{"id":70895,"date":"2019-12-21T03:00:00","date_gmt":"2019-12-21T08:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/mohamed-el-aziz-ben-achour-soufisme-villegiature-et-culture-sidi-bou-said-et-son-promontoire\/"},"modified":"2019-12-21T03:00:00","modified_gmt":"2019-12-21T08:00:00","slug":"mohamed-el-aziz-ben-achour-soufisme-villegiature-et-culture-sidi-bou-said-et-son-promontoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/mohamed-el-aziz-ben-achour-soufisme-villegiature-et-culture-sidi-bou-said-et-son-promontoire\/","title":{"rendered":"Mohamed-El Aziz Ben Achour: Soufisme, vill\u00e9giature et culture: Sidi Bou Sa\u00efd et son promontoire"},"content":{"rendered":"<p class=\"c3\"><span class=\"c2\"><em><strong>A la m\u00e9moire de Si B\u00e9chir Ben Mrad &#8211;<\/strong><\/em><\/span> <strong>Personnages bien inspir\u00e9s s\u2019il en est, les mystiques soufis avaient le don de choisir comme lieu de retraite des sites d\u2019une grande beaut\u00e9. A la charni\u00e8re des XIIe et XIIIe si\u00e8cles, Abou Sa\u00efd Khalaf ibn Yahia Al Tam\u00eem\u00ee al B\u00e9j\u00ee (1156-1231), plus connu sous le nom de Sidi Bou Sa\u00efd, ne fit pas exception \u00e0 la r\u00e8gle, lui qui aimait \u00e0 se retirer pour la pri\u00e8re et\u00a0 la m\u00e9ditation\u00a0 sur le promontoire qui domine le magnifique panorama du golfe de Tunis. Pour comprendre ce qu\u2019avait alors de saisissant cette r\u00e9gion, il nous faut faire abstraction des agglom\u00e9rations, de l\u2019urbanisation et du trafic automobile d\u2019aujourd\u2019hui et imaginer ce qu\u2019\u00e9tait au Moyen \u00c2ge la r\u00e9gion comprise entre Carthage et Gammarth, connue jadis sous les toponymes de Marsa Ibn Abdoun et Marsa al Jarrah.<\/strong><\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Mohamed-Aziz-Ben-Achour.jpg\" alt=\"\" width=\"30%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"left\"\/>D\u00e9laiss\u00e9 au profit de Tunis par les conqu\u00e9rants arabes au VIIe si\u00e8cle, le territoire de la Carthage antique ne fut plus, et pour longtemps, qu\u2019un vaste \u00e9crin de verdure parsem\u00e9 de vestiges, p\u00e2les reflets de la grandeur de l\u2019Africa romaine. De ce spectacle, naissait la fascination qu\u2019exer\u00e7ait cette r\u00e9gion sur les mystiques de l\u2019islam tunisois. Ils y trouvaient mati\u00e8re \u00e0 m\u00e9ditation sur la Gloire \u00e9ternelle de Dieu et la vanit\u00e9 des choses terrestres.\u00a0 Au XIe si\u00e8cle d\u00e9j\u00e0,\u00a0 Sidi Mahrez, saint patron de Tunis, venait souvent s\u2019y recueillir. C\u2019est en contemplant les ruines de Carthage qu\u2019un jour, il d\u00e9clama un po\u00e8me empreint de mysticisme et de\u00a0 m\u00e9lancolie dont voici quelques extraits traduits par l\u2019\u00e9minent historien Hady Roger Idris :<\/p>\n<p class=\"c4\"><em>\u00abConsid\u00e8re comment ces demeures jadis habit\u00e9es sont tomb\u00e9es en ruines informes !<br \/><\/em><\/p>\n<p class=\"c4\"><em>\u00abLe malheur\u00a0 a laiss\u00e9 tra\u00eener ses pans sur leurs vestiges dont les pierres en s\u2019effondrant se bris\u00e8rent.<br \/><\/em><\/p>\n<p class=\"c4\"><em>\u00abLes hommes qui \u00e9taient rassembl\u00e9s l\u00e0 sont partis et leur histoire s\u2019est corrompue et estomp\u00e9e.