{"id":88872,"date":"2020-06-13T04:00:00","date_gmt":"2020-06-13T08:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/mohamed-el-aziz-ben-achour-les-sultans-hafsides-grandeur-et-vicissitudes-dune-dynastie-trois-fois-seculaire\/"},"modified":"2020-06-13T04:00:00","modified_gmt":"2020-06-13T08:00:00","slug":"mohamed-el-aziz-ben-achour-les-sultans-hafsides-grandeur-et-vicissitudes-dune-dynastie-trois-fois-seculaire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/mohamed-el-aziz-ben-achour-les-sultans-hafsides-grandeur-et-vicissitudes-dune-dynastie-trois-fois-seculaire\/","title":{"rendered":"Mohamed-El Aziz Ben Achour: Les sultans hafsides, grandeur et vicissitudes d\u2019une dynastie trois fois s\u00e9culaire"},"content":{"rendered":"<p><span class=\"c2\">La dynastie des sultans hafsides, par sa dur\u00e9e (trois si\u00e8cles et demi), par la puissance qu\u2019elle a su atteindre \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du Maghreb, par l\u2019empreinte politique et culturelle qu\u2019elle a laiss\u00e9e sur le pays et les hommes, a constitu\u00e9 une \u00e9tape fondamentale dans la formation de la personnalit\u00e9 historique tunisienne.<\/span><\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Mohamed-Aziz-Ben-Achour(2).jpg\" alt=\"\" width=\"20%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"left\"\/>La famille a \u00e9t\u00e9 fond\u00e9e par l\u2019a\u00efeul \u00e9ponyme Abou Hafs Omar b. Yahia al Hintati (de son vrai nom Faska U-Mzal Inti), un Berb\u00e8re de la conf\u00e9d\u00e9ration Masmouda du Haut Atlas, qui fut un compagnon du Mahdi Ibn Toumert, le fondateur de la doctrine rigoriste adopt\u00e9e par le puissant empire almohade de Marrakech (1121-1269), puis un des plus proches collaborateurs de l\u2019empereur-calife Abdel Moumen(*). Il avait servi, ainsi que ses fils,comme gouverneurs en Espagne musulmane et au Maghreb. Lorsque la Tunisie, en proie aux d\u00e9sordres cons\u00e9cutifs \u00e0 la d\u00e9liquescence du pouvoir ziride de Kairouan, \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e des nomades hilaliens de Haute Egypte et au morcellement du territoire en plusieurs principaut\u00e9s, fut soumise par les arm\u00e9es du calife almohade, en 1159, Abou Mohamed Abdelwahed fils d\u2019Abou Hafs fut plac\u00e9 \u00e0 la t\u00eate de la nouvelle province.\u00a0 En 1228, son fils\u00a0 Abou Zakariya lui succ\u00e8de. Mettant \u00e0 profit les premiers craquements qui affect\u00e8rent le pouvoir imp\u00e9rial, il r\u00e9ussit, en 1237, \u00e0 se d\u00e9barrasser de la suzerainet\u00e9 de Marrakech. Devenu ind\u00e9pendant, il entreprit de renforcer la puissance de son Etat et r\u00e9ussit \u00e0 s\u2019emparer de Constantine, de Bougie et \u00e0 soumettre les grands chefs b\u00e9douins de ces contr\u00e9es. Il annexe Alger et finit par r\u00e9unir sous son autorit\u00e9 un territoire s\u2019\u00e9tendant de la Grande Kabylie aux abords de la Grande Syrte.