{"id":88826,"date":"2020-06-12T15:38:41","date_gmt":"2020-06-12T19:38:41","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/lequation-marocaine\/"},"modified":"2020-06-12T15:38:41","modified_gmt":"2020-06-12T19:38:41","slug":"lequation-marocaine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/lequation-marocaine\/","title":{"rendered":"L\u2019\u00e9quation marocaine"},"content":{"rendered":"<p class=\"has-background has-vivid-red-background-color c2\"><strong>Maroc, de quoi avons-nous peur?<\/strong><\/p>\n<p class=\"c3\"><strong>Par Jean-Fran\u00e7ois Cl\u00e9ment*<\/strong><\/p>\n<p class=\"has-text-color c4\">Maroc de quoi avons-nous peur ?, ouvrage collectif sous la direction de Abdelhak Najib et Noureddine Bousfiha, qui pose de tr\u00e8s nombreuses questions de fond sur le Maroc d\u2019aujourd\u2019hui et de demain.<\/p>\n<p>Alors que la Commission Benmoussa a entrepris de proposer des \u00e9volutions et donc des d\u00e9cisions possibles \u00e0 assez court terme au Maroc, la question pos\u00e9e dans cet ouvrage collectif \u00e9claire sur les perceptions des peurs. On voit, en effet, comment les personnes interrog\u00e9es comprennent la question et les r\u00e9ponses qu\u2019elles y donnent, ce qui peut d\u00e9boucher sur un d\u00e9sespoir ou la reconnaissance d\u2019une incapacit\u00e9 \u00e0 agir, donc sur des sc\u00e9narios tragiques ou, au contraire, sur des actions possibles dont justement la Commission Benmoussa pourrait s\u2019inspirer. D\u2019o\u00f9 l\u2019int\u00e9r\u00eat de ce livre.<\/p>\n<p>La question tout d\u2019abord peut donner lieu \u00e0 des interpr\u00e9tations diverses. Certains peuvent la mettre de c\u00f4t\u00e9 pour parler d\u2019autres sujets qui leur tiennent \u00e0 c\u0153ur ou pour \u00e9voquer tout simplement l\u2019actualit\u00e9 comme l\u2019\u00e9pid\u00e9mie de coronavirus. D\u2019autres vont la comprendre \u00e0 partir de leur histoire personnelle, le \u00ab nous \u00bb collectif devenant un \u00abje\u00bb particulier. Ainsi, un des grands t\u00e9moins qui a fait r\u00e9cemment l\u2019exp\u00e9rience de la mort n\u2019a plus les m\u00eames peurs que les autres s\u2019il pense que chaque jour m\u00e9rite d\u00e9sormais d\u2019\u00eatre pleinement v\u00e9cu quels que soient les risques.\u00a0 Il arrive aussi que la perception des peurs soit construite \u00e0 partir des r\u00f4les sociaux jou\u00e9s par un individu.<\/p>\n<p>D\u2019autres ont une perception plus globale. Mais certains comprennent la question comme un retour sur les peurs ant\u00e9rieures, du moins sur les peurs pr\u00e9sentes, alors que la question peut aussi porter sur l\u2019avenir. Reste alors \u00e0 savoir ce que l\u2019on fait de ces peurs avou\u00e9es et nomm\u00e9es en passant d\u2019une politique de la peur (ou parfois de la peur de la politique) \u00e0 une politique de contr\u00f4le et d\u2019\u00e9radication des peurs.