{"id":87868,"date":"2020-06-04T06:00:00","date_gmt":"2020-06-04T10:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/les-non-dits-de-la-fouille-franco-americaine-du-monument-dabalessa\/"},"modified":"2020-06-04T06:00:00","modified_gmt":"2020-06-04T10:00:00","slug":"les-non-dits-de-la-fouille-franco-americaine-du-monument-dabalessa","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/les-non-dits-de-la-fouille-franco-americaine-du-monument-dabalessa\/","title":{"rendered":"Les non-dits de la fouille franco-am\u00e9ricaine du monument d\u2019Abalessa"},"content":{"rendered":"<p class=\"c3\"><em>Par Dr Mourad Betrouni<\/em><br \/><strong>Pr\u00e9ambule<\/strong><br \/>Il est trait\u00e9, parfois, d\u2019un sujet sur Tin Hinan, anc\u00eatre f\u00e9minin des Touareg, dans une approche qui r\u00e9it\u00e8re le doute sur l\u2019identit\u00e9 du squelette, actuellement conserv\u00e9 au Mus\u00e9e national du Bardo. Ce sujet est une opportunit\u00e9 pour revenir sur ses tenants et ses aboutissants, en \u00e9tablissant l\u2019inventaire des \u00e9l\u00e9ments qui participent d\u2019un examen rationnel et objectif de ses dimensions scientifique, d\u00e9ontologique et \u00e9thique. La question \u00e9thique et d\u00e9ontologique du squelette de Tin Hinan a \u00e9t\u00e9 abord\u00e9e, en 2005, \u00e0 l\u2019occasion de la c\u00e9l\u00e9bration de la Journ\u00e9e mondiale de la femme, le 8 mars, avec un grand hommage rendu \u00e0 ce personnage embl\u00e9matique, la reine des Touareg, pour b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019un certain \u00e9cho, qui pr\u00e9disposerait l\u2019Alg\u00e9rie aux \u00e9ventuelles n\u00e9gociations sur la restitution des ossements humains se trouvant \u00e0 l\u2019\u00e9tranger : voici le plaidoyer tel qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 r\u00e9dig\u00e9 :<\/p>\n<p class=\"c3\">\u00abLe 8 Mars 2005, Journ\u00e9e mondiale de la femme, la culture alg\u00e9rienne, s\u2019exprimant au f\u00e9minin, va \u00e0 la rencontre du pass\u00e9, dans l\u2019un des lieux les plus pr\u00e9gnants de la pr\u00e9histoire et de l\u2019ethnographie, le Mus\u00e9e du Bardo, pour r\u00e9habiliter la m\u00e9moire d\u2019une femme illustre, Tin Hinan, l\u2019anc\u00eatre et la cheffe des Touareg, dont les restes encore intacts sont dispos\u00e9s dans une vitrine plac\u00e9e dans un couloir. Par inconscience ou incompr\u00e9hension, cette situation ignominieuse a permis de r\u00e9duire l\u2019humanit\u00e9 d\u2019un grand personnage, une c\u00e9l\u00e8bre femme qui a marqu\u00e9 son r\u00e8gne, \u00e0 un \u00e9talage d\u2019ossements et d\u2019objets connexes suscitant la curiosit\u00e9. R\u00e9habiliter cette grande femme, c\u2019est, d\u2019abord, la d\u00e9placer de la vitrine, dans un v\u00e9ritable rituel d\u2019inhumation, vers une salle, \u00e0 sa valeur et \u00e0 sa mesure o\u00f9 elle doit \u00eatre plac\u00e9e, non plus dans une vitrine, mais dans un v\u00e9ritable sarcophage, o\u00f9 sa d\u00e9pouille doit recevoir tous les \u00e9gards de la pens\u00e9e et du recueillement, dans un d\u00e9cor fun\u00e9raire qui inspire la m\u00e9ditation, la contemplation et l\u2019humilit\u00e9. Cet acte hautement symbolique \u00e9veillera, en ce 8 mars 2005, chez les Alg\u00e9riens, d\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, et les Touareg, d\u2019une mani\u00e8re particuli\u00e8re, un r\u00e9el sentiment de r\u00e9appropriation de la m\u00e9moire.