Fatma Marrakchi Charfi - Fragmentation de l’économie mondiale: Risque ou opportunité pour La Tunisie ?Fatma Marrakchi Charfi - Fragmentation de l’économie mondiale: Risque ou opportunité pour La Tunisie ?

Par Fatma Marrakchi Charfi – Dans un contexte international marqué par de profondes mutations économiques, la régionalisation des chaînes de valeur suite aux tensions géopolitiques, aux transitions écologique et énergétique ainsi que l’évolution des formes de coopération économique et d’investissement, la Tunisie doit renforcer son positionnement économique, commercial et productif afin de promouvoir un modèle de croissance plus inclusif, durable, résilient et créateur d’emplois.

Ces évolutions redéfinissent les conditions de l’insertion des économies dans le commerce mondial et imposent une adaptation des stratégies nationales de développement. C’est dans cette perspective que devrait s’inscrire le nouveau Plan national de développement 2026-2030, qui doit mettre l’accent sur la nécessité de repenser les moteurs de la croissance afin de répondre aux défis et aux opportunités découlant de la transformation de l’environnement économique international. L’objectif sera de favoriser une croissance fondée sur la compétitivité, la création de valeur ajoutée, le développement du secteur privé, l’inclusion sociale, la réduction des disparités régionales ainsi que l’accélération de la transition vers des modèles économiques plus durables.

D’abord, il convient de rappeler que la fragmentation ne traduit pas un retour à une économie fermée, mais plutôt une recomposition des échanges internationaux et des chaînes de valeur. Ainsi, la mondialisation ne disparaît pas, mais change de logique. L’une des manifestations les plus visibles de cette transformation est la régionalisation des chaînes de valeur dans la mesure où les entreprises tendent à rapprocher leurs sources d’approvisionnement, leurs usines et leurs marchés finaux et à les sécuriser.

Pendant les années 1990 et 2000, la mondialisation reposait principalement sur la recherche de l’efficacité économique : les entreprises délocalisaient leur production vers les pays offrant les coûts les plus faibles, créant des chaînes de valeur mondiales extrêmement dispersées. Un même produit pouvait traverser plusieurs continents avant d’être commercialisé, avec toutes les émissions de CO2 qui peuvent être générées par le transport intercontinental. Depuis la succession des grandes crises internationales, le contexte économique mondial a profondément évolué. Les entreprises comme les États accordent désormais une importance croissante à la résilience des chaînes d’approvisionnement, à la sécurité économique et à la maîtrise des risques géopolitiques, parfois au détriment du seul critère de minimisation des coûts.

Ainsi, la mondialisation est passée d’une logique de « cost-shoring », fondée sur la minimisation des coûts, à des stratégies de « nearshoring », puis de « friend-shoring » et d' »ally-shoring », où les décisions de localisation intègrent désormais des considérations de proximité géographique, de confiance politique et de sécurité stratégique. Cette évolution illustre le passage d’une mondialisation guidée principalement par l’efficience économique à une mondialisation de plus en plus façonnée par les impératifs de résilience et de géoéconomie. Ainsi, les grandes puissances développent des politiques industrielles visant à réduire leur dépendance vis-à-vis de certains partenaires stratégiques. Les États-Unis, l’Union européenne et la Chine mettent en œuvre des politiques destinées à sécuriser leurs approvisionnements dans les secteurs jugés critiques tels que les semi-conducteurs, les batteries, les minerais critiques, les produits pharmaceutiques, les technologies numériques, l’intelligence artificielle et les énergies renouvelables. Les échanges deviennent ainsi plus sélectifs, plus politisés et davantage filtrés par des considérations de sécurité nationale, souveraineté industrielle, protection des données, transition énergétique et alignement géopolitique.

Cette lecture est aujourd’hui largement partagée par des chercheurs de renommée tels que Richard Baldwin, Dani Rodrik ou Lionel Fontagné, qui décrivent moins une démondialisation qu’une reconfiguration de la mondialisation sous l’effet des risques géopolitiques, des impératifs de souveraineté économique et de la transition climatique.