<\/p>\n<p class=\"c4\"><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Fig-1(8).jpg\" alt=\"\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\"\/><br \/><span class=\"c3\"><em>Le sultanat hafside de Tunis s\u2019\u00e9tendait de Bougie au del\u00e0 de Tripoli<\/em><\/span><\/p>\n<p>Au plan doctrinal, l\u2019Empire ayant amorc\u00e9 un d\u00e9clin irr\u00e9m\u00e9diable, Tunis devint le foyer du rigorisme intransigeant dont se r\u00e9clamait la puissance almohade au grand dam des autochtones farouchement attach\u00e9s au mal\u00e9kisme tol\u00e9rant. Toutefois, Abou Zakariya, voyant l\u2019autorit\u00e9 almohade partout contest\u00e9e, et soucieux de gagner l\u2019affection de ses sujets ifriqiyens, rompit avec la doctrine du Mahdi Ibn Toumart et redonna au mal\u00e9kisme son statut de rite officiel. Cela eut pour r\u00e9sultat de revigorer le corps des oul\u00e9mas domin\u00e9 par la grande figure d\u2019Ibn Arafa, l\u2019imam de la Zitouna, et ses disciples. Cette tol\u00e9rance religieuse r\u00e9tablie assura l\u2019essor du soufisme sunnite d\u2019un Abou Al Hassan Al Chedli, d\u2019un Abou Sa\u00efd al B\u00e9ji, et tant d\u2019autres qui d\u00e8s cette \u00e9poque n\u2019allaient cesser de faire l\u2019objet de la v\u00e9n\u00e9ration de la population.\u00a0<\/p>\n<p>Supplantant d\u00e9finitivement Kairouan, Tunis devint la capitale du royaume et le foyer d\u2019une brillante civilisation urbaine, d\u2019un artisanat \u00e9labor\u00e9 et d\u2019un commerce prosp\u00e8re. Les \u00e9changes avec Pise, Venise, G\u00eanes et l\u2019Aragon se d\u00e9velopp\u00e8rent, avec cependant ce talon d\u2019Achille de tous les royaumes musulmans, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019absence d\u2019une marine marchande digne de ce nom.\u00a0 Ce handicap, l\u2019Europe n\u2019allait cesser de l\u2019exploiter \u00e0 son profit jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque contemporaine. A l\u2019\u00e9poque qui nous int\u00e9resse ici, Pisans et G\u00e9nois se rendirent ma\u00eetres du commerce m\u00e9diterran\u00e9en, cependant que Venise dominait la navigation marchande entre l\u2019Europe et le Levant.<\/p>\n<p>Le r\u00e8gne d\u2019Abou Zakariya assura un \u00e9panouissement des arts et de la culture auquel contribu\u00e8rent des lettr\u00e9s andalous g\u00e9n\u00e9reusement accueillis par le grand prince de Tunis, ainsi qu\u2019un essor architectural dont la plus belle expression fut la construction, en 1233, de la mosqu\u00e9e de la Kasbah et son superbe minaret. Il cr\u00e9a aussi i la premi\u00e8re m\u00e9dersa de l\u2019Occident musulman, la Chamma\u2019iya. Au temps d\u2019Abou Zakariya, apparut un nouveau type d\u2019\u00e9difices : les zaouias, \u00e0 la fois g\u00eetes, lieu d\u2019enseignement et d\u2019h\u00e9bergement, et tombeau des saints et qui plus tard abriteront, dans les villes et les campagnes, le rituel des confr\u00e9ries religieuses.<\/p>\n<p>A la mort d\u2019Abou Zakariya survenue en 1249, son fils\u00a0 Mohammad \u00abAl Moustansir\u00bb lui succ\u00e8de. En 1253, il se proclama Commandeur des croyants (Am\u00eer al Mou\u2019min\u00een). \u00abLe moment, \u00e9crit Robert Brunschvig, le sp\u00e9cialiste du Maghreb oriental sous les Hafsides, \u00e9tait bien choisi. En Orient, le califat abbasside, tr\u00e8s abaiss\u00e9, vivait ses derni\u00e8res ann\u00e9es sous la menace mongole et les Ayy\u00fbbides d\u2019Egypte venaient de dispara\u00eetre, pendant que les Crois\u00e9s guerroyaient encore en terre d\u2019Islam. En Occident, le califat almohade \u00e9tait \u00e0 l\u2019ultime stade de son d\u00e9clin. Aucune r\u00e9action ext\u00e9rieure n\u2019\u00e9tait donc \u00e0 craindre.