{"id":67175,"date":"2019-11-11T11:50:00","date_gmt":"2019-11-11T16:50:00","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/ammar-mahjoubi-levergetisme-la-zakat-a-la-sauce-romaine\/"},"modified":"2019-11-11T11:50:00","modified_gmt":"2019-11-11T16:50:00","slug":"ammar-mahjoubi-levergetisme-la-zakat-a-la-sauce-romaine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/ammar-mahjoubi-levergetisme-la-zakat-a-la-sauce-romaine\/","title":{"rendered":"Ammar Mahjoubi: l&rsquo;Everg\u00e9tisme, la Zakat \u00e0 la sauce romaine"},"content":{"rendered":"<p><span class=\"c2\">Relisant ces jours derniers Le pain et le cirque de Paul Veyne, j\u2019ai cru utile d\u2019aborder, pour les lecteurs de Leaders, l\u2019article de la charit\u00e9 chr\u00e9tienne et\/ou de la zakat musulmane, compar\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9verg\u00e9tisme pa\u00efen de l\u2019\u00e9poque romaine. D\u2019embl\u00e9e P. Veyne pose ces questions : \u00abUne m\u00eame force myst\u00e9rieuse pousse-t-elle les soci\u00e9t\u00e9s \u00e0 gaspiller ou \u00e0 donner leur surplus? Potlatch, \u00e9verg\u00e9sies et \u0153uvres pieuses et charitables sont-ils les modifications d\u2019une m\u00eame esp\u00e8ce, la redistribution ?\u00bb (Le pain et le cirque, Seuil, H 196, p. 47). Illusion, r\u00e9pond-il aussit\u00f4t. L\u2019id\u00e9ologie \u00e0 la base de ces prestations, les b\u00e9n\u00e9ficiaires des \u00e9verg\u00e9sies, leurs agents, les motivations de ces agents ainsi que leurs conduites, tout diff\u00e8re avec la charit\u00e9.<\/span><\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9verg\u00e9tisme, \u00e0 l\u2019\u00e9poque romaine, signifie que les cit\u00e9s, coll\u00e8ges, corporations etc, attendaient et obtenaient des riches citoyens, spontan\u00e9ment et de bon gr\u00e9, une contribution, des deniers pour subvenir \u00e0 leurs d\u00e9penses. Les riches offraient \u00e0 la cit\u00e9 des spectacles de combats opposant des gladiateurs ou des chasses aux fauves, dans l\u2019ar\u00e8ne des amphith\u00e9\u00e2tres et construisaient pour elle des \u00e9difices publics, temples, thermes, monuments des jeux et autres b\u00e2timents d\u00e9di\u00e9s \u00e0 la collectivit\u00e9 ; ils conviaient aussi les citoyens \u00e0 festoyer dans des banquets. Les notables consentaient ces \u00e9verg\u00e9sies soit de fa\u00e7on spontan\u00e9e, de leur propre initiative, soit obhonorem, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 l\u2019occasion de leur \u00e9lection \u00e0 une magistrature, \u00e0 une fonction municipale. Dans ce cas, cet \u00e9verg\u00e9tisme devenait moralement et m\u00eame l\u00e9galement obligatoire. Parfois cependant, l\u2019\u00e9verg\u00e9tisme libre de toute obligation n\u2019\u00e9tait que la cons\u00e9quence d\u2019une contrainte plus ou moins douce, \u00e0 la suite d\u2019une agitation sociale ou m\u00eame de quelques troubles ; tandis que l\u2019\u00e9verg\u00e9tisme obligatoire s\u2019\u00e9tait de son c\u00f4t\u00e9 impos\u00e9 \u00e0 la suite de la codification, \u00e0 Rome, de l\u2019\u00e9verg\u00e9tisme libre apparu dans le monde grec \u00e0 l\u2019\u00e9poque hell\u00e9nistique. Beaucoup de notables ne se contentaient pas, d\u2019ailleurs, de payer leur d\u00fb et accordaient des surplus, des d\u00e9passements importants, transformant l\u2019\u00e9verg\u00e9tisme obhonoremen \u00e9verg\u00e9tisme libre ; ce dernier, de toute fa\u00e7on, avait exist\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la fin de l\u2019Antiquit\u00e9. Assur\u00e9ment, c\u2019est \u00e0 ce m\u00e9c\u00e9nat de l\u2019\u00e9verg\u00e9tisme libre que les cit\u00e9s africaines devaient leurs plus beaux monuments; sans pr\u00e9judice des r\u00e9alisations dues aux \u00e9verg\u00e9sies impos\u00e9es par une obligation morale ou une obligation l\u00e9gale. Cette dualit\u00e9 explique la grande diversit\u00e9 des \u00e9verg\u00e9tismes, la complexit\u00e9 de leurs aspects et de leurs motivations. Ph\u00e9nom\u00e8nes de mentalit\u00e9s ou actes provoqu\u00e9s par des astreintes juridiques, ils avaient une port\u00e9e politico-sociale de nature \u00e0 d\u00e9politiser la pl\u00e8be, ainsi qu\u2019un aspect religieux omnipr\u00e9sent dans la cit\u00e9. Une \u00e9verg\u00e9sie, note P. Veyne, est \u00abun fait social total\u00bb ; mais un fait qui a aussi son unit\u00e9 : les \u00e9verg\u00e9sies, les dons sont faits non pas \u00e0 des individus, mais \u00e0 la collectivit\u00e9 ; ce sont des \u00abbiens publics\u00bb.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 la charit\u00e9 chr\u00e9tienne et \u00e0 la zakat de l\u2019islam, elles sont diff\u00e9rentes de l\u2019\u00e9verg\u00e9tisme en raison, primordialement, de leur rapport direct \u00e0 la religion. L\u2019\u00e9verg\u00e9tisme, en effet, n\u2019a pas ce rapport direct et la signification m\u00eame du mot latin religio diff\u00e8re, selon qu\u2019il s\u2019agit de ritualisme pa\u00efen ou d\u2019une religiosit\u00e9 \u00e9thique comme le christianisme ou l\u2019islam. Dans la charit\u00e9 convergent la solidarit\u00e9, qui unit les membres de la m\u00eame communaut\u00e9 ou de la m\u00eame secte, mais aussi une mansu\u00e9tude naturelle aux humbles, ainsi que \u00abl\u2019amour de la douceur, qui interdit d\u2019aller jusqu\u2019au bout de son droit et qui fait de l\u2019aum\u00f4ne un devoir\u00bb.<\/p>\n<p>Mais cette convergence de la solidarit\u00e9, de la mansu\u00e9tude et de la douceur a des limites. Il y a des riches et il y a des pauvres ; le christianisme comme l\u2019Islam ne manqueront jamais de rappeler ce contraste, et le devoir du Juste est donc de faire l\u2019aum\u00f4ne, qui finit par devenir une obligation. Mais ce devoir de l\u2019aum\u00f4ne, cette zakat concernent-ils seulement les membres de la m\u00eame communaut\u00e9 ou s\u2019\u00e9tendent-ils universellement aux humbles sous tous les cieux ? Je ne saurais r\u00e9pondre \u00e0 la question,\u00a0 quant \u00e0 la zakat, en raison des limites de ma connaissance du Fiqh ; m\u00eame si je pense, compte tenu du pr\u00e9sent, qu\u2019elle est loin d\u2019\u00eatre universelle. Dans le christianisme des origines, il n\u2019y a pas d\u2019universalisme, constate P. Veyne. \u00ab Je ne suis venu sauver que les brebis d\u2019Isra\u00ebl \u00bb, dira J\u00e9sus \u00e0 la Canan\u00e9enne. Les disciples lui conseillent de chasser l\u2019\u00e9trang\u00e8re, mais les supplications de la femme sont telles qu\u2019elle finit par obtenir \u00abune miette, comme on en jette aux chiens sous la table\u00bb ; P. Veyne ajoute : \u00abCertes (J\u00e9sus) savait et disait que tous les hommes descendent de No\u00e9, que tous sont fr\u00e8res et sont enfants de Dieu ; il savait aussi adoucir tous les principes et toutes les exclusives m\u00eame nationales : l\u2019universalisme chr\u00e9tien d\u00e9coule logiquement de ces attitudes, et l\u2019on doit reconna\u00eetre l\u2019arbre \u00e0 ses fruits ; il n\u2019en demeure pas moins\u2026qu\u2019il ne faut pas chercher le fruit sur la racine\u00bb.