{"id":96840,"date":"2020-08-25T06:00:00","date_gmt":"2020-08-25T10:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/gisele-halimi-lavocate-de-tous-les-defis-1re-partie\/"},"modified":"2020-08-25T06:00:00","modified_gmt":"2020-08-25T10:00:00","slug":"gisele-halimi-lavocate-de-tous-les-defis-1re-partie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/gisele-halimi-lavocate-de-tous-les-defis-1re-partie\/","title":{"rendered":"Gis\u00e8le Halimi : l\u2019avocate de tous les d\u00e9fis (1re partie)"},"content":{"rendered":"<p class=\"c4\"><em><strong>Par Amar Belkhodja(*)<br \/>\u00abCe qui est scandaleux dans le scandale, c\u2019est qu\u2019on s\u2019y habitue.\u00bb<br \/>(Simone de Beauvoir &#8211; Djamila Boupacha &#8211; p. 220 &#8211; Gallimard &#8211; 1962)<\/strong><\/em><\/p>\n<p class=\"c4\"><img decoding=\"async\" alt=\"\" src=\"\/data\/upload\/Amar-Belkhodja.jpg\" class=\"c5\"\/>Je viens de me lib\u00e9rer p\u00e9niblement des souffrances induites par un corona, sans danger pour certains, impitoyable et fatal pour d\u2019autres. Je suis sous suivi m\u00e9dical \u00e0 Alger, et, selon les premiers r\u00e9sultats, les choses ont tout l\u2019air d\u2019aller de mieux en mieux. N\u00e9anmoins, 80 ans d\u2019\u00e2ge, assaisonn\u00e9 d\u2019un diab\u00e8te chronique et d\u2019une prostate coriace et persistante des d\u00e9cennies enti\u00e8res, \u00e7a peut nuire aux espoirs et aux esp\u00e9rances de vie.<br \/>Il est indiqu\u00e9 de se revivifier et d\u2019injecter de bonnes doses d\u2019optimisme pour permettre au moral de tenir bon et de r\u00e9sister aux bourrasques qui menacent de projeter notre corps contre les r\u00e9cifs et les \u00e9cueils.<br \/>Heureusement, les sciences m\u00e9dicales et leurs praticiens sont plus que pr\u00e9sents et se dressent comme des sentinelles, pr\u00eats \u00e0 donner l\u2019assaut contre des \u00abenvahisseurs mal\u00e9fiques\u00bb, invisibles et sournois, et les obliger \u00e0 battre en retraite.<br \/>Ce qui m\u2019a perturb\u00e9 davantage ces derniers temps et r\u00e9duit mon \u00e9nergie, c\u2019est d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 dans l\u2019impuissance de r\u00e9agir promptement pour rendre hommage \u00e0 une grande avocate, une grande militante anticolonialiste que nous retrouvons sur tous les fronts, debout, infatigable, passionn\u00e9e, engag\u00e9e, d\u00e9termin\u00e9e. Je veux nommer la v\u00e9n\u00e9rable, l\u2019honorable, la respectable Gis\u00e8le Halimi. Je fus tr\u00e8s mal \u00e0 l\u2019aise d\u2019avoir commis le ratage d\u2019une \u00e9vocation, combien regrettable que la \u00abraison de sant\u00e9\u00bb m\u2019imposa douloureusement.<br \/>Il y a quelques ann\u00e9es, dans les ann\u00e9es 1960 ou 1970 probablement, j\u2019ai eu la chance d\u2019avoir entre les mains Djamila Boupacha, ouvrage sign\u00e9 par Gis\u00e8le Halimi et pr\u00e9fac\u00e9 par Simone de Beauvoir, compagne du c\u00e9l\u00e8bre philosophe Jean-Paul Sartre. Puis, malheureusement, on me d\u00e9roba l\u2019ouvrage. Assez souvent quand on consent \u00e0 pr\u00eater un ouvrage, c\u2019est assur\u00e9ment d\u00e9sesp\u00e9rer de le r\u00e9cup\u00e9rer. J\u2019avais perdu deux choses \u00e0 la fois :<br \/>1.- Plus aucune chance d\u2019exploiter le contenu de l\u2019ouvrage qui rassemble t\u00e9moignages et cheminement de toutes les p\u00e9rip\u00e9ties du proc\u00e8s \u2013 de Djamila Boupacha et tant d\u2019autres \u2013 de la rue Cavaignac o\u00f9 si\u00e9geait le tribunal militaire, en tant que rouage de l\u2019appareil r\u00e9pressif colonial. 2.- Sur une page du livre figurait une reproduction du portrait de Djamila Boupacha ex\u00e9cut\u00e9 par le c\u00e9l\u00e8bre peintre Pablo Picasso, antifranquiste, innovateur du cubisme, des p\u00e9riodes identifi\u00e9es \u00e0 travers les couleurs et signataire de la prodigieuse fresque Guernica qui fit le tour du monde et des \u00e9poques. Le portrait consacr\u00e9 \u00e0 Djamila fut sign\u00e9 par Picasso le 8 d\u00e9cembre 1961.