
Toutes les figures du mouvement du 22 Février se sont donné rendez-vous sur l’esplanade du mémorial dédié au Congrès. Mostefa Bouchachi, Karim Tabbou, Samir Benlarbi, Fodil Boumala, Lakhdar Bouregaâ, Abdelwahab Fersaoui, Samira Messouci et tant d’autres étaient là.
Des milliers de personnes, hommes et femmes de tout âge, ont convergé vers Ifri Ouzellaguen, haut lieu de la Guerre de Libération et de la Révolution algérienne, pour commémorer le 64eanniversaire du Congrès de la Soummam, malgré le temps caniculaire qui a sévi en cette journée de jeudi 20 août 2020.
Devenue un musée, la vieille maison qui a abrité l’essentiel des travaux du Congrès, dont Abane Ramdane fut l’architecte émérite, a été prise d’assaut pour un moment de recueillement, une halte de réflexion ou une photo souvenir.
Deux choses semblent avoir caractérisé l’édition de cette année. Les belles forêts et les verdoyants maquis et vergers des hauteurs d’Ighzer Amokrane ont pratiquement été réduits en cendres blanches et troncs noircis par les flammes qui ne sont arrêtées qu’aux plus hautes crêtes dentelées de Chréa. Cette année encore, les incendies ont sévi pour devenir l’une des pires catastrophes écologiques que la région ait connue depuis des lustres.
Sur un autre plan, les citoyens en pèlerinage à Ifri ont vite fait de constater que le hirak, qui s’est mis en veilleuse depuis l’arrivée impromptue de la pandémie de Covid-19, a bien saisi l’opportunité de revenir au-devant de la scène nationale.
Toutes les figures du mouvement du 22 Février se sont, en effet, données rendez-vous sur l’esplanade du mémorial dédié au Congrès. Mostefa Bouchachi, Karim Tabbou, Samir Benlarbi, Fodil Boumala, Lakhdar Bouregaâ, Abdelwahab Fersaoui, Samira Messouci et tant d’autres, sans compter les très nombreux militants des partis politiques, comme le MDS, le RCD, le FFS, qui présentaient parfois des délégations bien étoffées.
A noter également qu’une délégation conduite par le wali de Béjaïa s’est présentée très tôt le matin pour déposer une gerbe de fleurs, bien avant le rush populaire. Durant toute la matinée, le drapeau national et l’emblème amazigh ont flotté côte à côte tandis que résonnaient les chants et les slogans habituels du mouvement du 22 Février dans une cohue indescriptible.
Les chasseurs de photos et de selfies avec les «stars» ont particulièrement brillé dans l’exercice qui consistait à créer des essaims bourdonnants autour des hommes politiques, si bien que cela relevait parfois de l’exploit pour un journaliste de les approcher pour arracher une déclaration ou des impressions.
Lakhdar Bouregaâ témoigne
Loin de cette cohue, dans un coin ombragé, Lakhdar Bouregaâ, à peine reconnaissable sous sa casquette de soleil et derrière sa bavette, suivait discrètement ce remue-manège. On ne pouvait rêver de trouver meilleur interlocuteur que ce vieux militant de la première heure, témoin vivant et acteur de premier plan pour une lecture de l’événement.
«J’entends les gens crier ‘‘Dawla khabitha’’ (Etat traître). Eh bien non, il faut parler de ‘‘Solta khabitha’’ (Pouvoir traître) et non pas ‘‘Dawla khabitha’’», dit-il d’emblée. Cette digression faite, l’ancien moudjahid met un point d’honneur à rappeler qu’il y a 64 ans naissait, en cet endroit précis, la première charte ou Constitution qui unifiait les Algériens.
«Un petit groupe de militants nationalistes, de ceux qui avaient mis la Révolution sur son orbite et qui n’avaient de grands moyens que leur volonté de libérer le pays, sont venus ici pour tracer une nouvelle charte pour unifier les groupes et les sensibilités qui composaient l’ossature de la Révolution. Il fallait surtout aplanir les différends qui existaient entre ces sensibilités», dit Lakhdar Bouregâa.
«Les éléments du groupe de la Soummam se sont rencontrés dans des circonstances extrêmement difficiles et ils ont pu unifier les rangs. Vous savez, quand on a demandé à Abane Ramdane pourquoi il avait fait appel aux islamistes, aux communistes et aux autres sensibilités politiques, il a répondu : ‘‘Je ne laisserai rien ni personne pour la France’’», raconte l’ancien commandant de l’ALN.
«Vous voyez, c’est cette unité des rangs qui nous manque aujourd’hui», poursuit l’ancien baroudeur. «L’historique Déclaration de Novembre, on ne pouvait pas se contenter de la mettre dans un cadre pour l’accrocher au mur. Ceux qui avaient écrit cette déclaration n’étaient plus là et il fallait un mécanisme d’application sur le terrain à cette déclaration et c’est là qu’est arrivé le Congrès de la Soummam.
Nous avons tracé notre chemin avec les résolutions de cette charte de la Soummam jusqu’à la table des négociations avec la France, et nous avons négocié en position de force et non de faiblesse. Aujourd’hui, chaque année on refait le procès de Abane et du groupe de la Soummam, mais l’espoir est encore permis et je suis intimement convaincu que l’Algérie arrivera bientôt à dépasser tous ses obstacles et ses problèmes», conclut Lakhadar Bouregaâ.
Pour Saïd Salhi, militant bien connu de toutes les causes progressistes et cadre de la Ligue algérienne des droits de l’homme (Laddh), la commémoration du Congrès de la Soummam par le hirak est une suite logique des choses. «Le hirak s’est approprié l’histoire et les symboles de la Révolution depuis le 22 février. Le message d’Ifri est plus que jamais d’actualité : primauté du civil sur le militaire. Pour un Etat civil et social», dit-il.
Pour Fodil Boumala, l’un des théoriciens ou intellectuels du hirak, on ne pourra rien construire de solide et de concret sans le principe de la liberté. «Il y a 64 ans, il fallait détruire le colonialisme et arracher l’indépendance du pays. Il fallait un changement radical pour construire un Etat de justice et de droit. Pour cette nouvelle révolution que nous menons aujourd’hui, nous ne pourrons rien construire sans le principe de la liberté. Nous n’avons pas d’autre choix que de construire l’Algérie des libertés», dit l’ancien journaliste et actuel politologue.
Selon l’homme politique et militant de longue date Tarik Mira, la situation algérienne n’a guère évolué et la question de la légitimité de l’exercice du pouvoir se pose toujours avec autant d’acuité. «Le pouvoir essaie de gagner du temps et d’aller vers son propre processus pour se reconstruire, comme si le pays n’avait évolué ni sociologiquement ni politiquement.
On voit dans l’affluence d’aujourd’hui autour du 20 Août 1956 que la mobilisation populaire n’a pas faibli. Les gens qui viennent ici veulent témoigner de ce qui a été l’idéal : la tentative de fonder l’Etat national souverain et cet Etat souverain ne peut se bâtir que sur l’Etat démocratique et social», dira-t-il.
Encore une fois, et comme chaque année, le Congrès de la Soummam aura réussi à faire converger vers le même lieu et le même idéal les militants de toutes les sensibilités et les citoyens algériens de divers horizons. Chacun est venu avec ses propres slogans et sa propre vision des choses. Les «leaders» du hirak se sont déplacés et exprimés individuellement, avant de repartir chacun de son côté. Ils n’ont sans doute pas encore trouvé le Abane Ramdane qui unifiera leur mouvement.
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Auteur: Anis Khecheba
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