Le Temps – Ghaya TLILI

Depuis presqu’un mois, la bibliothèque des livres usagés de la rue d’Angleterre a annoncé une fermeture après une faillite due à la rareté des clients. Le propriétaire de la librairie, Faouzi Hédhili a déclaré être dans l’incapacité de payer les frais de sa librairie, après des mois de patience. Suite à ce verdict, nombreux étaient ceux qui se sont manifestés et ont décidé d’aider le propriétaire en achetant quelques livres.  Le slogan « sauvons la librairie de la faillite » était le moyen qui avait permis à d’autres librairies d’exprimer leur crainte et leur impuissance. 

Les statistiques de la Commission nationale tunisienne de la consultation sur les livres ont annoncé que le pourcentage de lecteur ne dépasse pas 0 ,79 %, ce qui mène à une augmentation de 0,19% par rapport à l’année précédente .Par contre un citoyen japonais ne dévore que seulement 3 livres par jour. En dépit de l’existence de 423 bibliothèques nationales en Tunisie, les derniers rapports de la commission ont montré que le taux de jeunes lecteurs n’a pas excédé 18 ,04%.

Sans tenir compte de l’évolution de la technologie et les moyens de se cultiver, le livre demeure délaissé devant le téléphone et les réseaux sociaux .En outre, la numérisation du livre et la transformation du contenant n’ont pas pu encourager l’étudiant à lire. Même les psychologues ont prouvé que la chute de la lecture est une cause de l’augmentation de crime. Mais quelles sont les raisons qui empêchent les lecteurs à quitter cette habitude que nos parents et nos ancêtres ne pouvaient pas s’en lasser ?

 

Pour chaque règle 

une exception

La passion de dévorer un livre commence à partir des universités ou l’étudiant y passe la plupart du temps. La faculté de la Manouba et précisément la faculté des Lettres, des Arts et des Humanités est l’une des meilleures universités en Tunisie où l’étudiant a l’occasion d’apprendre   l’importance des langues vivantes. Du français à l’anglais, en passant par l’arabe, il existe une librairie spécifique contenant tout le nécessaire et les équipements pour chaque section. Or le nombre des lecteurs là-bas ne dépasse pas 5 personnes. 

Ala Hindawi un étudiant en deuxième année préparatoire arabe a avoué en disant : « Je n’ai pas remarqué la récurrence du fléau de lecture à notre université. Nous n’avons malheureusement pas la culture de parcourir les livres chez le Tunisiens, en général, et en particulier avec nous les étudiants, sauf peut-être pour un exposé ou une recherche. Mais il y a des personnes qui sont passionnés de bouquins et lisent sans qu’on leur demande de le faire. Ils ne cachent pas leur passion et bouquinent n’importe où. Je vois que la technologie est un facteur qui a son importance dans le fait que l’étudiant ne lit pas. L’existence d’Internet a fait face à ce que le jeune d’aujourd’hui ne le fait plus, il est toujours occupé avec son téléphone, vivant dans un autre monde celui du digital. La famille intervient également dans ce rejet, puisqu’elle n’encourage pas son enfant à prendre les bonnes habitudes dès le jeune âge. Cependant le prix n’est pas une excuse pertinente. Il existe des prix raisonnables et des bouquins que l’étudiant peut acheter. À mon sens, mais ceci reste une conviction personnelle ».

 

Erij (étudiante en licence anglais) :

La lecture est une éducation 

« Je n’ai aucun rapport avec la lecture, mais il m’arrive parfois de lire des mangas. A mon avis la vie universitaire n’a pas laissé le temps à l’étudiant. Comme il est condamné à faire ses devoirs, il ne peut plus posséder une vie sociale : se promener avec les amis, faire une activité sportive et entre autre feuilleter un livre. Contrairement à d’autres personnes, je ne vois pas que la technologie est l’agent qui s’oppose à notre passion pour la lecture. Quelquefois, le prix du livre reste un obstacle, mais si on veut lire il existe un format PDF gratuit ou encore des livres à bas prix, tout dépend de la volonté du jeune. La famille, également, a une part de responsabilité de cette réluctance. Etant une enfant je n’ai pas été habituée avant de dormir à lire une page ou même un texte donc automatiquement je ne le ferai pas actuellement. »

 

Jihène (étudiante en licence histoire) :

Habitude qui dure 

du berceau jusqu’au tombeau

« La version virtuelle ne peut malheureusement pas remplacer le livre en papier, mais se substitue l’idée de lire. Lorsque nous en avons besoin le trouvons. Tantôt la version réelle n’est pas valable. Ici intervient le prix du livre du moment où lorsque j’avais besoin de lire un roman et que j’ai trouvé son prix dépassant la trentaine de dinars, je l’ai cherché en version PDF et je l’ai lu. Egalement la famille intervient dans cette éducation. »

