{"id":69934,"date":"2019-12-11T07:55:00","date_gmt":"2019-12-11T12:55:00","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/mohamed-sahbi-khalfaoui-non-kais-said-nest-pas-schmittien\/"},"modified":"2019-12-11T07:55:00","modified_gmt":"2019-12-11T12:55:00","slug":"mohamed-sahbi-khalfaoui-non-kais-said-nest-pas-schmittien","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/mohamed-sahbi-khalfaoui-non-kais-said-nest-pas-schmittien\/","title":{"rendered":"Mohamed Sahbi Khalfaoui: Non, Kais Sa\u00efd n&rsquo;est pas schmittien"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Mohamed-Sahbi-Khalfaoui.jpg\" width=\"30%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"left\" alt=\"\"\/>Dans un article publi\u00e9 le 26 novembre dernier dans le Huffpostmaghreb, le professeur Mohamed Ch\u00e9rif Ferjani a pos\u00e9 la question de savoir si le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, Kais Sa\u00efd, est inspir\u00e9 par le penseur Carl Schmitt. Par cette question pertinente, le professeur Ferjani a un double m\u00e9rite. Le premier est de proposer une piste savante de r\u00e9flexion pour la compr\u00e9hension de l&rsquo;ovni politique qu&rsquo;est devenu Kais Sa\u00efd en 2019. Le second est de mettre les th\u00e8ses d&rsquo;une importante figure de la pens\u00e9e juridique et politique, Carl Schmitt, dans le c\u0153ur du d\u00e9bat scientifique tunisien. Ce second point me semble d&rsquo;un int\u00e9r\u00eat majeur.<\/p>\n<h2>Schmitt, le m\u00e9connu<\/h2>\n<p>De part son engagement politique depuis 1933 et jusqu&rsquo;\u00e0 la d\u00e9faite militaire finale du national-socialisme, Carl Schmitt a repr\u00e9sent\u00e9 la figure du penseur sulfureux et dangereux. Pendant cette p\u00e9riode, il s&rsquo;est particuli\u00e8rement illustr\u00e9 \u00e0 travers deux textes qui l&rsquo;inscrivaient dans la politique raciale du III\u00e8me Reich : \u00ab\u00a0Le F\u00fchrer prot\u00e8ge le droit\u00a0\u00bb en 1934 et \u00ab\u00a0La science allemande du droit dans sa lutte contre l&rsquo;esprit juif\u00a0\u00bb en 1936. Mais Carl Schmitt et sa pens\u00e9e \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 suspects m\u00eame avant son ralliement au nazisme. L&rsquo;hostilit\u00e9 \u00e0 laquelle faisaient face ses \u00e9crits peut \u00eatre expliqu\u00e9e par son caract\u00e8re inaccoutum\u00e9 par rapport \u00e0 la pens\u00e9e dominante sous Weimar mais aussi au del\u00e0 des fronti\u00e8res allemandes. Bien que largement analys\u00e9e, discut\u00e9e et comment\u00e9e par des figures de premier plan (L\u00e9o Strauss, Marcuse, Kelsen, Luk\u00e1cs, Aron, Habermas&#8230;), cette \u0153uvre reste tr\u00e8s peu accessible\u00a0principalement, pour des raisons multiples. La premi\u00e8re d&rsquo;entre elle est le proc\u00e9d\u00e9 tellement simpliste du reductio ad hitlerum. Peut \u00eatre que ce fut le cas d&rsquo;une figure immense de la pens\u00e9e juridique et politique, Maurice Duverger, qui a renvoy\u00e9 l&rsquo;\u00e9tude de Carl Schmitt sur \u00ab\u00a0La Dictature\u00a0\u00bb(Seuil, 2000), l&rsquo;une des \u00e9tudes les plus compl\u00e8tes et les plus pertinentes sur cette notion \u00e0 un simple pamphlet. Julien Freund, dans sa pr\u00e9face de \u00ab\u00a0La notion de politique, Th\u00e9orie du partisan\u00a0\u00bb (Flammarion, 1992) a consid\u00e9r\u00e9 que \u00ab\u00a0manifestement, Duverger n&rsquo;a