Alors que les Provinces du Sud s’imposent progressivement comme un nouveau pôle d’attractivité économique, les investisseurs s’interrogent sur les véritables moteurs de cette dynamique. Entre infrastructures structurantes, transition énergétique, logistique et amélioration du climat des affaires, les opportunités se multiplient. Dans cet entretien, le patron de BDO Maroc livre son analyse des leviers de compétitivité du territoire, des défis qui restent à relever et de sa vision des Provinces du Sud à l’horizon 2035.
Challenge : Les Provinces du Sud sont souvent présentées comme une nouvelle frontière économique reliant l’Europe, le Maghreb et l’Afrique de l’Ouest. Selon vous, quels sont les facteurs qui feront réellement la différence pour attirer davantage d’investisseurs internationaux ?
Zakaria Fahim : Les incitations, aujourd’hui, tout le monde en propose. Ce n’est donc plus là que se joue la véritable compétition. Ce qui fera la différence dans les Provinces du Sud, c’est la convergence de trois éléments : la lisibilité juridique, la connectivité réelle et la profondeur du capital humain. Sur le plan juridique, des avancées importantes ont été réalisées. La Charte 03-22 prévoit des primes cumulées pouvant atteindre 30 % du CAPEX, la garantie de transfert (IGOC) sécurise la sortie des dividendes, tandis que la dynamique diplomatique de fin 2025 a renforcé la visibilité de long terme du territoire.
La connectivité, elle aussi, est devenue une réalité. La voie express Tiznit-Dakhla, longue de 1055 kilomètres et achevée fin 2024, permet de réduire les temps de transit de 30 à 40 %. Le Port Dakhla Atlantique viendra encore renforcer cette compétitivité à mesure de sa montée en puissance d’ici 2028. Mais le facteur véritablement décisif reste l’exécution. Un territoire n’attire pas parce qu’il promet ; il attire parce qu’il livre. L’ambition n’a de valeur que lorsqu’elle se traduit en réalisations concrètes. C’est précisément ce que les Provinces du Sud sont en train de démontrer.
Challenge : Parmi les secteurs stratégiques identifiés dans les Provinces du Sud, lequel offre aujourd’hui le meilleur retour sur investissement ?
Zakaria Fahim : Je vais être précis, car il ne faut pas confondre les différents horizons d’investissement. À court et moyen terme, les meilleurs retours se trouvent dans la valorisation halieutique et la logistique. La pêche, d’abord. La région de Dakhla-Oued Eddahab concentre près de 65 % du potentiel national exploitable. Elle bénéficie déjà d’une demande export solide, d’une masse critique d’activités et de tickets d’investissement accessibles, compris entre 20 et 300 millions de dirhams. Les retours sur investissement sont relativement rapides, notamment dans les activités de chaîne du froid, d’IQF et de conserverie.
La logistique constitue également un secteur particulièrement attractif. Avec la voie express et le futur Port Dakhla Atlantique, les Provinces du Sud deviennent progressivement une véritable porte d’entrée vers l’Afrique de l’Ouest. L’hydrogène vert relève, quant à lui, d’une autre temporalité. Il représente sans doute le plus grand potentiel de création de valeur, avec plus de 215 milliards de dirhams de projets dans le pipeline. En revanche, nous sommes encore dans une phase de pré-développement. Il s’agit d’un investissement stratégique, fortement capitalistique, dont les rendements s’inscrivent dans le long terme. Ma conviction est simple : il ne faut pas confondre le meilleur rendement d’aujourd’hui avec le plus grand potentiel de demain. Les deux approches sont complémentaires et se construisent en parallèle.
Challenge : Au-delà des incitations fiscales, quels sont aujourd’hui les principaux freins que rencontrent encore les investisseurs ?
