porte avaient \u00e9t\u00e9 transmis \u00e0 Mourad III, qui, publiquement, refusa de s\u2019y conformer. C\u2019est alors qu\u2019avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9nonc\u00e9es \u00e0 la Sublime Porte les cruaut\u00e9s \u00e0 peine croyables du bey de Tunis. Ibrahim Ch\u00e9rif, convoqu\u00e9, adjur\u00e9 de dire si les accusations alg\u00e9riennes \u00e9taient fond\u00e9es, avait h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 commettre un parjure(32). Le sultan avait alors d\u00e9clar\u00e9: \u00abIl faut lib\u00e9rer ces Musulmans de cette tyrannie [\u2026] si je m\u2019abstiens, je m\u2019en rends complice\u00bb. Les oul\u00e9mas consult\u00e9s approuv\u00e8rent.<\/p>\n<p>Ibrahim Ch\u00e9rif avait alors compris le danger qui mena\u00e7ait sa \u201cpetite patrie\u201d si les arm\u00e9es du sultan devaient venir l\u2019attaquer. Il proposa: \u00abLe mal ne vient que d\u2019un seul homme; si le sultan veut bien m\u2019en donner l\u2019ordre, je me charge d\u2019en d\u00e9barrasser le pays [\u2026]\u00bb Cette solution, discr\u00e8te et \u00e9conomique, avait \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9e; Ibrahim Ch\u00e9rif re\u00e7ut donc l\u2019ordre d\u2019ex\u00e9cuter Mourad III. Un d\u00e9cret, qui devait rester secret, l\u2019investissait de la charge de bey.<\/p>\n<p><strong>Des indices concordants<\/strong><\/p>\n<p>La \u201ctradition\u201d dont Ben Bou-Dhiaf fait \u00e9tat est confirm\u00e9e par un t\u00e9moin direct, l\u2019auteur du M\u00e9moire anonyme annex\u00e9 au Second Voyage de Lucas. Quoi qu\u2019il en soit de son identit\u00e9, cet homme a v\u00e9cu \u00e0 Tunis de 1684 \u00e0 1708 et semble avoir not\u00e9, pratiquement au jour le jour, sinon les \u00e9v\u00e9nements eux-m\u00eames, du moins les \u00e9chos qu\u2019il en pouvait recueillir \u00e0 Tunis. Or il confirme qu\u2019Ibrahim Ch\u00e9rif avait \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9 \u00e0 Istanbul pour y recruter des miliciens(33).<\/p>\n<p>Il confirme aussi que Mourad III avait re\u00e7u un Capidji notifiant la volont\u00e9 du Grand Seigneur que les r\u00e9gences de Tunis et d\u2019Alger v\u00e9cussent en paix et que ledit Capidji avait \u00e9t\u00e9 accueilli avec beaucoup d\u2019\u00e9gard, mais qu\u2019on ne se faisait pas d\u2019illusions \u00e0 Tunis sur l\u2019efficience de tels ordres. L\u2019entourage de Mourad III avait m\u00eame recours \u00e0 un proc\u00e9d\u00e9 classique en pays de r\u00e9gence : la mise en doute de l\u2019authenticit\u00e9 des ordres re\u00e7us (34): \u00abCe ne serait pas la premi\u00e8re fois, disait-on, que des gens intrigants auraient rendu tout un ro\u00efaume la duppe de leur avarice\u00bb. C\u2019\u00e9tait bien le signe que Mourad III ne comptait pas y obtemp\u00e9rer. Et, de fait, il continua ses pr\u00e9paratifs de guerre contre Alger(35).