UNE LÉGENDE — Elvis Presley a marqué à jamais la mémoire collective nord-américaine. Depuis sa mort en 1977, son influence n’a cessé de se manifester sous diverses formes : objets à son effigie, hommages en tout genre et personnifications passionnées de fans dévoués.

Au Québec, nous avons connu Johnny Farago, puis plus récemment Martin Fontaine, dont la performance en hommage à Elvis a séduit plus de 1,5 million de spectateurs à travers le monde. Mais malgré ces incarnations remarquables, mon numéro 1 au palmarès des personnificateurs québécois les plus marquants restera sans conteste l’Elvis de Pierre Falardeau—l’Elvis Gratton de tous et chacun. Coïncidence pure, j’avais d’ailleurs entamé cette nouvelle oeuvre quelques semaines à peine avant le décès de Julien Poulin, talentueux comédien derrière ce personnage culte.

Comme pour plusieurs événements marquants de la culture populaire, la disparition d’Elvis Presley s’est inscrite dans la mémoire collective, s’associant aux souvenirs personnels de bien des gens. Mon propre vécu—ou plutôt, celui de mon entourage—n’y fait pas exception : la mère de mes enfants rappelle parfois qu’elle est née exactement un an après sa mort. Quant à ma maman, elle a perdu son propre père, mon grand-papa Eugène, la même semaine que le King du rock ‘n’ roll.

Mais ce sont d’autres pertes qui m’amènent aujourd’hui à dévoiler cette œuvre : d’abord celle du propriétaire d’Ameublement Elvis, en janvier 2024, puis, par conséquent, celle de son commerce. Pendant 45 ans, cette adresse iconique a marqué la culture populaire montréalaise avec une devanture colorée et étincelante à l’extérieur, ornée de bustes, bibelots et photos du King à l’intérieur.

NOTRE RENCONTRE — Je me suis installé à Montréal en 1999 et y suis resté pendant les vingt années suivantes. Alors âgé de 20 ans, fraîchement adulte et soucieux d’assurer ma survie alimentaire, j’avais une mission : trouver un réfrigérateur abordable pour mes colocs et moi. C’est ainsi que j’ai franchi les portes d’Ameublement Elvis.

Il était là. Le King lui-même (Daniel Côté, à vrai dire), le mythique propriétaire à la moustache élégamment retroussée, trônant au milieu d’un véritable troupeau d’électroménagers usagés en quête d’un nouveau foyer.

À peine entré, j’ai repéré un modèle unique : un peu usé, avec quelques éclats de peinture, mais agrémenté de poignées stylisées rappelant les années 60-70. Un coup de foudre à 200$!

Le King (je conserverai ce sobriquet d’ici la fin du récit) m’a accueilli avec fierté :— « Celui-là, c’est un modèle 1967 à moteur rotatif. Tu vas voir, c’est pas tuable ces moteurs-là! »

Je l’ai aimé ce frigo. J’en ai pris soin. Je l’ai repeint d’un bleu royal, réaffirmant sa raison d’être. Pendant 26 ans, il m’a fidèlement suivi à travers cinq déménagements. Et aujourd’hui encore, depuis la pièce du sous-sol attenante à celle où j’écris ces lignes, il poursuit sa mission réfrigérante, sans montrer le moindre signe de faiblesse.

À travers mon parcours d’artiste visuel, le hasard a voulu que mon encadreur des treize dernières années, Encadrex, soit le voisin immédiat d’Ameublement Elvis. Peu avant le décès de Daniel (je laisse finalement tomber le sobriquet, par respect), je devais idéalement aller chercher quelques toiles à un moment où Encadrex serait fermé. Par courtoisie de voisinage et dans un esprit de bon service à la clientèle, on m’a alors proposé de les récupérer, quelques jours plus tard, à l’adresse d’à côté.

Même si sa santé n’avait plus rien de rock’n’roll, Daniel était toujours là, fidèle au poste, et m’attendait avec les toiles que je venais chercher. Après l’avoir remercié, je lui ai avoué que je remettais les pieds chez lui pour la première fois en 24 ans.

Sans dire un mot, il laissa percer un sourire complice et narquois sous son emblématique moustache lorsque je lui révélai, sans hésiter, que mon increvable modèle 1967 à moteur rotatif… ronronnait toujours!

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