<\/p>\n<p>Apparaissent alors d\u2019autres int\u00e9r\u00eats de ce livre. On observe tout d\u2019abord quels sont actuellement en 2020 les domaines de la peur dans la soci\u00e9t\u00e9 marocaine. Il y a d\u2019abord ce qui rel\u00e8ve du psychologique, \u00e0 commencer par les anxi\u00e9t\u00e9s personnelles. Celles-ci (agoraphobie, peur des vaccins, difficult\u00e9 \u00e0 s\u2019exprimer en public, etc.) sont peu fr\u00e9quentes, voire absentes \u00e0 la diff\u00e9rence de ce qu\u2019on observe dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales. En revanche, le poids du jugement d\u2019autrui est central. Toutefois, \u00e0 la diff\u00e9rence des soci\u00e9t\u00e9s occidentales, il ne porte pas sur l\u2019apparence du corps, sur la couleur de la peau ou sur l\u2019\u00e2ge, mais sur les comportements apparents ou suppos\u00e9s. La volont\u00e9 de faire honte est une des peurs majeures qui existent dans la soci\u00e9t\u00e9 marocaine surtout lorsque des analphab\u00e8tes religieux s\u2019en emparent pour exercer leur pouvoir sur les autres dans la vie quotidienne.<\/p>\n<p>Autre observation concernant le futur. C\u2019est le futur collectif qui fait peur plus que l\u2019avenir personnel et l\u00e0 aussi, on est aux antipodes des soci\u00e9t\u00e9s occidentales. Les Marocains n\u2019ont pas une peur pr\u00e9gnante des maladies possibles, voire de la mort, ou du manque d\u2019argent m\u00eame si la peur du ch\u00f4mage existe et explique de nombreux comportements. Ce qui fait peur, ce sont essentiellement des menaces collectives. Mais elles ne sont pas mises sur le m\u00eame plan. Les d\u00e9sastres naturels (tremblements de terre, inondations, \u00e9ventuellement temp\u00eates) sont plac\u00e9s au second plan, voire inexistants), les d\u00e9sastres \u00e9cologiques (changement climatique, pollution) sont connus par une minorit\u00e9 alors que les risques li\u00e9s \u00e0 la surpopulation sont totalement absents (autre diff\u00e9rence avec les soci\u00e9t\u00e9s occidentales).<\/p>\n<p>En revanche, les d\u00e9sastres cr\u00e9\u00e9s par l\u2019homme sont surrepr\u00e9sent\u00e9s par rapport aux moyennes mondiales. Il y a tout d\u2019abord la criminalit\u00e9 courante (violences quotidiennes, harc\u00e8lement et tentatives de viol, vols), plus encore les formes extr\u00eames de violence collective comme le terrorisme tr\u00e8s pr\u00e9sent dans les repr\u00e9sentations collectives alors que les menaces nucl\u00e9aires ou les guerres biochimiques sont totalement absentes, autre diff\u00e9rence avec les soci\u00e9t\u00e9s occidentales. Autre absence, les peurs li\u00e9es \u00e0 la technologie (manipulation des votes ou des individus, effets de l\u2019intelligence artificielle, arriv\u00e9e des robots). En revanche, les peurs politiques sont bien pr\u00e9sentes (humiliations cr\u00e9\u00e9es par l\u2019administration, corruption, violence du pouvoir m\u00eame si le pouvoir est tr\u00e8s souvent penser comme contr\u00f4lant d\u2019abord les autres formes de violence qui ne viennent pas de lui). Ces peurs politiques dominent m\u00eame les peurs \u00e9conomiques souvent totalement absentes (vols de la carte de cr\u00e9dit, faillite de l\u2019\u00c9tat ou effondrement de la monnaie).<\/p>\n<p>Si maintenant on peut disposer d\u2019outils d\u2019analyse lexicom\u00e9trique (comme Alceste, Calliope, Hyperbase, etc.), on peut classer par ordre d\u2019importance les peurs conscientes pr\u00e9sentes en 2020 au Maroc. Ce serait un autre regard sur les identit\u00e9s collectives, d\u2019autant plus qu\u2019on pourrait se poser imm\u00e9diatement la question des peurs des femmes par rapport aux peurs masculines, \u00e9ventuellement par activit\u00e9 ou par profession (si toutefois celles-ci sont correctement indiqu\u00e9es).