<br \/>Plus d\u2019une trentaine d\u2019ann\u00e9es apr\u00e8s, un d\u00e9placement dans la ville de Boris Vian m\u2019offrit un cadeau inesp\u00e9r\u00e9. Sur les quais de la Seine (Saint-Michel), d\u00e9couverte miraculeuse d\u2019un ouvrage us\u00e9 par le temps et par une \u00e9dition plusieurs fois d\u00e9cennale : Djamila Boupacha. \u00a0<br \/>Cette fois-ci, il n\u2019est plus question de m\u2019en d\u00e9faire. \u00c0 mon passif, un autre ratage (dans le journalisme, un ratage est la pire des choses qui puisse arriver \u00e0 un praticien de la presse) combien regrettable celui-ci. Pendant mon s\u00e9jour dans la capitale de l\u2019h\u00e9ro\u00efne de la commune de 1870, Louise Michel, je me suis procur\u00e9 les coordonn\u00e9es de l\u2019avocate. Visite d\u2019hommage et de courtoisie et d\u2019affranchissement aussi. D\u00e9ception. Sa secr\u00e9taire me fit part de l\u2019absence des murs de Paris d\u2019une avocate qui fut la mal-aim\u00e9e du r\u00e9gime colonialiste et des colons et qui mettait les \u00abbouch\u00e9es doubles\u00bb pour confondre la justice militaire et autres institutions coloniales sur les dossiers les plus honteux : les arrestations arbitraires, les disparitions et la torture, devenue, somme toute, une v\u00e9ritable institution.<br \/>Une rencontre qui m\u2019aurait affranchi sur un certain nombre de questions, surtout d\u00e9nouer cette \u00e9nigme, \u00e0 savoir pourquoi la \u00abd\u00e9sertion\u00bb de Fran\u00e7ois Mauriac du mouvement \u00abPour Djamila Boupacha\u00bb, initi\u00e9 par Gis\u00e8le Halimi et anim\u00e9 avec une ferveur exemplaire par Simone de Beauvoir, d\u00e8s le lendemain de l\u2019arrestation de Djamila Boupacha sous plusieurs chefs d\u2019inculpation. Pourtant Fran\u00e7ois Mauriac fut certainement le personnage qui avait d\u00e9nonc\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t la torture \u2013 1955 \u2013 pratiqu\u00e9e honteusement par les institutions militaires et polici\u00e8res fran\u00e7aises d\u00e8s les premiers coups de feu de l\u2019insurrection du 1er Novembre 1954.<br \/>Question en suspens, puisque nos calendriers n\u2019avaient pas co\u00efncid\u00e9 pour consacrer une rencontre combien aurait-elle \u00e9t\u00e9 enrichissante pour un chercheur toujours en qu\u00eate d\u2019une partie manquante d\u2019un puzzle, jamais compl\u00e9t\u00e9, jamais reconstitu\u00e9. L\u2019histoire est, en fait, un perp\u00e9tuel questionnement et, comme en astronomie, les \u00abtrous noirs\u00bb ne sont jamais totalement conquis, totalement explor\u00e9s\u2026<br \/>Dans \u00abl\u2019affaire Boupacha\u00bb, Gis\u00e8le Halimi d\u00e9ploie une \u00e9nergie toute particuli\u00e8re qui emprunte deux voies \u00e0 la fois, simultan\u00e9ment, compl\u00e9mentaires et qui fusionnent vers un objectif essentiel, \u00e0 savoir d\u00e9sar\u00e7onner l\u2019\u00e9difice judiciaire colonial et enclencher (ou d\u00e9clencher) une mobilisation d\u2019une partie de l\u2019\u00e9lite intellectuelle fran\u00e7aise autour d\u2019une cause pr\u00e9cise, en premier chef, le dossier Boupacha mais \u00e0 travers lequel entra\u00eener un v\u00e9ritable mouvement de d\u00e9nonciation de la torture et d\u2019opposition \u00e0 la guerre coloniale.<br \/>La premi\u00e8re action est de nature strictement juridique. La seconde, si elle prend le relais de la premi\u00e8re, elle est davantage politique puisqu\u2019elle va impliquer des personnalit\u00e9s de divers horizons.<br \/>Si Gis\u00e8le Halimi est \u00abau four et au moulin\u00bb, elle laisse cependant le soin \u00e0 Simone de Beauvoir de manier \u2013 habilement, efficacement et intelligemment \u2013 le gouvernail politique qui va permettre \u00e0 ces deux grandes dames de mettre en p\u00e9ril un r\u00e9gime qui chanc\u00e8le, un empire en d\u00e9ch\u00e9ance, une r\u00e9publique qui s\u2019ent\u00eate d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment \u00e0 assembler des d\u00e9bris et les \u00e9paves d\u2019un navire qui chavire \u00e0 toutes les temp\u00eates, s\u2019enfonce dans les abysses malgr\u00e9 tous les d\u00e9guisements, les rafistolages et autres \u00abbricolages\u00bb politiques faits de mensonges et de com\u00e9dies.<br \/>C\u00f4t\u00e9 juridique \u2013 ou justice coloniale \u2013 (consulter Sylvie Th\u00e9nault) les armes \u00e9taient \u00f4 combien in\u00e9gales. L\u2019appareil judiciaire \u00e9tait d\u2019une taille surprenante et gigantesque par rapport aux \u00abcoups\u00bb et aux conclusions de l\u2019avocate du FLN \u2013 ou de l\u2019ensemble des avocats du FLN. Les combines \u00e9taient telles que l\u2019avocat de Boupacha s\u2019\u00e9puisait dans l\u2019\u00e9puisement (c\u2019est le cas de le dire) des d\u00e9lais r\u00e9glementaires qu\u2019on lui accordait pour s\u00e9journer \u00e0 Alger. Assez souvent, la proc\u00e9dure tournait \u00e0 l\u2019avantage de la justice militaire et, comble de la malhonn\u00eatet\u00e9, on s\u2019arrangeait pour d\u00e9signer un avocat d\u2019office qui \u00abcaressait\u00bb dans le sens du poil et n\u2019osait jamais importuner les juges militaires de la rue Cavaignac, devant lesquels d\u00e9filaient \u00e0 longueur d\u2019ann\u00e9e les r\u00e9sistants de l\u2019ALN et du FLN.