Zakaria Fahim : Je ne vais pas les esquiver. Un investisseur sérieux ne demande pas l’absence de risque ; il demande avant tout une bonne lisibilité du risque. Aujourd’hui, quatre chantiers demeurent prioritaires. Le premier concerne le foncier industriel. La disponibilité existe, mais les procédures d’accès, la viabilisation et la sécurisation des titres doivent encore gagner en fluidité. La deuxième porte sur les utilities à l’échelle industrielle : l’approvisionnement en eau, avec les projets de dessalement en cours, l’accès à une énergie fiable ainsi que la redondance des réseaux télécoms, notamment pour les sites les plus isolés.
Le troisième enjeu est celui du capital humain. La population est jeune, motivée et formable, mais un écart de compétences subsiste encore entre l’offre disponible et les besoins des investisseurs. Enfin, il reste à renforcer tout l’accompagnement post-création. La digitalisation facilite désormais la création d’entreprise, mais les démarches liées aux agréments sectoriels, au financement de long terme ou encore à l’accompagnement réglementaire demeurent plus complexes. À mon sens, il faut désormais passer d’un guichet unique de création à un véritable guichet unique de vie de l’entreprise, garantir contractuellement les utilities et développer des programmes de formation directement alignés sur les besoins des projets. C’est précisément le rôle que nous jouons aux côtés des investisseurs, de Laâyoune à Casablanca.
Challenge : Les progrès réalisés dans la digitalisation des procédures administratives sont-ils suffisants pour améliorer durablement le climat des affaires ?
Zakaria Fahim : Il s’agit d’une avancée importante et nécessaire. Pouvoir créer une entreprise entièrement en ligne avec un délai cible de cinq à dix jours ouvrés représentait encore un objectif ambitieux il y a peu. Mais il faut rester lucide : cette évolution est indispensable, sans être suffisante.
Le climat des affaires ne se mesure pas au premier jour de l’entreprise, mais tout au long de son existence. Digitaliser les formalités de création perd une partie de son intérêt si l’exploitation reste confrontée à des difficultés liées aux délais de paiement, à l’exécution des contrats, à l’accès au financement ou encore à la prévisibilité réglementaire. Le véritable défi consiste désormais à simplifier l’entrée, sécuriser l’exploitation et fluidifier la sortie. Je résume souvent cette approche ainsi : être lucide sur le rythme, mais ferme sur la direction. La digitalisation est une condition, pas une conclusion.
Challenge : Votre cabinet est implanté à Laâyoune depuis plus de dix ans. Quel regard portez-vous sur l’évolution des Provinces du Sud et quelle est votre vision à l’horizon 2035 ?
Zakaria Fahim : Être un pionnier, ce n’est pas arriver le premier. C’est surtout choisir de rester. Il y a plus de dix ans, nous avons fait le choix d’être parmi les tout premiers cabinets internationaux à nous installer durablement dans les Provinces du Sud. Non pas parce que c’était facile, mais parce que nous étions convaincus qu’il s’agissait d’un futur centre de gravité économique plutôt que d’une simple périphérie. Depuis, nous avons assisté à une transformation aussi bien des infrastructures que de la perception du territoire. Ce qui était longtemps considéré comme une marge est devenu une façade atlantique connectée, dotée d’infrastructures structurantes et bénéficiant d’une visibilité internationale renforcée.
À l’horizon 2035, ma vision est claire : faire des Provinces du Sud la porte atlantique du Maroc vers l’Afrique de l’Ouest. Dakhla a vocation à devenir un hub majeur de transbordement, connecté à un corridor logistique intégré, alimenté par une énergie verte exportable et pleinement inscrit dans la dynamique de la ZLECAf.
Le Maroc ne regarde pas l’Afrique de l’Ouest comme un marché à conquérir ; il la construit comme un partenaire. La véritable réussite sera atteinte le jour où Laâyoune et Dakhla ne seront plus citées comme des exceptions, mais comme des références. C’est cette trace que nous voulons laisser.
Auteur: Ismail Saraoui
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