ni lu ni feuillet\u00e9 l&rsquo;ouvrage de son pr\u00e9d\u00e9cesseur, mais il n&rsquo;a m\u00eame pas d\u00fb consulter la table des mati\u00e8res\u00a0\u00bb. Cette m\u00e9fiance et ce refus d&rsquo;examiner l&rsquo;\u0153uvre schmittienne trouve toujours des d\u00e9fenseurs, notamment chez le philosophe d&rsquo;origine tunisienne, Charles Yves Zarka. La r\u00e9introduction de Carl Schmitt dans les d\u00e9bats universitaires fran\u00e7ais se fait essentiellement gr\u00e2ce aux travaux pionniers de Jean Fran\u00e7ois Kerv\u00e9gan et d&rsquo;Olivier Beaud.<\/p>\n<p>Pourquoi toute cette introduction et pourquoi l&rsquo;\u00e9vocation des difficult\u00e9s de l&rsquo;introduction de la pens\u00e9e de l&rsquo;allemand en France ? Il s&rsquo;agit pour moi de trouver des explications de l&rsquo;absence de Schmitt de l&rsquo;enseignement juridique et du nombre tr\u00e8s faible (je veux dire l&rsquo;absence totale) d&rsquo;\u00e9tudes universitaires tunisiennes consacr\u00e9es \u00e0 ses \u00e9crits et positions. L&rsquo;int\u00e9r\u00eat tardif de l&rsquo;\u00e9cole juridique fran\u00e7aise \u00e0 Schmitt pourrait en \u00eatre une explication plausible. D&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, et \u00e0 ma connaissance, il n&rsquo;existe que deux traductions de l&rsquo;\u0153uvre de Schmitt vers la langue arabe. Il s&rsquo;agit de sa \u00ab\u00a0Th\u00e9ologie politique\u00a0\u00bb (CAREP, 2018) et de \u00ab\u00a0La notion de politique\u00a0\u00bb (Madarat, 2017). Il ne faudra donc pas compter sur la d\u00e9couverte de Schmitt en cette langue. C&rsquo;est peut \u00eatre l&rsquo;une des raisons qui font que Carl Schmitt n&rsquo;est connu en Tunisie que par des philosophes germanophones, des politistes f\u00e9rus de la th\u00e9orie politique ou des juristes sp\u00e9cialistes de la philosophie de droit. Mea culpa pour tous les autres connaisseurs de Schmitt qui ne figurent pas dans cette liste restreinte.<\/p>\n<p>Mais pourquoi consid\u00e9rer l&rsquo;\u0153uvre de Schmitt si importante ? Parce qu&rsquo;elle est tr\u00e8s importante. Schmitt se plaisait \u00e0 se d\u00e9finir comme publiciste. Il n&rsquo;\u00e9tait pas uniquement cela. Il \u00e9tait \u00e9galement un philosophe de droit, un commentateur des grands \u00e9crits philosophiques classiques, un critique litt\u00e9raire, un fin connaisseur de la th\u00e9ologie chr\u00e9tienne, un th\u00e9oricien politique et de politique. Bref, un \u00e9rudit. Ses \u00e9crits prolifiques t\u00e9moignent d&rsquo;un esprit tr\u00e8s brillant qui reste tr\u00e8s actuel de nos jours.<\/p>\n<p>Pourrait-il y avoir une quelconque honte d&rsquo;\u00eatre inspir\u00e9 par un intellectuel nazi ? Oui, certes. Mais tout comme le souligne J-F Kerv\u00e9gan, \u00ab\u00a0la nature de l&rsquo;\u0153uvre schmittienne est telle que l&rsquo;on peut, sans contradiction majeure, s&rsquo;en inspirer et la rejeter\u00a0\u00bb. C&rsquo;est cette m\u00eame nature qui peut expliquer que des figures importantes de la gauche, Otto Kirchheimer ou Chantal Mouffe, de la droite, Alain de Benoist, s&rsquo;inspirent de sa pens\u00e9e, tout comme le fut aussi, m\u00eame sans le citer Claude Lefort, mais encore Giorgio Agamben et Rudi Dutschke.<br \/>Kais Sa\u00efd peut il \u00eatre ajout\u00e9 \u00e0 cette liste ?