Par Dr. Anissa Louzir-Ben Hassine – Il est de rencontres qui ne nécessitent pas de présence physique pour bouleverser une trajectoire. Je ne l’ai jamais rencontré, et pourtant, j’ai le sentiment de partager avec lui un territoire intime: celui des valeurs, de l’éthique et d’un amour inconditionnel pour cette belle Tunisie. Depuis la parution de ses mémoires en 2021, je n’ai cessé de parcourir ses mots, que ce soit dans leur version arabe ou français. A chaque page, c’est un dialogue qui s’installe. J’y découvre un entrepreneur hors norme, un homme dont l’exceptionnalité ne réside pas dans ses succès industriels, mais dans la profondeur de son âme. Il est le témoin d’une Tunisie capable de donner au monde des bâtisseurs pétris d’affection et de dignité.
C’est avec beaucoup d’amour, d’admiration et une émotion sincère que j’écris ces lignes. Pour l’enseignante-chercheuse que je suis, il est essentiel que les générations futures voient en l’héritage d’Abdelwaheb Ben Ayed non pas un vestige du passé, mais une boussole pour l’avenir. A travers cet hommage, j’aimerais transmettre l’essence de ce leadership humaniste qu’il incarnait, lui qui, malgré d’immenses défis, a su surmonter l’existant pour bâtir l’exceptionnel.
La dyslexie: le combat silencieux
On connait le bâtisseur, mais on ignore le combattant de l’ombre. Né à Sfax, en avril 1938, au sein d’une famille modeste, Abdelwaheb Ben Ayed a porté en lui une blessure silencieuse : une dyslexie diagnostiquée seulement à l’âge de 50 ans ! Imaginez cet enfant, puni cinq jours sur sept, grandissant dans un système qui ne comprenait pas son mode de pensée. «Évidemment, en ces années-là, personne ne diagnostiquait la dyslexie et je fus classé mauvais élève(…) Pratiquement, cinq jours par semaine je recevais la punition sur la plante des pieds, la falqa, parce que je n’avais pas appris ma leçon». Ce passage me rappelle que derrière chaque élève en difficulté peut se cacher un visionnaire. Malgré ce combat quotidien contre les lettres et les mots, il ne s’est jamais avoué vaincu. Son départ à Toulouse marque une étape cruciale de sa vie.
La noblesse du cœur et de l’engagement
Au-delà de cette réussite colossale, l’homme se révèle dans sa dimension sacrée : son amour inconditionnel pour les siens et son rôle de père protecteur pour les enfants de son regretté ami, l’un des piliers de Poulina, Mohsen Kallel. Ce geste qui dépasse largement le cadre professionnel, illustre ce leadership du cœur qui me touche au plus profond de moi: celui où ne se contente pas de bâtir des structures, mais où l’on veille sur les êtres, fidèle aux promesses du passé. «Cette grande personnalité qui a marqué la Tunisie et que je compare toujours à Bourguiba est mon père adoptif. J’ai perdu mes parents à 23 ans et j’en ai 60 aujourd’hui: j’ai donc plus vécu avec lui qu’avec mon propre père» (Fayrouz Kallel, fille adoptive de A. Ben Ayed).
Bâtir une nation au-delà du confort
Ce qui me touche dans ses mémoires, c’est de lire avec quelle ferveur Ben Ayed rend hommage à ceux qu’il appelle ses compagnons d’aventure. Il faut se replacer dans le contexte de l’époque: quitter le prestige et la sécurité de l’administration publique pour se lancer dans l’incertitude du privé était un acte de rupture qui bousculait frontalement la culture tunisienne. Pourtant, il n’a jamais revendiqué ce succès comme une épopée solitaire. D’ailleurs, lui et ses compagnons ont posé ensemble la première pierre d’une culture de l’initiative qui nous inspire encore aujourd’hui. Il rend hommage à ses hommes en les nommant un à un, avec une précision qui révèle de sa noblesse.