<\/p>\n<p>En outre, le coup d\u2019\u00c9tat de Tunis avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d\u2019un coup d\u2019\u00c9tat \u00e0 Tripoli. Khalil Bey, l\u2019alli\u00e9 de Mourad contre Alger, avait lui aussi \u00e9t\u00e9 victime d\u2019une mutinerie de la milice turque et \u00e9tait venu se r\u00e9fugier \u00e0 Tunis(36). Or l\u2019alliance entre Khalil et Mourad ne faisait pas de doute pour la Sublime Porte et Rachid, l\u2019historiographe officiel du sultan Ahmed III, suivi de De Hammer, signale, en mai 1703:<\/p>\n<p>\u00ab[\u2026] l\u2019\u00e9loignement de Khalil Bey de Tripoli qui, de concert avec Mourad, avait fait une tentative pour s\u2019emparer d\u2019Alger [\u2026]. Apr\u00e8s son \u00e9loignement, la Porte parvint facilement \u00e0 r\u00e9tablir la paix entre les \u00c9tats barbaresques et \u00e0 apaiser leurs diff\u00e9rends.\u00bb (37)<\/p>\n<p>De fait, alors que les troupes tunisiennes avaient d\u00e9j\u00e0 quitt\u00e9 la capitale et se dirigeaient vers la fronti\u00e8re de l\u2019ouest(38), d\u00e8s que Mourad III fut remplac\u00e9 par Ibrahim Ch\u00e9rif, il ne fut plus question de guerre contre Alger. Un nouveau chef \u00e9tait \u00e0 la t\u00eate du gouvernement de Tunis. Il \u00e9tait normal que, dans la mesure o\u00f9 cela lui \u00e9tait possible, il ajourn\u00e2t les projets d\u2019exp\u00e9dition et m\u00eet une sourdine aux contestations diplomatiques, si justifi\u00e9es qu\u2019elles aient pu \u00eatre par ailleurs(39). Mais, en l\u2019esp\u00e8ce, le renoncement \u00e0 la guerre contre Alger n\u2019\u00e9tait pas une simple tactique, il r\u00e9pondait \u00e0 un changement d\u2019orientation politique inspir\u00e9, dict\u00e9, par Istanbul.<\/p>\n<p><strong>Un silence politique<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que, pour des consid\u00e9rations \u201cpolitiques\u201d, ont voulu ignorer certains historiens, c\u2019est-\u00e0-dire Hussein Khodja et ses successeurs historiographes officiels. Or Hussein Khodja a \u00e9t\u00e9 le ministre de Hussein Bey. Comme son nom l\u2019indique, il \u00e9tait bach-khodja, secr\u00e9taire des commandements en langue turque. \u00c0 ce titre, il \u00e9tait sp\u00e9cialement charg\u00e9 des relations avec la Turquie.<\/p>\n<p>Avec raison, par cons\u00e9quent, Ben Bou-Dhiaf refuse d\u2019admettre qu\u2019un tel sp\u00e9cialiste ait pu ignorer les tenants et les aboutissants du coup d\u2019\u00c9tat du 10 juin 1702 et plus particuli\u00e8rement le r\u00f4le de la Sublime Porte dans ce coup d\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<p>Cette remarque nous apprend que les d\u00e9fenseurs du prestige husseinite se sont attach\u00e9s \u00e0 nier l\u2019intervention de la Sublime Porte dans le coup d\u2019\u00c9tat qui avait port\u00e9 Ibrahim Ch\u00e9rif au pouvoir.<\/p>\n<p>Or nous pouvons, encore moins que Ben Bou-Dhiaf, \u00e9viter de consid\u00e9rer cette intervention comme vraisemblable. Des indices irr\u00e9cusables confirment la \u00abtradition constante conforme \u00e0 la logique et aux institutions\u00bb et ces indices ne pouvaient \u00eatre ignor\u00e9s d\u2019eux. S\u2019ils n\u2019en ont pas tenu compte, c\u2019est donc qu\u2019il importait en quelque mani\u00e8re au prestige de la dynastie husseinite que f\u00fbt pass\u00e9e sous silence cette intervention de la Sublime Porte dans la chute du dernier repr\u00e9sentant de la monarchie mouradite.