<br \/>D\u2019une rive \u00e0 l\u2019autre, l\u2019atmosph\u00e8re qui r\u00e9gnait dans les tribunaux n\u2019\u00e9tait \u2013 \u00e9videmment \u2013 pas la m\u00eame. Si \u00e0 Paris, Verg\u00e8s, Benabdallah et Oussedik \u00absemaient la panique dans les pr\u00e9toires\u00bb (Les porteurs de valises \u2013 Rotman et Hamon), \u00e0 la rue Cavaignac, les barreaux \u00e9taient s\u00e9v\u00e8rement gard\u00e9s et il \u00e9tait plus ais\u00e9 pour les magistrats militaires de manipuler les proc\u00e9dures judiciaires \u00e0 leur guise en plus des menaces ouvertement prononc\u00e9es contre les d\u00e9fenseurs et les insultes haineuses prof\u00e9r\u00e9es contre eux par la faune des pieds-noirs qui \u00abaccueillent\u00bb avocats et inculp\u00e9s dans les salles d\u2019audience par un r\u00e9cital houleux, bien achaland\u00e9 d\u2019un vocabulaire raciste, malveillant.<br \/>En d\u00e9pit de cette atmosph\u00e8re infest\u00e9e par un appel au lynchage et encourag\u00e9 par le tribunal militaire de la sinistre rue Cavaignac qui porte le nom d\u2019un ignoble criminel de la conqu\u00eate fran\u00e7aise, ma\u00eetre Gis\u00e8le Halimi \u2013 et ses confr\u00e8res \u2013 se cramponnait, vaille que vaille, aux fragiles cordes de la proc\u00e9dure et parvenait avec adresse \u00e0 \u00abtroubler\u00bb elle aussi les pr\u00e9toires alg\u00e9rois et gagner quelques batailles juridiques en utilisant les armes et les contradictions de l\u2019adversaire et d\u00e9busquer les failles d\u2019un appareil judiciaire pourtant solidement barricad\u00e9 dans la lenteur et les astuces les plus mesquines et les plus d\u00e9shonorantes.<br \/>Malheureusement pour l\u2019avocate et sa \u00abcliente\u00bb, le proc\u00e8s de Boupacha sera certainement le plus long de tous les proc\u00e8s intent\u00e9s aux Alg\u00e9riens pendant la guerre d\u2019ind\u00e9pendance. Le plus long, en ce sens qu\u2019il chevauchera sur \u00abdeux territoires\u00bb. Le premier acte en Alg\u00e9rie, le second en France au prix d\u2019une harassante proc\u00e9dure. Ma\u00eetre Gis\u00e8le Halimi remet en cause les examens m\u00e9dicaux et exige le transfert de Djamila Boupacha en France et obtient l\u2019intervention d\u2019experts et, parall\u00e8lement, elle acc\u00e8de \u00e0 la saisie d\u2019une juridiction autre que celle qui s\u00e9vit \u00e0 Alger. Bien s\u00fbr, nous avons l\u2019impression que la bataille juridique \u2013 aux armes toujours in\u00e9gales \u2013 est presque remport\u00e9e. La proc\u00e9dure est frapp\u00e9e \u2013 sciemment \u2013 d\u2019une lenteur inou\u00efe ; en somme, la d\u00e9fense s\u2019oppose \u00e0 une \u00abarme \u00e0 double tranchant\u00bb qui rend les d\u00e9marches p\u00e9nibles et la besogne fastidieuse. Boupacha subit, entre-temps, le poids d\u2019un fardeau psychologique traumatisant, cons\u00e9cutivement \u00e0 ces \u00abva-et-vient entre les cabinets des magistrats et les cabinets m\u00e9dicaux, ces derniers appel\u00e9s \u00e0 \u00abexhiber\u00bb ce qui resterait des traces de la torture. Le temps s\u2019\u00e9coulant, il subsiste, bien s\u00fbr, le risque d\u2019effacement de toute marque de s\u00e9vices subis.<br \/>Djamila Boupacha, tourment\u00e9e dans son \u00e2me et pers\u00e9cut\u00e9e dans son corps, a tra\u00een\u00e9 assez longtemps une infirmit\u00e9 dans la r\u00e9gion de l\u2019\u00e9paule parce que les parachutistes fran\u00e7ais s\u2019\u00e9taient mis \u00e0 pi\u00e9tiner son corps avec haine et brutalit\u00e9. Faire tra\u00eener les choses, alourdir au maximum les proc\u00e9dures, c\u2019est in\u00e9vitablement r\u00e9duire toutes les chances aux experts m\u00e9dicaux de \u00abla M\u00e9tropole\u00bb de d\u00e9couvrir la moindre trace qu\u2019auraient laiss\u00e9e des actes de brutalit\u00e9 et de violence, sign\u00e9s par l\u2019institution militaire fran\u00e7aise qui passe le relais \u00e0 l\u2019institution judiciaire, charg\u00e9e de parachever et justifier les \u00abop\u00e9rations de pacification\u00bb ou \u00abdu maintien de l\u2019ordre\u00bb.<br \/>Le comble de l\u2019anachronisme ou encore celui de la bassesse et de la mesquinerie dont fait \u00e9tat l\u2019autorit\u00e9 judiciaire, c\u2019est lorsqu\u2019elle r\u00e9clame \u00e0 la d\u00e9fense les \u00abfrais de transfert\u00bb de Djamila Boupacha d\u2019Alg\u00e9rie vers la France.