<\/p>\n<p>Contrairement \u00e0 la charit\u00e9, l\u2019\u00e9verg\u00e9tisme ne donne pas des aum\u00f4nes aux pauvres, mais des \u00e9difices, des jeux et des plaisirs aux citoyens ; m\u00eame si la douceur envers le mendiant ou l\u2019esclave n\u2019est pas absente. Mais la mansu\u00e9tude est laiss\u00e9e aux humbles, qui connaissent la mis\u00e8re, et un citoyen, un honorabilis ne s\u2019abaisse pas \u00e0 ces attendrissements ; il ne se sent solidaire que de ses concitoyens. Il faut attendre l\u2019\u00e9poque imp\u00e9riale et, en particulier, le Bas-Empire, lorsque le citoyen deviendra le fid\u00e8le sujet de l\u2019Empereur, pour lire parfois sur une \u00e9pitaphe que le d\u00e9funt aimait les pauvres ou avait piti\u00e9 de tous. Des intellectuels aussi, adeptes du sto\u00efcisme imp\u00e9rial, \u00abont des accents de philanthropie qui rappellent la morale populaire et l\u2019esprit \u00e9vang\u00e9lique\u00bb ; la cuirasse de duret\u00e9, l\u2019attitude hautaine du citoyen pouvait donc s\u2019adoucir. La charit\u00e9, \u00e0 ses origines, devait-elle transformer l\u2019ordre politique ? Etait-elle simple refuge spirituel, \u00e9thique de conviction, ou morale de responsabilit\u00e9? P. Veyne r\u00e9pond que J\u00e9sus rend \u00e0 C\u00e9sar ce qu\u2019il doit \u00e0 C\u00e9sar. L\u2019ordre \u00e9tabli est in\u00e9branlable comme la nature. Il ne reste aux humbles qu\u2019\u00e0 le subir en s\u2019entraidant, en priant les agents du pouvoir de ne pas en abuser, de ne pas faire de z\u00e8le au service de leurs ma\u00eetres. Ethique populaire qui ne d\u00e9veloppe pas de principes abstraits, se contentant de sentences et d\u2019exemples typiques : aimer son prochain comme soi-m\u00eame ; tendre l\u2019autre joue car il ne faut pas aller jusqu\u2019au bout de son droit. Un devoir s\u2019impose : faire l\u2019aum\u00f4ne pour \u00eatre solidaire avec les pauvres et leur rendre plus douce la dure loi \u00e9conomique.<\/p>\n<p>Vers la fin du IIe si\u00e8cle \u00e0 Carthage, Tertullien se pr\u00e9valait de l\u2019\u00e9thique chr\u00e9tienne qui, au lieu de faire des \u00e9verg\u00e9sies, donnait aux pauvres de sa communaut\u00e9, \u00e0 ses orphelins, \u00e0 ses vieillards: \u00ab Cette pratique de l\u2019amour nous rend suspects aux yeux de la foule; voyez, disent les gens, comme ils s\u2019aiment entre eux.\u00bb (Apolog\u00e9tique, 39,7). A cette \u00e9poque, en effet, les chr\u00e9tiens ne constituaient qu\u2019une secte tr\u00e8s unie, ferm\u00e9e sur elle-m\u00eame, une sorte de franc-ma\u00e7onnerie exclusive qui inqui\u00e9tait, que la soci\u00e9t\u00e9 tenait pour une menace. Solidarit\u00e9 sectaire qui remonte \u00e0 J\u00e9sus lui-m\u00eame, note P. Veyne, en se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 l\u2019Evangile de saint Jean qui, \u00e0 l\u2019encontre des trois Evangiles synoptiques, apporte un t\u00e9moignage \u00abcriant d\u2019authenticit\u00e9 \u2026 nous rend de J\u00e9sus une image si proche, si violente et si peu convenue\u00bb. La charit\u00e9 est ainsi une morale \u00e9trang\u00e8re, qui s\u2019est accultur\u00e9e \u00e0 Rome. Religion du Livre, prescrite par les Ecritures, le christianisme impose \u00e0 tous ses membres des innovations, des pratiques inconnues de la soci\u00e9t\u00e9 romaine, comme l\u2019aum\u00f4ne et le rigorisme moral. Puritanisme d\u2019une secte int\u00e9griste. Apr\u00e8s Tertullien, Saint Augustin oppose lui aussi l\u2019\u00e9verg\u00e9tisme pa\u00efen, distributeur au th\u00e9\u00e2tre, \u00e0 l\u2019amphith\u00e9\u00e2tre et au cirque de spectacles futiles, de plaisirs immoraux, \u00e0 la charit\u00e9 qui pourvoit aux besoins v\u00e9ritables des mis\u00e9reux.