Alors que l’IA reconfigure nos vies plus vite que nos garde-fous, le professeur Adel Bouhoula, l’une des figures tunisiennes de la sécurité numérique, signe une réflexion qui déplace le débat du « ce que la technologie peut faire » vers « ce qu’elle devrait faire, et où doivent s’arrêter ses limites ».
Dans un monde où la transformation numérique s’accélère, une question s’impose : comment préserver ses valeurs et son identité face à des technologies qui redessinent le quotidien ? C’est le fil d’une recherche récente du professeur Adel Bouhoula, publiée en août 2026 dans la revue de la Faculté de la charia et des études islamiques de l’Université du Qatar. Loin d’être un exercice théorique, le travail relie l’intelligence artificielle et la cybersécurité à une série d’exigences concrètes — justice, vie privée, transparence, responsabilité — et propose une grille pour les tenir ensemble.
Un chercheur tunisien de rang international
La voix qui porte ce propos n’est pas celle d’un commentateur de circonstance. Adel Bouhoula est un universitaire et chercheur spécialisé en informatique, cybersécurité et intelligence artificielle, avec plus de trente ans de carrière académique et institutionnelle. Ingénieur informaticien formé à la Faculté des sciences de Tunis, titulaire d’un doctorat et d’une habilitation à diriger des recherches obtenus en France, il a été chargé de recherche à l’INRIA, chercheur invité à SRI International en Californie et à l’institut de recherche de Mitsubishi à Tokyo, et professeur invité à l’Université de Tsukuba au Japon pendant plus de dix ans.
En Tunisie, il a occupé plusieurs fonctions de direction dans le domaine de l’informatique, dont celle de directeur général du Centre national de l’informatique, et il est le fondateur du laboratoire de recherche « Sécurité numérique » à l’Université de Carthage. Auteur de plus de 200 articles scientifiques et titulaire de trois brevets, il a été distingué par le prix d’excellence de la recherche scientifique de l’Université de Carthage et décoré de l’Ordre de la République et de l’Ordre national du Mérite. C’est cet ancrage, à la croisée de la recherche de pointe et de la responsabilité publique, qui donne à sa réflexion son poids particulier.
Quatre failles éthiques au cœur de l’IA
Le travail refuse de traiter l’intelligence artificielle et la cybersécurité comme des champs purement techniques. Il identifie quatre défis éthiques majeurs. D’abord le biais des données, qui menace directement l’exigence de justice lorsqu’un système reproduit ou amplifie des discriminations. Ensuite l’opacité des décisions dans les systèmes dits « boîte noire », qui limite la transparence et la possibilité de rendre des comptes. Puis l’hallucination des modèles génératifs, qui heurte les impératifs de fiabilité et de véracité. Enfin, la délégation de décisions engageantes à des systèmes autonomes dans des domaines sensibles, qui pose une question de fond sur la responsabilité humaine.
Pour l’auteur, ces problèmes ne sont pas de simples erreurs techniques à corriger : ils touchent à des valeurs cardinales. Le biais atteint la justice, l’opacité érode la transparence et la responsabilité, l’hallucination contredit l’exigence de vérité, et l’automatisation des décisions cruciales interroge la place de l’humain. C’est ce déplacement — de la performance vers la finalité — qui structure toute la démarche.
La souveraineté numérique comme enjeu stratégique
Le second pilier de la recherche est la dépendance numérique : le recours excessif à des systèmes, des technologies et des infrastructures extérieurs. Cette dépendance, souligne l’auteur, accroît la vulnérabilité des sociétés face aux crises numériques ou à des décisions prises hors de leur contrôle.
D’où le concept de « souveraineté numérique » qu’il met en avant, en prenant soin de le distinguer d’un repli. Il ne s’agit pas de rejeter la technologie mondiale, mais de disposer de la capacité de comprendre, de développer, de protéger et de décider de façon autonome dans les domaines numériques vitaux. Une nuance importante à l’heure où beaucoup de pays, dont la Tunisie, s’interrogent sur leur autonomie technologique.
Une grille de lecture par les finalités
C’est là que réside l’originalité — et la singularité — de la démarche. Pour hiérarchiser ces enjeux, l’auteur mobilise une lecture fondée sur les maqâsid, les finalités supérieures de la charia, qu’il propose comme cadre d’analyse. Dans cette approche, la protection des infrastructures sanitaires et vitales est rattachée à la préservation de la vie ; la protection de l’économie et des ressources, à celle des biens ; la maîtrise de la circulation de l’information et de la formation du savoir, à la préservation de la raison. À cela s’ajoutent les défis croissants que l’environnement numérique fait peser sur la vie privée, la dignité et l’identité.
Il faut le lire pour ce qu’il est : la grille d’analyse que l’auteur choisit pour donner un fondement à ses priorités éthiques. Sa portée pratique, elle, est universelle — justice dès la conception pour réduire les biais en amont, protection des données comme responsabilité et non simple formalité de consentement, transparence par les techniques d’IA explicable, évaluation des risques avant qu’ils ne surviennent, et priorité donnée à la prévention du préjudice lorsqu’elle entre en tension avec la recherche du bénéfice.
Des principes aux propositions
La recherche ne s’arrête pas au diagnostic ; elle avance des pistes à plusieurs niveaux. Dans l’éducation, elle plaide pour l’intégration de l’éthique numérique dans les cursus d’informatique et la formation de profils alliant compétence technique et conscience éthique. Dans les politiques publiques, elle insiste sur des stratégies nationales pour l’IA et la cybersécurité et sur des lois protégeant la vie privée et renforçant transparence et responsabilité. Dans l’industrie, elle encourage le développement de solutions locales et l’investissement dans la recherche en cybersécurité, en IA de confiance et en cryptographie avancée. À l’échelle régionale, elle appelle à une coopération plus large pour bâtir des capacités et des infrastructures numériques plus sûres et plus autonomes.
L’image qui donne son titre au travail — le « déluge numérique » et le « navire des valeurs » — n’est pas qu’une métaphore. Elle résume la thèse : le flot est vaste et rapide, mais on ne l’affronte pas en s’en éloignant. On y répond en construisant un navire capable d’y naviguer, équipé de savoir, de technique et d’éthique, et guidé par une boussole. Le défi, écrit l’auteur, n’est ni d’arrêter la technologie ni de résister au numérique, mais d’avoir la connaissance et la capacité de les orienter vers ce qui sert l’humain, protège la société et préserve la dignité.
La recherche complète est consultable dans la revue de la Faculté de la charia et des études islamiques de l’Université du Qatar : https://journals.qu.edu.qa/index.php/sharia/article/view/6756
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Auteur: balkis T
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