<br \/><\/em><\/p>\n<p class=\"c4\"><em>\u00abLorsque m\u00e9ditant, je regarde leurs tombeaux, mes yeux laissent \u00e9chapper et couler leurs larmes.<br \/><\/em><\/p>\n<p class=\"c4\"><em>\u00abSans tr\u00eave, la vie d\u2019ici-bas exhibe les ornements de sa beaut\u00e9 fallacieuse pour nous tromper tra\u00eetreusement.<br \/><\/em><\/p>\n<p class=\"c4\"><em>\u00ab(\u2026) Quand elle \u00e9difie, et que la construction est achev\u00e9e, elle braque contre elle ses projectiles et l\u2019an\u00e9antit (\u2026)\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Plus tard, de pieux personnages vinrent aussi m\u00e9diter dans cette r\u00e9gion propice \u00e0 la r\u00e9flexion d\u00e9vote tel Sidi Abdelaziz, mort en 1224, qui fut un des ma\u00eetres de Sidi Bou Sa\u00efd mais aussi de l\u2019illustre Ibn Arabi, lors de son p\u00e9riple initiatique de sa Murcie natale vers les Lieux saints. Citons aussi d\u2019autres soufis familiers du promontoire et qui y furent enterr\u00e9s: Sidi Bou Far\u00e8s, Sidi\u00a0 Bou Youssouf Yacoub et Sidi Dhrif, mort en 1385. Preuve que ces saintes figures rendaient hommage au Cr\u00e9ateur en c\u00e9l\u00e9brant les arts,\u00a0 Sidi Dhrif r\u00e9digea un trait\u00e9 de musique aujourd\u2019hui malheureusement disparu. Son testament spirituel (Wassiya) nous est cependant parvenu. \u00ab Ne fr\u00e9quente point trop les hommes, recommande- t-il, satisfais-toi de ce que tu as. Sois assidu aux retraites. Ne place de confiance en nul autre qu\u2019en ton Seigneur.\u00bb<\/p>\n<p class=\"c4\"><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Maison-%C3%A0-Sidi-Bou-Sa%C3%AFd.jpg\" alt=\"\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\"\/><\/p>\n<p>Mais le visiteur le plus c\u00e9l\u00e8bre de la colline, connu depuis toujours sous le nom Djebel al Man\u00e2r, et qui, \u00e0 sa mort, allait porter son nom, fut\u00a0 Sidi Bou Sa\u00efd El B\u00e9ji. Il demeurait \u00e0 Tunis o\u00f9 il avait au moins deux lieux de retraite \u00e0 Bab Dj\u00e9did et Bab Souika. En bon soufi sunnite\u00a0 proche des milieux acad\u00e9miques, il fr\u00e9quentait r\u00e9guli\u00e8rement la Grande mosqu\u00e9e Zitouna pour y suivre l\u2019enseignement des oul\u00e9mas. Sa vocation mystique ne cessait cependant de s\u2019affermir, notamment par son initiation \u00e0 la r\u00e8gle de Sidi Bou Madiane\u00a0 al Andalousi\u00a0 (1126-1198), le ma\u00eetre du soufisme nord-africain, ainsi que sa fr\u00e9quentation des soufis de Tunis comme Sidi Abderrahman al Mnatqi. Ses longues retraites\u00a0 sur le Djebel el Man\u00e2r nourrissaient sa m\u00e9ditation et il ne tarda pas \u00e0 s\u2019imposer\u00a0 comme un \u00abwal\u00ee Allah\u00bb, un \u00e9lu de Dieu. Il compta ainsi parmi ses disciples l\u2019illustre Sidi Belhassen, le fondateur de la puissante confr\u00e9rie chadouliya. Des oul\u00e9mas et pas des moindres, tel le cheikh Al Bourj\u00een\u00ee, suivaient, eux aussi, son enseignement. Il n\u2019en demeurait pas moins un soufi port\u00e9 sur l\u2019extase et capable de prodiges conserv\u00e9s dans la m\u00e9moire tunisoise. Le voici marchant sur l\u2019eau en compagnie de Sidi Bou\u00a0 Madiane ou contribuant \u00e0 la d\u00e9faite de Saint Louis en Egypte par l\u2019efficacit\u00e9 de ses pri\u00e8res et au m\u00e9pris de la chronologie (mais la chose est fr\u00e9quente dans les man\u00e2qib, recueils hagiographiques).