<\/p>\n<p>Avec l\u2019extension des conversions, la secte ne tarde pas \u00e0 devenir Eglise. Les principes de la morale populaire pa\u00efenne, qui ne badinent pas plus que le christianisme sur le suicide ou les bonnes m\u0153urs, et qui sont plus s\u00e9v\u00e8res que la morale aristocratique, sont adopt\u00e9s. D\u00e8s le IIe si\u00e8cle, l\u2019Eglise fait de la bienfaisance une institution, et fonde une caisse pour secourir la veuve, l\u2019orphelin et le pauvre, le vieillard, le malade et le captif. Il en est de m\u00eame, sans doute, pour l\u2019institution de la zakat. La gestion de cette caisse, de cette arca \u00e0 l\u2019\u00e9poque pal\u00e9ochr\u00e9tienne, destin\u00e9e aux \u0153uvres de bienfaisance, est confi\u00e9e \u00e0 la hi\u00e9rarchie eccl\u00e9siastique pour les chr\u00e9tiens, tandis que le p\u00e9cule destin\u00e9 \u00e0 la zakat est confi\u00e9, pour les musulmans, au mufti. Mais jusqu\u2019au IVe si\u00e8cle, les aristocrates pa\u00efens continuent \u00e0 \u00e9difier ou \u00e0 restaurer des monuments civils. \u00abIls \u00e9puisent, \u00e0 qui mieux mieux, leur patrimoine pour orner leur cit\u00e9\u00bb, \u00e9crit Symmaque. Les notables chr\u00e9tiens ne sont pas en reste, mais avec une diff\u00e9rence notable : dans la province africaine le pays commence, d\u00e8s la fin du IVe si\u00e8cle, \u00e0 se couvrir de basiliques chr\u00e9tiennes ; ces notables se ruinent en \u0153uvres pieuses et charitables, offrant des biens aux cit\u00e9s ou les consacrant \u00e0 l\u2019Eglise. Lib\u00e9ralit\u00e9s pieuses de l\u2019aum\u00f4ne aux pauvres, donations et legs \u00e0 l\u2019Eglise, ihsan, sadaka, fondations habous destin\u00e9s aux mis\u00e9reux, sont dus pour les chr\u00e9tiens comme pour les musulmans \u00e0 des croyances religieuses, \u00e0 la crainte de l\u2019au-del\u00e0 ; ils sont faits pour l\u2019autre monde, pour le rachat des p\u00e9ch\u00e9s, avec cependant un effet de piti\u00e9 pour les d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9s. Alors que les motivations des \u00e9verg\u00e8tes pa\u00efens sont dues \u00e0 leur int\u00e9r\u00eat pour les choses de ce monde, pour l\u2019ostentation sociale aussi et par pharisa\u00efsme. La charit\u00e9 chr\u00e9tienne, comme la zakat de l\u2019islam concernent, toutes deux, les pauvres, cat\u00e9gorie sociale d\u00e9sign\u00e9e par un mot propre aux vocabulaires des chr\u00e9tiens et des musulmans. La pratique de l\u2019aum\u00f4ne remplace la magnificence de l\u2019\u00e9verg\u00e9tisme et devient l\u2019imp\u00e9ratif central de la morale religieuse. Ce gage de d\u00e9sint\u00e9ressement constitue surtout, pour le christianisme comme pour l\u2019islam, la preuve la plus claire de la sinc\u00e9rit\u00e9 de la foi. Voulues par Dieu, charit\u00e9 de l\u2019aum\u00f4ne et zakat sont donc consid\u00e9r\u00e9es comme un don, une offrande \u00e0 la divinit\u00e9.<\/p>\n<p>Pour le paganisme, ce qui rel\u00e8verait de l\u2019assistance, de la redistribution dans l\u2019\u00e9verg\u00e9tisme est destin\u00e9 au populus, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 tous les citoyens, les esclaves \u00e9tant naturellement exclus, sauf exception. La distribution du pain aux citoyens de Rome constitue ainsi une mesure civique, bien que ce soient des citoyens pauvres qui en b\u00e9n\u00e9ficient ; mais ils ne sont pas, comme pour le christianisme et l\u2019islam, des personnes qui ont besoin d\u2019aum\u00f4nes. Sans les nommer, les \u00abpauvres\u00bb pour le paganisme sont des citoyens sans patrimoine ; c\u2019est pourquoi sont fond\u00e9es, dans les provinces, des colonies pour les lotir, pour les doter de ce patrimoine. Dans les textes des philosophes, l\u2019aum\u00f4ne n\u2019est g\u00e8re \u00e9voqu\u00e9e, et lorsqu\u2019un D\u00e9mosth\u00e8ne ou un Cic\u00e9ron se pr\u00e9valent d\u2019un acte philanthropique, il n\u2019est question que de la ran\u00e7on d\u2019un citoyen d\u00e9tenu ou d\u2019une dot \u00e0 des orphelines de citoyens.