Sensibilisation
Une bactérie insidieuse qui s’agrippe aux muqueuses de l’estomac causera bien des dommages si elle n’est pas détectée et éradiquée à temps. Si les symptômes liés à l’infection ont été identifiés, il reste que les cas asymptomatiques sont tout aussi nombreux. Selon les estimations de Globocan 2024 (CIRC/OMS), environ 90% des cancers gastriques non-cardia (la majorité des cancers de l’estomac) sont attribuables à l’infection chronique par H. Pylori. Dr Issam Hamrerras, expert en santé publique et fondateur de la série de conférences de sensibilisation à la santé, nous révèle les réflexes à avoir et sensibilise à la conduite à tenir après l’éradication.
ALM : Pourriez-vous déjà nous définir ce qu’est l’Helicobacter Pylori ?
Dr Issam Hamrerras : L’Helicobacter Pylori (H. pylori) est une bactérie en forme de spirale qui colonise la muqueuse de l’estomac chez l’humain. Elle survit dans un milieu très acide grâce à son enzyme uréase, qui neutralise localement l’acidité gastrique.
L’infection est souvent acquise dans l’enfance et peut persister des décennies si elle n’est pas traitée. Au Maroc, les études disponibles montrent une forte prévalence de l’infection à Helicobacter Pylori, se situant autour de 69% dans certaines populations de patients symptomatiques. Cependant, ce chiffre ne peut pas être extrapolé à l’ensemble des Marocains car nous ne disposons pas actuellement d’une enquête nationale représentative de la population générale. À l’échelle mondiale, les données récentes estiment qu’environ 43% de la population est infectée.
Quels sont les symptômes chez la personne infectée ?
La majorité des infections à H. pylori sont asymptomatiques. Quand des symptômes apparaissent, ils relèvent surtout de la dyspepsie, c’est-à-dire des troubles digestifs hauts et des complications ulcéreuses.
Les symptômes qui peuvent être enregistrés sont les douleurs ou brûlures épigastriques, surtout à jeun ou la nuit.
L’infection peut aussi causer des ballonnements, une pesanteur post-prandiale, des éructations, des nausées et parfois même des vomissements.
Dans les formes compliquées annonciateurs d’ulcère, la douleur est rythmée par les repas. Elle peut s’accompagner d’hémorragie digestive et d’anémie. L’amaigrissement, la dysphagie et les vomissements répétés peuvent aussi représenter des signes alarmants accompagnant le tableau clinique. Cela dit, il est important de rappeler que ces symptômes ne sont pas spécifiques de H. pylori et nécessitent une démarche de diagnostic structurée.
Comment la détecter scientifiquement?
Il existe deux types de tests ; invasifs et non invasifs. Ces derniers s’effectuent sans endoscopie. Il s’agit d’un test respiratoire à l’urée marquée (UBT 13C/14C). Il est considéré comme le « gold standard » non invasif et est doté d’une sensibilité et d’une spécificité de l’ordre de 95 voire 100%.
Le second est le test antigène fécal (SAT). Sa sensibilité et sa spécificité sont supérieures à 95%. Il est utile pour le diagnostic initial et le contrôle d’éradication.
Quant à la sérologie (IgG), elle est utile pour des enquêtes épidémiologiques mais demeure peu fiable pour confirmer une infection active ou une guérison car les anticorps persistent des mois après éradication.
Pour ce qui est des tests invasifs, ils s’effectuent avec endoscopie digestive haute.
Comment se transmet-elle d’une personne à une autre ?
La transmission est principalement interhumaine, surtout dans l’enfance soit par voie oro-orale (salive, contacts proches au sein de la famille), soit par voie féco-orale (contact avec des selles ou du vomi contaminés, hygiène insuffisante). La contamination peut se faire par l’eau et les aliments contaminés surtout dans des contextes d’assainissement précaire.
Il existe 4 facteurs de risque de transmission.
Le principal facteur de risque est déjà le fait de vivre dans un foyer avec une personne infectée. Le surpeuplement du logement, la pauvreté et un niveau socio-économique bas le sont aussi.
L’accès limité à une eau potable sûre et à un assainissement correct favorisent aussi l’affection.
La transmission intrafamiliale forte représente aussi un facteur de risque. En clair, les parents au premier degré ont 2 à 3 fois plus de risque d’être infectés jusqu’à 10 fois si plusieurs membres du foyer sont touchés.
