Agriculture tunisienne: quand les statistiques deviennent un enjeu stratégiqueAgriculture tunisienne: quand les statistiques deviennent un enjeu stratégique

Par Ridha Bergaoui – Qu’il s’agisse de la crise du mouton de l’Aïd, des flambées répétées des prix de certains légumes (comme la tomate, le piment ou la pomme de terre), de l’augmentation spectaculaire et parfois difficilement justifiable des prix de certains fruits (notamment le cas la banane) ou encore de l’effondrement des prix de l’huile d’olive en début de cette campagne, parfois en dessous du coût de production au point de décourager certains oléiculteurs de récolter leurs olives, toutes ces situations traduisent les profondes fragilités des marchés agricoles tunisiens.

Pour les produits fortement dépendants des importations, comme les céréales, le sucre, le riz ou certains aliments de bétail, toute mauvaise anticipation des besoins peut rapidement provoquer rumeurs, tensions d’approvisionnement, pénuries ponctuelles, hausse des prix et mécontentement social.

Ces crises, qui pénalisent à la fois les producteurs et les consommateurs, sont souvent aggravées par les déséquilibres entre l’offre et la demande, l’importance des intermédiaires et les phénomènes de spéculation.

Nécessité de données précises pour piloter correctement le secteur agricole

Au-delà des tensions conjoncturelles, les crises rapportées précédemment révèlent surtout, faute de données suffisamment précises, actualisées et accessibles, la difficulté à anticiper correctement l’évolution des productions, des stocks et des marchés. Elles mettent en lumière les limites d’un système agricole encore largement piloté à partir d’informations parfois fragmentées, incomplètes ou publiées avec retard, ce qui réduit fortement la capacité des décideurs à intervenir efficacement et au bon moment.

De la crise du mouton de l’Aïd aux tensions sur les marchés agricoles, la qualité des données devient un facteur déterminant pour anticiper les crises, orienter les politiques publiques et renforcer la souveraineté alimentaire du pays.

Dans un contexte marqué par le changement climatique, la volatilité des marchés internationaux et les crises géopolitiques, la maîtrise de l’information agricole devient un véritable enjeu stratégique de gouvernance et de souveraineté alimentaire.

Produire, importer, stocker, subventionner ou réguler les marchés suppose désormais de disposer de données fiables, précises et régulièrement actualisées. Une mauvaise estimation des récoltes, des stocks disponibles ou des besoins du marché, peut rapidement entraîner pénuries, tensions sur les prix ou importations coûteuses.

Faute d’outils modernes d’observation, de suivi et d’analyse en temps réel, les crises agricoles risquent de devenir plus fréquentes. Trop souvent, elles ne sont pas véritablement anticipées ni maîtrisées, mais simplement constatées une fois installées, avec des conséquences parfois lourdes pour les producteurs, les consommateurs et les équilibres économiques du pays.

Une enquête agricole ancienne face à une agriculture profondément transformée

La dernière grande enquête sur la structure des exploitations agricoles remonte à 2004-2005, soit il y a plus de vingt ans. Depuis, l’agriculture tunisienne a connu de profondes mutations sous l’effet combiné des pressions économiques, sociales, climatiques et géopolitiques. Les systèmes de production évoluent rapidement, les marchés deviennent plus instables, les comportements des consommateurs changent et les ressources naturelles se raréfient. Les superficies cultivées évoluent, les productions aussi, les cheptels fluctuent et les comportements des agriculteurs changent en suivant des dynamiques devenues extrêmement rapides. Dans un tel contexte, les statistiques agricoles deviennent rapidement obsolètes.

Depuis 2025, les autorités évoquent le lancement d’une nouvelle enquête nationale destinée à actualiser les données existantes. Cette opération, initialement envisagé autour de 2019, est particulièrement attendue car elle devrait fournir une image plus précise des superficies exploitées, des systèmes de production, des ressources en eau, des équipements, des cheptels et des caractéristiques socio-économiques des exploitations. Cependant, cette enquête semble avancer plus lentement que prévu. Or, plus ce chantier tarde, plus le risque augmente de piloter un secteur agricole à partir de données devenues partiellement dépassées face aux mutations rapides du terrain.

Par ailleurs, le problème avec ces enquêtes périodiques, parfois trop espacées dans le temps, c’est que, rapidement, les données ne correspondent plus à la réalité du terrain surtout qu’aujourd’hui le monde est devenu très instable sous l’effet de crises multiples et successives. Les changements géopolitiques et climatiques graves et les progrès scientifiques et techniques ne cessent de secouer et révolutionner l’actualité et notre environnement quotidien.

Piloter une agriculture en mutation avec des données anciennes revient à gérer un système complexe avec une vision partielle et parfois erronée de la réalité. Une agriculture moderne ne se pilote plus à l’intuition, mais par la donnée.