\u00bb La plupart de ses successeurs port\u00e8rent ce titre illustre. En 1270, l\u2019exp\u00e9dition de Saint Louis fut un \u00e9chec et malgr\u00e9 un trait\u00e9 de paix obtenu contre versement d\u2019un tribut \u00e0 Charles d\u2019Anjou, fr\u00e8re de Saint Louis et roi de Sicile, l\u2019autorit\u00e9 du monarque hafside n\u2019eut pas \u00e0 en p\u00e2tir outre mesure.<\/p>\n<p>Contrairement \u00e0 son aust\u00e8re pr\u00e9d\u00e9cesseur, Al Moustansir donna \u00e0 son r\u00e8gne un faste particulier. Raffinement et art de vivre s\u2019exprimaient dans des constructions somptuaires \u00e0 La Kasbah et\u00a0 dans les parcs magnifiques des environs de Tunis. Il inaugurait ainsi un art de la vill\u00e9giature de printemps et d\u2019\u00e9t\u00e9 qui sera repris par ses successeurs et les dynasties suivantes. Poursuivant l\u2019\u0153uvre d\u2019urbanisation de son pr\u00e9d\u00e9cesseur, il fit construire un aqueduc pour approvisionner en eau la capitale.\u00a0<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019il meurt en 1277, il laisse un royaume respect\u00e9 de tout le monde m\u00e9diterran\u00e9en. A l\u2019\u00e9poque, \u00able Hafside, \u00e9crit l\u2019historien marocain Abdallah Laroui, fait figure de roi du Maghreb\u00bb.\u00a0<\/p>\n<p>Les r\u00e8gnes de Abou Zakariya et Al Moustansir avaient constitu\u00e9 au XIIIe si\u00e8cle\u00a0\u00a0 un \u00e2ge d\u2019or pour le pays, la ville, ses \u00e9changes, sa culture.\u00a0 Le prestige du Royaume de Tunis aux yeux des contr\u00e9es musulmanes et de l\u2019Europe chr\u00e9tienne \u00e9tait grand.\u00a0 Le titre de calife-commandeur des Croyants fut m\u00eame\u00a0 reconnu \u00e0 Al Moustansir\u00a0 en Andalousie, au Maghreb, et jusqu\u2019en Egypte et \u00e0 La Mecque (1259-60). La stabilit\u00e9 et la prosp\u00e9rit\u00e9 du Royaume de Tunis contrastaient en effet avec le d\u00e9clin irr\u00e9m\u00e9diable des Almohades, anciens ma\u00eetres de toute l\u2019Afrique du Nord et d\u2019une partie de l\u2019Espagne, les menaces que faisaient peser \u00e0 l\u2019Ouest la reconqu\u00eate chr\u00e9tienne de l\u2019Andalousie et en Orient le p\u00e9ril mongol.<\/p>\n<p>Malheureusement, ces deux grands r\u00e8gnes allaient \u00eatre suivis d\u2019un long et sombre \u00e9pisode marqu\u00e9 par des querelles familiales sanglantes opposant fils et fr\u00e8res d\u2019Al Moustansir\u00a0 et par la s\u00e9cession de villes et de territoires, la r\u00e9bellion de tribus nomades et\u00a0 les interf\u00e9rences \u00e9trang\u00e8res qui allaient rapidement mettre en p\u00e9ril l\u2019\u00e9difice patiemment b\u00e2ti. Devenu particuli\u00e8rement vuln\u00e9rable, l\u2019Etat ne put emp\u00eacher ni les s\u00e9ditions de diverses villes et r\u00e9gions de Bougie \u00e0 Tripoli, ni l\u2019audace belliqueuse des tribus b\u00e9douines. Les chefs de celles d\u2019entre ces derni\u00e8res qui avaient assur\u00e9 le succ\u00e8s d\u2019un des pr\u00e9tendants au tr\u00f4ne, Abou Hafs, obtinrent en r\u00e9compense la concession de grands territoires et leurs revenus fiscaux (iqta\u2019). D\u00e9cision politique d\u00e9sastreuse qui aggrava les difficult\u00e9s financi\u00e8res du Royaume et contribua, par les immanquables exc\u00e8s de ces sortes de potentats f\u00e9odaux, au recul d\u2019une civilisation s\u00e9dentaire d\u00e9j\u00e0 \u00e9prouv\u00e9e par l\u2019instabilit\u00e9.