Où se situe la Tunisie dans cette profonde reconfiguration de l’économie mondiale?

La Tunisie évolue dans un contexte international marqué par la succession, voire la superposition, de multiples crises générant des chocs exogènes négatifs de nature économique, géopolitique, énergétique et climatique, alors même que ses marges de manœuvre économiques et budgétaires demeurent particulièrement limitées. L’accès aux financements extérieurs reste fortement contraint, tandis que le déficit énergétique représente plus de la moitié du déficit commercial. À cela s’ajoutent un déficit budgétaire persistant, alimenté notamment par le poids de la masse salariale publique, le coût élevé des subventions, en particulier celles liées à l’énergie, les difficultés financières des entreprises publiques ainsi qu’une mobilisation insuffisante des recettes fiscales dans un contexte de croissance économique atone.

Cette combinaison de vulnérabilités réduit considérablement la capacité d’action de l’État. La forte rigidité des dépenses publiques fait de l’investissement public une variable d’ajustement, conduisant à un niveau d’investissement historiquement faible, alors même qu’il constitue un levier essentiel de transformation économique, de compétitivité et de résilience.

La structure géographique des exportations tunisiennes demeure historiquement fortement concentrée sur le marché de l’Union européenne, qui absorbe plus de 70% des exportations du pays. Cette concentration constitue un facteur de vulnérabilité, dans la mesure où elle réduit les possibilités de diversification des débouchés et limite les capacités d’ajustement de l’économie tunisienne face à un ralentissement de l’activité économique en Europe ou à un durcissement des exigences réglementaires, environnementales et commerciales imposées par ses principaux partenaires.

Par ailleurs, la crise de Covid-19 a mis à nu la fragilité des chaînes d’approvisionnement mondiales et, par conséquent, la vulnérabilité des économies fortement intégrées aux chaînes de valeur mondiales. Les perturbations des flux logistiques, des approvisionnements et de la production ont particulièrement affecté les secteurs insérés dans des chaînes de valeur fragmentées, révélant les limites d’un modèle reposant sur une forte interdépendance internationale. À cet égard, la Tunisie demeure exposée aux chocs logistiques, géopolitiques et commerciaux susceptibles d’interrompre les flux d’approvisionnement, de production et d’exportation, mettant ainsi en évidence la nécessité de renforcer la résilience de son appareil productif et de diversifier ses partenariats économiques. Ce qui accroît ces vulnérabilités, c’est la pression croissante des normes environnementales imposées par le client européen. En effet, l’entrée en vigueur progressive du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (Cbam) renforce les exigences en matière de décarbonation et de traçabilité.

Si la forte concentration des exportations tunisiennes sur le marché européen constitue une source de vulnérabilité, elle peut également être envisagée comme une opportunité de repositionnement stratégique. La proximité géographique avec l’Europe constitue un avantage compétitif dans un contexte où les entreprises recherchent des fournisseurs plus proches et plus fiables pour renforcer la résilience de leurs chaînes d’approvisionnement. Dès lors, l’enjeu n’est pas uniquement celui de la vulnérabilité aux chocs externes, mais également celui de la capacité d’adaptation et de repositionnement de l’économie tunisienne. Ainsi, la reconfiguration des chaînes de valeur offre également des opportunités de “nearshoring” dont la Tunisie pourrait bénéficier, à condition de s’adapter rapidement aux défis géopolitiques, aux changements dans les politiques commerciales et aux exigences environnementales. Cette opportunité est d’autant plus vraie que la Tunisie dispose d’un potentiel important en matière d’énergies renouvelables avec des atouts naturels (solaire, éolien) susceptibles de soutenir une trajectoire de décarbonation compétitive et renforcer l’attractivité du territoire pour les investisseurs.

Dans cette perspective, une stratégie coordonnée associant politique industrielle, financement vert, développement des compétences et innovation apparaît indispensable pour transformer les contraintes liées à la transition climatique en un avantage compétitif durable.

