Par Pr Samir Allal. Université de Versailles/Paris Saclay – Edgar Morin (une figure majeure de la pensée moderne) est décidé à 104 ans. Sociologue, philosophe et scientifique atypique, mû par une immense ambition de faire dialoguer les disciplines et d’explorer tous les points de vue.
Un intellectuel militant pour une insurrection des consciences : une vie à penser le monde et à alerter sur le danger du dérèglement climatique.
Edgar Morin a marqué la pensée contemporaine par ses réflexions sur la complexité, la connaissance et la société. Son approche interdisciplinaire, transversale et souvent critique des modes de pensée traditionnels fait de lui une figure incontournable pour comprendre et relever les défis contemporains. Lire notre article sur site Leaders 24 août 2022.
Amoureux de la vie et des combats : ”vivre de mort, mourir de vie” (Héraclite). J’ai eu le bonheur de l’approcher au Maroc. Travailler, discuter, même polémiquer avec lui, c’est être touché par sa bienveillance et glisser, souvent, dans son admiration.
Edgar Morin est un intellectuel profondément humaniste, militant pour une insurrection des consciences. Engagé contre la guerre d’Algérie, il s’est inséré plus dans la mouvance de Barthes et de Merleau-Ponty que dans celle de Sartre.
Ayant le souci d’œuvrer pour la paix et la conciliation, il s’est investi, dans de nombreux mouvements, parrainant notamment la coordination française pour la décennie de la culture de la paix et de la non-violence.
Une vie à penser le monde et à alerter sur le danger du dérèglement climatique. Il a toujours préconisé une « pensée holistique », qui prenait en compte les interconnexions et la complexité du monde, tout en reconnaissant que les solutions doivent être concrètes et spécifiques à des réalités locales.
Pour Edgar Morin, « l’émancipation humaine se pose au niveau global (…) une nouvelle conscience planétaire naît un peu partout à l’heure actuelle, mais elle n’est pas encore devenue une force historique ».
Toujours sensible aux évolutions du monde, il a partagé ses prises de position en faveur d’une communauté internationale de justice, en s’engageant pour la paix, particulièrement aux côtés du peuple palestinien dont il demandait « la reconnaissance d’un État ». Jusqu’à son dernier souffle, la recherche de compréhension de l’autre aura guidé ses recherches et sa pensée, qu’il a partagée sans compter.
Une figure majeure de la pensée créative, à la pugnacité lumineuse et à la réflexivité généreuse
Edgar Morin était un homme de paix, humaniste engagé à gauche avec un parcours exceptionnel dans le torrent du siècle : « Ma vie, disait-il, c’est un cheminement intellectuel au travers duquel ma pensée n’a cessé de se construire. Mais ce chemin n’a jamais été tracé et jamais ma pensée ne s’est trouvée achevée. Même encore aujourd’hui, elle reste inachevée ».
La méthode Morin s’est dessinée, dès son adolescence : « entre la crise des démocraties et celle du capitalisme, l’arrivée d’Hitler au pouvoir et les procès de Moscou, toutes les alternatives apparaissaient monstrueuses et, selon la formule de Kant, (moi, E. Morin) je me demandais : “que puis-je savoir, que puis-je croire, que puis-je espérer ?”.
La connaissance, pour Edgar Morin est » une navigation dans un océan d’incertitudes à travers des archipels de certitudes ». Les « archipels de certitudes » sont pour lui, des points de repère temporaires, qui doivent être réévalués à mesure que la compréhension progresse.
Pour Edgar Morin, la vie est imprévisible et la connaissance humaine est toujours partielle et fragile. Néanmoins, nous pouvons nous appuyer sur certaines certitudes temporaires ou partielles pour avancer dans cet environnement incertain. Cela implique d’accepter que « le doute et l’incertitude sont inhérents à la connaissance ».
Edgar Morin reconnaît que les erreurs sont inévitables dans toute entreprise humaine, mais il met en garde contre la « répétition d’erreurs » par entêtement ou par refus de remise en question : « l’erreur est humaine mais la persévérance dans l’erreur est diabolique ». Il met l’accent sur l’importance de « l’autocritique » et nous invite à « l’apprentissage constant ».