\u00bb<br \/>En effet, le squelette de Tin Hinan a \u00e9t\u00e9 d\u00e9plac\u00e9 de la vitrine, o\u00f9 il \u00e9tait expos\u00e9, tel que les Fran\u00e7ais l\u2019on laiss\u00e9, pour \u00eatre inhum\u00e9 dans une s\u00e9pulture au milieu d\u2019une salle, am\u00e9nag\u00e9e sp\u00e9cialement pour recevoir tous les \u00e9gards de la pens\u00e9e et du recueillement, dans un d\u00e9cor fun\u00e9raire, qui inspire la m\u00e9ditation, la contemplation et l\u2019humilit\u00e9.\u00a0<br \/>Cet acte symbolique recouvrait d\u2019autres significations, dont celle d\u2019extraire le squelette de Tin Hinan du champ mus\u00e9ographique, pour le placer dans celui de l\u2019usage et du rituel fun\u00e9raires. Il n\u2019\u00e9tait plus question, \u00e0 partir de ce moment-l\u00e0, de se comporter devant un squelette, mais de se recueillir devant la d\u00e9pouille d\u2019une femme illustre. Cela signifiait, par ailleurs, de ne plus soumettre cette \u00abd\u00e9pouille\u00bb \u00e0 des formes de manipulations qui intentent \u00e0 la dignit\u00e9 et au respect d\u00fb aux morts. C\u2019est dans ce registre de l\u2019\u00e9thique et de la d\u00e9ontologie que nous avons consid\u00e9r\u00e9 n\u00e9cessaire de revisiter les principales \u00e9tapes qui ont men\u00e9 de la fouille \u00e0 la mise en mus\u00e9e du squelette et du tr\u00e9sor de Tin Hinan.<\/p>\n<p class=\"c3\"><strong>Premi\u00e8re partie : le tr\u00e9sor de Tin Hinan\u00a0<\/strong><br \/>\u00c9voquer l\u2019image mus\u00e9ale du squelette de Tin Hinan et de son \u00abtr\u00e9sor\u00bb, expos\u00e9s au Mus\u00e9e national du Bardo, c\u2019est, n\u00e9cessairement, renvoyer \u00e0 son pr\u00e9tendu auteur, Maurice Reygasse (1881-1965), un pr\u00e9historien de la premi\u00e8re heure, qui fut administrateur de la commune mixte de T\u00e9bessa (nomm\u00e9 en 1911), o\u00f9 il s\u2019exer\u00e7a \u00e0 la pr\u00e9histoire, puis premier directeur et conservateur \u2014 \u00e0 vie \u2014du Mus\u00e9e de pr\u00e9histoire et d\u2019ethnographie du Bardo et en m\u00eame temps son fondateur, par le don qu\u2019il avait fait du produit de ses recherches. Il a \u00e9t\u00e9 rendu c\u00e9l\u00e8bre par la \u00abd\u00e9couverte\u00bb du monument, du squelette et du tr\u00e9sor de Tin Hinan, dans la localit\u00e9 d\u2019Abalessa, situ\u00e9e \u00e0 80 km de Tamanrasset.\u00a0<br \/>La litt\u00e9rature scientifique fran\u00e7aise, dans des \u00e9nonc\u00e9s quelque peu h\u00e9sitants, attribue \u00e0 cet homme la paternit\u00e9 de la d\u00e9couverte arch\u00e9ologique d\u2019Abalessa, en y associant, mais discr\u00e8tement, un nom, le Comte de Prorok, un Am\u00e9ricain d\u2019origine hongroise, pr\u00e9sent\u00e9 express\u00e9ment sous le profil controvers\u00e9 d\u2019un aventurier \u00e9clair\u00e9 en qu\u00eate de notori\u00e9t\u00e9, voire un \u00abbusinessman de l\u2019arch\u00e9ologie\u00bb. Le Mus\u00e9e du Bardo ne semble pas avoir retenu les quelques \u00abfaits d\u2019armes de cet homme singulier, qui auraient pu participer \u00e0 la d\u00e9claration d\u2019authenticit\u00e9 des produits mus\u00e9alis\u00e9s d\u2019Abalessa\u00bb.