\u00a0 Signalons ici le caract\u00e8re fantaisiste d\u2019une l\u00e9gende apparue au XIXe si\u00e8cle chez les voyageurs europ\u00e9ens selon laquelle Sidi Bou Sa\u00efd ne serait autre que Saint Louis !<\/p>\n<p class=\"c4\"><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/2(69).jpg\" alt=\"\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\"\/><\/p>\n<p>Comme d\u2019autres soufis, Sidi Bou Sa\u00efd ne semble\u00a0 pas avoir \u00e9t\u00e9 qu\u2019un asc\u00e8te retir\u00e9 du monde.\u00a0 Ses laudateurs affirment en effet qu\u2019il redressait les torts des gens ordinaires mais aussi des puissants, prot\u00e9geait les humbles, victimes de mesures administratives iniques et rachetait les musulmans tomb\u00e9s en esclavage.\u00a0 A sa mort survenue en 1231, il fut enterr\u00e9 sur le promontoire qu\u2019il aimait tant. Bient\u00f4t, un cimeti\u00e8re se constitua autour de sa tombe. Mais hormis quelques \u00e9dicules \u00e9difi\u00e9s sur la tombe de tel ou tel saint, la colline de Sidi Bou Sa\u00efd ne connut pas d\u2019urbanisation. Il convient \u00e0 ce propos de signaler que depuis la conqu\u00eate musulmane jusqu\u2019\u00e0 la fin des Hafsides au XVIe si\u00e8cle, le territoire incluant la colline avait surtout une vocation d\u00e9fensive, et sans doute a-t-elle abrit\u00e9 un ribat, fortin destin\u00e9 \u00e0 la surveillance de la c\u00f4te, d\u2019o\u00f9 peut-\u00eatre le toponyme de Djebel al man\u00e2r (le promontoire du fanal). Ce man\u00e2r \u00e9tait gard\u00e9 et entretenu par des soufis-soldats dont\u00a0\u00a0 Sidi Ibn Abdoun et Sidi\u00a0 Al Jarr\u00e2h qui, pendant longtemps, donn\u00e8rent leur nom au territoire compris entre Sidi Bou Sa\u00efd et La Marsa. Pas d\u2019urbanisation non plus sous les Ottomans ni sous les beys mouradites, c\u2019est-\u00e0-dire jusqu\u2019\u00e0 la fin du XVIIe si\u00e8cle.<\/p>\n<p class=\"c4\"><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/3(48).jpg\" alt=\"\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\"\/><\/p>\n<p>Le village de Sidi Bou Sa\u00efd, \u00e0 la r\u00e9putation si bien \u00e9tablie aujourd\u2019hui, est une cr\u00e9ation des beys husse\u00efntes. Le fondateur, Husse\u00efn Bey Ben Ali (1705-1740), soucieux d\u2019assurer la l\u00e9gitimit\u00e9 de son pouvoir par un soutien durable de ses sujets et homme de son temps recherchant la baraka des saints autant que l\u2019all\u00e9geance des oul\u00e9mas, mena une politique religieuse dont les expressions architecturales constitu\u00e8rent un v\u00e9ritable rel\u00e8vement de nombreux monuments dans la m\u00e9dina, ses environs et dans tout le royaume. C\u2019est ainsi qu\u2019il ordonna la construction, autour du tombeau de Sidi Bou Sa\u00efd, d\u2019un important complexe religieux dot\u00e9 d\u2019une mosqu\u00e9e et de son minaret si c\u00e9l\u00e8bre aujourd\u2019hui, ainsi que d\u2019une zaouia, sanctuaire vou\u00e9 \u00e0 la v\u00e9n\u00e9ration du saint. Cet ensemble architectural fut dot\u00e9 d\u2019une entr\u00e9e monumentale \u00e0 grand escalier qui donnait jadis acc\u00e8s \u00e0 la mosqu\u00e9e-zaouia et