{"id":83376,"date":"2020-04-24T15:09:05","date_gmt":"2020-04-24T19:09:05","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/%ef%bb%bfabdelkhaleq-jayed-le-confinement-nous-remet-le-nez-dans-lordinaire\/"},"modified":"2020-04-24T15:09:05","modified_gmt":"2020-04-24T19:09:05","slug":"%ef%bb%bfabdelkhaleq-jayed-le-confinement-nous-remet-le-nez-dans-lordinaire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/%ef%bb%bfabdelkhaleq-jayed-le-confinement-nous-remet-le-nez-dans-lordinaire\/","title":{"rendered":"\ufeffAbdelkhaleq Jayed: le confinement nous remet le nez dans l\u2019ordinaire"},"content":{"rendered":"<div>\n<p style=\"text-align:center\" class=\"has-text-color has-vivid-red-color\"><strong>Des &eacute;crivains &agrave; l&rsquo;heure du Covid-19<\/strong><\/p>\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/albayane.press.ma\/wp-content\/uploads\/ouv14-1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-88310\" width=\"85\" height=\"128\"><\/figure>\n<\/div>\n<p style=\"color:#0608e5\" class=\"has-text-color\"><strong>Le confinement que le monde subit aujourd&rsquo;hui fait partie des formes multiples de l&rsquo;isolement. Estimons-nous heureux qu&rsquo;il en soit la forme la plus <\/strong><em><strong>l&eacute;g&egrave;re<\/strong><\/em><strong>, comparativement &agrave; la folie, la misanthropie, le crime ou encore la trahison.<\/strong><\/p>\n<p>M&ecirc;me s&rsquo;il a fait couler beaucoup d&rsquo;encre, on a du<br \/>\nmal &agrave; admettre l&rsquo;isolement comme sujet de m&eacute;ditation ou de r&eacute;flexion. Peut-&ecirc;tre<br \/>\ncela est-il d&ucirc; &agrave; la croyance que l&rsquo;enfermement serait tragique &agrave; partir du<br \/>\nmoment o&ugrave; l&rsquo;homme est fait pour vivre en communaut&eacute;. Parce que l&rsquo;ensemble de l&rsquo;humanit&eacute;<br \/>\nadh&egrave;re &agrave; la sociabilit&eacute; naturelle de l&rsquo;homme, le bonheur et la moralit&eacute; seraient<br \/>\ninconcevables hors de la collectivit&eacute;.<\/p>\n<p>En contrepoint de cette repr&eacute;sentation selon<br \/>\nlaquelle l&rsquo;homme isol&eacute; serait porteur d&rsquo;une pathologie morale, d&rsquo;autres<br \/>\ndiscours soutiennent que la vie commune comporterait un risque d&rsquo;ali&eacute;nation.<\/p>\n<p>Cultiver sa singularit&eacute; en se tenant le plus loin<br \/>\npossible du monde social est le moyen de l&rsquo;&eacute;viter. La r&eacute;appropriation de soi devient<br \/>\nalors le but souverain de la vie, impensable sans distanciation sociale. La<br \/>\nvraie vie ne se trouve-t-elle pas au plus pr&egrave;s de soi? Parmi ces<br \/>\ncontre-discours pr&eacute;sentant le confinement comme l&rsquo;opportunit&eacute; pour chacun de se<br \/>\nrecentrer sur l&rsquo;essentiel et de se construire une mani&egrave;re saine d&rsquo;exister, la<br \/>\nlitt&eacute;rature, qui met souvent en sc&egrave;ne des personnages solitaires affectionnant<br \/>\nla jouissance m&eacute;lancolique de soi.<\/p>\n<p>Beaucoup de confin&eacute;s per&ccedil;oivent ce moment comme un<br \/>\nrepos du guerrier social, une rel&acirc;che compensatoire face &agrave; l&rsquo;activit&eacute; mondaine<br \/>\net politique par trop futile et grouillante. J&rsquo;entends dire autour de moi que<br \/>\nc&rsquo;est &agrave; l&rsquo;int&eacute;rieur de la vie confin&eacute;e qu&rsquo;une r&eacute;flexion sur soi et sur le monde<br \/>\ndevient int&eacute;ressante, qu&rsquo;&eacute;crire est, aujourd&rsquo;hui plus que jamais, une n&eacute;cessit&eacute;<br \/>\nimp&eacute;rieuse.