<\/p>\n<p>J&rsquo;essayerai, dans ce qui suit, d&rsquo;apporter quelques explications de la proposition que j&rsquo;avance pour r\u00e9pondre \u00e0 l&rsquo;interrogation pos\u00e9e par professeur Ferjani : Non. Sa\u00efd n&rsquo;est pas inspir\u00e9 par Carl Schmitt.<br \/>Mais avant d&rsquo;\u00e9voquer ces \u00e9l\u00e9ments, je souhaite commencer par la discussion de l&rsquo;id\u00e9e principale de l&rsquo;article de professeur Ferjani qui fait le rapprochement entre les deux hommes sur le point de la \u00ab\u00a0R\u00e9volution conservatrice\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h2>Kais Sa\u00efd et la \u00ab\u00a0R\u00e9volution conservatrice\u00a0\u00bb<\/h2>\n<p>Je ne crois pas que Kais Sa\u00efd soit un repr\u00e9sentant d&rsquo;une forme arabo-islamique de la r\u00e9volution conservatrice. Certaines donn\u00e9es \u00e9lectorales, rh\u00e9toriques et r\u00e9f\u00e9rentielles des derni\u00e8res \u00e9lections d\u00e9montrent un virage distingu\u00e9 vers la droite et le conservatisme chez l&rsquo;\u00e9lectorat tunisien. Une analogie me semble possible entre le conservatisme des ann\u00e9es 20 en Italie et en Allemagne et celui de l&rsquo;\u00e9lectorat rural et p\u00e9riurbain tunisien ainsi que la tendance autoritaire des classes moyennes en crise pour expliquer la juxtaposition des revendications sociales et \u00e9conomiques \u00e0 une mont\u00e9e en force de l&rsquo;identitaire comme crit\u00e8re du politique. Cette hypoth\u00e8se, avec d&rsquo;autres, semble capable d&rsquo;expliquer le vote pour Kais Sa\u00efd. Elle est toutefois erron\u00e9e, me semble-t-il, pour comprendre l&rsquo;homme.<br \/>Le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique est un r\u00e9volutionnaire. Il est aussi un conservateur. Mais il ne pr\u00eache pas une r\u00e9volution conservatrice. C&rsquo;est un simple populiste qui r\u00e9pond \u00e0 tous les indices qui caract\u00e9risent les populistes \u00e0 travers les diff\u00e9rents pays touch\u00e9s par ce ph\u00e9nom\u00e8ne. Ce populisme le rapproche des attentes populaires et \u00e9lectorales et lui fait adopt\u00e9 des \u00e9l\u00e9ments de discours vari\u00e9s synth\u00e9tisant des th\u00e9matiques de gauche et de droite. Mais le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique ne porte ni id\u00e9ologie ni projet politique ni projet soci\u00e9tal. En tout cas je n&rsquo;ai pas r\u00e9ussi \u00e0 voir des \u00e9bauches qui peuvent indiquer le contraire. C&rsquo;est dans ce sens que je m&rsquo;inscris en faux face \u00e0 la proposition de professeur Ferjani.<\/p>\n<p>Je reviens maintenant \u00e0 mon affirmation concernant le lien entre la pens\u00e9e de Carl Schmitt et le projet du Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique.<\/p>\n<h2>Normativisme et d\u00e9cisionnisme<\/h2>\n<p>La premi\u00e8re opposition s&rsquo;inscrit sur le terrain de \u00ab\u00a0l&rsquo;id\u00e9ologie\u00a0\u00bb juridique de l&rsquo;un et de l&rsquo;autre. Le d\u00e9cisionnisme schmittien est d&rsquo;abord une critique du normativisme kelsenien, la forme la plus d\u00e9velopp\u00e9e et la plus th\u00e9oris\u00e9e du positivisme juridique. Kelsen pr\u00e9sente sa pens\u00e9e du droit, en opposition au jusnaturalisme et au courant sociologique du droit, comme celle d&rsquo;un ordre clos qui repose sur le principe de l&rsquo;autonomie et de l&rsquo;autofondation de ce syst\u00e8me. L&rsquo;\u00eatre de la norme juridique repose uniquement sur sa