<\/p>\n<p>Il importait donc \u00e0 Hussein Khodja, ministre de Hussein Bey, \u00e0 Mohammed Es-Sarraj, ministre de son fils a\u00een\u00e9 Mohammed (Er- Rachid) Bey, \u00e0 Hammouda Ben Abdelaziz, ministre de son second fils Ali Bey, qu\u2019Ibrahim Ch\u00e9rif ne par\u00fbt pas avoir agi sur l\u2019ordre expr\u00e8s de \u201cSa Hautesse\u201d.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas pourtant qu\u2019ils fassent peu de cas du geste par lequel Ibrahim Ch\u00e9rif avait lib\u00e9r\u00e9 le pays de l\u2019oppression de Mourad III. Ce geste est une \u0153uvre pie par laquelle Ibrahim Ch\u00e9rif s\u2019est assur\u00e9 les b\u00e9n\u00e9dictions humaines et divines. Mais il fallait que la d\u00e9cision d\u2019Ibrahim Ch\u00e9rif lui e\u00fbt \u00e9t\u00e9 dict\u00e9e par l\u2019indignation, par des consid\u00e9rations morales, \u00e0 l\u2019exclusion de toutes consid\u00e9rations politiques. Si son geste avait une signification politique, on la voulait limit\u00e9e : Mourad III \u00e9tait un prince injuste et indigne, il \u00e9tait m\u00e9ritoire de le tuer. Mais ce que les historiographes husseinites ne voulaient pas, c\u2019\u00e9tait que l\u2019on v\u00eet dans le geste d\u2019Ibrahim contre Mourad III l\u2019influence d\u2019Istanbul.<\/p>\n<p>Nous voil\u00e0 pr\u00e9venus: la vigilance des historiographes husseinites \u201cengag\u00e9s\u201d s\u2019est \u00e9tendue \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 l\u2019accession de Hussein Ben Ali au pouvoir, des \u00e9v\u00e9nements qui concernent les rapports de son pr\u00e9d\u00e9cesseur Ibrahim Ch\u00e9rif avec la dynastie mouradite d\u2019une part, et d\u2019autre part avec la m\u00e9tropole turque. La constatation a son importance. Elle nous dicte de chercher dans la vie et la carri\u00e8re d\u2019Ibrahim Ch\u00e9rif les indices susceptibles de le classer politiquement tant par rapport \u00e0 la Sublime Porte que par rapport \u00e0 la dynastie mouradite.<\/p>\n<p class=\"c3\"><span class=\"c2\"><strong>2. Ibrahim Ch\u00e9rif, compagnon de Ben Choukr (1694)<\/strong><\/span><\/p>\n<p>Du pass\u00e9 d\u2019Ibrahim Ch\u00e9rif avant son accession au pouvoir, nous savons tr\u00e8s peu de choses mais ce que nous en savons est particuli\u00e8rement significatif. Ibrahim Ch\u00e9rif est un \u201cTurc du Levant\u201d, un \u201cTurc de race pure\u201d. Il commen\u00e7a \u00e0 s\u00e9vir dans les troupes de la r\u00e9gence de Tunis, \u00e0 la suite de la guerre alg\u00e9ro-tunisienne de 1694 et des accords qui la termin\u00e8rent. Cette guerre avait vu les troupes d\u2019Alger, conduites par le dey Chaabane, marcher contre Tunis, alors gouvern\u00e9e par le bey Mohammed (Ben Mourad) et tenter d\u2019en donner le gouvernement \u00e0 Mohammed Ben Choukr.