Une agriculture moderne se pilote par la donnée actualisée

Un système agricole performant exige une connaissance fine des productions, des rendements, des coûts, des flux commerciaux, des ressources hydriques et des dynamiques des marchés. Lorsque ces informations sont disponibles en temps réel ou presque, elles permettent d’anticiper les déséquilibres: baisse de production céréalière, tension sur les aliments de bétail, chute de rendement dans une région donnée ou flambée des prix à la consommation.

Mais lorsque les données sont incomplètes, tardives ou dispersées entre plusieurs institutions, la réaction devient nécessairement plus lente et moins efficace. Les crises ne sont plus anticipées, elles sont subies.

Dans un secteur soumis aux aléas et aux fluctuations mondiales constantes, le facteur temps devient décisif. Une donnée publiée avec plusieurs mois de retard perd une grande partie de sa valeur opérationnelle. La capacité à détecter tôt les signaux faibles et à agir avant la crise font la différence entre une agriculture pilotée et une agriculture subie.

Un système de données fragmenté

Le système statistique agricole tunisien repose aujourd’hui sur plusieurs institutions et sur plusieurs ministères. Les principaux intervenants dépendent des ministères de l’agriculture, du commerce et de l’économie-planification.

Le ministère de l’Agriculture, à travers ses directions générales et les CRDA, collecte une grande partie des données de terrain. Ses offices spécialisés (OEP, ONH, OC, ONF… ) et ses groupements interprofessionnels (GIF, GIL, GD, GIVLait, GIPAC, GIPP…) assurent le suivi de plusieurs filières agricoles et agroalimentaires. L’ONAGRI joue quant à lui un rôle important dans le suivi des marchés, l’analyse économique et la diffusion des données agricoles.

Le portail des données agricoles ouvertes en Tunisie (agridata.tn) constitue également une avancée importante. Il met à disposition du public des données relatives aux ressources en eau, aux productions végétales et animales, aux prix agricoles ou encore aux indicateurs climatiques. Toutefois, malgré son potentiel stratégique, cette plateforme reste, avec des données brutes et parfois incomplètes, encore insuffisamment exploitée et parfois insuffisamment actualisée.

De son coté, le ministère du Commerce joue également un rôle important, dans le suivi et la régulation des marchés agricoles et alimentaires, à travers ses structures centrales et régionales ainsi que des organismes sous tutelle comme l’Office du Commerce de Tunisie (OCT). Celui-ci intervient notamment dans la gestion des stocks et l’importation de plusieurs produits alimentaires stratégiques.

Enfin, l’Institut National de la Statistique (INS), établissement public placé sous la tutelle du Ministère de l’Economie et de la planification, joue un rôle central dans la production et la coordination des statistiques nationales, y compris agricoles, à travers les recensements généraux de la population et de l’habitat ainsi que les enquêtes structurelles. Il assure également la cohérence méthodologique des données produites par les différentes institutions publiques, garantissant ainsi une certaine comparabilité et fiabilité des indicateurs utilisés pour le pilotage des politiques économiques et sociales. Plusieurs offices de développement régional  dépendant du CGDR et sous tutelle du MEP, jouent un rôle crucial dans le soutien et l’encouragement de l’investissement et du développement économique régional. Ils sont responsables de la collecte et de la diffusion de l’information statistique régionale, de l’élaboration de programmes de développement et de la coordination des projets au niveau régional.

Des données parfois peu accessibles

Malgré cette architecture relativement développée, l’efficacité de la régulation reste souvent limitée suite à la fragmentation des données, l’importance du secteur informel, la multiplicité des intermédiaires et l’absence d’un système intégré et interconnecté de partage de l’information entre les différentes institutions concernées.

Ce ci conduit à des faiblesses graves comme des données publiées avec retard, des séries statistiques incomplètes, une fragmentation des sources, des plateformes parfois peu actualisées et des difficultés d’accès ou d’exploitation pour les décideurs, chercheurs, journalistes, étudiants ou investisseurs, et 
La Tunisie dispose d’un cadre juridique (loi organique n° 2016-22 du 24 mars 2016) qui réglemente le droit d’accès à l’information, pour toute personne physique ou morale, aux informations détenues par les organismes publics. Cette loi impose également aux administrations, ministères, établissements publics et collectivités locales une obligation de publication proactive et de mise à jour régulière de certaines données d’intérêt public. Cependant, dans la pratique, plusieurs difficultés sont souvent signalées : retards dans les réponses, données parfois incomplètes ou insuffisamment actualisées, plateformes numériques peu alimentées, dispersion des informations entre plusieurs institutions et culture administrative encore parfois réticente au partage des données.