validit\u00e9 par l&rsquo;approbation formelle que lui procure l&rsquo;ordre juridique lui m\u00eame. Elle ne peut \u00eatre soumise qu&rsquo;au respect de la norme qui lui est sup\u00e9rieure d&rsquo;o\u00f9 la hi\u00e9rarchie de l&rsquo;ordre juridique. L&rsquo;aporie que pose cette th\u00e9orie est celle du fondement, de l&rsquo;origine et de la forme de la Grundnorm, la norme basique qui serait \u00e0 l&rsquo;origine de l&rsquo;ordre juridique. Le th\u00e9oricien autrichien, d\u00e9mocrate et lib\u00e9ral par ailleurs, a apport\u00e9 plusieurs \u00e9claircissements \u00e0 ses propos dans son ouvrage \u00ab\u00a0Th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale des normes\u00a0\u00bb (PUF, 1996) qui a fait la suite tardive de sa \u00ab\u00a0Th\u00e9orie pure du droit\u00a0\u00bb (LGDJ, 1999), mais il n&rsquo;en reste pas moins que l&rsquo;aporie persiste.<\/p>\n<p>Le juriste Kais Sa\u00efd s&rsquo;inscrit dans cette logique et dans cette \u00ab\u00a0id\u00e9ologie juridique\u00a0\u00bb. Le droit pour lui, la r\u00e8gle de conduite formalis\u00e9e en un texte juridique, s&rsquo;autod\u00e9fini par le m\u00e9canisme du respect des conditions formelles de son \u00e9laboration. A la question de la norme fondamentale, le juriste doubl\u00e9 par l&rsquo;activiste politique lui impose les revendications r\u00e9volutionnaires comme r\u00e9f\u00e9rant d\u00e9ontique et desquelles devrait d\u00e9couler tout l&rsquo;ordre juridique. A ce propos, il se trouve dans une contradiction rattach\u00e9e \u00e0 l&rsquo;opposition des deux principes de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;ordre juridique et de la r\u00e9volution. Une r\u00e9volution n&rsquo;est autre que le renversement d&rsquo;un ordre. L&rsquo;activiste politique Kais Sa\u00efd, sous l&rsquo;influence du juriste, souhaite introduire cette r\u00e9volution dans un ordre pr\u00e9existant. A cela, il est possible d&rsquo;opposer l&rsquo;argument que cette d\u00e9marche consiste \u00e0 concr\u00e9tiser la r\u00e9volution et ses revendications dans des actes concrets, les textes juridiques. Seulement, elles seront soumises aux imp\u00e9ratifs formels de l&rsquo;ordre d\u00e9j\u00e0 existant. Il en d\u00e9naturera la port\u00e9e et leur trouvera un lieu de n\u00e9gociation o\u00f9 des concessions devront \u00eatre sacrifi\u00e9es. Il lui faudra dans ce cas se poser la question sur son propre r\u00f4le : sera-t-il le r\u00e9volutionnaire ou le normativiste ? Il abandonnera l&rsquo;une ou l&rsquo;autre de ses distinctions. Or, la r\u00e8gle de droit est fondamentalement un acte de commandement selon Schmitt. Elle est avant toute autre chose le fruit d&rsquo;une d\u00e9cision, un acte souverain de l&rsquo;autorit\u00e9 qui l&rsquo;\u00e9tablit. Ce qui compte donc n&rsquo;est pas son respect de la forme et de l&rsquo;ordre juridique duquel elle fait partie mais plut\u00f4t de la l\u00e9gitimit\u00e9 de l&rsquo;autorit\u00e9 qui l&rsquo;instaure. La l\u00e9gitimit\u00e9 pour le juriste Kais Sa\u00efd est aussi synonyme de l\u00e9galit\u00e9, deux concepts tr\u00e8s diff\u00e9rents dans la pens\u00e9e de Carl Schmitt. Je ne souhaite pas apporter mon avis sur cette probl\u00e9matique mais le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique Kais Sa\u00efd aura \u00e0 d\u00e9passer ses contradictions et \u00e0 choisir une voie claire : sera-t-il un