<\/p>\n<p><strong>Autre silence politique : les causes du conflit alg\u00e9ro-tunisien de 1694<\/strong><\/p>\n<p>Mais le soutien \u00e0 Mohammed Ben Choukr n\u2019\u00e9tait pas une fin en soi comme le laisseraient entendre les chroniques d\u2019inspiration husseinite. Les v\u00e9ritables raisons de l\u2019intervention de la r\u00e9gence d\u2019Alger contre le bey mouradite de Tunis sont expos\u00e9es dans une lettre adress\u00e9e le 1er septembre 1694 du \u201ccamp d\u2019Alger sous Tunis\u201d au roi de France, Louis XIV. \u00c0 la suite de la guerre qui venait d\u2019opposer la r\u00e9gence d\u2019Alger au sultan du Maroc, Moulay Isma\u00efl, les ambassadeurs marocains, venus n\u00e9gocier la fin des hostilit\u00e9s, avaient montr\u00e9 en plein divan les lettres \u00e9crites \u00e0 leur ma\u00eetre par le bey de Tunis. Par ces lettres, il proposait \u00e0 Moulay Isma\u00efl son alliance pour la conqu\u00eate des r\u00e9gences d\u2019Alger, de Tunis et m\u00eame de Tripoli et de l\u2019\u00c9gypte. Il demandait pour r\u00e9compense d\u2019\u00eatre fait grand-vizir de l\u2019empire ch\u00e9rifien ainsi agrandi(40).C\u2019est pour ch\u00e2tier cette trahison que l\u2019exp\u00e9dition avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9cid\u00e9e contre un gouvernement dont bien des indices avaient amen\u00e9 la r\u00e9gence d\u2019Alger \u00e0 suspecter la fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 la m\u00e9tropole turque.<\/p>\n<p>Ces indices, Chaabane, dey d\u2019Alger, les rappelle dans sa lettre \u00e0 Louis XIV. Le bey de Tunis \u00abavait si bien inspir\u00e9 la r\u00e9bellion\u00bb \u00e0 trente-cinq tribus arabes que \u00abdepuis trois ans il les avait attir\u00e9es sur les terres de Tunis\u00bb. Il avait \u00e9crit \u00abplusieurs lettres aux Arabes voleurs et rebelles \u00e0 cet \u00c9tat pour les engager \u00e0 faire des coups sur nos sujets ob\u00e9issants\u00bb. Il avait \u00e9galement \u00abproc\u00e9d\u00e9 \u00e0 des changements continuels des officiers de la milice dont il [avait] donn\u00e9 les emplois \u00e0 de m\u00e9chants Arabes\u00bb. Enfin, suivant en cela la tradition \u00e9tablie par son grand-p\u00e8re Mourad, premier du nom, il avait pr\u00e9tendu faire de Tunis \u00abune royaut\u00e9 et couronne h\u00e9r\u00e9ditaire de p\u00e8re en fils\u00bb.<\/p>\n<p>Autant que pour ch\u00e2tier la trahison, la campagne de 1694 avait \u00e9t\u00e9 voulue pour \u00e9vincer un bey oublieux des devoirs de solidarit\u00e9 entre r\u00e9gences, des privil\u00e8ges de la colonie militaire turque et du caract\u00e8re oligarchique du gouvernement aristocratique militaire, institu\u00e9 par la Porte dans cette r\u00e9gence. Le dey d\u2019Alger se disait, dans cette m\u00eame lettre, charg\u00e9 par \u201cSa Hautesse\u201d de cette op\u00e9ration de police imp\u00e9riale. Mohammed Bey avait bel et bien contrevenu aux lois et usages de l\u2019empire ottoman qui enjoignaient aux trois \u00c9tats (Alger, Tunis et Tripoli) de se traiter en fr\u00e8res. Il fallait lui rappeler qu\u2019il ne pouvait y avoir dans les \u201ctrois r\u00e9publiques\u201d de royaut\u00e9 ou de couronne h\u00e9r\u00e9ditaire. Car, pr\u00e9cise Chaabane Dey :<br \/>\u00abQui que ce soit ne peut pas se maintenir ici par la force dans la dignit\u00e9 de Bey ou dans celle de Dey. Nous sommes tous sous la protection et la d\u00e9pendance de la milice. Nous sommes entre ses mains [&#8230;]. On ne peut s\u2019opini\u00e2trer et m\u00eame nous avons \u00e0 ce sujet une d\u00e9claration \u00e9crite de la main de notre Grand Empereur \u00e0 nos R\u00e9publiques: \u201cQuiconque de mes esclaves sera agr\u00e9able \u00e0 ma soldatesque des fronti\u00e8res et sera \u00e9lu par elle pour son chef, c\u2019est celui que j\u2019approuve et confirme\u201d.