qui, maintenant, abrite le Caf\u00e9 des Nattes. Il est probable que\u00a0 cette fonction ait \u00e9t\u00e9 contemporaine de la fondation de la mosqu\u00e9e et du sanctuaire puisque la consommation du caf\u00e9 \u00e9tait li\u00e9e au rituel des confr\u00e9ries religieuses. Husse\u00efn Bey fit \u00e9galement construire la zaouia de \u2018A\u00efssa al Ghibr\u00een\u00ee, disciple du savant th\u00e9ologien m\u00e9di\u00e9val Ibn Arafa,\u00a0 et comme lui imam de la Zitouna, mort en odeur de saintet\u00e9 ; ainsi que d\u2019autres \u00e9difices. Il semble que ce soit ce bey qui cr\u00e9a le poste de cadi du Djebel el Manar qui fut maintenu jusqu\u2019au XIXe si\u00e8cle. Ses successeurs manifest\u00e8rent \u00e0 leur tour un vif\u00a0 int\u00e9r\u00eat pour le village. Son fils Al Rachid Bey, m\u00e9lomane et po\u00e8te, y s\u00e9journait entour\u00e9 d\u2019hommes de lettres et d\u2019artistes. Mahmoud (1814-1824) fit construire ou embellir un palais (aujourd\u2019hui Dar Thameur) \u00e0 proximit\u00e9 de la mosqu\u00e9e. Cet engouement ne manqua pas d\u2019inciter les Tunisois \u00e0 suivre l\u2019exemple de leurs princes, de sorte que Sidi Bou Sa\u00efd devint une vill\u00e9giature particuli\u00e8rement appr\u00e9ci\u00e9e. La bonne soci\u00e9t\u00e9 citadine, les beldis (artisans-marchands, propri\u00e9taires fonciers tels que les Toumi, les Khalsi, les Dellagi, les Thameur, les Bahri, les Sfar)\u00a0 notaires, enseignants, magistrats, imams et cheikhs des puissantes\u00a0 confr\u00e9ries (Bayram, Belkhodja, Ben Mrad, Ch\u00e9rif, Mohsen, Belhassen et d\u2019autres encore)furent de plus en plus nombreux \u00e0 y s\u00e9journer durant la belle saison dans les charmantes maisons construites autour de la zaouia. \u00abIls venaient y chercher, rapporte le chroniqueur du XVIIIe si\u00e8cle Hammouda Ben Abdelaziz, la baraka du cheikh Abou Sa\u00efd, la douceur du climat et la contemplation d\u2019un site embelli par les jardins fleuris et les vergers qui embaument.\u00bb Habitu\u00e9s \u00e0 la trame urbaine pratique et rassurante de la m\u00e9dina, les beldis adopt\u00e8rent \u00e0 Sidi Bou Sa\u00efd un plan compos\u00e9 d\u2019un r\u00e9seau de ruelles, de placettes et d\u2019impasses reliant les unes aux autres les\u00a0 maisons qui reprenaient le mod\u00e8le architectural de leurs palais et demeures de Tunis.\u00a0 Un souk bord\u00e9 de petites boutiques et un fondouk assuraient l\u2019approvisionnement des estivants. Tout cela donna progressivement au village l\u2019allure d\u2019une m\u00e9dina en r\u00e9duction inond\u00e9e de lumi\u00e8re et berc\u00e9e par la brise du vent d\u2019est, le chargui.<\/p>\n<p>Pour leur part,les hauts dignitaires politiques (\u00e0 quelques exceptions pr\u00e8s comme celle du ministre b\u00e2sh-k\u00e2teb Lasram dont le palais, qui existe toujours, fut \u00e9difi\u00e9 dans le village) ainsi que quelques hauts magistrats religieux pr\u00e9f\u00e9raient passer la belle saison dans d\u2019\u00e9l\u00e9gantes demeures entour\u00e9es de vastes jardins irrigu\u00e9s (s\u00e9nias) \u00e9parpill\u00e9es au pied de la colline et dans tout le territoire s\u2019\u00e9tendant de La Goulette \u00e0 Gammarth ( dont\u00a0 Dar Ben Achour devenu Dar Naceur Bey dans la plaine de Sidi Bou