<\/p>\n<p>Lorsque plus tard, dans son ensemble, la population de l\u2019Empire adopte le christianisme, celui-ci devient la religion o\u00f9 l\u2019on na\u00eet ; et l\u2019aum\u00f4ne, les \u0153uvres charitables, deviennent alors le gage d\u2019une attitude chr\u00e9tienne saine envers les biens de ce monde, un compromis, note P. Veyne, entre la pratique r\u00e9pandue de l\u2019asc\u00e8se d\u2019une part, et d\u2019autre part de la vie mondaine dispendieuse, d\u00e9sirant la richesse pour la richesse et non pour satisfaire des besoins. Seuls les chr\u00e9tiens parfaits, rigoureux, fuient le monde et la chair, adoptent une vie d\u2019ermites, mais dans leur majorit\u00e9 les chr\u00e9tiens restent dans le monde. Ils rach\u00e8tent leurs p\u00e9ch\u00e9s par l\u2019aum\u00f4ne et les legs \u00e0 l\u2019Eglise. Il ne s\u2019agit donc nullement d\u2019un droit des pauvres, mais d\u2019un m\u00e9rite des riches, ob\u00e9issant \u00e0 un commandement de Dieu qui, certes, a prescrit au riche de faire l\u2019aum\u00f4ne, de donner ce qu\u2019il veut, mais non pas que le pauvre cesse de l\u2019\u00eatre. Le christianisme et aussi l\u2019islam font ainsi des pauvres une cat\u00e9gorie naturelle, dans un monde o\u00f9 dominent les contrastes entre le personnage du \u00abGrand\u00bb et celui du \u00abPauvre\u00bb, du \u00abfakir\u00bb. Alors que la cit\u00e9 antique pa\u00efenne r\u00e9servait la solidarit\u00e9 civique, le b\u00e9n\u00e9fice de l\u2019entraide aux seuls citoyens ; avec une \u00e9troitesse d\u2019optique arr\u00eat\u00e9e, d\u00e9cid\u00e9e, elle ne voit m\u00eame pas ceux des pauvres qui ne sont pas citoyens.<\/p>\n<p>Sans \u00eatre le Cr\u00e9ateur, comme le Dieu chr\u00e9tien et musulman, les dieux pa\u00efens peuplent le Cosmos. Chacun d\u2019entre eux a sa personnalit\u00e9, et ils partagent les faiblesses des hommes ainsi que leur sens moral ; mais ils ne l\u00e9gif\u00e8rent pas, et ne sont pas charg\u00e9s de faire r\u00e9gner la morale, se contentant, avec les lois sacr\u00e9es des temples, de fermer leurs portes aux \u00eatres impurs. Par contre, le Dieu chr\u00e9tien et musulman est Cr\u00e9ateur et l\u00e9gislateur, et le salut est conditionn\u00e9 par la loi de l\u2019aum\u00f4ne, de la zakat, et par la vertu canonique de l\u2019amour du prochain. C\u2019est pourquoi sont condamn\u00e9s les combats cruels des gladiateurs, contraires \u00e0 cet amour, ainsi que l\u2019ensemble des spectacles, sc\u00e8nes du th\u00e9\u00e2tre et courses du cirque, qui divertissent de l\u2019amour de Dieu. Il ne s\u2019agit pas de la contemplation suave du divin, comme dans le soufisme, mais de l\u2019engagement, de la passion pour l\u2019entreprise divine de salut universel: une militia Christi, un militantisme pros\u00e9lyte pour r\u00e9pandre la bonne parole. Le salut est plus important que les mis\u00e8res transitoires du monde terrestre, soulag\u00e9es cependant par les \u0153uvres de mis\u00e9ricorde. P. Veyne cite le Psaume 40 (41)2, de la Bible h\u00e9bra\u00efque : \u00abHeureux qui a le souci du pauvre et de l\u2019indigent! Au jour du malheur, Iahw\u00e9 le sauvera. Il le fera vivre heureux sur terre\u00bb. Ainsi la passion du riche pour son salut, et celui de son prochain, sont distingu\u00e9s nettement de l\u2019int\u00e9r\u00eat pour la mis\u00e8re, les malheurs terrestres de ce prochain.<\/p>\n<p>Pour conclure, on peut affirmer sans conteste que les effets historiques de la charit\u00e9 et de la zakat sont ind\u00e9niables. Avant l\u2019adoption du christianisme, l\u2019Empire pa\u00efen abandonne sans remords l\u2019affam\u00e9 fam\u00e9lique, l\u2019infirme, le vieillard impotent. Tout au plus les familles confient-elles l\u2019esclave malade \u00e0 certains temples, pour s\u2019en d\u00e9barrasser. Les Romains ont certes des confr\u00e9ries de toutes esp\u00e8ces, avec un p\u00e9cule et des cotisations, dont l\u2019affectation est indiqu\u00e9e avec pr\u00e9cision; mais