\u00bb(41)<\/p>\n<p class=\"c4\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/1(67).jpg\" alt=\"\" width=\"700\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" height=\"412\" align=\"middle\"\/><\/p>\n<p>Il est frappant de constater \u00e0 quel point semble \u00e9vidente pour l\u2019auteur de cette lettre (qui a tout d\u2019un manifeste) la conjonction entre la fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 la m\u00e9tropole turque, le respect des privil\u00e8ges de la colonie militaire turque et l\u2019attachement au caract\u00e8re \u00e9lectif du gouvernement des r\u00e9gences.<\/p>\n<p>Une autre \u00e9vidence en est le corollaire : puisque les dirigeants de la r\u00e9gence de Tunis semblent avoir oubli\u00e9 ces grands principes politiques, il est normal que la Sublime Porte ait d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 les dirigeants d\u2019Alger, \u201cl\u2019a\u00een\u00e9\u201d des \u00c9tats-fr\u00e8res, pour r\u00e9tablir l\u2019ordre. D\u2019o\u00f9 l\u2019exp\u00e9dition de 1694(42).<\/p>\n<p><strong>Un paradoxe: Ibrahim Ch\u00e9rif au service des Mouradites<\/strong><\/p>\n<p>De cette exp\u00e9dition, Ibrahim Ch\u00e9rif faisait partie. Le d\u00e9roulement ult\u00e9rieur de sa carri\u00e8re, les fonctions qu\u2019il occupa plus tard permettent d\u2019imaginer qu\u2019il en faisait partie comme agent conscient et responsable et qu\u2019il n\u2019en pouvait ignorer les objectifs.<\/p>\n<p><strong>Or ces objectifs n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 atteints en 1694<\/strong><\/p>\n<p>Il \u00e9tait vrai, au moment o\u00f9 Chaabane Dey \u00e9crivait sa lettre \u00e0 Louis XIV, que Mohammed Ben Mourad avait pris la fuite \u00abavec 4 000 Arabes zouaves\u00bb, tandis que \u00abtoutes les troupes turques\u00bb se ralliaient au dey d\u2019Alger. Chaabane Dey avait pu, \u00abavec l\u2019agr\u00e9ment de l\u2019empereur ottoman\u00bb, rev\u00eatir de la robe imp\u00e9riale son \u00abbon ami Mehemet Ben Choukir\u00bb, puis s\u2019en retourner \u00e0 Alger. Mais Mohammed Ben Mourad avait trouv\u00e9 refuge et appui aupr\u00e8s de ses alli\u00e9s naturels, les Arabes B\u00e9douins. Quelques mois lui avaient suffi pour organiser la r\u00e9sistance ; d\u00e8s sa premi\u00e8re exp\u00e9dition fiscale, le nouveau bey, Mohammed Ben Choukr, avait subi une \u00e9crasante d\u00e9faite. Le 16 avril 1695, il abandonnait la partie, quittait le territoire tunisien. Restaient en pr\u00e9sence d\u2019une part les miliciens turcs, command\u00e9s par le dey, ma\u00eetres de Tunis, d\u2019autre part le bey Mohammed Ben Mourad et ses troupes \u201carabes\u201d, ma\u00eetres du reste du pays.