<br \/>C\u2019est d\u2019ailleurs par quoi nous tenterons de r\u00e9sumer l\u2019action politique qui s\u2019est toujours superpos\u00e9e ou accompagnait la bataille purement juridique. Au-devant de la sc\u00e8ne, nous retrouvons, bien s\u00fbr, Simone de Beauvoir, toujours \u00abflanqu\u00e9e\u00bb de Gis\u00e8le Halimi qui vont, toutes les deux, lancer le mouvement \u00abPour Djamila Boupacha\u00bb.<br \/>Faut-il pr\u00e9ciser aussi, qu\u2019avant de satisfaire \u00e0 la \u00abqu\u00eate\u00bb de la collecte des \u00abfrais de transfert\u00bb de Boupacha \u2013 les caisses de la tr\u00e9sorerie officielle \u00e9tant \u00abpratiquement vides\u00bb \u2014 le comit\u00e9 pour Djamila Boupacha a d\u00e9j\u00e0 franchi d\u2019importantes \u00e9tapes.<br \/>Des meetings, rencontres marathons brassent et mobilisent autour de la cause une partie de l\u2019\u00e9lite intellectuelle fran\u00e7aise (cin\u00e9astes, acteurs, com\u00e9diens, \u00e9crivains, journalistes, d\u2019anciens r\u00e9sistants antinazis, artistes, de simples citoyens aussi). En d\u00e9finitive, Simone de Beauvoir, personnalit\u00e9 tr\u00e8s influente, adopt\u00e9e et \u00e9cout\u00e9e dans les milieux du savoir, de la production intellectuelle, a le don de la persuasion. De surcro\u00eet, c\u2019est aussi la compagne d\u2019une autre lumi\u00e8re du temps : Jean-Paul Sartre, philosophe du si\u00e8cle et p\u00e8re d\u2019un \u00abexistentialisme\u00bb qui s\u00e9duit une colonie f\u00e9brile d\u2019une jeunesse fran\u00e7aise, toujours en qu\u00eate et en attente de r\u00e9ponses d\u00e9finitives aux \u00e9nigmes du monde et des soci\u00e9t\u00e9s qui bourdonnent dans tous les sens sans aucune pr\u00e9cision sur le chemin \u00e0 prendre.<br \/>Le 24 juin 1960, c\u2019est le coup d\u2019envoi. Le comit\u00e9 Djamila Boupacha organise une conf\u00e9rence de presse pour d\u00e9voiler au grand public que des choses horribles ont lieu en Alg\u00e9rie o\u00f9 le r\u00e9gime ne parle que \u00abd\u2019\u00e9v\u00e9nements\u00bb, de \u00abpacification\u00bb ou de \u00abmaintien de l\u2019ordre\u00bb, contre une minorit\u00e9 d\u2019agitateurs et de bandits de droit commun. Apr\u00e8s l\u2019intervention de l\u2019auteur du Deuxi\u00e8me Sexe qui inaugure les d\u00e9bats, c\u2019est Bianca Lambin qui donne lecture de la lettre du p\u00e8re de Djamila Boupacha qui, dans un fran\u00e7ais phon\u00e9tique, d\u00e9crit les effroyables et humiliantes s\u00e9ances de tortures qu\u2019il avait atrocement subies. Le silence et l\u2019\u00e9motion dans la salle \u00e9taient tels que la lectrice est saisie de sanglots. C\u2019est Simone de Beauvoir qui se charge de terminer la lecture du supplici\u00e9 aux accents si sinc\u00e8res, si \u00e9mouvants et si r\u00e9voltants \u00e0 la fois. Bon nombre de Fran\u00e7aises, anciennes r\u00e9sistantes ou d\u00e9port\u00e9es pendant la Seconde Guerre mondiale, adh\u00e8rent sans h\u00e9siter, avec un engagement politique exemplaire, au mouvement qui n\u2019est autre que le pr\u00e9curseur du manifeste des 121. Germaine Tillon et Anise Postel, toutes deux anciennes d\u00e9port\u00e9es, s\u2019acquitt\u00e8rent d\u2019un r\u00f4le remarquable au sein du comit\u00e9 pour d\u00e9noncer les tortionnaires de Djamila Boupacha.<\/p>\n<p class=\"c4\">Aux rencontres qui apportent davantage d\u2019\u00e9clairages sur une guerre que le r\u00e9gime maquille effront\u00e9ment en \u00ab\u00e9v\u00e9nements\u00bb ou encore \u2013 hypocritement \u2013 en \u00abop\u00e9rations de maintien de l\u2019ordre\u00bb, s\u2019ajoutent des dizaines de correspondances que compile, tous les jours, le comit\u00e9 pour Djamila Boupacha et dont le contenu exprime col\u00e8re et r\u00e9probation contre les pratiques indignes dont avaient souffert auparavant les Fran\u00e7ais sous l\u2019occupation allemande.<br \/>\u00c9motions aux accents intenses, d\u00e9nonciation d\u2019une guerre injuste livr\u00e9e \u00e0 un peuple qui exige sa libert\u00e9, solidarit\u00e9 avec une jeune femme \u2013 Djamila Boupacha \u2013 \u00abab\u00eem\u00e9e\u00bb moralement et physiquement par une arm\u00e9e immorale au service d\u2019un \u00abempire colonial agonisant\u00bb qui creuse lui-m\u00eame son propre tombeau en terre alg\u00e9rienne ; ce sont l\u00e0 mille et une opinions que certaines Fran\u00e7aises et certains Fran\u00e7ais ont refus\u00e9 de refouler ind\u00e9finiment ou se taire sur des m\u00e9faits honteux commis \u2013 tous les jours \u2013 en leur nom.