<\/p>\n<p class=\"c4\"><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Fig-2(7).jpg\" alt=\"\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\"\/><br \/><span class=\"c3\"><em>Mosqu\u00e9e de la Kasbah de Tunis et porte monumentale d\u2019\u00e9poque hafside \u00e0 la grande mosqu\u00e9e de Kairouan<\/em><\/span><\/p>\n<p>L\u2019Etat hafside, menac\u00e9 dans sa coh\u00e9sion et sa survie par les d\u00e9chirements des pr\u00e9tendants et les assassinats de sultans \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, pouvait encore moins emp\u00eacher les interventions \u00e9trang\u00e8res. Ainsi, en 1278-79, le roi Pierre III d\u2019Aragon soutint\u00a0 le prince Abou Is\u2019h\u00e2q contre son fr\u00e8re\u00a0 Al W\u00e2thiq et lui assura un succ\u00e8s entach\u00e9 par la compromission avec l\u2019Infid\u00e8le et donc gu\u00e8re susceptible de grandeur aux yeux\u00a0 des sujets. Des exp\u00e9ditions s\u2019en prenaient directement au littoral tunisien. En 1286, une flotte sicilienne command\u00e9e par Roger de Lauria prend Djerba et massacre la population. L\u2019\u00eele ne sera lib\u00e9r\u00e9e qu\u2019en 1335 par le sultan Abou Bakr II, un des meilleurs souverains de cette p\u00e9riode sombre. Les \u00eeles Kerkenna aussi furent conquises cependant qu\u2019une exp\u00e9dition franco-g\u00e9noise tenta de prendre Mahdia mais sans succ\u00e8s. En 1335, les G\u00e9nois attaquent et occupent bri\u00e8vement la ville hafside deTripoli. B\u00f4ne (\u00e9galement hafside) est attaqu\u00e9e en 1399 par les Aragonais, et il faudra attendre le XVe si\u00e8cle et la reprise hafside pour que cessent ces humiliantes incursions.<\/p>\n<p class=\"c4\"><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Fig-3(6).jpg\" alt=\"\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\"\/><br \/><span class=\"c3\"><em>Si\u00e8ge de Tunis et mort de Saint Louis (enluminure des grandes chroniques de France de Jean Fouquet)<\/em><\/span><\/p>\n<p>Mais l\u2019\u00e9pisode le plus grave fut assur\u00e9ment la conqu\u00eate \u00e0 deux reprises de l\u2019Ifriqiya par le Sultan M\u00e9rinide de F\u00e8s. La premi\u00e8re exp\u00e9dition eut lieu en 1347 et l\u2019occupation r\u00e9ussie gr\u00e2ce \u00e0 la complicit\u00e9 de la puissante tribu Daw\u00e2wda et des populations du Sud dura trois ans. La seconde,\u00a0 organis\u00e9e en 1357, aboutit \u00e0 une conqu\u00eate\u00a0 qui fut toutefois interrompue un an plus tard. Ev\u00e9nements graves et tragiques qui mirent cette dynastie, alors vieille de deux si\u00e8cles \u00e0 deux doigts de sa perte.\u00a0 L\u2019originalit\u00e9 hafside fut que cette d\u00e9cadence, qui avait succ\u00e9d\u00e9 de mani\u00e8re, somme toute, \u00abbanale\u00bb dans l\u2019histoire des dynasties orientales, aux r\u00e8gnes florissants d\u2019Abou Zakariya et d\u2019El Moustansir, ne fut pas d\u00e9finitive. Dans le dernier quart du XIVe si\u00e8cle, un prince hafside, Abou Al Abb\u00e8s, gouverneur civil et militaire de Bougie et de Constantine, r\u00e9ussit, en effet, \u00e0 redresser la barre, sauver le royaume de ses a\u00efeux et donner une vigueur nouvelle qui allait prolonger l\u2019existence de la dynastie jusqu\u2019en 1574.