Sa\u00efd, un peu plus loin, Dar Kahia, Dar Saheb Ettaba, Dar Khaznadar \u2013 l\u00e0 o\u00f9 se dresse aujourd\u2019hui le palais pr\u00e9sidentiel, Dar Agha, le palais Kh\u00e9r\u00e9dine dans la localit\u00e9 qui aujourd\u2019hui porte le nom de ce ministre,\u00a0 ou encore les palais Djellouli et Ben Ayed \u00e0 Gammarth). Le village n\u2019en \u00e9tait pas n\u00e9glig\u00e9 pour autant par les princes et les dignitaires. Au XVIIIe si\u00e8cle, sur la butte pr\u00e8s d\u2019Amilcar, Ali Pacha \u00e9difia un fort prot\u00e9geant la baie. Son cousin Ali Bey, qui r\u00e9gna de 1759 \u00e0 1782, visitait deux fois par an la zaouia du saint Abou Sa\u00efd et y distribuait de royales aum\u00f4nes.\u00a0 La zaouia de Sidi Chaba\u00e2ne, mort en 1829, fut construite gr\u00e2ce \u00e0 la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 du ministre Husse\u00efn Khodja. \u0152uvre d\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral par excellence, la construction de fontaines , de norias et de citernes \u00e9tait le fait des princes et des dignitaires tel le puissant ministre Youssouf Saheb Ettaba\u00e2, b\u00e2tisseur de Bir Djedid ou plus tard le prince Ta\u00efeb Bey, le puits et la fontaine qui portent\u00a0 son nom, entre La Marsa et Sidi Bou Sa\u00efd.<\/p>\n<p class=\"c4\"><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/-4.jpg\" alt=\"\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\"\/><\/p>\n<p>Ce cadre enchanteur ne pouvait que donner naissance \u00e0 un art de vivre typique de ce qu\u2019\u00e9tait jadis la culture tunisoise associ\u00e9e \u00e0 la khl\u00e2a, c\u2019est-\u00e0-dire, dans le dialecte tunisien, la vill\u00e9giature. A Sidi Bou Sa\u00efd, elle prenait le sens d\u2019une v\u00e9ritable renaissance. Lorsque l\u2019\u00e9t\u00e9 arrivait, le Djebel al Manar, qui durant l\u2019hiver n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019un village presque vide, repli\u00e9 sur la zaouia du saint,\u00a0 s\u2019animait dans le remue-m\u00e9nage joyeux qui entourait l\u2019installation des familles tunisoises \u00abmont\u00e9es \u00bb \u00e0 Sidi Bou Sa\u00efd pour un long s\u00e9jour, puisque les vacances d\u2019\u00e9t\u00e9 englobaient traditionnellement l\u2019automne, saison tr\u00e8s appr\u00e9ci\u00e9e pour la douceur de son climat. Vers le 15 juillet, une fois la \u00aboula \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire la pr\u00e9paration et la conservation des provisions d\u2019hiver, achev\u00e9e, les citadins quittaient la m\u00e9dina, se rendaient en des convois pittoresques au Djebel el Manar et s\u2019installaient dans leurs r\u00e9sidences.\u00a0 Certes, moins guind\u00e9e qu\u2019\u00e0 Tunis, la vill\u00e9giature \u00e0 Sidi Bou Sa\u00efd n\u2019excluait cependant ni le respect des pr\u00e9s\u00e9ances ni le go\u00fbt de la mesure et de l\u2019\u00e9l\u00e9gance. Attach\u00e9s en toutes circonstances \u00e0 une hi\u00e9rarchie sociale \u00e9labor\u00e9e, les estivants se pla\u00e7aient volontiers sous l\u2019autorit\u00e9 morale\u00a0 des grands notables qui vill\u00e9giaturaient au village. Les plus prestigieux r\u00e9gentaient tout, tel le cheikh Mohamed Bayram, rejeton d\u2019une illustre famille de cheikhs-el-islam (m.en 1926). Cet ascendant pouvait \u00eatre exerc\u00e9 en vertu d\u2019une autorit\u00e9 officielle au village comme par exemple celle du cadi ou de l\u2019administrateur de la zaouia, fonctions confi\u00e9es \u00e0 des familles religieuses comme la famille des descendants du Proph\u00e8te, les Ch\u00e9rif, mais aussi \u00e0 certains membres d\u2019une grande famille makhzen comme les Zarrouk.