<br \/>\u00c9crivains de renom et de talent grossissent les rangs du mouvement, anim\u00e9 et conduit avec une int\u00e9grit\u00e9 morale et intellectuelle, \u00e9pur\u00e9 de tout esprit d\u00e9magogique et manipulateur ; action incarn\u00e9e par deux femmes indign\u00e9es et en col\u00e8re : Gis\u00e8le Halimi et Simone de Beauvoir. Si Fran\u00e7ois Mauriac se fait remarquer par une absence qui nous taraude encore l\u2019esprit, les lettres fran\u00e7aises sont puissamment et merveilleusement pr\u00e9sentes gr\u00e2ce \u00e0 une \u00e9crivaine qui a d\u00e9j\u00e0 conquis les milieux de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise : Fran\u00e7oise Sagan. La \u00abm\u00e8re\u00bb de Bonjour tristesse rejoint, sans h\u00e9siter, le comit\u00e9 et la lettre qu\u2019elle lui adresse a provoqu\u00e9 un v\u00e9ritable choc dans les consciences et induit une acc\u00e9l\u00e9ration suppl\u00e9mentaire au mouvement, en suscitant de nouvelles adh\u00e9sions notamment. Le contenu du \u00abdocument\u00bb de Fran\u00e7oise Sagan \u2013 une femme en col\u00e8re et en douleur \u2013 ne pouvait pas traverser le paysage m\u00e9diatique et l\u2019opinion publique dans l\u2019indiff\u00e9rence. La force litt\u00e9raire, l\u2019\u00e9motion, l\u2019indignation exprim\u00e9es par une femme d\u2019esprit sont autant d\u2019incitations \u00e0 la d\u00e9nonciation de la torture et \u00e0 la formation de nouveaux contingents en devoir de donner l\u2019assaut au mensonge et \u00e0 la supercherie.<br \/>Pendant que le comit\u00e9 pilot\u00e9 par Simone de Beauvoir sensibilise courants et opinions, s\u00e8me le sentiment de la r\u00e9volte, le r\u00e9seau Jeanson mis en place \u2013 dans la clandestinit\u00e9 \u2013 est d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019\u0153uvre et en mouvement.<br \/>\u00a0Le Comit\u00e9 Audin anim\u00e9 par l\u2019historien Pierre Vidal-Naquet tient la drag\u00e9e haute aux ennemis de la justice et de la v\u00e9rit\u00e9 ; l\u2019affaire Ali Boumendjel, jet\u00e9 par-dessus le 6e \u00e9tage d\u2019un immeuble \u00e0 El-Biar, a d\u00e9j\u00e0 provoqu\u00e9 de s\u00e9rieux remous dans les sph\u00e8res politiques dirigeantes.<br \/>La guillotine est mise en action le 19 juin 1956 avec la premi\u00e8re d\u00e9capitation de H\u2019mida Zabana, estropi\u00e9 et \u00e0 moiti\u00e9 aveugle, marchant vers l\u2019\u00e9chafaud avec courage et dignit\u00e9. L\u2019assassinat de Mohamed-Larbi Ben M\u2019hidi par une pendaison \u00abconvertie\u00bb, sans honte ni pudeur, en suicide par une arm\u00e9e qui a fait du sens de l\u2019honneur une bouse de vache.<br \/>Ce sont de tragiques chapitres qui ne sont d\u2019ailleurs que des \u00abarbres qui cachent la for\u00eat\u00bb, \u00e9crira plus tard Rapha\u00eblle Branche (La torture et l\u2019arm\u00e9e pendant la guerre d\u2019Alg\u00e9rie \u2013 Gallimard \u2013 2001), puisque ce sont des \u00ab\u00e9v\u00e9nements connus qui n\u2019ont pu contourner le scandale, tandis que tout le paysage s\u2019\u00e9tait transform\u00e9 en un \u00abvaste chantier\u00bb de r\u00e9pression, de s\u00e9questration, de torture, en \u00abcorv\u00e9es de bois\u00bb, d\u00e9guis\u00e9es en \u00ab\u00e9vasions\u2026<br \/>C\u2019est ce qui fera dire, entre autres, \u00e0 Simone de Beauvoir, cependant qu\u2019elle remue ciel et terre pour mettre \u00e0\u2026 terre les \u00ab professionnels du mal (Benyoucef Benkhedda), la compagne de l\u2019auteur des Mains sales (c\u2019est le cas de le dire) proclamera en effet une sentence irr\u00e9vocable pour d\u00e9finir avec un sentiment de r\u00e9volte et d\u2019indignation tout ce qui est mis au service de \u00abla raison d\u2019\u00c9tat\u00bb, \u00e0 savoir que \u00abce qui est scandaleux dans le scandale, c\u2019est qu\u2019on s\u2019y habitue\u00bb. (Djamila Boupacha \u2013 Gallimard \u2013 1962).<br \/>Dans le m\u00eame article, consacr\u00e9 en premier chef au cas Djamila, la femme-philosophe \u00e9tale librement sa pens\u00e9e et son opinion en ajoutant notamment : \u00abQuand les dirigeants d\u2019un pays acceptent que les crimes se commettent en leur nom, tous les citoyens appartiennent \u00e0 une nation criminelle.\u00bb (Article publi\u00e9 par le journal Le Monde.)<br \/>Dans l\u2019affaire \u00abDjamila Boupacha\u00bb, l\u2019auteure d\u00e9nonce le gouvernement fran\u00e7ais qui se tait \u2013 en v\u00e9rit\u00e9, il cautionne et autorise \u2013 sur la torture et les assassinats que commet l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise pendant la guerre d\u2019Alg\u00e9rie. Je me suis permis de remanier, \u00e0 mon tour, la pens\u00e9e pour dire : \u00abQuand les citoyens d\u2019un pays acceptent que les crimes se commettent en leur nom, ils deviennent autant des criminels que les dirigeants qui ordonnent de les commettre.