À mes enfants,
Ce soir, la lumière s’est éteinte d’un coup. Vous étiez devant vos écrans, le ventilateur tournait, et en une seconde la maison est retombée dans le noir et dans la chaleur.
J’ai entendu vos soupirs monter avant même que j’aie trouvé une bougie. Et j’ai souri, non pas de votre gêne, mais de ce que cette obscurité venait m’apprendre — et de ce que je voudrais, un jour, qu’elle vous apprenne à vous.
Nous vivons un été difficile. La chaleur ne desserre pas son étreinte, l’électricité s’absente parfois sans prévenir, et il arrive que le robinet, ouvert par habitude, ne rende qu’un souffle d’air.
Ce sont des épreuves modestes comparées à celles que d’autres hommes, ailleurs, doivent porter. Mais toute épreuve, même petite, finit par poser la même question : qu’en fais-tu de ton cœur ?
Ce que l’ombre révèle
Il y a une chose étrange chez l’être humain : il ne voit souvent la lumière qu’au moment où elle s’éteint.
Tant que la lampe brûle, nous ne la regardons pas. Nous nous plaignons même parfois qu’elle éclaire mal. Puis vient la coupure, et cette même lumière, devenue invisible à force d’habitude, devient soudain la chose que toute la maison attend.
La gratitude, mes enfants — ce que notre langue nomme shukr — n’est pas seulement une formule de politesse adressée au Ciel. C’est une manière de regarder le monde.
C’est apprendre à voir le bienfait pendant qu’il est encore là, plutôt que de découvrir sa valeur lorsqu’il disparaît.
Dieu dit :
﴿لَئِن شَكَرْتُمْ لَأَزِيدَنَّكُمْ﴾
« Si vous êtes reconnaissants, Je vous donnerai assurément davantage. »
(Ibrahim, 7)
J’ai longtemps entendu ce verset comme une promesse de récompense. Avec les années, j’y entends aussi une vérité sur le cœur humain : celui qui sait reconnaître ce qu’il possède devient déjà plus riche que celui qui, entouré de tout, ne voit que ce qui lui manque.
Alors, ce soir, dans le noir, je vous ai fait compter.
Non pas ce qui nous faisait défaut — le courant, la fraîcheur, l’écran qui venait de s’éteindre — mais ce qui demeurait : le toit au-dessus de nous, le repas que nous venions de partager, votre mère, vos voix autour de moi, notre sécurité, notre santé, cette maison dans laquelle nous pouvions encore rire.
Et le Coran nous rappelle que ce compte-là ne peut jamais être achevé :
﴿وَإِنْ تَعُدُّوا نِعْمَتَ اللَّهِ لَا تُحْصُوهَا﴾
« Et si vous comptiez les bienfaits de Dieu, vous ne sauriez les dénombrer. »
(An-Nahl, 18)
La coupure ne nous avait pas retiré toutes ces choses. Elle nous les avait simplement rendues visibles.
L’eau, ce bien que l’on croit éternel
De tous les bienfaits, il en est un que nous traitons avec une insouciance qui m’effraie parfois : l’eau.
Vous êtes nés en tournant un robinet. Elle arrive sans que vous ayez à marcher jusqu’à un puits, sans porter de récipient, sans attendre la pluie.
À force, on finit presque par croire qu’elle vient du robinet lui-même.
Mais l’eau ne nous appartient pas. Elle nous est confiée.
Le Coran pose une question d’une simplicité vertigineuse :
﴿قُلْ أَرَأَيْتُمْ إِنْ أَصْبَحَ مَاؤُكُمْ غَوْرًا فَمَنْ يَأْتِيكُمْ بِمَاءٍ مَعِينٍ﴾
« Dis : voyez-vous, si votre eau s’enfonçait profondément dans la terre, qui donc vous apporterait une eau jaillissante ? »
(Al-Mulk, 30)
Lisez cette question lentement.
Et si l’eau n’était plus là ?
Il suffit parfois d’ouvrir un robinet vide pour comprendre, en quelques secondes, ce qu’un long discours ne nous avait jamais appris.
Et Dieu dit encore :
﴿وَجَعَلْنَا مِنَ الْمَاءِ كُلَّ شَيْءٍ حَيٍّ﴾
« Et Nous avons fait de l’eau toute chose vivante. »
(Al-Anbiyâ’, 30)
Tout est là.
Ce que nous laissons parfois couler inutilement dans un évier est la matière même dont dépend la vie.
C’est pourquoi la modération ne devrait pas être une habitude que l’on adopte uniquement lorsque les barrages se vident ou que les coupures commencent.
Dieu dit :
﴿وَكُلُوا وَاشْرَبُوا وَلَا تُسْرِفُوا إِنَّهُ لَا يُحِبُّ الْمُسْرِفِينَ﴾
« Mangez et buvez, mais ne commettez pas d’excès, car Il n’aime pas ceux qui commettent des excès. »
(Al-A‘râf, 31)
Ne gaspillez donc pas l’eau seulement parce qu’elle coule aujourd’hui.
Fermez le robinet pendant que vous vous brossez les dents. Ne laissez pas couler plusieurs litres pour quelques secondes d’inattention. Ne considérez jamais l’abondance comme une permission de gaspiller.
Car respecter un bienfait lorsqu’il est abondant est peut-être l’une des formes les plus sincères de gratitude.