L’Helibobacter Pylori serait le principal facteur de risque connu du cancer de l’estomac. Quel est votre avis en tant que médecin ?
Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC/OMS) classe H. pylori comme «cancérigène certain» pour l’homme.
Selon les estimations Globocan 2024 (CIRC/OMS), le cancer de l’estomac reste le 5ème cancer le plus fréquent et la 5ème cause de décès par cancer dans le monde, avec environ 980.000 nouveaux cas et 642.000 décès en 2024.
Environ 90% des cancers gastriques non-cardia (la majorité des cancers de l’estomac) sont attribuables à l’infection chronique par H. pylori.
Donc, je considère que l’infection chronique par H. pylori est effectivement le principal facteur de risque connu du cancer de l’estomac, en particulier pour les localisations non-cardia.
Dans le cas de l’infection asymptomatique, comment savoir alors si on est porteur?
L’H. pylori est très souvent asymptomatique. Pour détecter une infection silencieuse, on utilise les mêmes tests que pour les formes symptomatiques, en ciblant les situations à risque. Je citerais notamment les antécédents familiaux de cancer gastrique, la dyspepsie chronique même modérée.
Les populations à forte prévalence selon origine géographique et conditions socio-économiques sont aussi à dépister.
Le dépistage peut s’effectuer aussi chez les adolescents et jeunes adultes dans des stratégies de santé publique.
Le test de choix en première intention pour un sujet asymptomatique reste le Test respiratoire à l’urée marquée (UBT) ou l’antigène fécal monoclonal, selon la disponibilité et le coût.
Quel est le traitement adéquat ? Existe-t-il plusieurs schémas ?
Oui, il existe plusieurs schémas, adaptés à la résistance locale aux antibiotiques, aux allergies et aux traitements antérieurs.
Dans le principe général, l’éradication s’effectue par trithérapie ou quadrithérapie.
La tendance actuelle est de considérer que toute infection confirmée à H. pylori est une indication d’éradication, y compris chez les asymptomatiques, pour réduire le risque ulcéreux et cancéreux à long terme.
Comment savoir après le traitement que la bactérie a été éradiquée ?
Le test de contrôle d’éradication est désormais considéré comme obligatoire et non optionnel après toute prise de traitement.
Il est prescrit au moins 4 semaines après la fin de la prise des antibiotiques et au moins 2 semaines après l’arrêt des IPP (médicaments qui réduisent la quantité d’acide produite par l’estomac) pour éviter les faux négatifs.
On peut dire qu’un résultat négatif à ce moment-là confirme l’éradication dans la grande majorité des cas. En cas de doute clinique ou de persistance de symptômes, on peut répéter le test ou recourir à l’endoscopie avec biopsies.
Comment vivre après l’infection ? Quelles sont les précautions hygiéno-diététiques et de vie ?
Après l’éradication confirmée, la plupart des patients peuvent mener une vie normale.
A mon sens, l’hygiène de vie et la prévention de la transmission représentent les deux principaux points pour éviter l’infection. Parmi les précautions que tout individu devrait avoir est le lavage régulier des mains après le passage aux toilettes et avant les repas.
La consommation de l’eau potable sûre, aliments bien lavés et correctement cuits est aussi recommandée.
Le partage de couverts, de brosse à dents, ou objets en contact avec la salive dans un foyer est à éviter.
Dans le cas d’infection familiale, un dépistage est à envisager. Il en est de même pour la prise en charge thérapeutique surtout en cas de récidives ou de cancer gastrique dans la famille.
Pour l’alimentation et les habitudes, il est préférable de privilégier une alimentation équilibrée, riche en fruits et légumes.
Il est préférable également de limiter les aliments très salés, fumés, grillés ou carbonisés qui représentent des cofacteurs de risque de cancer gastrique.
La consommation d’alcool et de tabac sont deux facteurs aggravants de lésions gastriques et de risque carcinologique.
Les éviter serait donc salutaire. En cas de dyspepsie résiduelle, il faudrait adapter les repas selon la tolérance individuelle.
Le mot de la fin peut-être, docteur…
Je recommande de consulter au moindre signe d’alarme surtout en cas d’antécédents de lésions précancéreuses (atrophie, métaplasie) ou de cancer gastrique dans la famille, un suivi endoscopique peut être proposé selon les recommandations locales. Il faut adopter le même réflexe en cas d’amaigrissement involontaire ou d’anémie ou de vomissements persistants ou de dysphagie ou d’hémorragie digestive.
Auteur: Dounia Essabban
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