<\/p>\n<p>Je ne partage pas cet optimisme &agrave; tout-va, car, en<br \/>\nplus de manquer d&rsquo;esprit d&rsquo;&agrave;-propos, et de croire intimement que pour pouvoir<br \/>\ncr&eacute;er il faille d&rsquo;abord plonger dans des nuits profondes de silence, le plus<br \/>\nclair du temps, une seule id&eacute;e m&rsquo;obs&egrave;de, &ndash; comme la majorit&eacute;, je suis sous<br \/>\nl&rsquo;emprise de l&rsquo;&eacute;pid&eacute;mie des comportements addictifs aux r&eacute;seaux sociaux qui<br \/>\nressassent &agrave; longueur de journ&eacute;es les chiffres morbides et les relev&eacute;s n&eacute;crologiques&nbsp;:<br \/>\nEt si du jour au lendemain il n&rsquo;existait plus rien d&rsquo;autre que ces quatre murs<br \/>\nentre lesquels je suis confin&eacute;? Avec parfois une hypertrophie imaginative qui<br \/>\nme fait trotter la t&ecirc;te dans de bien mauvais sentiers.<\/p>\n<p>Le cerveau cogite en permanence, l&rsquo;imaginaire s&rsquo;&eacute;branle,<br \/>\nje me retourne dans la couche sans trouver le chemin du sommeil, l&rsquo;angoisse me<br \/>\nprend au collet et, sans crier gare, ma respiration s&rsquo;affole, -j&rsquo;oublie qu&rsquo;elle<br \/>\nob&eacute;it &agrave; l&rsquo;imm&eacute;diate agilit&eacute; du corps. Si Sch&eacute;h&eacute;razade a sauvegard&eacute; sa vie en<br \/>\ncontant, moi je le fais en me frappant la poitrine, ce sang doit continuer de<br \/>\ncirculer et ce c&oelig;ur de battre.<\/p>\n<p>Mon mur se l&eacute;zarde, m&rsquo;assaille alors l&rsquo;horrible<br \/>\nsentiment d&rsquo;&ecirc;tre atteint, je v&eacute;rifie encore ma respiration, en inspecte le plus infime rat&eacute;, j&rsquo;ausculte les<br \/>\nbattements du c&oelig;ur, tonalit&eacute; et dur&eacute;e, la plus petite douleur, je suis aux<br \/>\naguets de moi-m&ecirc;me, je sonde le son de ma voix, le go&ucirc;t des choses, les nuances<br \/>\nde parfums. Le sol de la sant&eacute; commence &agrave; craqueler, je m&rsquo;imagine dans la peau<br \/>\ndu l&eacute;preux &agrave; ses ulc&egrave;res cherchant un baume.<\/p>\n<p>C&rsquo;est ridicule, je sais, mais incapable de me<br \/>\nprot&eacute;ger des informations qui d&eacute;ferlent, je bascule parfois dans une angoisse<br \/>\nirrationnelle. Tout &ccedil;a est nouveau pour moi, je n&rsquo;ai pas l&rsquo;habitude de<br \/>\nquestionner mon corps, avec la suspicion de l&rsquo;&eacute;touffement brusque, de l&rsquo;acc&egrave;s<br \/>\nde fi&egrave;vre violent. Jusqu&rsquo;ici chant, musique et monde, mon corps devient<br \/>\nsubitement corps vuln&eacute;rable.<\/p>\n<p>Je sais vite &eacute;chapper aux serres de mon imaginaire<br \/>\nexcessif, je vois que la v&eacute;rit&eacute; n&rsquo;est pas dans la fiction o&ugrave; je m&rsquo;installe. Je<br \/>\nme raisonne en me disant que ces pens&eacute;es empoisonn&eacute;es me rongent les ailes, me<br \/>\nd&eacute;vorent la conscience. Je relativise le chaos sem&eacute; par ces ventouses<br \/>\nconstrictrices en me rappelant que nos incurables maladies sont l&eacute;gion et que<br \/>\nnous en contaminons chaque jour nos semblables, que le n&eacute;olib&eacute;ralisme a fait de<br \/>\nbeaucoup d&rsquo;entre nous des Barbe-Bleue, cueillant leur joie dans le<br \/>\nd&eacute;p&eacute;rissement de la vie autour d&rsquo;eux.