Le problème n’est pas uniquement l’existence des données, mais leur cohérence, leur actualisation et leur circulation efficace. Il s’agit également de renforcer les mécanismes concrets de transparence et de diffusion des données publiques afin que les décideurs, les citoyens, les chercheurs, les journalistes et les acteurs économiques puissent en profiter. Une information difficilement accessible ou publiée avec retard perd rapidement une grande partie de sa valeur opérationnelle.

De nouveaux outils pour un système d’information moderne

Les outils numériques offrent aujourd’hui des perspectives considérables pour moderniser le système d’information agricole. Internet, les systèmes d’information géographique (SIG), l’imagerie satellitaire, l’identification électronique du cheptel et les plateformes numériques agricoles permettent déjà d’améliorer le suivi des productions, des ressources naturelles et des marchés.

D’autres technologies renforcent encore la fiabilité des données: capteurs connectés, drones agricoles, systèmes mobiles de collecte via Smartphones ou tablettes. Les données issues des marchés de gros, des abattoirs, des circuits de distribution ou encore des systèmes financiers agricoles peuvent compléter cette panoplie des moyens disponibles pour avoir à temps, des données précises et fiables. L’intelligence artificielle pourrait également jouer un rôle déterminant en croisant les diverses données (climatiques, économiques et agricoles) afin d’anticiper les tensions sur les marchés, prévoir les rendements ou simuler différents scénarios de politique agricole. Ces technologies ne peuvent être pleinement efficaces qu’à une condition de disposer de données fiables, actualisées et centralisées.

En France par exemple, les statistiques agricoles reposent sur des systèmes intégrés et fortement digitalisés associant recensements agricoles réguliers, données satellitaires, bases vétérinaires, identification électronique du cheptel, données climatiques et transactions des marchés. Grâce à cette infrastructure numérique, les autorités peuvent suivre presque en temps réel l’évolution des productions, des prix ou des crises sanitaires et climatiques.

Aujourd’hui, les grandes puissances agricoles investissent massivement dans les systèmes d’information, les plateformes numériques et l’intelligence artificielle appliquée à l’agriculture. La donnée devient un instrument de souveraineté alimentaire, de compétitivité et même de sécurité nationale.

Vers une culture de la donnée en continu

Dans un contexte marqué par le changement climatique, la pression sur les ressources hydriques et les incertitudes économiques mondiales, la donnée agricole devient une infrastructure stratégique au même titre que l’eau, l’énergie ou les infrastructures rurales.

Des statistiques fiables ne suffisent certainement pas à elles seules à résoudre les crises agricoles, mais elles constituent une condition indispensable pour mieux les anticiper, les comprendre et limiter leurs conséquences.

En Tunisie, le défi n’est plus uniquement technique. Il est aussi organisationnel et culturel. Il s’agit de passer d’un système de production statistique périodique classique à un système de données moderne quasi continues. Ceci suppose:

Une meilleure interconnexion entre les différents ministères et institutions;
Une digitalisation plus avancée des remontées de terrain;
Une standardisation des indicateurs;
et surtout une logique de transparence et de partage de l’information.

Dans cette perspective, l’ONAGRI pourrait évoluer vers un véritable centre national de données et d’intelligence agricoles, capable de relier climat, ressources hydriques, productions, marchés et politiques publiques au sein d’un système d’information intégré. Une telle plateforme permettrait d’améliorer les prévisions, de mieux orienter les décisions publiques, d’anticiper les tensions sur les marchés et de renforcer la prévention des crises agricoles.

L’enjeu fondamental des statistiques agricoles est de passer d’une gestion souvent réactive des crises à une véritable culture de l’anticipation et de la prévention.

Conclusion

La question des statistiques agricoles est devenue de nos jours, centrale. Elle conditionne la qualité de la décision publique, la capacité d’anticipation et la réactivité face aux crises. Une agriculture moderne ne se pilote plus à l’intuition ni avec des statistiques vieilles de quelques années. Elle se pilote grâce à une information fiable, accessible, actualisée et partagée. Dans un monde marqué par les sécheresses, les tensions alimentaires et la volatilité des marchés nationaux et internationaux, la donnée agricole devient une ressource stratégique essentielle au même titre que les ressources naturelles importantes (l’eau, la terre ou l’énergie).

La Tunisie dispose d’une nature, d’un climat et d’un savoir-faire favorables aux pratiques agricoles. Elle ne manque ni de compétences, ni d’agriculteurs qualifiés, ni d’institutions. Ce qui fait surtout défaut, c’est un véritable système cohérent de production, de centralisation, d’analyse, de traitement et de diffusion rapide de l’information.

Sans information maîtrisée, il ne peut y avoir ni de véritables stratégies agricoles ni de souveraineté alimentaire.

Ridha Bergaoui
 

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