Edgar Morin a développé une pensée qui ne réduit pas « la diversité des phénomènes à des explications linéaires ou unidimensionnelles ». Sa philosophie nous invite à « embrasser l’incertitude », à accepter la « pluralité des points de vue » et à comprendre que « le monde est tissé d’interdépendance « .
La pensée d’Edgar Morin se concentre surtout sur la notion de complexité, qu’il formule pour la première fois dans « Science avec conscience » (1982). Edgar Morin définit alors ce qui est complexe comme « ce qui est tissé ensemble », ce qui le conduira à étudier le détail la question des liens et à élaborer le terme de la « résilience ».
Il critique la « pensée simplificatrice qui segmente les problèmes en différentes parties indépendantes ». Pour lui, il est essentiel de comprendre « les interconnexions entre les éléments d’un système, qu’il soit biologique, social ou culturels ». Il propose d’analyser les phénomènes en tenant compte de leur contexte, de leur organisation et de leurs interactions avec l’environnement.
Dans ses travaux, Edgar Morin insiste sur la nécessité de « repenser notre manière de concevoir le monde, intégrant la complexité de la nature humaine, entre raison et émotion, individu et société, liberté et contrainte ».
Il met en avant la notion de « reliance », qui désigne le lien entre les individus, les disciplines et les différentes dimensions du réel. Plutôt que de séparer les éléments, il cherche à les relier pour construire une vision plus « holistique ».
Pour Edgar Morin la véritable connaissance n’est pas de réduire la complexité, mais de la confronter : « réduire les phénomènes à des catégories simples ou des explications linéaires revient à passer à côté de la richesse et de la profondeur du monde ».
Pour Edgar Morin les approches réductionnistes simplifient excessivement la réalité. Selon lui, « la réalité est complexe et multidimensionnelle », et c’est cette complexité qu’il faut accepter et analyser pour mieux la comprendre.
Son œuvre majeure, « La Méthode », se compose de six tomes publiés entre 1977 et 2004, et s’apparente à une encyclopédie de la méthode, du point de vue de la nature, de la vie, de la connaissance, de l’humanité et de l’éthique.
Dans cet opus de près 2 000 pages, qui lui a demandé trente années de travail, Edgar Morin formalise ce qu’il estime être la bonne manière d’acquérir les connaissances, sonde en quelque sorte la « connaissance de la connaissance« , loin de la pensée binaire, du réductionnisme et de la compartimentation des sciences.
Un penseur « Transdisciplinaire » et un « humanologue » capable de comprendre ce qu’est l’humain en rassemblant tous ces savoirs
Edgar Morin naviguait entre plusieurs disciplines. Aucun sujet d’étude n’était méprisable de son point de vue, chaque enquête engendre sa propre méthode. Dans son livre « la Méthode » (Série de six volumes, 1977-2006), Edgar Morin met en lumière la nécessité de dépasser les compartimentages des disciplines académiques et de favoriser une approche transdisciplinaire.
Son travail monumental est une tentative de réformer la pensée pour mieux appréhender la complexité du réel : « pour comprendre le monde moderne, une pensée globale, reliant les parties au tout, est essentielle ».
Edgar Morin insiste sur la nécessité de « concevoir des relations circulaires » entre les éléments plutôt qu’une « simple linéarité », ce qui pour lui, rend « les systèmes plus dynamiques et plus adaptifs ». La pensée complexe d’Edgar Morin est une réponse à la fragmentation de la connaissance et à la spécialisation excessive.
Elle demande de reconnaître les incertitudes, les contradictions et les interdépendances dans la compréhension des phénomènes. Ce type de pensée est particulièrement utile pour analyser les phénomènes globaux tels que la mondialisation, l’écologie ou encore la crise économique.
Dans son livre (Introduction à la pensée complexe, 1990) Edgar Morin propose de « remplacer la pensée cartésienne qui découpe le monde en éléments distincts, par une approche plus fluide, intégrative et capable de rendre compte de la multiplicité des interactions ».