<\/p>\n<p>Un peu de la r&eacute;alit&eacute; me tire aussi de ces pens&eacute;es<br \/>\ntoxiques, la r&eacute;alit&eacute; de la vie normale habituelle. Je suis chez moi, entour&eacute; de<br \/>\nma famille, ma raison d&rsquo;&ecirc;tre. Je m&rsquo;abreuve jusqu&rsquo;&agrave; plus soif de mes visages<br \/>\nfamiliers. Je me rends compte que je suis dans le somptueux royaume de la vie, lov&eacute;<br \/>\ndans une temporalit&eacute; cyclique et paisible car rythm&eacute;e par des besoins<br \/>\nstrictement &eacute;l&eacute;mentaires.<\/p>\n<p>Le confinement nous remet le nez dans l&rsquo;ordinaire.<br \/>\nUne bonne aubaine pour moi. Je r&eacute;apprends &agrave; appr&eacute;cier les instants de bonheur<br \/>\nimperceptibles qui, en temps normal, d&eacute;rangent par trop le plaisir &eacute;go&iuml;ste de<br \/>\nla possession, de la compulsion consum&eacute;riste. L&rsquo;essentiel est peut-&ecirc;tre tapi<br \/>\ndans ce qu&rsquo;habituellement je prends pour de l&rsquo;ennui.<\/p>\n<p>Proust ne nous apprend-il pas que chaque seconde de<br \/>\nnotre vie est imprim&eacute;e dans les objets domestiques, que le bonheur est ce qui<br \/>\nest, que nous sommes beaux de ce que nous sommes? Je positive encore plus en<br \/>\nprenant la r&eacute;solution de faire dor&eacute;navant de chaque minute que je vis la vie,<br \/>\nd&rsquo;&ecirc;tre plus pr&eacute;sent &agrave; moi-m&ecirc;me, aux miens, aux autres, au monde, je savourerais<br \/>\nplus intens&eacute;ment mon passage, dilaterais la vie en une prismatique diversit&eacute; de<br \/>\nmoments magiques, sentirais enti&egrave;rement le moment au moment de le vivre.<\/p>\n<p>J&rsquo;ose esp&eacute;rer que cette &eacute;preuve contribuera &agrave;<br \/>\nadoucir les traits de notre visage indigne et inhumain et que dans les rides du<br \/>\nmonde crasseux fleurira de nouveau le printemps. L&rsquo;ennemi invisible humanisera un<br \/>\npeu la vie commune. Du haut de sa poign&eacute;e de nanom&egrave;tres, il a d&eacute;j&agrave; malmen&eacute; les<br \/>\ndogmes et les puissances et d&eacute;masqu&eacute; bien des fanfarons.<\/p>\n<p>Oui, comme apr&egrave;s chaque &eacute;prouvante crise, le monde<br \/>\nretrouvera la sant&eacute;, l&rsquo;inconscience et la cruaut&eacute; de la joie. La vie agit&eacute;e nous<br \/>\nattend au-del&agrave; de la pause. Nous retrouverons progressivement notre vie<br \/>\nd&rsquo;avant, ou presque, nos habitudes, nos compagnons et nos d&eacute;tracteurs piteusement<br \/>\ninoccup&eacute;s dont nous scruterons le visage dans l&rsquo;espoir d&rsquo;y d&eacute;busquer la<br \/>\nressemblance. Y retrouverions-nous l&rsquo;image de notre visage&nbsp;? Cesserons-nous<br \/>\nd&rsquo;&ecirc;tre bile et nerfs, appr&eacute;hendant le raccourcissement de nos vies&nbsp;? Continuerons-nous<br \/>\nde nous demander ce que nous sommes &agrave; nous-m&ecirc;mes&nbsp;? La culpabilit&eacute; nous<br \/>\nobs&egrave;dera-t-elle ou allons-nous l&rsquo;&eacute;vanouir dans l&rsquo;oubli&nbsp;? Le doute est<br \/>\npermis, l&rsquo;espoir aussi.