Par Ouajdi Souilem – Entre risque sanitaire, déséquilibres urbains et attentes sociales, la gestion des chiens errants appelle une réponse structurée fondée sur des mesures éprouvées et une approche intégrée. Débat.
Un drame suffit parfois à révéler les fragilités silencieuses d’un système: le sujet des chiens errants en est aujourd’hui l’une des illustrations les plus tangibles. Le décès récent d’un enfant à la suite d’une morsure de chien a profondément marqué l’opinion publique. Il rappelle avec force que la gestion des chiens errants relève avant tout d’un impératif de sécurité publique. Dans un pays où la rage demeure endémique, la persistance de populations canines non contrôlées constitue un risque réel pour les citoyens, en particulier dans les zones urbaines et périurbaines.
Face à cette réalité, la présence des chiens errants, ou plus largement des chiens en divagation, ne peut être réduite à une simple nuisance urbaine. Elle révèle un déséquilibre plus profond, à la croisée de la santé publique, de l’environnement urbain et des dynamiques sociales. Le chien s’impose ainsi comme le principal maillon d’un système où se mêlent risques sanitaires, gestion des espaces urbains et comportements humains. Cette problématique dépasse dès lors le cadre de la gestion animale pour devenir un révélateur de la cohérence des stratégies adoptées.
La distribution des chiens errants est fortement corrélée à l’environnement urbain. Les concentrations les plus élevées sont observées autour des abattoirs, des marchés et des sites de décharges, qui constituent de véritables points d’attraction écologique. La disponibilité alimentaire y favorise la survie, la reproduction et parfois la structuration de groupes, pouvant générer localement des comportements plus compétitifs, voire agressifs. Les recommandations de la FAO soulignent à ce titre que la gestion des déchets et des ressources alimentaires anthropiques constitue un levier central de régulation. Le chien errant apparaît ainsi moins comme une cause que comme le symptôme d’un déséquilibre environnemental et urbain.
Parallèlement, le rapport au chien errant demeure profondément ambivalent. Une partie de la population exprime de la compassion à travers le nourrissage ou la protection ponctuelle des animaux, tandis qu’une autre manifeste des inquiétudes légitimes liées aux morsures et aux risques sanitaires. Cette dualité traduit une tension sociale structurelle: l’animal est simultanément perçu comme victime et menace. Elle révèle surtout l’absence d’un cadre structurant capable de transformer ces comportements individuels en une action collective cohérente.
Dans ce contexte, le comportement du citoyen constitue un déterminant majeur de la dynamique canine. Influencé à la fois par l’empathie, la perception du risque et l’absence de règles claires, il peut contribuer à entretenir le phénomène autant qu’à le réguler. Agir sur ce levier suppose une approche progressive, fondée sur l’éducation et la sensibilisation aux risques sanitaires et aux pratiques responsables, l’encadrement du nourrissage plutôt que son interdiction brutale, l’intégration du tissu associatif comme relais de terrain, l’amélioration de l’environnement urbain — notamment en matière de gestion des déchets — ainsi que la responsabilisation progressive des propriétaires d’animaux.
Les expériences internationales montrent que les approches fondées sur l’élimination ponctuelle des chiens sont inefficaces à long terme, car elles ne traitent ni les causes environnementales ni la dynamique des populations. À l’inverse, les stratégies combinant vaccination, stérilisation et gestion des sources alimentaires permettent de réduire durablement les risques sanitaires tout en limitant la souffrance animale. Dans cette perspective, le bien-être animal ne constitue pas une contrainte, mais un levier d’efficacité des politiques publiques.
Ainsi, la gestion des chiens errants impose de dépasser l’opposition apparente entre sécurité publique et compassion pour construire une réponse équilibrée, fondée sur la responsabilité collective, la coordination de l’action publique et l’intégration des acteurs de terrain. À la lumière de l’approche « One Health », il apparaît clairement que ce phénomène ne relève pas d’un problème isolé, mais d’un système où interagissent étroitement santé humaine, santé animale et environnement. Seule une approche intégrée, cohérente et durable permettra d’assurer une coexistence plus sûre et mieux maîtrisée entre l’homme et l’animal.
Recommandations pour une gestion durable des chiens errants en Tunisie
Face à une problématique à la fois sanitaire, environnementale et sociale, la réponse doit être structurée, progressive et fondée sur des mesures éprouvées. Plusieurs axes d’action prioritaires peuvent être mobilisés.
1. Contrôler la population canine et le risque sanitaire
La priorité opérationnelle consiste à réduire le risque pour la population tout en maîtrisant durablement la dynamique canine. Cela implique le déploiement de campagnes de vaccination antirabique visant une couverture d’au moins 70 %, seuil recommandé par Organisation mondiale de la santé animale, afin d’interrompre la transmission du virus, ainsi que des programmes de stérilisation ciblée dans les zones à forte densité canine pour limiter la reproduction. L’articulation de ces deux leviers permet à la fois de sécuriser les populations humaines et de stabiliser les groupes de chiens.
Dans cette dynamique, le recours au protocole TNVR (Trap–Neuter–Vaccinate–Release : capture, stérilisation, vaccination et relâchement) constitue une approche opérationnelle reconnue pour la gestion des populations canines errantes. Cette méthode s’inscrit dans les lignes directrices de l’Organisation mondiale de la santé animale (OMSA), qui préconisent des stratégies intégrées fondées sur la vaccination, le contrôle de la reproduction et des méthodes respectueuses du bien-être animal.