\u00bb C\u2019est affirmer que les pens\u00e9es voyagent dans le temps et dans l\u2019espace avec cette facult\u00e9 de correspondre aux situations qui pr\u00e9valent \u00e0 travers les \u00e9poques, tellement les r\u00e9gimes tyranniques se ressemblent par le recours diabolique et rus\u00e9 \u00e0 la notion consacr\u00e9e \u00abinviolable\u00bb, l\u2019\u00e9ternelle \u00abraison d\u2019\u00c9tat\u00bb, l\u2019arme la plus redoutable qui autorise tous les abus, toutes les injustices, toutes les manipulations et tous les endoctrinements. La plan\u00e8te pullule d\u2019exemples qui se sont relay\u00e9s \u00e0 travers les si\u00e8cles et \u00e0 travers les espaces.<br \/>Pour reprendre le dossier Djamila, il faut rappeler que tous les subterfuges, toutes les ruses juridiques furent utilis\u00e9s par l\u2019appareil judiciaire colonial pour faire tra\u00eener ind\u00e9finiment le proc\u00e8s. Certes, les deux femmes, l\u2019avocate et l\u2019accus\u00e9e, arrivent \u00e0 bon port parce que la guerre d\u2019Alg\u00e9rie venait de conna\u00eetre l\u2019\u00e9pilogue dict\u00e9 par le cours de l\u2019Histoire, celui de l\u2019ind\u00e9pendance des Alg\u00e9riens. En v\u00e9rit\u00e9, ma\u00eetre Gis\u00e8le Halimi arrive ext\u00e9nu\u00e9e mais triomphante. Tandis que Djamila, elle aussi, arrive essouffl\u00e9e, \u00e9puis\u00e9e, l\u2019\u00e2me traumatis\u00e9e, le corps bless\u00e9 mais combien r\u00e9confort\u00e9e et r\u00e9jouie puisque son pays et son peuple recouvrent libert\u00e9 et dignit\u00e9, au terme d\u2019un long combat, \u00e2pre et acharn\u00e9.<\/p>\n<p class=\"c4\"><em><strong>\u00abNous ne sommes rien sur cette terre si nous ne sommes pas d\u2019abord l\u2019esclave d\u2019une cause, celle des peuples, celle de la justice et celle de la libert\u00e9.\u00bb<\/strong><br \/>(Frantz Fanon)<\/em><\/p>\n<p class=\"c4\"><strong>Gis\u00e8le Halimi : aux c\u00f4t\u00e9s des inculp\u00e9s du 20 Ao\u00fbt 1955<\/strong><br \/>Au lendemain de l\u2019offensive du 20 Ao\u00fbt 1955 dans la Zone II lanc\u00e9e par Zighoud Youcef, c\u2019est l\u2019h\u00e9catombe. C\u2019est la vengeance et la haine. Arm\u00e9e et milice interviennent sans piti\u00e9, rappelant le crime g\u00e9nocidaire de mai et juin 1945, \u00e0 S\u00e9tif, Kherrata et Guelma. Skikda et sa r\u00e9gion connaissent le m\u00eame drame. 10 \u00e0 12 000 Alg\u00e9riens sont massacr\u00e9s avec le fer, les encouragements et la b\u00e9n\u00e9diction de Jacques Soustelle, alors gouverneur g\u00e9n\u00e9ral, un triste sire z\u00e9l\u00e9 et d\u00e9fenseur intraitable d\u2019une Alg\u00e9rie plus fran\u00e7aise que jamais.<br \/>L\u2019Alg\u00e9rie a connu trois grands criminels politiques, ennemis implacables du peuple alg\u00e9rien dont il faut dresser les portraits en guise de t\u00e9moins pour l\u2019Histoire et la post\u00e9rit\u00e9. Le premier, c\u2019est le sanguinaire sous-pr\u00e9fet Andr\u00e9 Achiary qui a d\u00e9cim\u00e9 la fine fleur de la jeune Guelmoise en mai et juin 1945, en instaurant une cour martiale et en armant des groupes de miliciens \u2013 y compris enfants et adolescents \u2013 qui se ru\u00e8rent \u00e0 c\u0153ur joie dans la chasse \u00e0 l\u2019Arabe. Le deuxi\u00e8me, avec le m\u00eame profil, c\u2019est-\u00e0-dire enclin au meurtre collectif et individuel des Alg\u00e9riens, c\u2019est Jacques Soustelle, gouverneur g\u00e9n\u00e9ral, qui ordonne le crime g\u00e9nocidaire contre les populations de Skikda et toute sa r\u00e9gion pour venger, comme en Mai 1945, moins d\u2019une centaines d\u2019Europ\u00e9ens. Imitant Achiary qui massacra des milliers d\u2019Alg\u00e9riens \u00e0 Guelma, Jacques Soustelle, vingt-quatre heures apr\u00e8s les troubles, promet de distribuer des armes aux colons.<br \/>Ce qui veut dire, ni plus ni moins, qu\u2019une autorisation au crime.<br \/>\u00c0 nouveau, l\u2019Histoire va prendre acte d\u2019une r\u00e9\u00e9dition des massacres de mai et juin 1945. On pourchasse n\u2019importe qui, on tire sur n\u2019importe qui. Qu\u2019importe. On massacre des milliers d\u2019innocents. Les \u00abcoupables\u00bb avaient d\u00e9j\u00e0 rang\u00e9 leurs \u00abarmes hypoth\u00e9tiques\u00bb trois ou quatre jours apr\u00e8s le mouvement insurrectionnel. En r\u00e9alit\u00e9, d\u00e9cision est prise de faire la guerre aux populations d\u00e9sarm\u00e9es. Tout le monde hurle \u00e0 la vengeance.