<\/p>\n<p>Un compromis devait intervenir. La mort de Chaabane Dey \u00e0 Alger le facilitait. La garnison turque avait fait sa soumission au prince mouradite en m\u00eame temps qu\u2019\u00e9tait sign\u00e9 un accord entre les deux r\u00e9gences qui mettait fin \u00e0 la \u201cr\u00e9vocation\u201d de Mohammed Bey. On peut supposer que cet accord n\u2019\u00e9tait pas all\u00e9 sans concessions r\u00e9ciproques. C\u2019est \u00e0 la suite de cet accord qu\u2019Ibrahim Ch\u00e9rif s\u2019\u00e9tait trouv\u00e9 au service de Mohammed Bey (1695-1696), puis de ses successeurs : son fr\u00e8re Ramadhan Ben Mourad (1696-1699), son neveu Mourad Ben Ali Ben Mourad (Mourad III) enfin (1699-1702). C\u2019est contre ce dernier repr\u00e9sentant de la dynastie qu\u2019il avait foment\u00e9 son complot de 1702.<\/p>\n<p>Les mauvaises m\u0153urs et la cruaut\u00e9 du tyran faisaient, nous dit-on, souhaiter sa perte par toutes les populations de la r\u00e9gence et le geste d\u2019Ibrahim Ch\u00e9rif lui avait valu l\u2019approbation et la b\u00e9n\u00e9diction des foules. Mais l\u2019ancien compagnon de Ben Choukr et de Chaabane Dey pouvait avoir d\u2019autres mobiles que cette vertueuse indignation pour vouloir la mort du bey mouradite.<\/p>\n<p>Quand on conna\u00eet la participation d\u2019Ibrahim Ch\u00e9rif \u00e0 l\u2019exp\u00e9dition de Ben Choukr, quand on conna\u00eet par ailleurs les v\u00e9ritables raisons de cette exp\u00e9dition contre Mohammed Ben Mourad, on s\u2019\u00e9tonne moins de voir Ibrahim Ch\u00e9rif charg\u00e9 par la Sublime Porte du meurtre du dernier bey mouradite. Et lorsque l\u2019on constate alors le silence des historiens-ministres sur les motifs v\u00e9ritables de l\u2019exp\u00e9dition de Ben Choukr, on ne peut que le rapprocher de leur silence sur l\u2019intervention de la Sublime Porte dans la chute de Mourad III. Ils ne veulent pas laisser passer les informations susceptibles de laisser croire \u00e0 un m\u00e9contentement de la Sublime Porte contre la dynastie mouradite, contre la politique mouradite dans son ensemble, et encore moins les informations susceptibles de laisser supposer que la Sublime Porte ait cru devoir concr\u00e9tiser ce m\u00e9contentement par une intervention.<\/p>\n<p class=\"c6\"><span class=\"c2\"><strong>L\u2019av\u00e8nement de Hussein Bey<\/strong><\/span><br \/><span class=\"c5\">Fondateur de la Dynastie Husseinite(1705 -1706)<br \/>Par Azzedine Guellouz<br \/>Acad\u00e9mie tunisienne des sciences,<br \/>des lettres et des arts<br \/>Be\u00eft al-Hikma, 2019, 124 p. 11DT<\/span><\/p>\n<p class=\"c4\"><strong><a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/le_mensuel_abonnez_vous\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Bondou(7).jpg\" alt=\"\" width=\"500\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" height=\"128\" align=\"middle\"\/><\/a><\/strong><\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/28375-avenement-de-hussein-bey-les-revelations-du-pr-azzedine-guellouz\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce \u00abmoment historique\u00bb qu\u2019est l\u2019accession au pouvoir de Hussein Bey, en 1705 \u2013 1706, reste peu connu dans sa complexit\u00e9, ses ant\u00e9c\u00e9dents comme ses suites. Fondateur de la dynastie husseinite qui gardera le tr\u00f4ne de Tunisie pendant plus de deux cent cinquante-deux ans, jusqu\u2019au 25 juillet 1957, il avait succ\u00e9d\u00e9 \u00e0 Ibrahim Ch\u00e9rif. 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