Ainsi, la fragmentation mondiale n’est pas une fatalité à subir, mais une recomposition à anticiper. La Tunisie a les atouts pour choisir sa trajectoire, à condition de se doter d’une vision stratégique qui ne soit pas l’otage des urgences conjoncturelles.

Implications pour la politique publique et recommandations

Face à cette nouvelle fragmentation, cinq enjeux majeurs se dégagent pour réduire la vulnérabilité externe de la Tunisie:

1 – Accélérer la diversification commerciale: la forte concentration géographique des échanges accroît l’exposition aux chocs asymétriques. Une stratégie commerciale proactive devrait ainsi viser à élargir les partenariats économiques vers de nouveaux marchés, notamment en Afrique subsaharienne et dans les économies émergentes, tout en consolidant les relations avec les partenaires européens et en explorant le potentiel des pays européens encore peu intégrés aux échanges commerciaux tunisiens. À cette fin, il convient de renforcer la diplomatie économique, de simplifier les procédures logistiques, douanières et portuaires, et de soutenir les mécanismes d’assurance-crédit à l’exportation dans un horizon de court à moyen terme (2 à 5 ans).

2 – Soutenir la transition bas carbone des entreprises exportatrices: l’intégration croissante des exigences climatiques dans les échanges internationaux transforme progressivement les conditions d’accès aux marchés, en particulier au marché européen, principal partenaire commercial de la Tunisie. La généralisation des normes environnementales, des mécanismes de traçabilité et des exigences de reporting carbone imposent de nouvelles contraintes aux entreprises exportatrices tunisiennes et peut engendrer, à court terme, des risques de perte de compétitivité pour les secteurs les plus exposés. Toutefois, ces évolutions ne doivent pas être perçues uniquement comme des contraintes. Elles peuvent également constituer un puissant levier de transformation économique en incitant les entreprises à moderniser leurs procédés de production, à améliorer leur performance environnementale et à renforcer leur positionnement sur des segments à plus forte valeur ajoutée. Dans cette perspective, les nouvelles normes climatiques peuvent devenir un vecteur de montée en gamme, d’accès aux financements durables, d’attractivité pour les investissements verts et d’intégration dans les chaînes de valeur durables. Elles peuvent également créer de nouvelles opportunités de revenus, en permettant non seulement la commercialisation de produits biologiques, mais aussi la valorisation de crédits carbone issus de certaines filières agricoles, notamment l’huile d’olive.

3 – S’adapter aux nouvelles exigences climatiques et environnementales: cette transition représente un défi majeur pour les entreprises tunisiennes, dont les capacités financières et technologiques demeurent souvent limitées. Dans ce contexte, la mise en place d’un programme national de mise à niveau environnementale, inspiré des programmes de mise à niveau déployés à la suite de l’Accord d’association avec l’Union européenne de 1995, apparaît nécessaire pour accompagner la transition des entreprises vers des modèles de production plus durables. Cet effort ne saurait toutefois reposer exclusivement sur les acteurs économiques nationaux. Avec une contribution aux émissions mondiales de CO2 estimée à seulement 0,09 % en 2024, la Tunisie ne devrait pas supporter seule le coût des transformations rendues nécessaires par les défis climatiques. À titre de comparaison, les principaux partenaires européens de la Tunisie affichent des niveaux d’émissions nettement plus élevés : l’Allemagne représente 1,5 % des émissions mondiales de CO2, l’Italie 0,8 %, la France 0,7 % et l’Espagne 0,6 %. À l’échelle mondiale, la Chine est responsable de 31,8 % des émissions et les États-Unis de 12,7 %. De ce fait, l’effort que la Tunisie doit déployer relève plus de l’effort d’adaptation que d’atténuation et de réduction des émissions mondiales. Une telle approche permettrait d’accompagner la réduction de l’empreinte carbone des secteurs les plus exposés, tout en préservant leur compétitivité. En définitive, il convient de mobiliser les institutions financières nationales et internationales ainsi que les partenaires au développement afin de soutenir la modernisation industrielle en cohérence avec les objectifs climatiques.

