Le chef de l’Etat, présidant la réunion périodique du Conseil des ministres, tenue dimanche par visioconférence, a appelé, pour le volet commercial, à la préparation de la mise en œuvre de la Zone africaine continentale de libre échange (Zlecaf), notamment en affinant la question des règles d’origine, en tirant, en cette matière, des enseignements de notre expérience avec la Zone arabe de libre échange. Il a également instruit le ministre du Commerce à procéder à une évaluation des accords commerciaux multilatéraux, régionaux et bilatéraux, notamment le dossier sur l’Accord d’association avec l’UE qui doit faire l’objet d’une attention particulière, faisant valoir nos intérêts pour des relations équilibrées. A ce sujet, Omar Berkouk, expert financier, indique que «pour profiter d’une zone de libre échange, quelle que soit sa géographie, il faut avoir une industrie et une économie des services compétitives». A ses yeux, l’Algérie peut tirer profit de la Zone de libre échange dans le domaine pharmaceutique et agricole, précisant, toutefois, qu’il faudra qu’elle «apprenne à exporter autre chose que des hydrocarbures». De son côté, Brahim Guendouzi, économiste, indique que les entreprises algériennes doivent se préparer à l’intégration de la Zlecaf. Et d’ajouter : «Le Président de la République veut attirer l’attention des responsables à tenir compte des inconvénients rencontrés lors des échanges commerciaux avec certains pays arabes dans le cadre de la GZALE dont l’Algérie est devenue membre depuis 2009».
Règles d’origine : une contrainte pour la réalisation d’échanges commerciaux équilibrés
Relevant le problème qui s’est posé, lequel consistait en les règles d’origine, l’universitaire indique que dans le contexte actuel de fonctionnement de l’économie nationale caractérisé par le resserrement de la contrainte devise, «il est question de faire diminuer le plus possible le niveau des importations». Un défi qui impose d’ «adopter une démarche prudente et rationnelle en matière d’achats auprès de pays membres des zones de libre échange, telles la GZALE ou la ZLECAf, sachant que les règles d’origine demeurent encore une contrainte pour la réalisation d’échanges commerciaux équilibrés, d’autant plus que le point faible de notre économie reste le niveau marginal de nos exportations de produits manufacturiers».
A propos de l’évaluation des accords commerciaux multilatéraux, régionaux et bilatéraux, le Pr Guendouzi dira que ces accords «pèsent lourdement sur les achats extérieurs de l’Algérie, tant la diversification des exportations ne s’est pas encore opérée». Citant l’Accord d’association Algérie-UE sur le commerce extérieur, l’universitaire précise que depuis son entrée en application en 2005 jusqu’à 2015, il a fait ressortir «un cumul des exportations algériennes hors hydrocarbures vers l’UE n’ayant pas atteint les 14 milliards de dollars sur les dix années, alors que le cumul des importations algériennes auprès de l’UE s’est chiffré à 220 milliards de dollars, avec une moyenne annuelle de 22 milliards de dollars». S’ajoute également, selon l’universitaire, «le manque à gagner en termes de recouvrement fiscal, d’autant plus que les mesures d’accompagnement ont été timides, comme par exemple les programmes de mise à niveau des entreprises qui n’ont pas eu les effets escomptés».
Remettre à plat l’Accord de libre-échange signé avec l’UE
Aussi, annonce l’économiste, «en septembre 2020, l’exonération des droits de douane sera totale pour l’ensemble des produits d’origine de l’Union européenne». Ce qui rend nécessaire d’adapter «une évaluation objective d’un tel accord et son impact sur le tissu économique national et ce, en tenant compte du nouveau contexte de crise économique actuel généré par la pandémie de Covid-19 et ses répercussions sur le marché pétrolier international, d’où l’Algérie tire l’essentiel de ses revenus extérieurs». Quelle mesure prendre ? «Le moment est donc venu, analyse le Pr Guendouzi, pour remettre à plat l’Accord de libre-échange signé avec l’Union européenne afin de mettre de l’ordre dans la structure des importations ainsi que la protection de la production nationale». Pour sa part, Ali Harbi, expert et consultant en développement, explique que, pour l’Algérie, il s’agit principalement, à travers la ZLECAf, de «la possibilité de développer des exportations de produits algériens dans l’ensemble des pays africains, ce qui va booster l’activité industrielle et de services de notre pays, au regard de la demande énorme des marchés africains, représentant un potentiel de 1,3 milliard d’habitants, avec un PIB cumulé de l’ordre de 2.500 milliards de dollars, avec un doublement de population prévu d’ici 20 à 30 ans». La ZLECAf, enchaîne-t-il, «pourrait apporter une croissance de 50 à 100% des échanges intra-africains. Face à cette opportunité, l’Algérie présente de nombreux atouts dont principalement la taille du territoire permettant un développement extensif d’activités, les ressources naturelles, et la richesse du tissu économique existant».