<\/p>\n<p><span class=\"c6\"><span class=\"c5\"><strong>Le sursaut salutaire : le r\u00e8gne d\u2019Abou Al Abb\u00e8s (1370-1394)<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Ce prince, qui jusque-l\u00e0 gouvernait en ma\u00eetre Bougie et Constantine, acc\u00e9da au tr\u00f4ne de Tunis en 1370 et prit pour titre califien celui d\u2019Al Moutawakkil \u2018Ala Allah (\u00ab Celui qui s\u2019en remet \u00e0 Dieu \u00bb). Condition sine qua non de la restauration du pouvoir royal, Abou Al Abb\u00e8s inaugure son r\u00e8gne en menant de vigoureuses campagnes militaires contre les puissants nomades et r\u00e9ussit \u00e0 les mater. Se tournant alors vers les villes et r\u00e9gions qui avaient profit\u00e9 des troubles pour faire s\u00e9cession, il reconquiert le Sud et le Sud-Est et soumet Tozeur, Gab\u00e8s et Gafsa (1393-94). Poursuivant avec \u00e9nergie l\u2019\u0153uvre de reconqu\u00eate et de pacification, il parvint \u00e0 regrouper le Maghreb oriental en un bloc unique constitu\u00e9 du Constantinois, de la Tunisie et de la Tripolitaine, sous l\u2019autorit\u00e9 de Tunis.<\/p>\n<p class=\"c4\"><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Fig-4(4).jpg\" alt=\"\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\"\/><br \/><span class=\"c3\"><em>La Midhat al Sultan<\/em><\/span><\/p>\n<p>Afin d\u2019affirmer la nouvelle autorit\u00e9 de son royaume, Abou Al Abb\u00e8s entre en conflit avec les puissances italiennes. Djerba est pill\u00e9e. Mais les choses avaient chang\u00e9, et des marins hafsides attaquent l\u2019\u00eele maltaise de Gozo (1388-89).\u00a0 En juillet 1390, une exp\u00e9dition franco- g\u00e9noise est mont\u00e9e contre Mahdia. Elle\u00a0 est repouss\u00e9e au bout de deux mois. Cette vigueur retrouv\u00e9e permet au royaume d\u2019\u00e9tablir au bout du compte de bonnes relations avec les Etats de la r\u00e9gion. Le sultan de Tunis op\u00e8re un rapprochement avec les r\u00e9publiques italiennes et \u00e9tablit des rapports d\u2019amiti\u00e9 avec le Maroc et l\u2019Egypte.<\/p>\n<p>A sa mort, survenue en 1394, Abou Al Abb\u00e8s laissa une \u0153uvre solide qui allait permettre \u00e0 son \u00e9nergique successeur de redonner \u00e0 l\u2019Ifriqiya un lustre que quarante ann\u00e9es d\u2019instabilit\u00e9 semblaient avoir d\u00e9finitivement\u00a0 effac\u00e9.<\/p>\n<p><span class=\"c6\"><span class=\"c5\"><strong>Le r\u00e8gne d\u2019Abou Far\u00e8s Abd Al Aziz (1394-1434)<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Lorsqu\u2019il monte sur le tr\u00f4ne de Tunis, avec la b\u00e9n\u00e9diction de ses fr\u00e8res, de l\u2019aristocratie des \u00ab cheikhs almohades \u00bb des troupes et des notables de la capitale, et re\u00e7ut des chefs b\u00e9douins le serment d\u2019all\u00e9geance (al Bay\u2019a), Abou Far\u00e8s jouit d\u00e9j\u00e0 d\u2019une excellente r\u00e9putation. Aust\u00e8re et d\u2019une pi\u00e9t\u00e9 manifeste, peu enclin au raffinement de cour, rompu \u00e0 l\u2019art de la guerre, il poursuit l\u2019\u0153uvre de pacification de son pr\u00e9d\u00e9cesseur en multipliant les d\u00e9placements dans son royaume pour renforcer ses liens avec les notables et pour assurer la lev\u00e9e des imp\u00f4ts.