Le Maroc a un secteur assurantiel qui croît à 7,8 % par an. Il a aussi 86% d’agriculteurs qui n’utilisent pas les services financiers numériques. La BAD, dans son rapport, fait une plaidoirie pour dynamiser le PM3I. Détails.
Le Maroc possède l’un des marchés de l’assurance les plus structurés d’Afrique. Avec une croissance annuelle de près de 7,8 %, un capital social dépassant les 41 milliards de dirhams et plus d’une vingtaine d’opérateurs actifs, l’industrie affiche des fondamentaux solides. Pourtant, derrière cette dynamique sectorielle se cache une réalité plus contrastée : 86% d’agriculteurs qui n’utilisent pas les services financiers numériques.
C’est précisément ce paradoxe que met en lumière le rapport publié par la Banque africaine de développement dans le cadre de l’évaluation du Programme marocain InsurTech, Inclusion et Innovation (PM3I). Le document est un plaidoyer en faveur de l’inclusion financière. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le taux de pénétration de l’assurance au Maroc est de 3,9%. Moins de 4% des Marocains ont souscrit à des produits d’assurance non obligatoires comme la complémentaire santé, l’assurance habitation ou la micro-assurance.
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L’assurance agricole, l’assurance multirisque professionnelle et l’assurance loisirs affichent une pénétration inférieure à 1%. Parmi les agriculteurs interrogés dans l’enquête Findex 2021, 86% déclarent ne pas utiliser les services financiers numériques. On a donc un secteur assurantiel qui croît à 7,8% par an, qui compte 26 opérateurs, 41,3 milliards de dirhams de capital social mais qui fait face à certains défis. Selon les données citées dans le rapport, 86 % des agriculteurs interrogés déclarent ne pas utiliser les services financiers digitaux. Dans les zones rurales, si près d’un quart des adultes ont déjà reçu un prêt, seuls 2 % l’ont obtenu via une institution financière formelle.
PM3I: un programme pour combler le fossé
C’est dans ce contexte que le Programme marocain InsurTech, Inclusion et Innovation prend tout son sens. L’initiative, soutenue par la BAD et mise en œuvre par l’Autorité de régulation du secteur, vise à mobiliser la technologie pour réduire les coûts, simplifier les produits et élargir l’accès à l’assurance. Dans les détails, le projet repose sur une subvention de 510 000 dollars accordée par l’Africa Digital Financial Inclusion Facility, complétée par une contribution nationale.
L’objectif est clair : accompagner l’émergence d’un écosystème InsurTech capable de développer des solutions adaptées aux populations aujourd’hui exclues du système assurantiel.Les ambitions affichées sont significatives. Le programme vise à atteindre environ 200 000 nouveaux utilisateurs, soutenir 30 000 micro-entreprises et coopératives et accompagner une trentaine de start-ups InsurTech d’ici à 2028. Mais derrière ces objectifs se cache une réalité plus complexe. Les défis de l’inclusion financière ne relèvent pas uniquement de la technologie.
La première concerne l’écart entre les ambitions du programme et les réalités du terrain. Atteindre 200 000 nouveaux utilisateurs en trois ans suppose une adoption rapide des solutions proposées. Or, le rapport rappelle que 61 % des personnes non assurées invoquent avant tout un manque de ressources financières, tandis que 31 % privilégient les paiements en espèces et les mécanismes informels. Le deuxième défi demeure la résistance aux outils d’inclusion financière. Le rapport mentionne à plusieurs reprises la résistance du monde rurale, comme obstacle à l’adoption de l’assurance.
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Cependant, le rapport de la BAD ne pointe pas que des points négatifs. Le choix de l’ACAPS comme agence d’exécution est le premier point fort du projet. L’Autorité de Contrôle des Assurances et de la Prévoyance Sociale n’est pas un organisme d’exécution de projets ordinaire, c’est le régulateur du secteur, opérationnel depuis 2016, doté d’une autonomie financière, d’un Bureau de Gestion de Projet structuré, d’une unité d’audit interne et d’une expérience documentée dans la gestion de projets financés par des partenaires comme la GIZ..
Pour rappel, la création de l’Unité Innovation & InsurTech en 2023, rattachée directement au Président de l’ACAPS, dit que la démarche d’innovation réglementaire n’est pas une posture de communication. C’est un choix organisationnel ancré dans la gouvernance de l’autorité. Que ce soit cette unité qui supervise le PM3I garantit une continuité entre la régulation et l’innovation qui est précisément ce qui manque dans la plupart des initiatives InsurTech africaines.
Un rôle central pour le régulateur
L’un des éléments les plus marquants du projet est le rôle joué par le régulateur lui-même. L’initiative est portée par l’Autorité de Contrôle des Assurances et de la Prévoyance Sociale, qui se positionne non seulement comme superviseur du secteur mais aussi comme acteur de l’innovation. Cette approche reste relativement rare sur le continent. Dans de nombreux pays, les régulateurs adoptent une posture prudente face aux innovations technologiques.
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Au Maroc, le choix a été fait d’intégrer l’innovation dans la stratégie institutionnelle. La création d’une unité dédiée à l’innovation et à l’InsurTech au sein de l’autorité illustre cette volonté. L’objectif est d’accompagner l’émergence de nouveaux acteurs tout en garantissant la stabilité du système financier. Pour les start-ups technologiques, cette démarche représente un signal important. Être reconnu dans un cadre réglementaire structuré peut faciliter l’accès aux partenariats avec les assureurs traditionnels et renforcer la crédibilité de leurs modèles économiques.
Une promesse pour le monde rural
Au-delà des enjeux institutionnels, l’ambition du programme reste d’élargir l’accès à l’assurance pour les populations les plus vulnérables. Dans les zones rurales, où l’activité agricole demeure fortement exposée aux risques climatiques, la protection assurantielle reste très limitée. L’InsurTech pourrait permettre de concevoir des produits plus simples, distribués via des plateformes mobiles et adaptés aux réalités économiques locales.
L’idée est de proposer des micro-assurances accessibles, compréhensibles et activables depuis un téléphone mobile. Pour une agricultrice ou une micro-entreprise rurale, l’accès à une couverture d’assurance pourrait représenter un outil de résilience face aux chocs économiques ou climatiques. Mais la réussite de cette transformation dépend d’un facteur essentiel : la capacité à instaurer la confiance face à cette nouvelle technologie.
Auteur: Ismail Saraoui
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