<br \/>En 1994, dans l\u2019un des ultimes articles sur Tin Hinan, publi\u00e9 dans Pers\u00e9e (1), l\u2019auteur Danilo Grebenart reproduit le libell\u00e9 classique : \u00abFouill\u00e9 par M. Reygasse en 1925 et en 1933\u2026\u00bb, une mani\u00e8re d\u2019\u00e9vacuer le nom de Prorok. Or, tout le monde scientifique sait que M. Reygasse n\u2019a jamais particip\u00e9 \u00e0 la fouille arch\u00e9ologique de 1925. Il ne saurait, donc, \u00eatre le d\u00e9positaire du regard sur le d\u00e9roulement et le produit de cette fouille, bien qu\u2019il en f\u00fbt le responsable officiel, au titre du Gouvernement g\u00e9n\u00e9ral. La dissonance ou les non-dits sur cet \u00e9pisode \u2014 la fouille de 1925 \u2014 m\u00e9rite qu\u2019on s\u2019y attarde quelque peu, pour y tirer des \u00e9l\u00e9ments de compr\u00e9hension d\u2019un sujet scientifique qui a largement d\u00e9bord\u00e9 sur les terrains politique et diplomatique.<br \/>Dans cette contribution, nous avons essay\u00e9, usant de la litt\u00e9rature existante, publi\u00e9e sous des formes diverses et reprises de rapports et comptes rendus civils et militaires(2), d\u2019effectuer une arch\u00e9ologie de ces \u00e9crits, en puisant les \u00e9l\u00e9ments de pertinence, qui permettent la construction d\u2019un discours critique sur le sujet, ouvrant vers d\u2019autres perspectives. Il y a, d\u2019abord, l\u2019id\u00e9e de la fouille arch\u00e9ologique et ensuite le contexte dans lequel elle s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e. Comment d\u00e9rouler le processus historique pour y situer les enjeux et la port\u00e9e scientifique et surtout politique.<\/p>\n<p class=\"c3\"><strong>La mission ethnographique\u00a0Reygasse-Pond (1924)\u00a0<\/strong><br \/>Au commencement \u00e9tait un congr\u00e8s international d\u2019anthropologie, tenu \u00e0 Toulouse en 1924. Invit\u00e9 \u00e0 cette rencontre, M. Reygasse avait pr\u00e9sent\u00e9 les r\u00e9sultats in\u00e9dits de ses recherches sahariennes. S\u00e9duit par la teneur des trouvailles arch\u00e9ologiques, un chercheur am\u00e9ricain, du nom d\u2019Alonzo Pond (1894-1986), s\u2019\u00e9tait rapproch\u00e9 de Reygasse et a fini par convenir avec lui d\u2019une mission scientifique au Sahara. Un projet qui, une ann\u00e9e apr\u00e8s, re\u00e7oit l\u2019assentiment du ministre fran\u00e7ais de l\u2019Instruction publique, l\u2019autorisation du directeur des Territoires du Sud et un financement du gouverneur g\u00e9n\u00e9ral d\u2019Alg\u00e9rie, pour la cr\u00e9ation d\u2019un mus\u00e9e ethnographique saharien.<br \/>La partie am\u00e9ricaine, repr\u00e9sent\u00e9e par le Logan Museum of Anthropology du Beloit College, Wisconsin (\u00c9tats-Unis), avait financ\u00e9 et mandat\u00e9 L. Pond pour \u00abrecueillir tout renseignement et tout objet touchant aux populations sahariennes, \u00e0 leur histoire et \u00e0 leurs coutumes\u00bb. Les produits et informations recueillis par la mission Reygasse-Pond seraient destin\u00e9s \u00e0 alimenter et enrichir les collections des mus\u00e9es respectifs.<\/p>\n<p class=\"c3\"><strong>Qui est le Comte de Prorok ?<\/strong><br \/>Alors que la mission Reygasse-Pond \u00e9tait en pr\u00e9paration, voil\u00e0 que dans le paysage arch\u00e9ologique alg\u00e9rien, appara\u00eet, subitement, un personnage surprenant, un Am\u00e9ricain d\u00e9nomm\u00e9 le comte de Prorok (1896-1954), qui va bouleverser l\u2019ordre des choses, en phagocytant la mission ethnographique, pour la r\u00e9duire \u00e0 une goutte d\u2019eau dans un oc\u00e9an m\u00e9diatique et publicitaire, au volet financier et logistique surprenant. Qui est le comte de Prorok et comment est-il apparu dans le paysage arch\u00e9ologique alg\u00e9rien, plus pr\u00e9cis\u00e9ment saharien ?