 

Sihem Ben Mabrouk (responsable du service achat dans la librairie nationale) :

La technologie la cause majeure 

« La tranche d’âge qu’accueille la librairie nationale est différente que celle des bibliothèques publiques. Nous recevons des chercheurs et des étudiants en classes terminales .La digitalisation et la numérisation ont diminué les visiteurs de la bibliothèque. Les habitués affirment avoir non seulement le confort chez eux mais en plus avoir l’accès aux portières de la librairie. Ils peuvent travailler leurs exposés chez eux, sans fournir l’effort de se déplacer jusqu’à notre bibliothèque, qui en plus de la longue distance à parcourir, a des horaires de travail déterminées .De plus, le ministère de l’Enseignement supérieur peut intervenir dans ce refus, puisque auparavant les bibliothèques étaient toujours ouvertes et il était possible aux étudiants de prendre des livres et ne pas quitter les établissements. Désormais tous les étudiants possèdent un téléphone. De surcroit, lorsque le professeur leur donne un livre à lire ou à résumer, l’étudiant ira tout simplement chercher sur internet toutes les informations relatives au bouquin. La bibliothèque nationale a offert plus de 12 mille œuvres et elle continue encore à distribuer des livres à travers les régions, juste pour encourager l’étudiant à feuilleter un roman. Nous sommes en train d’élaborer le projet de la numérisation de nos livres, grâce un service informatique spécialisé qui travaille sur ce projet et nous avons une librairie virtuelle avec zéro papier. Malheureusement le rôle de la technologie a été inversé étant donné que cette dernière a été créée pour la culture et non pour le divertissement et la perte de temps. »

 

Sourour Guesmi (responsable dans la maison Sud Edition): 

Lire est tout un système

« La technologie affecte le domaine de la lecture, surtout que les jeunes d’aujourd’hui ne lisent plus. Généralement les jeunes sont attirés par les réseaux sociaux. Dans ce sens, plusieurs écrivains dénoncent ce déclin. A Sud Edition, nous possédons des livres dont le prix est entre 6 et 7 dinars qui peuvent, dans ce cas, être achetés par tous. Par contre, j’avoue que nous avons   des livres assez coûteux (dépassant les 30 dinars) et que, nécessairement, l’étudiant doit acheter. Cette maison d’édition donne systématiquement des copies gratuites à la bibliothèque nationale, à chaque fois qu’elle publie un livre. Par conséquent, cela offre un accès facile pour les étudiants que ce soit pour des nouveautés ou des anciens livres. Nous coopérons également avec les différents ministères (éducation et enseignement supérieur) qui achètent les publications annuelles. Mais la lecture reste un choix, si on aime lire on ne peut pas s’abstenir. La lecture dépend de la révision pour les examens, mais dès qu’ils terminent, les jeunes préfèrent sortir avec leurs amis ou se connecter, mais pas retenir une leçon d’un livre ».

 

Ameur Tarchoun : (responsable des affaires culturelles au ministère de l’enseignement supérieur) 

Nous essayons de faire 

de notre mieux 

« A mon avis, il existe plusieurs raisons pour lesquels l’étudiant ne lit plus. D’abord la nouvelle génération est née avec la nouvelle technologie. Vu que dès l’enfance, on ouvre les yeux sur une télévision, un ordinateur, des jeux vidéo et non pas de livres. Les générations précédentes étaient envoutées par les bibliothèques et le livre était le seul et unique moyen pour la connaissance. Maintenant les supports se sont diversifiés et le téléphone est devenu la béquille du jeune. Ensuite vient le prix du livre qui accentue cette séparation. Cela, en plus de l’emploi du temps qui crée énormément de stress ce qui ne laisse pas le temps de lire. 

Cependant, Le roman est dominé par les examens et les cours. L’étudiant ne se dirige plus à la bibliothèque que rarement et encore pour réviser et non pour lire. Bouquiner est un facteur de réussite des nations avec des gens qu’on voit feuilleter une œuvre dans les moyens de transport public. En Tunisie le moyen de transport permet difficilement de faire pareil. Au-delà de la pression économique et sociale que vit le jeune et vu la pauvreté de certaines familles, je ne pense pas que l’étudiant puisse acheter un livre et le lire. Le ministère de l’enseignement supérieur a pris l’initiative avec plusieurs universités, institutions et espaces culturels. Citons l’exemple du centre d’Hussein Bouzaïane qui contient une bibliothèque honorable. Néanmoins, lire demeure un don à affiner, depuis la plus tendre enfance. Par contre, il est presque impossible de le sculpter à la faculté, car la personnalité de l’étudiant est déjà façonnée ».

 

 

G.T.

Auteur: letemps1
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