aucune de ces affectations ne concerne l\u2019assistance aux membres malheureux, ou malades. L\u2019empereur Julien l\u2019Apostat, fustigeant le christianisme \u2013 qu\u2019il appelle ath\u00e9isme, car il r\u00e9cuse l\u2019existence des divinit\u00e9s pa\u00efennes\u2013 d\u00e9clare: \u00abNe voyons-nous pas ce qui a le plus contribu\u00e9 \u00e0 rehausser l\u2019ath\u00e9isme ? C\u2019est la philanthropie envers les \u00e9trangers, l\u2019attention qu\u2019ils apportent \u00e0 ensevelir leurs morts ; comme nos pr\u00eatres ne se souciaient pas et ne s\u2019occupaient pas des mis\u00e9reux, les impies Galal\u00e9ens ont invent\u00e9 de s\u2019adonner \u00e0 cette forme de philanthropie, pour populariser leur ex\u00e9crable entreprise.\u00bb Julien, Lettres, ed. Bidez, n\u00b0 89, 305BC. Il n\u2019y avait \u00e0 Rome ni h\u00f4pitaux, ni orphelinats, qui n\u2019apparaissent qu\u2019avec l\u2019expansion du christianisme. La nu\u00e9e des mis\u00e9reux y \u00e9tait telle, note P. Veyne, que le spectacle qu\u2019offrait la soci\u00e9t\u00e9 pa\u00efenne devait \u00eatre \u00e9pouvantable.<\/p>\n<p>Le premier et le plus important effet historique de la charit\u00e9 est donc la fin de l\u2019optique civique de l\u2019\u00e9poque pa\u00efenne, lorsque les citoyens de l\u2019Empire ne se sentaient solidaires que de leurs concitoyens. Avec l\u2019amour du prochain et les \u0153uvres de mis\u00e9ricorde, \u00e0 l\u2019\u00e9poque chr\u00e9tienne, l\u2019universalisme remplace peu \u00e0 peu cette optique civique exclusive. Une forte minorit\u00e9 de chr\u00e9tiens a pu, gr\u00e2ce \u00e0 la religion, sensibiliser toute une soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 la pauvret\u00e9, l\u2019obliger \u00e0 se pr\u00e9occuper du sort des mis\u00e9reux et des malades. Mais l\u2019aum\u00f4ne et la zakat, institutions canoniques obligatoires, ne sont que le corollaire d\u2019une foi \u00e0 laquelle la majorit\u00e9 s\u2019est convertie : on ne fait l\u2019aum\u00f4ne, la sadaka, malgr\u00e9 la douceur naturelle \u00e0 l\u2019\u00e9gard des souffrances et de la mis\u00e8re, que par docilit\u00e9 au commandement divin et par crainte de l\u2019au-del\u00e0, pour le salut de l\u2019\u00e2me et la r\u00e9mission des p\u00e9ch\u00e9s.<\/p>\n<p class=\"c3\"><strong>Ammar Mahjoubi<\/strong><\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/28393-ammar-mahjoubi-evergetisme-et-charite\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Relisant ces jours derniers Le pain et le cirque de Paul Veyne, j\u2019ai cru utile d\u2019aborder, pour les lecteurs de Leaders, l\u2019article de la charit\u00e9 chr\u00e9tienne et\/ou de la zakat musulmane, compar\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9verg\u00e9tisme pa\u00efen de l\u2019\u00e9poque romaine. D\u2019embl\u00e9e P. Veyne pose ces questions : \u00abUne m\u00eame force myst\u00e9rieuse pousse-t-elle les soci\u00e9t\u00e9s \u00e0 gaspiller ou [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1772,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"fifu_image_url":"","fifu_image_alt":"","footnotes":""},"categories":[73,55],"tags":[],"class_list":["post-67175","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-actualite","category-tunisie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/67175","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1772"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=67175"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/67175\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=67175"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=67175"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=67175"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}