\u00a0<br \/>De son vrai nom, Byron Khun, ce Hongro-Am\u00e9ricain se faisait appeler le \u00abComte de Prorok\u00bb par le lien qui l\u2019unissait \u00e0 son p\u00e8re adoptif, le comte Th\u00e9ophile Konerski de Prorok. Ayant fait ses \u00e9tudes \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Gen\u00e8ve, il est pr\u00e9sent\u00e9 sous un profil excentrique, f\u00e9ru des \u00e9pop\u00e9es livresques, qui avaient marqu\u00e9 son temps, tel le mythe de l\u2019Ophir des r\u00e9cits bibliques et la \u00abru\u00e9e vers l\u2019or\u00bb, \u00e0 la recherche des mines du roi Salomon. Il \u00e9tait nourri des romans d\u2019aventure de l\u2019\u00e9crivain Henri Rider Haggard Les mines du roi Saloman et Allan Quatermain, parus en 1885, et de la c\u00e9l\u00e8bre Agatha Christie L\u2019Aventure du tombeau \u00e9gyptien, publi\u00e9 en 1923. Des romans qui inspir\u00e8rent nombre de films dont le fameux Indiana Jones de Spielberg.\u00a0<br \/>Le Comte de Brorok a \u00e9t\u00e9, il faut le souligner, directeur de Archeological Institute of America (AIA), de Norton Lectureschip, entre 1922-1923. Un institut d\u00e9di\u00e9 \u00e0 la promotion des amateurs d\u2019arch\u00e9ologie et \u00e0 la pr\u00e9servation des sites arch\u00e9ologiques. Un d\u00e9tail d\u2019importance : Harrisson Ford, h\u00e9ros du film India Jones, en \u00e9tait le \u00abtrustee general\u00bb.<br \/>C\u2019est arm\u00e9 de tout ce corpus d\u2019images, o\u00f9 le mythe et la r\u00e9alit\u00e9 font corps commun, que le Comte de Brorok jette son d\u00e9volu sur les territoires nord-africains sous influence fran\u00e7aise, pour y construire un p\u00f4le d\u2019int\u00e9r\u00eat mythico-arch\u00e9ologique, en vis-\u00e0-vis du p\u00f4le \u00e9gyptien, sous influence britannique o\u00f9 se d\u00e9roulait toute une \u00e9pop\u00e9e autour du tr\u00e9sor de Toutankhamon. Dans cette construction sensationnelle, il se disait convaincu que le tr\u00e9sor du temple de Salomon provenait de mines situ\u00e9es entre le Soudan et l\u2019\u00c9thiopie.<br \/>La ferveur et le dynamisme de ce jeune Am\u00e9ricain, \u00e2g\u00e9 tout juste de 26 ans, le conduisirent \u00e0 organiser, en 1920, puis un peu plus tard en 1930, des exp\u00e9ditions en \u00c9thiopie, croyant y d\u00e9couvrir les plus anciennes mines d\u2019or. Par ces exp\u00e9ditions, c\u2019est le regard orient\u00e9 vers le nord de l\u2019Afrique qui est sollicit\u00e9. Ce regard d\u00e9terminera tous ses projets ult\u00e9rieurs. Nous allons le retrouver en Tunisie entre 1922 et 1924, o\u00f9 il participera aux recherches arch\u00e9ologiques du site de Carthage. Il sera de nouveau en Tunisie en 1925, en tant que directeur adjoint d\u2019une mission franco-am\u00e9ricaine de fouilles du sanctuaire de Tanit, la d\u00e9esse ph\u00e9nicienne de la fertilit\u00e9.\u00a0<\/p>\n<p class=\"c3\"><strong>Le Comte de Prorok et l\u2019aventure\u00a0tunisienne<\/strong><br \/>Il est int\u00e9ressant de savoir comment le Comte de Prorok a subitement rompu ses attaches avec la Tunisie pour se mettre sur l\u2019orbite de l\u2019Alg\u00e9rie, lui qui ne connaissait rien de ce pays, un territoire ferm\u00e9 \u00e0 toute recherche \u00e9trang\u00e8re, la colonisation se jouant \u00e0 huis clos. Dans le livre de Cl\u00e9mentine Gutron, L\u2019arch\u00e9ologie en Tunisie (XIXe (XXe si\u00e8cles) : Jeux g\u00e9n\u00e9alogiques sur l\u2019Antiquit\u00e9, publi\u00e9 en 2010(3), nous avons pu trouver l\u2019essentiel du corpus des faits et \u00e9v\u00e8nements qui participent de cet \u00e9pisode : le d\u00e9placement sur l\u2019orbite alg\u00e9rien.