r\u00e9volutionnaire qui fera face \u00e0 la logique positiviste et normativiste qui lui impose le respect des r\u00e8gles et qui ne reconnait nullement le changement brusque de l&rsquo;ordre, qui l&rsquo;a plac\u00e9 lui m\u00eame \u00e0 la t\u00eate de l&rsquo;Etat ? ou bien sera-t-il le garant de la Constitution et de la loi qui n&rsquo;offre qu&rsquo;une voie de r\u00e9forme, politique avant tout, partisane pour \u00eatre efficace, ce qui le placerait au c\u0153ur m\u00eame du syst\u00e8me qu&rsquo;il a annonc\u00e9 souhaiter le renverser ? Son public semble avoir tranch\u00e9. Il souhaite qu&rsquo;il soit le F\u00fchrer (le chef) pour lequel \u00ab\u00a0ce qui qu&rsquo;il y a de meilleur dans le monde est un commandement, pas une loi\u00a0\u00bb. Cette voie pr\u00f4n\u00e9e par Schmitt placerait directement le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique dans l&rsquo;ill\u00e9galit\u00e9. Le choix devra \u00eatre fait.<\/p>\n<h2>Sa\u00efd et le politique<\/h2>\n<p>Sur la m\u00eame lanc\u00e9e de ce normativisme \u00e0 outrance chez Kais Sa\u00efd, sa vision du politique (pas la politique mais plut\u00f4t de ce qui la rendrait possible) est captive de sa v\u00e9n\u00e9ration des textes. Kais Sa\u00efd est un simple technicien de droit, un l\u00e9giste et au mieux un interpr\u00e8te du droit qui a une passion pour l&rsquo;histoire. Cette condition rend \u00e0 ses yeux, et dans ceux de beaucoup d&rsquo;autres l\u00e9galistes, le politique prisonnier des textes des lois. L&rsquo;essence du politique dans la pens\u00e9e schmittienne est qu&rsquo;il n&rsquo;est nul autre que la discrimination ami\/ennemi. Sa substance est qu&rsquo;il n&rsquo;en a aucune. Ceci le rendrait diffus, invasif de tous les autres domaines et susceptible de prendre toute autre substance. Tout est politique et le tout ne peut qu&rsquo;\u00eatre politique. Sa\u00efd n&rsquo;a pas cette vision. Son propos est la n\u00e9gation du politique. Quand il en parle, elle est activit\u00e9 mal\u00e9fique qu&rsquo;il faut faire d\u00e9p\u00e9rir. Le politique pour lui est r\u00e9gi par le texte et ne peut qu&rsquo;\u00eatre le fruit de l&rsquo;application de la loi. Il suffit de changer des textes ou mieux les appliquer pour changer, pour faire changer. Le tout est droit, texte, loi. A l&rsquo;exception de g\u00e9n\u00e9ral Hamdi, ses conseillers ont tous une formation juridique. Aucun d&rsquo;entre eux n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 confront\u00e9 \u00e0 autre chose que l&rsquo;application de la loi. Lors de ses prises de paroles, il n&rsquo;apporte qu&rsquo;une seule r\u00e9ponse, le texte. Sa\u00efd n&rsquo;est certainement pas un salafiste, dans le sens de l&rsquo;acceptation actuel de ce mot. Il l&rsquo;est d&rsquo;un point de vue m\u00e9thodologique parce qu&rsquo;il ram\u00e8ne tout aux textes, les lois.<\/p>\n<p>Pour la distinction ami\/ennemi, Ka\u00efs Sa\u00efd est un populiste. Le populisme se construit sur l&rsquo;opposition du peuple aux \u00e9lites qui s&rsquo;accaparent le pouvoir. Seulement, il ne d\u00e9signe pas r\u00e9ellement son ennemi, ni son ami non plus. Il \u00e9tait le candidat le moins clivant lors de la campagne \u00e9lectorale, l&rsquo;un des candidats ayant le moins parler. Il n&rsquo;a attaqu\u00e9 aucun de ses concurrent, il n&rsquo;a accus\u00e9 personne de porter la responsabilit\u00e9 de la