Refuge
Le Maroc et l’Afrique demeurent profondément structurés par la solidarité familiale. L’individu veut être libre sans rompre totalement avec le groupe. C’est toute la complexité de la postmodernité africaine.
Dans les sociétés marocaines et africaines, la famille a longtemps constitué le socle de l’ordre social, économique et moral. Elle n’était pas seulement un espace affectif ; elle incarnait une structure de protection, de transmission et de solidarité. Aujourd’hui, sous l’effet de la mondialisation, de l’urbanisation accélérée, des réseaux sociaux et des mutations économiques, cette institution connaît une transformation profonde. La famille postmoderne ne disparaît pas ; elle change de forme, de fonction et de rapport au collectif.
Le sociologue Zygmunt Bauman évoquait une « modernité liquide », caractérisée par des relations plus flexibles, moins stables et davantage centrées sur l’individu. Cette logique traverse désormais les sociétés africaines. Au Maroc, la famille élargie recule progressivement au profit de la famille nucléaire. Les jeunes générations revendiquent davantage d’autonomie dans leurs choix amoureux, professionnels et existentiels. Le mariage est retardé, le divorce augmente, les rôles traditionnels se redéfinissent et l’autorité patriarcale perd progressivement son caractère absolu.
Mais cette mutation reste paradoxale. Car contrairement à l’Occident, où l’individualisme a parfois remplacé le collectif, le Maroc et l’Afrique demeurent profondément structurés par la solidarité familiale. L’individu veut être libre sans rompre totalement avec le groupe. C’est toute la complexité de la postmodernité africaine : une modernité sans rupture totale avec les racines communautaires.
Edgar Morin rappelait que toute société produit simultanément autonomie et dépendance. Cette réalité est visible dans les grandes métropoles africaines. Le jeune urbain connecté au monde aspire à la liberté personnelle, mais reste souvent dépendant économiquement et émotionnellement de sa famille. Ainsi, la famille africaine ne s’effondre pas ; elle devient un espace de négociation permanente entre tradition et désir individuel.
La sociologue marocaine Soumaya Naamane Guessous a montré que les comportements sociaux changent souvent plus vite que les mentalités collectives. Les femmes accèdent davantage à l’éducation, au travail et à l’indépendance financière ; pourtant, les représentations sociales continuent parfois de défendre des modèles anciens. Cette contradiction crée une société hybride où les normes traditionnelles coexistent avec des pratiques modernes.
Pierre Bourdieu parlerait ici d’une crise des habitus : les structures héritées ne correspondent plus totalement aux nouvelles réalités économiques et culturelles. Les familles africaines doivent désormais gérer des tensions inédites : chômage, coût de la vie, migrations, fractures numériques, montée de l’individualisme et influence massive des modèles mondialisés.
Cette transformation dépasse la sphère privée; elle devient géopolitique. Pendant des siècles, la famille africaine a joué le rôle d’État social informel. Elle prenait en charge les anciens, les chômeurs, les enfants et les crises économiques. Lorsque cette structure se fragilise, les tensions sociales augmentent. L’isolement urbain, les violences intrafamiliales, les radicalités identitaires ou encore le sentiment de déracinement trouvent souvent leurs racines dans cette recomposition du lien collectif.
Le géopoliticien Achille Mbembe considère que l’Afrique entre dans une phase où les anciennes autorités communautaires perdent leur monopole symbolique. Les jeunes générations construisent désormais leurs identités à travers Internet, les diasporas, la culture globale et les réseaux numériques. La famille n’est plus l’unique centre de construction de soi. Au Maroc, cette évolution apparaît clairement dans les débats sur la Moudawana, les droits des femmes, l’héritage ou les libertés individuelles. La société vit une coexistence permanente entre conservatisme culturel et pratiques modernes. Les discours publics demeurent parfois traditionnels alors que les modes de vie évoluent rapidement. Cette dualité produit une tension permanente entre morale collective et aspirations personnelles.
Pourtant, la postmodernité ne détruit pas nécessairement le lien social. Elle le transforme. De nouvelles formes de solidarité émergent : réseaux associatifs, communautés numériques, diasporas, mouvements citoyens ou groupes d’affinité. La famille biologique n’est plus le seul espace d’appartenance. Les individus créent désormais des solidarités choisies, souvent transnationales et générationnelles.
Mais l’Afrique conserve une différence majeure avec les sociétés occidentales : le collectif résiste. Même fragilisée, la famille demeure le premier refuge économique et affectif. Dans un contexte de précarité, elle continue d’absorber les crises sociales que les institutions publiques ne parviennent pas toujours à gérer. La famille postmoderne marocaine et africaine apparaît donc comme une structure en mutation plutôt qu’en disparition. Elle oscille entre autorité et négociation, tradition et autonomie, héritage culturel et mondialisation. Cette transition peut produire des fractures, mais elle révèle aussi la capacité des sociétés africaines à inventer leur propre modernité sans copier totalement le modèle occidental. Le véritable défi du XXIe siècle sera de préserver la solidarité communautaire sans étouffer l’individu. Car une société sans liberté produit la frustration, mais une société sans lien collectif produit la fragmentation. Entre ces deux risques, le Maroc et l’Afrique cherchent aujourd’hui leur propre équilibre civilisationnel.
Auteur: Imane Kendili
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