4 – Renforcer la complexité économique: la résilience économique ne repose pas uniquement sur la diversification géographique des marchés d’exportation, mais également sur la capacité d’un pays à produire et à exporter des biens et services à plus forte valeur ajoutée. À cet égard, l’indice de complexité économique {Economic Complexity Index (ECI)}, qui mesure le niveau de connaissances productives incorporées dans la structure des exportations d’un pays, constitue un indicateur pertinent de son potentiel de développement économique. En 2024, la Tunisie occupe la 47e place sur 146 pays, soit un gain de neuf rangs par rapport à 2019, traduisant une amélioration progressive de la sophistication de son appareil productif. Comparativement aux pays de référence, la Tunisie se classe nettement devant le Maroc (86e), l’Égypte (76e), la Jordanie (75e) et l’Indonésie (69e). Sur la période 2019-2024, le Maroc et l’Égypte n’ont progressé que de trois places chacun, tandis que la Jordanie et l’Indonésie ont respectivement perdu huit et onze places. En revanche, la Tunisie demeure légèrement en retrait par rapport à la Turquie, classée 42e (+8 places entre 2019 et 2024), et à l’Inde, qui occupe la 41e position (+1 place sur la même période). Ces résultats mettent en évidence les progrès réalisés par la Tunisie en matière de sophistication productive, tout en soulignant la nécessité de poursuivre les efforts visant à renforcer l’innovation, la montée en gamme industrielle et la diversification des exportations afin d’améliorer durablement la compétitivité internationale du pays.

5 – Développer les services à forte intensité de connaissances (knowledge intensive business services: Kibs): le renforcement des services innovants tels que l’ingénierie, la digitalisation, le conseil ou les technologies de l’information constitue un levier essentiel pour accompagner la transformation du tissu productif et accroître la compétitivité des entreprises industrielles. Les incitations fiscales et/ou financières adaptées pourraient favoriser l’émergence de services technologiques exportables, tout en renforçant les partenariats entre les universités, les centres de recherche et les entreprises. Par ailleurs, la mise en place d’écosystèmes régionaux d’innovation contribuerait à stimuler la diffusion des connaissances et l’émergence de nouvelles activités à forte valeur ajoutée. Les retombées attendues concernent notamment l’accélération de l’innovation, la montée en gamme des secteurs productifs et la création d’emplois qualifiés. Dans cette dynamique, le développement des énergies renouvelables offre également à la Tunisie l’opportunité de se positionner sur des activités numériques à forte valeur ajoutée, notamment l’industrie des datacenters. La croissance rapide de la demande mondiale de stockage et de traitement des données, combinée à la forte intensité énergétique des centres de données de nouvelle génération, ouvre des perspectives d’investissement importantes. Afin de renforcer l’attractivité du pays dans ce domaine, le déploiement des infrastructures numériques devrait s’accompagner d’investissements dans des capacités dédiées de production d’énergies renouvelables, permettant de répondre aux exigences croissantes des investisseurs et des clients en matière de décarbonation et de durabilité.

Conclusion

La fragmentation mondiale ne constitue pas uniquement un facteur de risque pour l’économie tunisienne, elle représente également une opportunité de repositionnement stratégique. La résilience économique repose désormais sur cinq piliers complémentaires : la diversification, la transition bas carbone des entreprises exportatrices, la transition environnementale, la complexité productive et le développement des services innovants. L’enjeu pour la Tunisie n’est pas de se protéger du commerce mondial, mais de s’y intégrer de manière plus stratégique, plus résiliente et davantage créatrice de valeur. À cet égard, le Plan de développement 2026-2030 devrait pleinement s’inscrire dans cette logique, car les choix effectués aujourd’hui détermineront la capacité du pays à transformer les contraintes globales en leviers de compétitivité durable, de création de valeur et de croissance à long terme.

Fatma Marrakchi Charfi 
Professeure des universités
en sciences économiques

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