d\u00e9route \u00e9conomique et sociale de l&rsquo;\u00c9tat. Il a toutefois d\u00e9sign\u00e9 tous les autres comme ennemis, toute la classe politique sans toutefois mentionner les fronti\u00e8res de cette classe, son crit\u00e8re de d\u00e9finition. Ils sont tous responsable, je serai le sauveur. Ce proc\u00e9d\u00e9 populiste d\u00e9fini Kais Sa\u00efd mais il ne peut en aucun cas l&rsquo;inscrire dans le clivage schmittien. L&rsquo;id\u00e9e directrice est la m\u00eame. Le populisme la d\u00e9nature parce que ses clivages maintiennent le flou et des lignes entrecrois\u00e9es entre les ennemis et les autres.<\/p>\n<p>Aussi, Kais Sa\u00efd nie l&rsquo;existence des clivages sociaux par la v\u00e9n\u00e9ration d&rsquo;une entit\u00e9 imag\u00e9e, le peuple. Il ampute le clivage de ses origines sociales pour le cantonner dans la sph\u00e8re politique. Parce qu&rsquo;il est populiste, il continue \u00e0 \u00eatre dans l&rsquo;opposition m\u00eame \u00e0 la t\u00eate de l&rsquo;\u00c9tat pour \u00eatre toujours le repr\u00e9sentant de cette entit\u00e9. Tout comme l&rsquo;\u00e9tait Marzouki avant lui.<\/p>\n<h2>L&rsquo;\u00c9tat et la d\u00e9mocratie<\/h2>\n<p>Kais Sa\u00efd aurait pu \u00eatre schmittien par sa critique de la d\u00e9mocratie et du parlementarisme. Il ne l&rsquo;est pas. Carl Schmitt part dans sa critique de la d\u00e9mocratie repr\u00e9sentative du pr\u00e9suppos\u00e9 de la fusion de trois r\u00e9gimes originaux dans l&rsquo;appellation contemporaine de d\u00e9mocratie : la monarchie par l&rsquo;existence d&rsquo;un chef d&rsquo;\u00c9tat qui commande, l&rsquo;aristocratie ou l&rsquo;oligarchie par les parlements qui l\u00e9gif\u00e8rent et la d\u00e9mocratie par la d\u00e9signation de ces r\u00e9gimes par le suffrage. Schmitt critique principalement le m\u00e9canisme d\u00e9lib\u00e9ratif de la prise de d\u00e9cision qu&rsquo;il consid\u00e8re comme d\u00e9viance bourgeoise de l&rsquo;\u00c9tat l\u00e9gislatif. A cela il oppose l&rsquo;\u00c9tat administratif qui est amen\u00e9 \u00e0 un meilleur traitement de la chose publique. A premi\u00e8re vue, l&rsquo;activiste politique Kais Sa\u00efd semble s&rsquo;inscrire dans cette analyse. Surtout qu&rsquo;il souhaite, tout comme Schmitt, joindre \u00e0 la volont\u00e9 populaire le pouvoir d&rsquo;un Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique qui serait pl\u00e9biscit\u00e9 et qui ne sera soumis \u00e0 aucun contr\u00f4le ult\u00e9rieur \u00e0 son \u00e9lection. Seulement, il faudra scruter plus profond\u00e9ment les quelques indices qu&rsquo;il donne de ce qui semble \u00eatre son projet politique. Le fer de lance de la campagne \u00e9lectorale du Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique \u00e9tait sa proposition de refonte du r\u00e9gime politique du pays pour rendre la d\u00e9signation du pouvoir l\u00e9gislatif \u00e9manant de conseils locaux, \u00e9lus au suffrage universel, qui d\u00e9signent des conseils r\u00e9gionaux qui, \u00e0 leur tour, constitue une assembl\u00e9e l\u00e9gislative nationale. Le proc\u00e9d\u00e9 d\u00e9lib\u00e9ratif, critiqu\u00e9 par Schmitt, se trouve renforc\u00e9 dans le projet de Kais Sa\u00efd. Seulement, au lieu d&rsquo;\u00eatre centralis\u00e9 dans une instance \u00e9lue \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle nationale, il sera diffus \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle r\u00e9gionale et locale. Ainsi, le projet du Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique n&rsquo;est pas de d\u00e9passer le parlementarisme mais plut\u00f4t de le rendre fragment\u00e9 et l&rsquo;inscrire dans la plus petite dimension de la division administrative de l&rsquo;\u00c9tat.