\u00a0 Comme il avait cru habile d\u2019associer ses fr\u00e8res et parents \u00e0 l\u2019administration du royaume, certains cherch\u00e8rent \u00e0 le renverser. Ils furent ch\u00e2ti\u00e9s. Il fut \u00e9galement amen\u00e9 \u00e0 r\u00e9primer la r\u00e9bellion de son cousin, gouverneur de B\u00f4ne et Constantine. Chose souvent malais\u00e9e en pays d\u2019Orient, il finit par instaurer, malgr\u00e9 tout, la concorde au sein de sa fratrie.<\/p>\n<p class=\"c4\"><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Fig-5(4).jpg\" alt=\"\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\"\/><br \/><span class=\"c3\"><em>La m\u00e9dersa al Chamm\u00e2iya<\/em><\/span><\/p>\n<p>Sur le plan ext\u00e9rieur, il pr\u00eata une assistance annuelle en vivres et mat\u00e9riel aux musulmans d\u2019Espagne dans leur lutte contre les chr\u00e9tiens, et il re\u00e7ut des \u00e9mirs de la P\u00e9ninsule leur acte d\u2019all\u00e9geance (bay\u2019a).\u00a0 D\u2019une mani\u00e8re plus \u00e9clatante, ce grand prince r\u00e9ussit \u00e0 \u00e9tendre l\u2019influence de son Etat jusqu\u2019au Maghreb occidental. Il mena une exp\u00e9dition r\u00e9ussie contre Tlemcen et jusqu\u2019au Maroc. Voici comment: le sultan m\u00e9rinide de F\u00e8s, se souvenant sans doute des exp\u00e9ditions r\u00e9ussies de ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs contre l\u2019Ifriqiya et Tunis, tenta l\u2019aventure et lan\u00e7a son arm\u00e9e \u00e0 l\u2019assaut de Bougie qu\u2019il parvint \u00e0 occuper. Mal lui en prit car l\u2019\u00e9nergique Abou Far\u00e8s, non content de r\u00e9cup\u00e9rer la ville, pourchassa le sultan jusqu\u2019aux abords de la capitale m\u00e9rinide F\u00e8s et ne leva le camp que lorsque le r\u00e9gent watasside du royaume fit acte d\u2019all\u00e9geance. Tout cela accrut son prestige aux yeux de tous en Orient et en Europe.<\/p>\n<p>La paix int\u00e9rieure r\u00e9tablie, son r\u00e8gne co\u00efncide avec une prosp\u00e9rit\u00e9 et un essor des arts et des lettres. Protecteur des oul\u00e9mas et des \u00e9tudiants, il institue des fondations et cr\u00e9e une biblioth\u00e8que et une salle de lecture \u00e0 la Grande mosqu\u00e9e Zitouna.<\/p>\n<p>Abou Far\u00e8s meurt au bout de 41 ans de r\u00e8gne, le 17 juillet 1434, alors qu\u2019il \u00e9tait en route pour r\u00e9duire la s\u00e9dition du gouverneur de Tlemcen. Son petit- fils, El Montassar b. Mansour b. Abou Far\u00e8s, lui succ\u00e8de. R\u00e8gne court (1 ann\u00e9e), marqu\u00e9 par des querelles familiales et le si\u00e8ge de Tunis par les b\u00e9douins. On lui doit cependant la fameuse zaouia de Sidi Ben Arous. Il meurt au Bardo et est enterr\u00e9 dans le tombeau familial \u00e0 Sidi Mahrez en 1435. Son fr\u00e8re Abou Amr Othman lui succ\u00e8de.