<br \/>Colons et dirigeants. Gis\u00e8le Halimi, la future avocate de Djamila Boupacha, \u00e9crira \u00e0 ce propos, lorsqu\u2019elle aura \u00e0 assurer la d\u00e9fense des inculp\u00e9s du 20 Ao\u00fbt 1955, lors de leur proc\u00e8s qui aura lieu en f\u00e9vrier 1958. Je cite : \u00abChaque Alg\u00e9rien est un fellaga qui s\u2019ignore. Il l\u2019a \u00e9t\u00e9, il l\u2019est ou le sera. \u00c0 exterminer donc\u00bb (Le lait de l\u2019oranger \u2013 p.129 \u2013 Gallimard 1988).<br \/>Les repr\u00e9sailles de l\u2019insurrection de la Zone VII (20 Ao\u00fbt 1955) n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 scrupuleusement consign\u00e9es par l\u2019histoire du martyrologe alg\u00e9rien et de l\u2019esprit de sacrifice de la paysannerie alg\u00e9rienne qui, sans armes automatiques entre les mains, a donn\u00e9 l\u2019assaut aux postes de s\u00e9curit\u00e9 fran\u00e7ais et aux fermes coloniales. Le troisi\u00e8me criminel politique, c\u2019est Robert Lacoste, ministre r\u00e9sident, qui s\u2019active avec z\u00e8le pour faire le bonheur des colons dans la mise en mouvement de la guillotine un certain 19 juin 1959. Robert Lacoste, c\u2019est encore lui qui applaudit des mains et des pieds le vote des pouvoirs sp\u00e9ciaux par le Parlement fran\u00e7ais (communistes compris) et s\u2019\u00e9gosille \u00e0 chanter les m\u00e9faits des parachutistes fran\u00e7ais quand ils se mettent \u00e0 l\u2019\u0153uvre malsaine et mal\u00e9fique, celle de semer la terreur et de g\u00e9n\u00e9raliser la torture. Le dipl\u00f4me d\u2019avocate en poche, Gis\u00e8le Halima se d\u00e9tourne de sa m\u00e8re pour choisir la justice. Elle s\u2019engage dans un chemin p\u00e9rilleux. Car \u00eatre avocate sous le r\u00e9gime colonial est un m\u00e9tier \u00e0 haut risque. Qu\u2019importe. Elle d\u00e9fend les nationalistes tunisiens (Gis\u00e8le est tunisienne), les nationalistes alg\u00e9riens. Elle d\u00e9fend Mehdi Ben Barka et des syndicalistes marocains. Elle sera \u00e9galement pr\u00e9sente en Espagne pour assurer la d\u00e9fense des Basques antifranquistes. En Palestine, elle d\u00e9fendra le plus ancien prisonnier dans les ge\u00f4les d\u2019Isra\u00ebl, Marwan Barghouti. Elle fit l\u2019objet, bien s\u00fbr, de toutes les ru\u00e9es haineuses, porteuses d\u2019insultes les plus honteuses et les plus ignobles anim\u00e9es par des fanatiques isra\u00e9liens que l\u2019\u00abordre\u00bb n\u2019inqui\u00e9tera nullement. Cependant, c\u2019est en Alg\u00e9rie qu\u2019on lui remarquera une pr\u00e9sence assidue dans la d\u00e9fense des r\u00e9sistants alg\u00e9riens. Le proc\u00e8s qui fera couler beaucoup d\u2019encre est, bien s\u00fbr, celui de Djamila Boupacha.<br \/>Toutefois, le proc\u00e8s o\u00f9 Me Gis\u00e8le Halimi subit les plus grands risques et les intimidations les plus abjectes, c\u2019est celui du 20 Ao\u00fbt 1955, qui se d\u00e9roule le 17 f\u00e9vrier 1958 \u00e0 Skikda. Les 44 inculp\u00e9s sont tous originaires d\u2019El-Halia. Par quel hasard, la fille de Tunis va se trouver aux c\u00f4t\u00e9s des insurg\u00e9s du 20 Ao\u00fbt 1955 ? C\u2019est l\u2019un des captifs qui lui envoie une lettre de la prison de Skikda dont le contenu est un v\u00e9ritable cri de d\u00e9tresse.<br \/>Nous estimons qu\u2019il ne sera pas utile d\u2019aller au c\u0153ur des \u00e9v\u00e9nements dans les d\u00e9tails, ni de conduire le lecteur \u00e0 travers les m\u00e9andres de la justice, ni de d\u00e9crire les duels juridiques entre d\u00e9fenseurs et accusateurs, ni sur le d\u00e9nouement de l\u2019affaire. Il serait trop long et trop fastidieux \u00e0 la fois, compte tenu des sp\u00e9cificit\u00e9s du domaine. Pour nous, l\u2019essentiel c\u2019est de mettre en avant l\u2019atmosph\u00e8re d\u00e9bordante de menaces et emplie de terreur dans laquelle vont \u00e9voluer les avocats (ma\u00eetre Gis\u00e8le Halimi est accompagn\u00e9 par ma\u00eetre L\u00e9o Matarasso, un autre avocat de talent).<br \/>Rappelons dans ce contexte que plusieurs avocats du FLN furent assassin\u00e9s par la Main Rouge ou par l\u2019OAS pendant la guerre d\u2019Alg\u00e9rie, entre autres, ma\u00eetres Pierre Poppie, Pierre Garrigues, Thuveny, Ould Aoudia, Abed\u2026 tandis que plusieurs autres furent carr\u00e9ment emprisonn\u00e9s par les pouvoirs r\u00e9pressifs fran\u00e7ais. Ma\u00eetres Jacques Verg\u00e8s fit l\u2019objet d\u2019un attentat \u00e0 Paris. La veille de l\u2019ouverture du proc\u00e8s du 20 Ao\u00fbt 1955, Skikda est loin de souhaiter la \u00abbienvenue\u00bb aux deux d\u00e9fenseurs des inculp\u00e9s d\u2019El-Halia. Les premiers tracas commencent au niveau des conditions d\u2019h\u00e9bergement. Le premier h\u00f4tel affiche un refus cat\u00e9gorique. Les avocats des \u00ab\u00e9gorgeurs d\u2019El-Halia\u00bb sont ind\u00e9sirables, soutient-on. Le climat d\u2019interdiction de s\u00e9jour est d\u00e9j\u00e0 entretenu par la presse locale coloniale qui ranime les passions et la haine contre les insurg\u00e9s du 20 Ao\u00fbt 1955, et incite la population europ\u00e9enne locale \u00e0 \u00abpourchasser\u00bb leurs d\u00e9fenseurs.