<\/p>\n<p class=\"c4\"><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/5(17).jpg\" alt=\"\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\"\/><\/p>\n<p>La vie quotidienne, \u00e9videmment bien plus exub\u00e9rante que dans la m\u00e9dina, \u00e9tait cependant organis\u00e9e selon un emploi du temps quasi immuable. Le matin, les beldis faisaient leur march\u00e9 au souk du village en \u00e9changeant un floril\u00e8ge d\u2019urbanit\u00e9s dans ce parler tunisois sans asp\u00e9rit\u00e9 aujourd\u2019hui malheureusement presque disparu. Si les hauts personnages confiaient \u00e0 leurs domestiques le soin de faire les courses, la plupart des notables, plus simples ou n\u2019exer\u00e7ant pas une fonction socialement contraignante, s\u2019acquittaient eux-m\u00eames de cette t\u00e2che somme toute agr\u00e9able.\u00a0 Voici, dans les ann\u00e9es 1930, le descendant d\u2019une grande lign\u00e9e, faisant ses emplettes, juch\u00e9 sur sa mule. Il remonte le souk en passant commande\u00a0 aux marchands qui sortent de leur boutique pour le servir. Ceux parmi les vacanciers qui devaient aller quotidiennement \u00e0 Tunis empruntaient le\u00a0 c\u00e9l\u00e9brissime petit train \u00e9lectrique, le TGM. Au retour, la plupart arpentaient bravement la mont\u00e9e mais les plus ais\u00e9s \u00e9taient attendus \u00e0 la gare par leurs cochers.Pour certains, artisans de leur \u00e9tat,la vill\u00e9giature ne signifiait pas farniente.\u00a0 En effet,dans la matin\u00e9e, ils exer\u00e7aient\u00a0 leur m\u00e9tier dans l\u2019antichambre bien fra\u00eeche de leurs maisons.Durant la sieste, le village s\u2019assoupissait pour ne reprendre vie qu\u2019en fin d\u2019apr\u00e8s-midi. Commen\u00e7aient alors les \u00ab doul\u00e8ches\u00bb, les promenades. Les fl\u00e2neurs, imp\u00e9rativement v\u00eatus avec \u00e9l\u00e9gance, \u00e0 la diff\u00e9rence du matin o\u00f9 une certaine d\u00e9contraction vestimentaire \u00e9tait tol\u00e9r\u00e9e, arpentaient le village tandis que d\u2019autres partaient en cal\u00e8che vers La Marsa, \u00e9galement reli\u00e9e \u00e0 Sidi Bou Sa\u00efd par une navette, ou vers Carthage ou La Goulette. La fr\u00e9quentation des caf\u00e9s \u00e9tait un \u00e9l\u00e9ment fondamental de ces apr\u00e8s-midi et surtout des longues soir\u00e9es d\u2019\u00e9t\u00e9. Le Caf\u00e9 des Nattes (al Qahwa al Alia) \u00e9tait d\u2019une fr\u00e9quentation disons populaire. On y rencontrait ainsi les \u00abtkarliya\u00bb, sympathiques boh\u00eames, fumeurs imp\u00e9nitents de \u00ab takrouri \u00bb (haschich, alors en vente libre) et experts en mati\u00e8re de serins (kanallou) et autres oiseaux chanteurs. Situ\u00e9 non loin du phare, le caf\u00e9 Nadhour, plus proche du club que du simple caf\u00e9, avait une client\u00e8le plus chic. Au Nadhour, on jouait aux \u00e9checs, aux cartes et on y \u00e9coutait volontiers le \u00abfdaoui\u00bb, conteur professionnel \u00e9voquant avec talent diverses \u00e9pop\u00e9es. Ce caf\u00e9 \u00e9tait aussi le haut lieu de la grande musique arabe, le malouf. Les grands notables tenaient table ouverte. Et dans certaines maisons\u00a0 se perp\u00e9tuait la tradition des cercles litt\u00e9raires.