<\/p>\n<p><span class=\"c6\"><span class=\"c5\"><strong>Le r\u00e8gne d\u2019Abu Amr Othman (1435-1488)<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Ce grand prince encouragea la diffusion des sciences religieuses et litt\u00e9raires et se pr\u00e9occupa du sort des enseignants et \u00e9l\u00e8ves. Il cr\u00e9a \u00e0 son tour une biblioth\u00e8que et ordonna la construction de kouttab-s (\u00e9coles coraniques \u00e9l\u00e9mentaires), de m\u00e9dersas, d\u2019oratoires et mosqu\u00e9es. L\u2019enseignement et la magistrature b\u00e9n\u00e9fici\u00e8rent de cette bienveillance royale. Des savants tels Al Burzul\u00ee , Al Qsontin\u00ee contribu\u00e8rent au rayonnement de la ville et du pays, et des dynasties d\u2019oul\u00e9mas comme les familles Qalsh\u00e2ni et Rass\u00e2a se constitu\u00e8rent.<\/p>\n<p>Au plan des r\u00e9alisations architecturales et d\u00e9coratives, et de l\u2019utilit\u00e9 publique, Tunis doit \u00e0 Abou Amr Othman la superbe salle d\u2019ablutions connue sous le nom de Midha du Sultan, \u00e9tudi\u00e9e par l\u2019historien et arch\u00e9ologue Abdelaziz Daoulatli.<\/p>\n<p>Sultan tol\u00e9rant, Abou Amr l\u2019\u00e9tait d\u2019autant plus que, comme la princesse Atf, m\u00e8re d\u2019Al Moustansir, sa m\u00e8re \u00e9tait d\u2019origine chr\u00e9tienne. Ses oncles maternels vinrent \u00e0 Tunis et il les installa, dit la chronique, dans un quartier voisin de La Qasbah connu d\u00e8s lors dans la topographie tunisoise sous le nom de Houmet el \u2018Oulo\u00fbj (le quartier des chr\u00e9tiens)<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me partie de son long r\u00e8gne fut marqu\u00e9 par divers malheurs dont la peste qui, survenue en 1443 puis de nouveau dix ans plus tard et encore en 1468, aurait emport\u00e9, aux dires des chroniqueurs, jusqu\u2019\u00e0 400 000 victimes.. A ces calamit\u00e9s s\u2019ajout\u00e8rent la disette et l\u2019agitation tribale qui aggrav\u00e8rent l\u2019\u00e9tat g\u00e9n\u00e9ral d\u2019une Ifriqiya meurtrie.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019il meurt en 1488, au bout de quarante-cinq ann\u00e9es de r\u00e8gne, la dynastie hafside donnait d\u00e9j\u00e0 des signes d\u2019\u00e9puisement. Les r\u00e8gnes suivants allaient acc\u00e9l\u00e9rer la d\u00e9liquescence de l\u2019Etat et la vuln\u00e9rabilit\u00e9 du royaume et leur cort\u00e8ge de s\u00e9cession des villes, de dissidence des tribus, aggrav\u00e9es par un retour de la peste en 1493 dont une des victimes fut le sultan Abou Yahya Zakariya II lui-m\u00eame. Les effets d\u00e9vastateurs du fl\u00e9au, ajout\u00e9s \u00e0 ceux de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie du r\u00e8gne de Abou Amr Othman, allaient affecter durablement le pays et les hommes atteints dans leurs forces vives. Ce qui fut nagu\u00e8re un puissant royaume n\u2019\u00e9tait plus, \u00e0 l\u2019aube des temps modernes, qu\u2019un territoire vuln\u00e9rable, objet de la convoitise des nouveaux ma\u00eetres de la M\u00e9diterran\u00e9e, les Turcs et les Espagnols. Le XVIe si\u00e8cle fut le t\u00e9moin de la longue agonie de cette dynastie hafside<span class=\"c7\"><strong><sup>(*)<\/sup><\/strong><\/span> qui malgr\u00e9 bien des vicissitudes dirigea l\u2019Ifriqiya durant trois si\u00e8cles et demi avant de dispara\u00eetre en 1574, laissant un pays livr\u00e9 \u00e0 l\u2019anarchie et \u00e0 la comp\u00e9tition hispano-ottomane.