<\/p>\n<p>Ceci dit, je ne me fais pas trop d&rsquo;illusion sur la<br \/>\npossibilit&eacute; d&rsquo;un d&eacute;-confinement total de l&rsquo;esprit. Les hommes laisseront passer<br \/>\nl&rsquo;occasion de d&eacute;barrasser leurs imaginaires de tous types de dogmes. Aussi l&rsquo;homme<br \/>\nretrouvera-t-il vite sa folie, il rejoindra sa rage, la<br \/>\ncupidit&eacute; le m&egrave;nera de nouveau par le bout du nez. Convoitise, jalousie et<br \/>\nviolence ponctueront son quotidien. Apr&egrave;s le d&eacute;luge, il retirera la fl&egrave;che<br \/>\nenfonc&eacute;e dans son c&oelig;ur et reprendra le discours et la vie comme si de rien<br \/>\nn&rsquo;&eacute;tait. Il en a toujours &eacute;t&eacute; ainsi, depuis les premiers jours de l&rsquo;humanit&eacute;,<br \/>\ncar l&rsquo;homme est h&eacute;t&eacute;rog&egrave;ne, ange dans le silence, malice dans la parole.<\/p>\n<p>Mais en attendant que nous soyons rendus &agrave;<br \/>\nnous-m&ecirc;mes, gardons le mouvement et l&rsquo;agilit&eacute; du c&oelig;ur, vivons par l&rsquo;esprit<br \/>\nl&rsquo;expansion qui nous est momentan&eacute;ment refus&eacute;e. Ne sommes-nous pas prodigieuse<br \/>\nbiblioth&egrave;que d&rsquo;impressions, r&eacute;miniscences, souvenirs, lectures, rencontres,<br \/>\nd&eacute;sirs, rires, faiblesses et f&eacute;licit&eacute;s? Prolongeons-les dans le temps du<br \/>\nconfinement. Augmentons-les d&rsquo;autres exp&eacute;riences autour des aspects essentiels<br \/>\nde notre vie pour &eacute;viter que le pr&eacute;cieux temps libre que l&rsquo;ennemi couronn&eacute; nous<br \/>\noffre aujourd&rsquo;hui n&rsquo;agonise sous l&rsquo;empire des &eacute;crans et des chiffres anxiog&egrave;nes<br \/>\ndont ils nous pilonnent quotidiennement.<\/p>\n<p>L&rsquo;article <a rel=\"nofollow\" href=\"http:\/\/albayane.press.ma\/%EF%BB%BFabdelkhaleq-jayed-le-confinement-nous-remet-le-nez-dans-lordinaire.html\">&#65279;Abdelkhaleq Jayed: le confinement nous remet le nez dans l&rsquo;ordinaire<\/a> est apparu en premier sur <a rel=\"nofollow\" href=\"http:\/\/albayane.press.ma\/\">ALBAYANE<\/a>.<\/p>\n<\/div>\n<p>Auteur: M&rsquo;hammed rahal<br \/>\n<a href=\"http:\/\/albayane.press.ma\/%EF%BB%BFabdelkhaleq-jayed-le-confinement-nous-remet-le-nez-dans-lordinaire.html\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Des &eacute;crivains &agrave; l&rsquo;heure du Covid-19 Le confinement que le monde subit aujourd&rsquo;hui fait partie des formes multiples de l&rsquo;isolement. Estimons-nous heureux qu&rsquo;il en soit la forme la plus l&eacute;g&egrave;re, comparativement &agrave; la folie, la misanthropie, le crime ou encore la trahison. M&ecirc;me s&rsquo;il a fait couler beaucoup d&rsquo;encre, on a du mal &agrave; admettre [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1760,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"fifu_image_url":"","fifu_image_alt":"","footnotes":""},"categories":[73,54],"tags":[],"class_list":["post-83376","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-actualite","category-maroc"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/83376","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1760"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=83376"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/83376\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=83376"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=83376"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=83376"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}