Edgar Morin y développe des concepts comme « l’hologrammatique » (chaque partie contient le tout), le « dialogique » (les contraires coexistent) et le « récursif » (les causes et les effets sont circulaires.
Il critique la séparation stricte entre sciences humaines et sciences naturelles. Pour lui, l’être humain est à la fois un être biologique et un être culturel, et il faut comprendre comment ces deux dimensions interagissent. Il propose un paradigme intégratif qui tienne compte de la complexité de l’être humain.
Dans son livre (Terre Partie, 1993), Edgar Morin, propose une vision planétaire de l’avenir de l’humanité. Il analyse les crises écologiques, économiques et sociales auxquelles la planète est confrontée et plaide pour une prise de conscience globale de l’interdépendance entre les sociétés humaines et la biosphère.
Ce livre est un appel à repenser notre rapport à la Terre et à adopter une nouvelle éthique planétaire. Edgar Morin y développe la notion de « Terre-patrie », soulignant que nous partageons tous la même planète, et qu’il est impératif de dépasser les nationalismes et les égoïsmes pour construire un avenir commun. Il insiste sur l’importance de préserver l’environnement et de promouvoir un développement durable et solidaire : « il ne s’agit pas de rêver à une autre société, il s’agit de savoir que nous sommes dans l’aventure humaine, où chaque chemin individuel se trouve dans un immense chemin commun, dont on ne peut pas prédire toutes les interactions. »
Son livre (La voie : pour l’avenir de l’humanité, 2011), trace un chemin pour sortir des crises contemporaines (climatique, politique, économique et sociale). Edgar Mori, propose des solutions à la crise écologique, économique et sociale en s’appuyant sur la pensée complexe. Il y plaide pour une politique de civilisation qui respecte la diversité, promeut la solidarité et protège l’environnement.
La voie est un ouvrage d’espoir à, lire absolument qui, malgré les multiples crises que traverse le monde, propose des pistes pour transformer la société humaine en une société plus juste, plus solidaire et plus respectueuse de l’environnement. Edgar Morin appelle dans ce livre co-écrit avec son épouse Sabah Aboussalam, à une régénération de la politique, de l’économie, de la science et de la culture.
Pour Edgar Morin le système éducatif traditionnel cloisonne les savoirs et ne permet pas de comprendre les problèmes globaux. Il propose sept savoirs, allant de la compréhension des erreurs de la connaissance, à l’enseignement de l’éthique, en passant par la compréhension des incertitudes.
En clôture de sa conférence à l’Unesco à l’occasion de son 100 é anniversaire, Edgar Morin a rappellé que « les sciences sont aveugles à elles-mêmes, elles ne voient que des objets isolés ». Le transhumanisme nous promet une immortalité illusoire, l’intelligence de s’occuper de tout, alimentant ainsi de nouveaux mythes. Au service de qui ?
« D’un homme augmenté, à la recherche de toujours davantage de puissance, de profit et de contrôle, au détriment de la créativité et de la liberté. »
Et de conclure : « une autre voie, est possible, celle d’un sursaut qui créerait une conscience de communauté de destin et utiliserait les possibilités merveilleuses des techniques pour améliorer nos vies, les relations humaines, l’éducation et la culture ou préserver notre environnement. »
Non à l’humain augmenté, donc, vive l’humain amélioré ! Mais attention, ajoute Edgar Morin : « il ne s’agit pas de rêver à une autre société, il s’agit de savoir que nous sommes dans l’aventure humaine, où chaque chemin individuel se trouve dans un immense chemin commun, dont on ne peut pas prédire toutes les interactions. »
Edgar Morin a beau avoir fait preuve depuis des décennies d’un sens aigu de l’anticipation, il s’est refusé, aux prophéties et voit toujours dans l’avenir une aventure incertaine – ce qui n’empêche pas les mises en garde.
Paix à ton âme et mes sincères condoléances à sa chère épouse Sabah Aboussalam.
Pr Samir Allal
Université de Versailles/Paris Saclay
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