<\/p>\n<p>Dans le chapitre \u00abRivalit\u00e9s\u00a0internationales : l\u2019exemple am\u00e9ricain sur le site du Tophet de Carthage\u00bb, Cl\u00e9mentine Gutron fait \u00e9tat d\u2019une v\u00e9ritable crise arch\u00e9ologique en Tunisie, en 1924, qui mettait en confit les arch\u00e9ologues amateurs et les professionnels fran\u00e7ais, et qui a abouti \u00e0 une rupture entre le Service des antiquit\u00e9s et les arch\u00e9ologues amateurs. Une situation exploit\u00e9e par les Am\u00e9ricains, qui propos\u00e8rent une contribution scientifique et financi\u00e8re cons\u00e9quente pour la poursuite des travaux de recherches. Une aubaine pour le Service des antiquit\u00e9s, en manque de moyens, qui accepta l\u2019offre am\u00e9ricaine, que proposait le fortun\u00e9 Byron Khun de Prorok<br \/>Une situation qui allait scandaliser l\u2019opinion publique et scientifique tunisienne, comme en t\u00e9moignent ces r\u00e9actions, publi\u00e9es dans L\u2019Intransigeant du 23 d\u00e9cembre 1923 : \u00abQue nos amis sachent que la cit\u00e9 de Didon a \u00e9t\u00e9 d\u00e9couverte et explor\u00e9e par des Fran\u00e7ais, et que ce sont les Fran\u00e7ais encore qui, m\u00eame aujourd\u2019hui, chez eux, travaillent avec toute la volont\u00e9 et la foi suffisante pour mener \u00e0 bien l\u2019\u0153uvre que l\u2019arch\u00e9ologie fran\u00e7aise a entreprise et qu\u2019elle ne peut passer \u00e0 d\u2019autres\u00bb et dans La Tunisie fran\u00e7aise du 29 janvier 1924 : \u00abQue tant de battage et tant d\u2019attaques donnent aux Yankees et \u00e0 leurs dollars droit de propri\u00e9t\u00e9 sur le sol de Carthage fran\u00e7aise est une conclusion inadmissible.\u00bb<br \/>Il faut souligner que le Comte de Prorok \u00e9tait \u00e0 Tunis depuis 1920, o\u00f9 il avait d\u00e9j\u00e0 conduit des fouilles sur le site romain de la colline de Judon. Son intention \u00e9tait de s\u2019y \u00e9tablir pour mener son projet, la fouille du Tophet de Carthage. En 1923, il rejoint le Service des antiquit\u00e9s et ach\u00e8te le terrain de fouilles \u00able terrain d\u2019Iccare\u00bb(4). Pour la r\u00e9alisation de son projet, il m\u00e8nera une vaste campagne de sensibilisation et de collecte de fonds, aux \u00c9tats-Unis et \u00e0 Paris.<\/p>\n<p class=\"c3\"><strong>La fouille du Tophet de Carthage par la premi\u00e8re \u00e9quipe franco-am\u00e9ricaine (1924)<\/strong><br \/>Une premi\u00e8re \u00e9quipe franco-am\u00e9ricaine de la fouille du Tophet est constitu\u00e9e, sous une direction mixte. L\u2019abb\u00e9 Chabot, l\u2019\u00e9diteur du Corpus Inscriptonium Semiticorum, sera le codirecteur fran\u00e7ais avec l\u2019Am\u00e9ricain, le Comte de Prorok. Programm\u00e9e sur trois mois, cette fouille sera interrompue au bout de six semaines pour son inconsistance et ses r\u00e9sultats \u00abm\u00e9diocres\u00bb(5).<\/p>\n<p class=\"c3\"><strong>La fouille du Tophet par la deuxi\u00e8me \u00e9quipe franco-am\u00e9ricaine (1925)<\/strong><br \/>En 1925, les Am\u00e9ricains, \u00e0 travers le Comte de Prodok, reviennent \u00e0 la charge avec une offre financi\u00e8re all\u00e9chante, collect\u00e9e aupr\u00e8s des universit\u00e9s et des soci\u00e9t\u00e9s savantes am\u00e9ricaines.\u00a0<br \/>Le Service des antiquit\u00e9s accepta et la mission allait r\u00e9unir plus d\u2019une vingtaine de sp\u00e9cialistes dont des notori\u00e9t\u00e9s. Du c\u00f4t\u00e9 am\u00e9ricain, nous comptons le professeur Francis Kelsey, de l\u2019Universit\u00e9 du Michigan, qui sera le directeur des op\u00e9rations scientifiques et un jeune assistant de l\u2019Universit\u00e9 d\u2019Aberdeen, Donald Hardin, qui sera charg\u00e9 de l\u2019\u00e9tude des c\u00e9ramiques. Il deviendra, un peu plus tard, le conservateur du British Museum.