La patience n’est pas la résignation
On vous dira parfois que la patience — sabr — consiste à baisser la tête et à attendre que l’orage passe.
Je voudrais que vous compreniez autre chose.
La patience que je souhaite vous transmettre n’est pas l’abandon. Elle n’est ni l’indifférence ni la faiblesse.
Être patient, c’est rester debout sans laisser l’épreuve déformer son caractère.
Dieu dit :
﴿فَإِنَّ مَعَ الْعُسْرِ يُسْرًا إِنَّ مَعَ الْعُسْرِ يُسْرًا﴾
« Avec la difficulté vient certes la facilité. Avec la difficulté vient certes la facilité. »
(Ash-Sharh, 5-6)
Remarquez ce mot : avec.
Le verset ne nous invite pas simplement à attendre passivement qu’un jour meilleur arrive. Il nous apprend aussi à chercher ce que l’épreuve peut faire naître en nous pendant qu’elle est encore là.
La facilité peut parfois se cacher au cœur même de la difficulté, comme une amande dans sa coque.
Une coupure d’électricité peut vous apprendre que vous êtes capables de vivre quelques heures sans écran.
Un manque d’eau peut vous apprendre qu’une ressource que vous croyiez banale est un trésor.
Une journée étouffante peut vous rappeler qu’à quelques mètres de chez vous, une personne âgée supporte la même chaleur avec un corps beaucoup plus fragile que le vôtre.
Voilà pourquoi une crise ne doit pas seulement être subie. Elle doit aussi être gérée.
Quand le courant disparaît, on ferme les volets aux heures les plus chaudes. On économise ce qui peut l’être. On évite d’ouvrir inutilement le réfrigérateur. On rassemble la famille dans la pièce la plus fraîche au lieu de laisser chacun ruminer dans son coin.
Et surtout, on pense aux autres.
On pense à la vieille voisine dont l’ascenseur ne fonctionne plus.
On pense à celui qui a besoin d’un appareil médical.
On pense à la famille qui dispose de moins de moyens que nous pour supporter la chaleur.
On monte un peu d’eau fraîche. On frappe à une porte. On demande simplement : « Est-ce que tout va bien ? »
C’est peut-être là que l’épreuve prend son sens le plus beau : lorsqu’elle nous fait sortir de nous-mêmes.
Ne mesurez jamais votre vie uniquement à ce qui vous manque
Mes enfants, vous vivrez dans un monde qui fera beaucoup d’efforts pour vous convaincre que le bonheur se mesure à ce que vous possédez.
Il vous montrera sans cesse quelqu’un qui a une maison plus grande, une voiture plus récente, un voyage plus lointain, un téléphone plus puissant.
Si vous acceptez cette règle du jeu, vous perdrez toujours.
Car il existera toujours quelqu’un qui aura davantage.
La gratitude vous enseigne une autre arithmétique.
Elle ne vous interdit pas d’avoir des ambitions. Elle ne vous demande pas de renoncer au progrès, au travail ou au confort. Elle vous apprend simplement à ne pas reporter votre bonheur à demain sous prétexte qu’il vous manque encore quelque chose aujourd’hui.
Dire « Al hamdou lillah » ne signifie pas : « Je n’aspire plus à rien. »
Cela signifie : « Je sais reconnaître ce qui m’a déjà été donné pendant que je travaille pour ce qui reste à construire. »
Cette différence peut sauver une vie entière de l’insatisfaction.
Ce que je voudrais vous laisser
Mes enfants, je ne pourrai pas vous épargner les étés difficiles.
Je ne pourrai pas empêcher toutes les coupures, toutes les pénuries, toutes les déceptions.
Et surtout, je ne pourrai pas vous protéger des épreuves beaucoup plus grandes que celles-ci, celles que toute vie humaine finit un jour par rencontrer : une perte, une maladie, un échec, une injustice, le départ d’un être aimé.
Ce n’est donc pas le confort que je veux vous transmettre.
Le confort peut disparaître en une seconde, comme la lumière ce soir.
Je voudrais vous transmettre quelque chose que personne ne pourra couper.
Un cœur capable de reconnaître le bienfait avant de le perdre.
Une bouche qui sache dire Al hamdou lillah dans la lumière comme dans l’obscurité.
Une main qui économise le don au lieu de le dilapider.
Un caractère qui ne devient pas amer lorsque les choses deviennent difficiles.
Et surtout ce réflexe : lorsqu’un problème arrive, ne demandez pas seulement « pourquoi moi ? »
Demandez aussi : « Que puis-je faire ? »
Et ensuite : « Qui, autour de moi, souffre davantage que moi et a besoin de mon aide ? »
Car la foi n’est pas seulement ce qui nous console lorsqu’une lumière s’éteint.
Elle est aussi ce qui nous pousse à devenir, pour quelqu’un d’autre, une petite lumière dans l’obscurité.
Que Dieu vous garde un cœur reconnaissant, une âme patiente et une main généreuse.
Et que la prochaine fois que l’électricité reviendra, que le ventilateur recommencera à tourner et que l’eau coulera de nouveau du robinet, vous preniez une seconde pour les regarder.
Vraiment les regarder.
Avant que l’habitude ne les rende de nouveau invisibles.
Votre père.
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Auteur: Mohamed Tounsi
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