<\/p>\n<p>Certes, l\u2019\u00e9chantillon sond\u00e9 n\u2019est pas scientifiquement repr\u00e9sentatif. De plus, l\u2019enqu\u00eate ne dit rien de la construction des peurs dans le cerveau humain, ce qui est du domaine des sciences cognitives. Car il y a des dangers dans le tr\u00e8s court terme o\u00f9 la r\u00e9action doit \u00eatre instantan\u00e9e, le plus souvent aid\u00e9e par des dispositifs g\u00e9n\u00e9tiques, et d\u2019autres o\u00f9 l\u2019on a le temps de r\u00e9fl\u00e9chir. Le cerveau, en particulier l\u2019amygdale, ne fonctionne pas de la m\u00eame mani\u00e8re dans ces deux cas.<\/p>\n<p>On apprend seulement que la \u00abmodernit\u00e9\u00bb ne fait pas dispara\u00eetre les peurs, elle en cr\u00e9e d\u2019autres et diff\u00e9rentes selon les formes de \u00abmodernit\u00e9\u00bb. Des peurs archa\u00efques comme celle d\u2019\u00eatre regard\u00e9 par un \u0153il malveillant existent toujours, mais prennent d\u2019autres formes en devenant par exemple la peur de l\u2019\u0153il de l\u2019islamiste qui peut \u00eatre aussi une peur de son propre \u0153il sur soi-m\u00eame. Resterait enfin \u00e0 comprendre plusieurs myst\u00e8res : pourquoi nous arrive-t-il d\u2019aimer nos propres peurs, ce que l\u2019on voit, en particulier, dans les comportements \u00e0 risque des adolescents. Ceci peut sembler paradoxal. Imaginer qu\u2019on puisse \u00e9pouser A\u00efcha Kandicha, cela peut cr\u00e9er une peur, mais comme on \u00e9vite de le faire, au moins dans l\u2019imaginaire, on obtient une \u00abr\u00e9compense\u00bb et on peut avoir une esquisse de r\u00e9ponse.<\/p>\n<p>Mais il y a un autre myst\u00e8re dans le livre lui-m\u00eame : communiquer sur les peurs est-ce utile en permettant d\u2019\u00e9viter les menaces ou est-ce contre-productif en donnant des id\u00e9es de peur \u00e0 ceux qui ne les ont pas? Quelle est la bonne politique en mati\u00e8re de peur ? Peut-on se contenter de faire une liste des peurs sans proposer pr\u00e9cis\u00e9ment, ce que font de nombreux auteurs, de fournir des comp\u00e9tences permettant de changer les comportements et donc\u00a0 d\u2019y \u00e9chapper.<\/p>\n<p>Pour ces diff\u00e9rentes raisons, il est utile de lire ce livre qui para\u00eet, un peu par hasard, au moment o\u00f9 s\u00e9vit une pand\u00e9mie dont l\u2019agent non visible et donc non identifiable ne cr\u00e9a pas v\u00e9ritablement au Maroc de peur, sauf chez les plus faibles psychologiquement. Il est vrai qu\u2019on n\u2019eut pas, comme ailleurs, en Italie, Espagne, \u00c9tats-Unis, Grande-Bretagne ou France une forte contagiosit\u00e9 et une importante l\u00e9talit\u00e9.<\/p>\n<p>Maroc de quoi avons-nous peur ?, ouvrage collectif sous la direction de Abdelhak Najib et Noureddine Bousfiha, Casablanca, Orion, 2020, 610 p.<\/p>\n<p class=\"c3\"><strong><em>*(anthropologue et sociologue)<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Auteur: M&rsquo;hammed rahal<br \/>\n<a href=\"http:\/\/albayane.press.ma\/lequation-marocaine.html\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Maroc, de quoi avons-nous peur? Par Jean-Fran\u00e7ois Cl\u00e9ment* Maroc de quoi avons-nous peur ?, ouvrage collectif sous la direction de Abdelhak Najib et Noureddine Bousfiha, qui pose de tr\u00e8s nombreuses questions de fond sur le Maroc d\u2019aujourd\u2019hui et de demain. 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