Ce protocole (TNVR) permet d’intervenir de manière ciblée sur des groupes localisés, en assurant à la fois leur stabilisation démographique et leur sécurisation sanitaire. Les chiens ainsi pris en charge sont identifiés, vaccinés et stérilisés avant d’être relâchés sur leur territoire, ce qui limite l’effet de remplacement par de nouveaux individus non contrôlés. Lorsqu’il est mis en œuvre de façon coordonnée et à une échelle suffisante, il contribue à réduire progressivement la densité des populations, les comportements agressifs liés à la reproduction et le risque de transmission de la rage.
2. Agir sur les causes environnementales
La gestion des chiens errants passe nécessairement par une réduction des ressources alimentaires disponibles. La sécurisation des décharges, la gestion rigoureuse des déchets urbains et le contrôle des sous-produits issus des abattoirs et des marchés constituent des leviers essentiels. Comme le souligne la FAO, l’environnement est un déterminant majeur de la dynamique des populations animales.
3. Encadrer les pratiques citoyennes
Plutôt que d’interdire des pratiques ancrées socialement, il convient de les structurer. Le nourrissage des chiens peut être encadré et intégré aux programmes de vaccination et de stérilisation, permettant un suivi sanitaire plus efficace. Parallèlement, des actions de sensibilisation doivent renforcer la connaissance des risques sanitaires, promouvoir des comportements responsables et limiter les abandons.
4. Structurer l’action vétérinaire et associative
La mobilisation des médecins vétérinaires, en coordination avec les autorités publiques, est essentielle. La mise en place de programmes de soins à tarifs solidaires, appuyés par l’État et encadrés par les instances professionnelles, permettrait d’élargir l’accès aux interventions de stérilisation et de vaccination (la vaccination des chiens contre la rage étant assurée gratuitement par les services vétérinaires). Le tissu associatif, particulièrement actif, doit être intégré comme partenaire opérationnel dans une stratégie nationale coordonnée.
5. Renforcer le rôle des collectivités locales
Les municipalités doivent évoluer d’une logique d’intervention ponctuelle vers une gestion planifiée. Cela inclut la mise en place de structures de prise en charge adaptées (chenils de transition), le suivi des populations canines et la cartographie des zones à risque. Une meilleure organisation locale permettrait d’optimiser les interventions et d’améliorer leur efficacité.
6. Mettre en place un cadre réglementaire clair et responsabilisant
Une stratégie durable nécessite un cadre juridique définissant précisément les rôles et responsabilités des différents acteurs : État, collectivités, médecins vétérinaires et associations. Ce cadre doit également intégrer des mécanismes de responsabilisation des propriétaires, notamment en matière d’identification, de contrôle de la reproduction et de lutte contre l’abandon.
Dans cette perspective, l’introduction de sanctions proportionnées en cas d’abandon ou de non-respect des obligations constitue un levier essentiel pour limiter les populations canines errantes. Ces mesures doivent toutefois s’inscrire dans une approche globale combinant information, sensibilisation et accompagnement des propriétaires, afin de garantir leur acceptabilité et leur efficacité à long terme.
Parallèlement, l’abandon des approches non ciblées et inefficaces, notamment les « abattages » ponctuels, doit s’accompagner de protocoles harmonisés et de mécanismes de coordination entre les acteurs.
Au final, la gestion des chiens errants ne dépend pas d’une solution unique, mais de la cohérence des actions engagées. Lorsqu’elles sont coordonnées, scientifiquement fondées et socialement acceptées, des réponses durables deviennent possibles.
En conclusion, la gestion des chiens errants en Tunisie apparaît avant tout comme un enjeu de sécurité sanitaire et de cohérence des politiques publiques. Elle ne peut se réduire à des réponses ponctuelles ou à des approches fragmentées, mais suppose une action coordonnée, agissant simultanément sur les populations canines, les déterminants environnementaux et les comportements sociaux.
Dans ce cadre, la désignation de l’École Nationale de Médecine Vétérinaire de Tunis en tant que Centre collaborateur de l’Organisation mondiale de la santé animale (OMSA) dédié au bien-être animal constitue un élément d’appui important. Sans se substituer aux responsabilités des autorités publiques et des collectivités, il peut contribuer à renforcer les capacités en matière de formation, de recherche appliquée et de diffusion de bonnes pratiques, au service d’une gestion plus structurée et fondée sur des données scientifiques (animal welfare based science).
Au-delà des dispositifs institutionnels, la réussite dépendra avant tout de la cohérence des actions engagées et de la mobilisation des différents acteurs. La question des chiens errants devient ainsi un révélateur de notre capacité collective à construire des réponses durables, conciliant protection des citoyens, efficacité des politiques publiques et responsabilité envers le vivant.
Car, au-delà de la question des chiens errants, c’est bien notre capacité à organiser durablement la coexistence entre l’homme, l’animal et son environnement qui est en jeu.
Professeur Ouajdi Souilem
Centre collaborateur de l’OMSA pour le bien-être animal
École Nationale de Médecine Vétérinaire de Sidi Thabet
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