<\/p>\n<p class=\"c4\"><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/-6.jpg\" alt=\"\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\"\/><\/p>\n<p>La pr\u00e9sence centrale de la zaouia du saint Sidi Bou Sa\u00efd conf\u00e9rait \u00e0 l\u2019ambiance estivale une atmosph\u00e8re de ferveur religieuse. Des prodiges \u00e9taient d\u00fbment \u00abconstat\u00e9s\u00bb, \u00e0 la grande satisfaction des vacanciers.\u00a0 Dans les ann\u00e9es 1920, le grand imam de la mosqu\u00e9e Zitouna de Tunis, vill\u00e9giaturant au village, prend le frais sur le seuil de sa demeure. Quand tout \u00e0 coup, un jeune chr\u00e9tien d\u2019entre ses domestiques court vers lui et s\u2019effondre \u00e0 ses pieds \u00abYa Sidi, je veux embrasser l\u2019islam, aide-moi\u00bb Le cheikh lui fait prononcer la profession de foi, celle-ci \u00e0 peine\u00a0 dite, le jeune homme expire et meurt en musulman. Exemple \u00e9difiant des vertus de Sidi Bou Sa\u00efd et du pouvoir des\u00a0 pieux personnages qui y passent la belle saison ! Un autre moment bienheureux aux yeux des vacanciers toujours \u00e0 la recherche de la baraka du saint \u00e9tait l\u2019accouchement des dames durant la vill\u00e9giature au village. On donnait alors fr\u00e9quemment au nouveau-n\u00e9 le pr\u00e9nom de B\u00e9ji. Le plus illustre de tous les pr\u00e9nomm\u00e9s B\u00e9ji est incontestablement le feu Pr\u00e9sident de la r\u00e9publique Ca\u00efd-Essebsi.<\/p>\n<p class=\"c4\"><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/7(13).jpg\" alt=\"\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\"\/><\/p>\n<p>Outre ces manifestations de la vie quotidienne, la ferveur maraboutique connaissait deux temps forts. La zaouia\u00a0 \u00e9tant d\u2019ob\u00e9dience chadouliya, elle constituait aussi un p\u00f4le pour les adeptes d\u2019une autre confr\u00e9rie, d\u00e9riv\u00e9e de la premi\u00e8re, la A\u00efssaouia. Tous les jeudis, ses adeptes effectuaient leur rituel rythm\u00e9 par des incantations scand\u00e9es de mani\u00e8re rapide et \u00e9nergique jusqu\u2019\u00e0 la transe. En plus de ce rituel hebdomadaire, tous les ans au mois d\u2019ao\u00fbt, avait lieu durant trois jours, la \u00abKharja\u00bb, le grand rendez-vous de toutes les zaouias a\u00efssaouias tunisiennes autour du tombeau d\u2019Abou Sa\u00efd el B\u00e9ji. A la fin de la saison, le Djebel el Manar \u00e9tait le th\u00e9\u00e2tre d\u2019une autre manifestation soufie, c\u2019\u00e9tait la visite\u00a0 qu\u2019effectuaient \u00e0 la fin de leurs veill\u00e9es liturgiques \u00e0 Tunis, les membres de la confr\u00e9rie chadouliya dont le fondateur, Sidi Belhassen, fut, comme nous l\u2019avons d\u00e9j\u00e0 not\u00e9, un disciple d\u2019Abou Sa\u00efd.