L’enjeu principal du positionnement dans la ZLECAf, «sera celui du développement durable et de l’économie verte». Au titre des menaces, poursuit M. Harbi, « il est clair qu’une fois les barrières tarifaires tombées au sein de la Zone, le facteur de compétitivité des économies va entrer en jeu, ainsi que les facteurs de taille des acteurs pour répondre à la demande. A ce titre, les multinationales sont en train d’investir aujourd’hui en Afrique pour bénéficier de la règle d’origine de la ZLECAf, et concurrencer ainsi les entreprises locales». Dans le même ordre d’idées, l’expert dira que «la question de la compétitivité des entreprises en termes de quantité, de coût et de qualité de produit reste entièrement posée pour l’Algérie, face à des géants internationaux ou africains qui sont en train de s’installer. De même l’attractivité de l’économie algérienne devra s’améliorer aussi pour attirer des investissements étrangers en vue de bénéficier de l’opportunité du marché africain».
A propos des accords d’association et de libre échange, M. Harbi dira qu’ils représentent «une tendance lourde de l’évolution de l’économie mondiale, et on voit bien le nombre d’accords d’association et de libre échange régionaux à travers le monde (UE, ALENA, Asie-Pacifique, GZALE, ZLECAf etc.), donc il serait aberrant pour notre pays de ne pas s’intégrer dans cette dynamique». Pour M. Harbi, «si certains accords ont été mal négociés ou négociés de manière défavorable à l’Algérie, le problème de fond réside dans le retard énorme —près de 30 ans de retard— en termes de réformes économiques». Aujourd’hui, le remise à plat des accords de libre-échange dans le sens des intérêts nationaux «nécessite d’abord de remettre à plat notre approche et la construction d’un consensus national sur les reformes économiques. C’est à cette condition que nous pourrons rebâtir une compétitivité et une attractivité pays».
Plaidoyer pour un ministère de l’économie et de l’industrie et des participations de l’État
Dans son analyse, l’expert évoque une «une erreur stratégique de confier le dossier de la révision des accords de libre-échange au ministère du Commerce seul, car la question est plus qu’une question de politique commerciale et concerne l’ensemble des facteurs de compétitivité et d’attractivité». Sollicité également par nos soins, Mourad Goumiri, économiste, déplore le fait que «notre pays a malheureusement toujours tourné le dos à l’Afrique en terme économique. C’est une erreur stratégique grave que nous payons chèrement aujourd’hui car, entre- temps, les autres pays ne nous ont pas attendus et ont occupé tous les espaces économiques juteux». Quant aux différents accords cités, l’économiste indique que «ce travail nécessite une vision stratégique fine des capacités productives de notre appareil de production et de ses possibilités d’importation et d’exportation, de manière à les mettre sur la table des négociations. Or un ministère du Commerce ne peut le faire ! Seule la construction d’un ministère de l’économie et de l’industrie et des participations de l’Etat peut jouer ce rôle, du fait de sa vision globale et non sectorielle». En outre, la représentativité des responsables d’entreprises, enchaîne M. Goumiri, «doit être permanente voire primordiale pour construire cette stratégie. Il y a donc lieu de faire table rase des pratiques du passé et de tout reprendre à zéro pour mettre en œuvre une nouvelle doctrine qui servira notre économie nationale».
Fouad Irnatene
Auteur: elmoudjahid
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