<\/p>\n<p class=\"c4\"><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Fig-6(3).jpg\" alt=\"\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\"\/><br \/><span class=\"c3\"><em>Le sultan Abou Abdallah Mohammad al Hassan (1526-1543)<\/em><\/span><\/p>\n<p>La dynastie hafside constitua un moment fondateur de la personnalit\u00e9 historique tunisienne, par sa dur\u00e9e m\u00eame (trois si\u00e8cles et demi, de 1207 \u00e0 1574, \u00e0 cheval entre le Moyen \u00c2ge et l\u2019\u00e9poque moderne) mais aussi par les traits d\u00e9finitifs qu\u2019elle imprima \u00e0 notre pays : la pr\u00e9pond\u00e9rance de Tunis, comme capitale politique, intellectuelle, culturelle et \u00e9conomique, le rejet du rigorisme religieux et le renouveau du mal\u00e9kisme officiel et de l\u2019enseignement autour de la Grande mosqu\u00e9e-universit\u00e9 de la Zitouna, l\u2019apparition de l\u2019institution des m\u00e9dersas, la fondation des zaouias, la v\u00e9n\u00e9ration des saints ; tout cela, la soci\u00e9t\u00e9 et la culture le doivent aux Hafsides. De m\u00eame qu\u2019un cosmopolitisme citadin cons\u00e9cutif \u00e0 la pr\u00e9sence, aux c\u00f4t\u00e9s du vieux fonds autochtone arabo-berb\u00e8re et juif, des dignitaires berb\u00e8res marocains venus au moment de la conqu\u00eate almohade, d\u2019une communaut\u00e9 europ\u00e9enne (milices et familles chr\u00e9tiennes parentes par alliance de certains \u00e9mirs et n\u00e9gociants) auxquels il faut ajouter les Andalous fuyant l\u2019Espagne de la reconqu\u00eate catholique, dont la famille de l\u2019illustre Ibn Khaldoun. De la p\u00e9riode hafside datent aussi la configuration du territoire tunisien et nos liens humains et culturels solides avec les anciennes provinces du royaume que constituaient l\u2019Est alg\u00e9rien et la Tripolitaine. Autre trait permanent de notre identit\u00e9 et que nous devons \u00e0 cette dynastie : l\u2019ouverture sur le monde m\u00e9diterran\u00e9en et l\u2019Europe en m\u00eame temps que l\u2019attachement \u00e0 nos racines maghr\u00e9bines..<\/p>\n<p class=\"c8\"><strong>Md. A. B.A.<\/strong><\/p>\n<p><span class=\"c3\"><em>(*) Sur l\u2019Empire almohade et sur la fin tragique de la dynastie hafside, voir de l\u2019auteur, La Tunisie, la M\u00e9diterran\u00e9e et l\u2019Orient au miroir de l\u2019histoire, publi\u00e9 en 2019 par les soins de Leaders,\u00a0 pp.226-237, 260-271 et 272-281.<\/em><\/span><\/p>\n<p class=\"c4\"><strong><a href=\"\/uploads\/FCK_files\/file\/Leaders%20N%C2%B0109%20Juin-interactif.pdf\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Bondou(8).jpg\" alt=\"\" width=\"500\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" height=\"128\" align=\"middle\"\/><\/a><\/strong><\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/30104-mohamed-el-aziz-ben-achour-les-sultans-hafsides-grandeur-et-vicissitudes-d-une-dynastie-trois-fois-seculaire\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La dynastie des sultans hafsides, par sa dur\u00e9e (trois si\u00e8cles et demi), par la puissance qu\u2019elle a su atteindre \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du Maghreb, par l\u2019empreinte politique et culturelle qu\u2019elle a laiss\u00e9e sur le pays et les hommes, a constitu\u00e9 une \u00e9tape fondamentale dans la formation de la personnalit\u00e9 historique tunisienne. 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