Nourrir demain, dès aujourd’hui : un nouveau modèle alimentaire pour la TunisieNourrir demain, dès aujourd’hui : un nouveau modèle alimentaire pour la Tunisie

Les étals débordent, les prix fluctuent, la vie continue. Rien, dans le quotidien des marchés tunisiens, ne trahit la fragilité d’un système alimentaire suspendu à des équilibres de plus en plus précaires.

Derrière l’abondance apparente se joue pourtant l’une des équations les plus complexes de l’économie tunisienne, celle qui relie la sécurité alimentaire à la disponibilité de l’eau, à la santé des sols et à la capacité du pays à financer sa dépendance extérieure. Ce n’est plus seulement une question agricole. C’est un enjeu de politique économique, de gestion des ressources naturelles et de résilience climatique.

La souveraineté céréalière

Les chiffres de la campagne 2025 et 2026 ont nourri un optimisme prudent. Une pluviométrie généreuse a permis une récolte évaluée à plus de 20 millions de quintaux, contribuant à couvrir près de 65% des besoins nationaux en céréales pour la saison 2025 et 2026, contre des niveaux nettement inférieurs les années précédentes.

Une performance réelle, mais qui ne doit pas masquer l’ampleur du chemin restant. La consommation tunisienne avoisine 30 millions de quintaux par an, et le pays continue d’importer chaque année environ 22 millions de quintaux de céréales, en particulier du blé tendre destiné à la panification.

À la fin de l’année 2024, les céréales représentaient encore près de 48% de la facture alimentaire importée du pays. La bonne récolte allège la pression sur les finances publiques, mais elle ne rompt pas la dépendance structurelle aux marchés internationaux, exposant la Tunisie aux soubresauts géopolitiques et à la volatilité des prix mondiaux.

Le premier trimestre 2026 illustre cette ambivalence. La balance commerciale alimentaire a certes dégagé un excédent de près de 800 millions de dinars, en amélioration par rapport à l’année précédente, mais le déficit commercial global du pays s’est simultanément aggravé, révélant à quel point les équilibres agroalimentaires restent otages de dynamiques macroéconomiques bien plus larges qu’eux.

L’eau, ressource stratégique

C’est pourtant en amont, dans la gestion de l’eau, que se noue le véritable défi de long terme. La Tunisie a basculé sous le seuil critique de pénurie hydrique, avec une disponibilité en eau tombée sous la barre des 400 mètres cubes par habitant et par an, très en deçà du seuil de rareté fixé à 500 mètres cubes par les organismes internationaux. Les ressources hydriques renouvelables nationales plafonnent à environ 4,6 milliards de mètres cubes par an, un volume figé face à une demande que la croissance démographique, l’urbanisation et le réchauffement climatique ne cessent de tirer vers le haut.

Or l’agriculture continue d’absorber à elle seule près de 77 à 80% des prélèvements d’eau du pays, une proportion difficilement soutenable dans un contexte de rareté croissante. Le répit pluviométrique de la saison 2025 et 2026, qui a permis de relever le taux de remplissage des barrages à des niveaux jugés satisfaisants, ne doit pas être confondu avec une résolution du problème.

Un an plus tôt, en 2025, ce même taux de remplissage oscillait entre 28% et 38 % selon les périodes, confirmant l’installation durable d’une vulnérabilité hydrique structurelle que quelques mois de pluie ne suffisent pas à effacer. Produire plus de nourriture avec moins d’eau disponible n’est plus une option stratégique parmi d’autres. C’est la seule trajectoire compatible avec la durabilité du modèle.

Les femmes rurales, un gisement de résilience

L’économie environnementale ne se limite pas aux ressources naturelles. Elle intègre également le capital humain qui les met en valeur. En Tunisie, les femmes représentent plus de la moitié de la population rurale, mais elles n’exploitent directement que 5 % de la superficie agricole du pays, un déséquilibre qui prive l’économie tunisienne d’un levier de productivité et de résilience considérable.

À l’échelle mondiale, les femmes représentent 41% de la main d’œuvre agricole mais ne possèdent que moins de 15% des terres, un déséquilibre encore plus marqué en Tunisie où l’accès au foncier, au crédit et à la formation demeure largement inégalitaire.

Corriger cette asymétrie ne relève pas seulement de la justice sociale. C’est un investissement économique direct dans la sécurité alimentaire du pays, tant les études agronomiques convergent pour montrer qu’un accès équitable des femmes aux ressources productives se traduit par des gains de rendement significatifs, en particulier dans les exploitations familiales qui constituent l’ossature du tissu agricole tunisien.

 

 

L’agroécologie comme boussole économique

Face à ce triple mur, hydrique, foncier et climatique, la tentation d’une intensification agricole classique atteint ses limites. Accroître les surfaces irriguées ou multiplier les intrants dans un contexte de raréfaction de l’eau reviendrait à hypothéquer davantage les ressources de demain pour sécuriser les récoltes d’aujourd’hui.

La transition agroécologique s’impose au contraire comme la réponse la plus cohérente avec les contraintes économiques et environnementales du pays. Elle mobilise l’écosystème naissant de l’Agri-Tech tunisienne, capable d’optimiser l’irrigation de précision et la gestion des sols, et elle ouvre la voie à une valorisation plus systématique des eaux usées traitées, dont le potentiel demeure aujourd’hui largement sous exploité au regard des capacités installées.

Cette trajectoire suppose un cadre réglementaire incitatif, un accès facilité au financement climatique international et une gouvernance de l’eau repensée pour sortir d’une logique de gestion de crise. Le plan national Eau 2050, qui mise sur la mobilisation des ressources non conventionnelles, en constitue une première pierre. Mais sa réussite dépendra de la vitesse d’exécution, dans un contexte où chaque année de retard alourdit le coût de l’adaptation.

La sécurité alimentaire tunisienne ne se mesure plus au seul volume des récoltes ou à la disponibilité des produits sur les marchés. Elle se joue désormais dans l’articulation fine entre gestion de l’eau, inclusion économique des femmes rurales et transformation des modèles de production.

La Tunisie dispose des compétences techniques et des données scientifiques nécessaires pour engager cette transition. Ce qui lui manque encore, c’est la vitesse de décision. Dans une économie où l’eau se raréfie plus vite que les solutions ne se déploient, chaque saison agricole compte double, à la fois comme test de résilience immédiate et comme fenêtre stratégique pour préparer la décennie à venir.

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Auteur: Mohamed Ben Abderrazek
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