<br \/>Du c\u00f4t\u00e9 fran\u00e7ais, nous retrouvons toujours l\u2019abb\u00e9 Chabot, sp\u00e9cialiste de l\u2019\u00e9pigraphie punique, Alfred Merlin, conservateur-adjoint du Mus\u00e9e du Louvre, responsable des antiquit\u00e9s grecques et romaines et le p\u00e8re Delattre, \u00e0 titre de conseiller. A cette \u00e9quipe, et c\u2019est l\u00e0 le point essentiel, \u00e9tait associ\u00e9 le Fran\u00e7ais Stephane Gsell (1864-1932), professeur au Coll\u00e8ge de France, qui sera charg\u00e9 des questions historiques. Il faut souligner que S. Gsell \u00e9tait, au m\u00eame moment, inspecteur g\u00e9n\u00e9ral des mus\u00e9es arch\u00e9ologiques de l&rsquo;Alg\u00e9rie. Ce d\u00e9tail est d\u2019importance, dans ce sens o\u00f9 ce personnage constituera la pierre angulaire du projet de fouille du monument d\u2019Abalessa.<br \/>La fouille du Tophet de Carthage durera trois mois \u2014 tout le printemps 1925. Elle sera, une fois de plus, interrompue et le Comte de Prorok remerci\u00e9, pour des consid\u00e9rations de rivalit\u00e9s internationales et d\u2019exclusivit\u00e9 des r\u00e9sultats. Dans son livre, Cl\u00e9mentine Gutron fait un renvoi \u00e0 un passage int\u00e9ressant, en page 8, d\u2019une publication du Comte de Prodok (6) parue en 2003, o\u00f9 il rapportait une discussion qu\u2019il avait eue avec S. Gsell et dans laquelle ce dernier lui aurait sugg\u00e9r\u00e9 : \u00abAu vu des difficult\u00e9s administratives croissantes, de quitter Carthage et d\u2019entreprendre des recherches arch\u00e9ologiques\u2026 l\u00e0 o\u00f9 le Service des antiquit\u00e9s n\u2019est pas.\u00bb<\/p>\n<p><strong>Stephane Gsell et la construction\u00a0d\u2019un savoir mythico-arch\u00e9ologique<\/strong><br \/>En avril 1925, au terme de la mission tunisienne, le Comte de Prorok, en visite dans le Sud tunisien, est re\u00e7u \u00e0 T\u00e9bessa par M. Reygasse et S. Gsell. \u00abPourquoi n\u2019allez-vous pas dans un endroit o\u00f9 il n\u2019y a pas de Service des antiquit\u00e9s ?\u00bb C\u2019 \u00e9tait la suggestion de S. Gsell \u00e0 celui qui venait tout juste d\u2019\u00eatre remerci\u00e9 par le Service tunisien des antiquit\u00e9s.\u00a0<br \/>C\u2019est, \u00e9videmment, une mani\u00e8re d\u2019indiquer \u00e0 son interlocuteur comment \u00e9chapper \u00e0 la vigilance des autorit\u00e9s administratives fran\u00e7aises (Gsell \u00e9tait, paradoxalement, une autorit\u00e9 administrative fran\u00e7aise). L\u2019affaire \u00e9tait bien entendue, Gsell voulait d\u00e9signer les Territoires du Sud (Absence de Services des antiquit\u00e9s), plus exactement le Hoggar, r\u00e9gion fascinante par ses myst\u00e8res et ses l\u00e9gendes et dont les am\u00e9nagements routiers tendaient \u00e0 rendre accessible par v\u00e9hicule motoris\u00e9. Mais l\u00e0 n\u2019est pas la v\u00e9ritable raison de la suggestion. Il faut suivre le reste de la conversation entre les deux interlocuteurs pour situer les tenants et les aboutissants de ce qui fera le grand scoop arch\u00e9ologique saharien, en son temps.