<\/p>\n<p>Ce projet porte une autre dimension. Il conf\u00e8re \u00e0 ces assembl\u00e9es \u00e9lues une t\u00e2che ex\u00e9cutive qui serait synonyme de d\u00e9mant\u00e8lement de l&rsquo;\u00c9tat centralis\u00e9. Une telle proposition d\u00e9montre \u00e0 mon sens une ignorance totale de la r\u00e9alit\u00e9 sociologique du pays. L&rsquo;\u00e9lection qui se fera sur la base du mode de scrutin uninominal ne verra pas g\u00e9n\u00e9rer une classe politique plus soucieuse des revendications populaires. Elle ne sera pas synonyme d&rsquo;une meilleure attention des \u00e9lus aux attentes de leurs \u00e9lecteurs. Elle produira plut\u00f4t un syst\u00e8me qui renforcera le client\u00e9lisme, le tribalisme, le r\u00e9gionalisme et des baronnies locales qui tendront \u00e0 d\u00e9sint\u00e9grer l&rsquo;unit\u00e9 nationale et \u00e9tatique de la Tunisie. Au projet schmittien tr\u00e8s dangereux de l&rsquo;\u00c9tat total, stade supr\u00eame de l&rsquo;\u00c9tat administratif, qui verra s&rsquo;\u00e9clipser les fronti\u00e8res entre \u00c9tat et soci\u00e9t\u00e9, Kais Sa\u00efd propose cette m\u00eame alternative mais dans le sens inverse. Il s&rsquo;agira de la soci\u00e9t\u00e9 totale ou l&rsquo;\u00c9tat n&rsquo;est plus centralisateur de la repr\u00e9sentation de l&rsquo;int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral mais plut\u00f4t la somme et la f\u00e9d\u00e9ration de l&rsquo;ensemble des int\u00e9r\u00eats locaux et r\u00e9gionaux du pays. Il s&rsquo;agit encore une fois d&rsquo;une d\u00e9formation professionnelle du Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique par son identit\u00e9 de juriste : un changement de texte serait la solution pour un changement politique et social.<\/p>\n<h2>L&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;exception<\/h2>\n<p>Je termine ce propos par la question de l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;exception. Il me semble que Carl Schmitt est accus\u00e9 \u00e0 tort d&rsquo;\u00eatre le th\u00e9oricien de l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;exception. La suspension de l&rsquo;ordre juridique pour appliquer des mesures exceptionnelles est un point de rep\u00e8re m\u00e9thodologique pour le juriste allemand pour l&rsquo;analyse et la compr\u00e9hension du dit ordre. La confusion trouve son origine peut \u00eatre dans l&rsquo;interpr\u00e9tation extensive que fait Schmitt de l&rsquo;article 48 de la constitution de Weimar. Ceci visait, semble-t-il \u00e0 sauver la R\u00e9publique allemande du national socialisme auquel il \u00e9tait farouchement oppos\u00e9 avant son ralliement honteux de 1933. Le sens de cet \u00e9tat d&rsquo;exception qu&rsquo;il a th\u00e9oris\u00e9 d\u00e9j\u00e0 en 1921 dans \u00ab\u00a0La Dictature\u00a0\u00bb et dans sa \u00ab\u00a0Th\u00e9orie de la constitution\u00a0\u00bb de 1928 (PUF, 2013) semble \u00e9chapper au juriste Kais Sa\u00efd qui a voulu l&rsquo;appliquer \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;urgence d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 