Une éthique de vie
Ce qui définit la rareté d’Abdelwaheb Ben Ayed, c’est avant tout son rapport aux valeurs. Son bonheur à lui, il ne le trouvait pas dans la possession, mais dans l’action: «J’ai horreur des gens qui utilisent l’argent pour asservir d’autres personnes, pour faire du mal ou encore pour montrer qu’ils ont le meilleur de tout: la meilleure voiture, la meilleur villa, etc.» Pour lui, l’argent n’était qu’un moyen au service d’une ambition plus noble: le défi de la construction. Il nous enseigne que l’amour du travail peut transcender la douleur physique. Comment ne pas être saisie d’admiration en apprenant qu’il contenait à se rendre à son bureau, avec son flacon de chimiothérapie? Comment ne pas être saisie d’admiration face à l’amour qu’il a portait à tous les acteurs du système? «La clé de la réussite: l’amour porté à tous les acteurs du système, les clients, les collaborateurs, les cadres et les ouvriers (…) Poulina ne s’appuie pas sur un seul homme mais sur l’effort déployé par chacun de ses employés.» Comment ne pas être éblouie de sa perception si pure du bonheur? «A la question «êtes-vous un homme heureux?», je dirais sans hésitation que je le suis et même que je l’ai toujours été (…) Sans me targuer d’être psychologue, je peux affirmer aujourd’hui qu’être heureux pour un homme adulte est un état d’esprit, une attitude devant la vie, une façon d’être qui ne dépend pas des circonstances». Cette vision est éblouissante car elle explique sa résilience face à la maladie et aux éprouves. C’est cette force intérieure, ce «Ridha» (contentement), qui lui permettait de venir au bureau avec son flacon de chimiothérapie, le sourire aux lèvres et l’esprit tourné vers la construction: «J’ai toujours aimé bâtir. Je pense que Dieu m’a fait bâtisseur».
La Tunisie: une leçon d’appartenance
Au-delà de l’industriel, Ben Ayed nous livre une leçon de vie magistrale sur ce que signifie réellement l’appartenance : «Le développement de la Tunisie est ma raison d’exister». Pour cet homme d’exception, la Tunisie est le plus beau pays du monde, celui où il fait si bon vivre, et surtout, celui auquel on doit tout. Pour lui, « Pars, vis ton expérience (…) Apprends mais rentre, la Tunisie est ton pays». Cet esprit patriotique était, chez Ben Ayed, le moteur de chaque souffle. Son amour pour cette terre s’exprimait aussi dans sa passion pour notre identité. Son chef-d’œuvre de la Médina d’Hammamet illustre à quel point il était passionné par nos racines: «Moi qui suis si fier de ma Tunisie et de son histoire, j’ai toujours rêvé de concevoir une réalisation culturelle qui rehausse son image, qui évoque son riche patrimoine et les péripéties de sa langue histoire».
En refermant ses mémoires, je ne vois plus seulement le grand entrepreneur que tout le monde admire. Je vois cet enfant de Sfax qui a su transformer ses difficultés en boussole, et sa réussite en un immense geste d’amour pour ses proches et pour son pays. Abdelwaheb Ben Ayed restera pour moi, et pour les générations à venir, l’exemple vivant qu’on peut diriger avec une intelligence hors pair, mais surtout avec un cœur immense. Lorsqu’il nous a quittés en 2019, il nous a laissé ses mots les plus précieux pour éclairer notre chemin. A la question «Pourquoi avoir écrit mes mémoires?», il répondait avec cette simplicité profonde: «C’est pour transmettre ce message à tout le monde: la pauvreté, les difficultés, l’ignorance ne sont pas des fatalités et que tout est possible si on croit en nos rêves». J’invite ainsi chaque lecteur et les générations futures à croire en leurs rêves et à bâtir sans relâche pour qu’ils se réalisent enfin.
Dr. Anissa Louzir-Ben Hassine
Directrice du Département Gestion et maître-assistante HDR à l’Institut Supérieur d’Informatique et de Gestion de Kairouan (Université de Kairouan, Tunisie)
Laboratoire de recherche ISEFE (FSEGT, Université de Tunis El Manar, Tunisie)
Auteur:
Cliquez ici pour lire l’article depuis sa source.