<br \/>En effet, dans un passage de son livre In Quest of Lost Worlds (\u00c0 la recherche des mondes perdus), publi\u00e9 en 1935(7), le Comte de Prorok reproduit l\u2019essentiel de la conversation qu\u2019il a eue avec Gsell : \u00abPlus tard, Gsell, avec son air de Socrate, ses cheveux couleur sable tournant au blanc et ses petits yeux \u00e9troits fix\u00e9s sur moi ou sur sa pipe, commen\u00e7a \u00e0 me parler de ses id\u00e9es et de ses recherches\u2026 Un mot par hasard, assez musical, me fit redresser soudain : \u2018\u2018Il y a Antin\u00e9a, Tin Hinan par exemple\u2019\u2019, dit-il. Tin Hinan, \u00e0 ce moment-l\u00e0, ne me disait absolument rien. Je posai la question : qui \u00e9tait-elle et o\u00f9 \u00e9tait-elle ? J\u2019appris alors qu\u2019elle \u00e9tait la grand-m\u00e8re de tous les Touareg, leur reine l\u00e9gendaire, et qu\u2019elle \u00e9tait inhum\u00e9e quelque part dans le Hoggar. Une tribu guerri\u00e8re, parmi les derni\u00e8res \u00e0 faire all\u00e9geance aux Fran\u00e7ais, en gardait le secret\u2026 Quelques minutes apr\u00e8s, nous \u00e9tions tous les deux debout en train d\u2019\u00e9tudier une carte et la tactique \u00e0 employer. C\u2019est alors que Gsell me conseilla de me mettre en rapport avec le professeur Reygasse, contr\u00f4leur de la commune mixte de T\u00e9bessa, et autorit\u00e9 reconnue en mati\u00e8re de civilisations pr\u00e9historiques en Afrique du Nord.\u00bb Tout est r\u00e9sum\u00e9 dans ce passage. Le Comte de Prorok ne savait absolument rien de Tin Hinan, il l\u2019avoua lui-m\u00eame. C\u2019est S. Gsell qui cr\u00e9a de toute pi\u00e8ce ce que d\u2019aucuns qualifieront de l\u00e9gende contemporaine : la filiation Tin Hinan-Antinea et cr\u00e9era les jalons d\u2019un savoir mythico-arch\u00e9ologique.\u00a0<br \/>Faut-il croire le Comte de Prorok, lorsqu\u2019il rappelle les derniers conseils de S. Gsell : \u00abEn route jeune homme \u2013 me dit l\u2019acad\u00e9micien. Trouve le tombeau de Tin Hinan pour moi, et je ferai un rapport sur toi \u00e0 l\u2019Institut. Nous ajouterons ensemble un nouveau chapitre \u00e0 l\u2019histoire du Sahara, mais attention lorsque tu seras chez les Touareg\u00bb ?<br \/>Il est tout de m\u00eame curieux, alors que la litt\u00e9rature \u00e9tait disponible, de faire du tombeau de Tin Hinan un objet de d\u00e9couverte. Le tombeau de Tin Hinan n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 un scoop, d\u00e9j\u00e0 en 1906, le linguiste, professeur d\u2019arabe et de berb\u00e8re \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 d\u2019Alger, Adolphe de Calassanti-Motylinski, y a relev\u00e9 ses nombreuses inscriptions. L\u2019\u00e9crivain-journaliste F\u00e9lix Dubois, dans ses exp\u00e9ditions africaines, avait visit\u00e9 le tombeau, en 1907, et y a m\u00eame pris des photos remarquables. Il savait, par ses guides, que le tombeau \u00e9tait attribu\u00e9 \u00e0 Tin Hinan.\u00a0<br \/>\u00c9mile-F\u00e9lix Gautier et son interpr\u00e8te Maurice Benhaz\u00e9ra, en 1908, avaient d\u00e9crit le monument comme \u00abimmense mur circulaire, entour\u00e9 de nombreux \u201cchouchat\u201d qui \u2018\u2019sont ceux des serviteurs de Tin Hinan\u2019\u2019\u00bb. Comment le Comte de Prorok \u00e9tait-il pass\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de tout cela, en montant son exp\u00e9dition ?