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/8(9).jpg\" alt=\"\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\"\/><\/p>\n<p>Quant aux bains de mer, jug\u00e9s unanimement b\u00e9n\u00e9fiques pour la sant\u00e9, ils n\u2019\u00e9taient pris que durant les journ\u00e9es les plus chaudes de l\u2019\u00e9t\u00e9, durant le mois du calendrier julien d\u2019Aoussou(mi- juillet- 15 ao\u00fbt). Les estivants poss\u00e9daient sur la plage\u00a0 des constructions sur pilotis, appel\u00e9es \u00abbarrakas\u00bb ou pour les plus spacieuses \u00abbeitbhar\u00bb. En leur centre, une ouverture dans le plancher permettait d\u2019acc\u00e9der directement \u00e0 la mer\u00a0 et \u00e0 ses bienfaits \u00e0 l\u2019abri des regards.<\/p>\n<p>Vill\u00e9giature tunisoise musulmane par excellence, Sidi Bou Sa\u00efd demeura longtemps interdit aux chr\u00e9tiens. Lorsqu\u2019\u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle, les Europ\u00e9ens purent y acc\u00e9der, le village, par sa beaut\u00e9 et son pittoresque, ne tarda pas \u00e0 accueillir artistes et intellectuels de divers pays. De cette\u00a0 p\u00e9riode datent aussi\u00a0 les premi\u00e8res pr\u00e9occupations relatives \u00e0 la sauvegarde et \u00e0 la mise en valeur du patrimoine architectural et d\u00e9coratif. En 1885, un pavage des rues est entrepris et en 1893, un\u00a0 embryon de municipalit\u00e9 est cr\u00e9\u00e9 sous le nom de Commission de voirie. Il faut saluer ici l\u2019action du grand m\u00e9c\u00e8ne des arts\u00a0 tunisiens que fut le baron Rodolphe d\u2019Erlanger (mort en 1932), aussi intens\u00e9ment protecteur des artistes, musiciens et artisans tunisiens que son p\u00e8re fut un de ces\u00a0 f\u00e9roces \u00abcourtiers de l\u2019agonie\u00bb de l\u2019Etat beylical avant le protectorat. Le baron Rodolphe fut ainsi \u00e0 l\u2019origine du d\u00e9cret de 1915 portant protection du village.<\/p>\n<p>De nos jours, Sidi Bou Sa\u00efd\u00a0 jouit aupr\u00e8s des Tunisiens et des \u00e9trangers d\u2019une popularit\u00e9 incontest\u00e9e. Malgr\u00e9 l\u2019accroissement de la population et des constructions, malgr\u00e9 l\u2019enlaidissement certain cons\u00e9cutif aux hideux baraquements \u00abtouristiques\u00bb du parking qui fut jadis le jardin du palais Lasram mais gr\u00e2ce aussi \u00e0 d\u2019heureuses op\u00e9rations de restauration de palais et demeures, le village est en bonne sant\u00e9, m\u00eame si par un paradoxe qu\u2019il partage avec La Marsa,\u00a0 il est d\u00e9sormais plus agr\u00e9able d\u2019y vivre en hiver qu\u2019en \u00e9t\u00e9. Mais cela est une autre histoire.<\/p>\n<p class=\"c5\"><strong>Mohamed-El Aziz Ben Achour<\/strong><\/p>\n<p class=\"c4\"><strong><a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/le_mensuel_abonnez_vous\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Bandeau-Leaders-1-copie(23).jpg\" alt=\"\" width=\"500\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" height=\"128\" align=\"middle\"\/><\/a><\/strong><\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/28691-mohamed-el-aziz-ben-achour-soufisme-villegiature-et-culture-sidi-bou-said-et-son-promontoire\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A la m\u00e9moire de Si B\u00e9chir Ben Mrad &#8211; Personnages bien inspir\u00e9s s\u2019il en est, les mystiques soufis avaient le don de choisir comme lieu de retraite des sites d\u2019une grande beaut\u00e9. 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