en Tunisie. Dans son interpr\u00e9tation de l&rsquo;article 80 de la Constitution de 2014, Sa\u00efd avait consid\u00e9r\u00e9, pendant l&rsquo;\u00e9t\u00e9 2016, que les raisons qui peuvent permettre au Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique de s&rsquo;attribuer des pouvoirs dictatoriaux, \u00e0 l&rsquo;occasion d&rsquo;un danger imminent qui mettrait l&rsquo;\u00c9tat en p\u00e9ril, \u00e9taient similaires \u00e0 celles qui sont appliqu\u00e9es lors de l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;urgence. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas digne de l&rsquo;ancien charg\u00e9 de cours du droit constitutionnel de la deuxi\u00e8me plus importante facult\u00e9 de droit du pays.<\/p>\n<h2>Epilogue<\/h2>\n<p>Moi m\u00eame n&rsquo;\u00e9tant pas germanophone, je ne pr\u00e9tends pas connaitre tout l&rsquo;\u00e9tendu de l&rsquo;\u0153uvre de Carl Schmitt tr\u00e8s fluctuante selon les diff\u00e9rentes \u00e9tapes de sa vie. Pourtant, je consid\u00e8re qu&rsquo;il n&rsquo;est pas possible de consid\u00e9rer que Kais Sa\u00efd soit influenc\u00e9 par le Kronjurist du III\u00e8me Reich. Toutefois, les deux hommes ont le m\u00e9rite de nous apporter plus d&rsquo;\u00e9claircissement sur la condition d\u00e9mocratique actuelle : Kais Sa\u00efd par sa r\u00e9ussite \u00e9lectorale qui s&rsquo;est transform\u00e9e en une popularit\u00e9 sans pr\u00e9c\u00e9dent et Schmitt par sa critique savante (Chantal Mouffe et tant d&rsquo;autres l&rsquo;ont consid\u00e9r\u00e9 comme le plus brillant ennemi de la d\u00e9mocratie). Seulement, il faudra faire tr\u00e8s attention \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;utilisation de cette pens\u00e9e. Elle est un peu comme le feu : extr\u00eamement utile mais tr\u00e8s dangereuse.<br \/>J&rsquo;ai essay\u00e9 dans cet article d&rsquo;apporter quelques \u00e9l\u00e9ments de r\u00e9flexion qui pourront contribuer \u00e0 une meilleure compr\u00e9hension du malaise d\u00e9mocratique que vit la Tunisie actuellement. Je ne pr\u00e9tends en aucun cas analyser le ph\u00e9nom\u00e8ne Kais Sa\u00efd dans sa totalit\u00e9 (c&rsquo;est un ph\u00e9nom\u00e8ne bien plus complexe que ce qu&rsquo;il semble \u00eatre) ni \u00e9puiser toutes les pistes que pourrait apporter la pens\u00e9e de Carl Schmitt pour le d\u00e9cortiquer.<\/p>\n<p>Enfin, au conseil que fait professeur Ferjani \u00e0 l&rsquo;entourage de Kais Sa\u00efd de faire d\u00e9couvrir au Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique la pens\u00e9e de Schmitt, je crois pouvoir commenter en disant qu&rsquo;il faudra d&rsquo;abord conseiller \u00e0 cet entourage de se mettre \u00e0 lire le penseur dans le texte plut\u00f4t que de se contenter de feuilleter des ouvrages qui traitent de sa pens\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"c2\">Mohamed Sahbi Khalfaoui<br \/>\u00a0<\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/28605-mohamed-sahbi-khalfaoui-non-kais-said-n-est-pas-schmittien\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans un article publi\u00e9 le 26 novembre dernier dans le Huffpostmaghreb, le professeur Mohamed Ch\u00e9rif Ferjani a pos\u00e9 la question de savoir si le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, Kais Sa\u00efd, est inspir\u00e9 par le penseur Carl Schmitt. 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