<br \/>Le b\u00fbcher est dress\u00e9. Gis\u00e8le et son confr\u00e8re vont \u00eatre confront\u00e9s aux pires menaces et aux pires intimidations. On frappe aux portes du deuxi\u00e8me h\u00f4tel. Le patron semble accepter de les h\u00e9berger mais deux heures apr\u00e8s leur installation, tout agit\u00e9, il les invite imp\u00e9rativement \u00e0 quitter les lieux. Derni\u00e8re tentative aupr\u00e8s du troisi\u00e8me et dernier h\u00f4tel de la ville de Skikda. Les deux avocats s\u2019installent. Bon signe. Cependant, le danger plane toujours. L\u2019h\u00f4telier, la peur au ventre, les r\u00e9veille brutalement vers cinq heures du matin pour les avertir que des Europ\u00e9ens sont pr\u00eats \u00e0 tout saccager et \u00e0 tout br\u00fbler. Effectivement, dehors, il y a une tr\u00e8s mena\u00e7ante agitation. La situation est bel et bien grave. Les autorit\u00e9s ont les yeux band\u00e9s. Elles encouragent la loi du lynchage et ne manifestent aucune volont\u00e9 ni ne prennent aucune mesure pour assurer l\u2019accueil et la s\u00e9curit\u00e9 des deux d\u00e9fenseurs. \u00c0 Skikda, la terreur r\u00e8gne. Les deux avocats sont pourchass\u00e9s et traqu\u00e9s d\u2019un endroit \u00e0 un autre, d\u2019un h\u00f4tel \u00e0 un autre.<br \/>Dix ans auparavant, en 1947, deux avocats parisiens, ma\u00eetres Pierre Stibbe et Henri Douzon, ont \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 des tentatives d\u2019assassinat foment\u00e9es par des colons tueurs. Les deux avocats avaient rejoint Madagascar pour d\u00e9fendre des d\u00e9put\u00e9s malgaches accus\u00e9s d\u2019\u00eatre \u00e0 l\u2019origine du soul\u00e8vement qui a co\u00fbt\u00e9 au peuple malgache 89 000 morts. Il est fort utile, avant de clore le chapitre de la terreur \u00e0 Skikda, de consigner quelques \u00e9l\u00e9ments sur ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 \u00e0 Madagascar. Un dossier \u2013 global \u2013 qui doit \u00eatre scrupuleusement exploit\u00e9 et par l\u00e0 m\u00eame exhumer toutes les pers\u00e9cutions inflig\u00e9es aux avocats face \u00e0 la justice coloniale partout dans les anciennes colonies. La journ\u00e9e du 23 mars (Ali Boumendjel fut assassin\u00e9 le 23 mars 1957) est d\u00e9cr\u00e9t\u00e9e journ\u00e9e nationale de l\u2019avocat, c\u2019est-\u00e0-dire sur la d\u00e9fense et ses droits. C\u2019est ce qu\u2019on appelle \u00abavoir du pain sur la planche\u00bb. \u00c0 Madagascar, les colons s\u00e8ment la terreur. Ma\u00eetre Stibbe et Douzon sont pour ainsi dire condamn\u00e9s \u00e0 mort. Ma\u00eetre Pierre Stibbe est victime d\u2019une tentative d\u2019assassinat dont les auteurs ne seront jamais retrouv\u00e9s. Ma\u00eetre Henri Douzon \u00e9chappera miraculeusement \u00e0 la mort. En septembre 1947, il fut enlev\u00e9 par une bande de tueurs masqu\u00e9s, lynch\u00e9 et laiss\u00e9 pour mort dans la campagne \u00e0 25 km de la ville de Diego-Suarez, au c\u0153ur des broussailles auxquelles ses agresseurs mirent le feu. Une tentative de meurtre qui n\u2019a pas emp\u00each\u00e9 l\u2019avocat de retourner \u00e0 Madagascar l\u2019ann\u00e9e suivante, en 1948, pour assurer la d\u00e9fense des d\u00e9put\u00e9s malgaches (Source : Amar Belkhodja \u2013 Barbarie coloniale en Afrique \u2013 Anep &#8211; 2002).<br \/><em><strong>A. B.<\/strong><br \/>(\u00c0 suivre)<br \/>(*) Journaliste, historien.<\/em><\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.lesoirdalgerie.com\/contribution\/gisele-halimi-lavocate-de-tous-les-defis-1re-partie-47124\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Amar Belkhodja(*)\u00abCe qui est scandaleux dans le scandale, c\u2019est qu\u2019on s\u2019y habitue.\u00bb(Simone de Beauvoir &#8211; Djamila Boupacha &#8211; p. 220 &#8211; Gallimard &#8211; 1962) Je viens de me lib\u00e9rer p\u00e9niblement des souffrances induites par un corona, sans danger pour certains, impitoyable et fatal pour d\u2019autres. 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