\u00a0<br \/>Par ailleurs, Gsell, Reygasse et toutes les parties prenantes scientifiques et politiques n\u2019\u00e9taient pas sans savoir que le Comte de Prorok a \u00e9t\u00e9 \u00abd\u00e9barqu\u00e9\u00bb de la fouille du Tophet et dont le comportement et les pratiques avaient \u00e9t\u00e9 violemment d\u00e9nonc\u00e9s par l\u2019opinion : \u00abV\u00eatu d\u2019un costume blanc et coiff\u00e9 d\u2019un casque colonial, Prorok, qui fournit aux membres de son \u00e9quipe un confort luxueux, privil\u00e9gie une arch\u00e9ologie-spectacle\u2026\u00a0<br \/>Des films \u00e0 vocation publicitaire sont r\u00e9alis\u00e9s sur le site et diffus\u00e9s lors des nombreuses conf\u00e9rences et tables rondes organis\u00e9es sur la Carthage ancienne, l\u2019accent est mis sur la communication\u2026\u00bb Le monde universitaire, choqu\u00e9, le d\u00e9crit comme \u00abun impresario\u00bb dou\u00e9 d\u2019un sens de la publicit\u00e9 bien peu respectueux de l\u2019histoire \u00bb(8).<br \/><strong><em>M. B.<br \/>(\u00c0 suivre)<\/em><\/strong><\/p>\n<p class=\"c3\"><em><strong>Renvois :<\/strong><br \/>(1) Danilo Grebenar, 1994 &#8211; Le tombeau d\u2019Abalessa (Hoggar, Alg\u00e9rie) [Contribution \u00e0 l\u2019\u00e9tude du mobilier fun\u00e9raire].<br \/>(2) L\u2019essentiel des citations et extraits ont \u00e9t\u00e9 puis\u00e9s de num\u00e9ros de la Revue du Saharien qui reprennent des documents d\u2019archives de la Rahla, [nous les remercions pour l\u2019acc\u00e8s].<br \/>(3) Cl\u00e9mentine Gutron , 2010 &#8211; L\u2019arch\u00e9ologie en Tunisie (XIXe-XXe si\u00e8cles) : Jeux g\u00e9n\u00e9alogiques sur l\u2019Antiquit\u00e9 \u00bb, (IRMC \u2013 Carthala].<br \/>(4) (Archives INP, Tunis, Carton \u00abPersonnel 1900-1950\u00bb. Dossier \u00abMission am\u00e9ricaine \u00e0 Carthage\u00bb.<br \/>(5) David Soren, A\u00efcha Ben Abed Ben Khader et H\u00e9di Slim \u2013 Carthage, splendeur et d\u00e9cadence d\u2019une civilisation. (Paris, Albin Michel, 1995).\u00a0<br \/>(6) Byro Khun De Prodok, Quest of Lost Worlds \u2013 Five Archelogical Expeditions, 1924-1934. Santa Barbara ; the Narrative Press, 2003 [1928].<br \/>(7) Khun de Prorok Byron : Mysterious Sahara. The Reilly &amp; Lee, Chicago 1929&#8230; Khun de Prorok Byron: In Quest of Lost Worlds. E. P. Dutton and Co, N.Y. 1935.<br \/>(8) C. et G. C. Picard : La vie quotidienne \u00e0 Carthage au temps d\u2019Hannibal.<\/em><\/p>\n<p class=\"c3\">\u00a0<\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.lesoirdalgerie.com\/contribution\/les-non-dits-de-la-fouille-franco-americaine-du-monument-dabalessa-42940\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Dr Mourad BetrouniPr\u00e9ambuleIl est trait\u00e9, parfois, d\u2019un sujet sur Tin Hinan, anc\u00eatre f\u00e9minin des Touareg, dans une approche qui r\u00e9it\u00e8re le doute sur l\u2019identit\u00e9 du squelette, actuellement conserv\u00e9 au Mus\u00e9e national du Bardo. Ce sujet est une opportunit\u00e9 pour revenir sur ses tenants et ses aboutissants, en \u00e9tablissant l\u2019inventaire des \u00e9l\u00e9ments qui participent d\u2019un [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1741,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"fifu_image_url":"","fifu_image_alt":"","footnotes":""},"categories":[73,53],"tags":[],"class_list":["post-87868","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-actualite","category-algerie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/87868","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1741"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=87868"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/87868\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=87868"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=87868"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=87868"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}