Je te revois, père de Tahar Bekri ou le bruissement du silenceJe te revois, père de Tahar Bekri ou le bruissement du silence

Il arrive un moment où les mots s’épuisent
et où le silence commence à raconter.

Khalil Gibran

Par Ahmed Mahfoudh – En lisant ce récit de Tahar Bekri, j’ai été saisi par une double coïncidence. D’abord, son père est comme le mien, cheminot de profession: nous avons dû affronter les silences de la maison de Bâb Souika, lorsque mon père partait en tournée d’inspection des gares des grandes lignes, sauf que ma mère comblait ces absences en nous racontant des contes autour  du Kanoun, le brasero, alors que les enfants Bekri étaient face au mutisme paternel. D’autre part, en lisant le récit de Tahar Bekri, je retrouvais le personnage d’un auteur sur qui j’ai travaillé ma thèse: Le Seigneur de Driss Chraïbi, aussi écrasant et aussi autoritaire «Si peu statue qu’il est dogme, si peu dogme que, sitôt devant lui, toute autre vie que la sienne, même le brouhaha de la rue vagi par la fenêtre, est annulé» qui impose le silence, exclusivement interrompu par sa parole, dans un refus total du dialogue. (Mais le Seigneur, comme le père de Bekri,  seront réhabilités, et leur autorité reconsidérée, érigée en sacrifice inévitable pour la semence future).

Comme Driss Chraïbi, Bekri mesure l’ampleur du silence qui a régi son rapport au père: «Entre nous deux, il y a toujours eu plus de silence que de paroles, de la méfiance même…» Le silence sera, dès lors, la matrice de ce récit, poussant le poète au dévoilement et à l’aveu après des années de refoulement ou de retenue pudique. Bien plus, il en constituera le style d’écriture même, grâce à des phrases concises et elliptiques, qui en disent plus qu’elles n’en expriment explicitement.

Le drame d’un père écrasant, s’inscrit dans un triangle œdipien, exacerbé par la mort précoce de la mère à cause d’une méchante maladie. Le récit appartient à la tradition autobiographique de la confession ou de l’aveu : tournoiement autour d’un secret fondateur de la culpabilité.

«L’enfance fut un saccage» a affirmé Boudjedra dans La Répudiation C’est un saccage semblable qui est vécu par l’enfant et le jeune Tahar, «interdit» de parole: silence coupable. La confession devient donc un mode de réparation et un remède contre la culpabilité et la douleur, sentiments chroniques aggravés par l’absence de l’enfant aux funérailles du père. L’exil oblige. Comme dans une tragédie grecque, les mots arrivent trop tard lorsque le drame est déjà consommé. Car l’enfant, devenu adulte, avait des choses à dire à son père. Face à cette frustration, il lui reste à se servir de la littérature comme d’un exécutoire, sinon à réhabiliter l’image du père, une manière de déjouer l’amertume: 
Père de famille nombreuse, il devait veiller à la réussite de tous, vaille que vaille, ses moyens à peine suffisants, il se privait de toutes largesses dans les dépenses (…) Pas de passivité à l’égard des contrôles des connaissances, soutiens à l’appui, les études sont sacrées, seul moyens pour s’en sortir, nous avions de la chance de faire des études, à nous de la saisir.  

Encore une fois, on croit entendre le Seigneur du Marocain, Driss Chraïbi, conservateur, voire dogmatique et pourtant lucide, car il considère l’instruction de son fils comme plus que nécessaire.

Dans ce récit bref, composé de trois parties, Tahar Bekri prolonge sa vocation de poète à travers ce texte en prose: les chapitres sont plutôt des tableaux et les phrases vont à l’essentiel, déjouant l’enchaînement syntaxique au profit d’images pleines. Sans parler du poème de l’auteur mis en exergue, qui résume à lui seul, le drame du silence lourd, à l’image de ces persiennes closes telles des bouches muettes:
Dis basilic/Sais-tu si le seuil a pu se consoler/Du départ de mon père/ Ou si la fenêtre s’est fermée/ Sur elle-même/ Volets et persiennes dans l’inconnu.

Tahar Bekri, Je te revois, père, Ed, Edern, Bruxelles.

Ahmed Mahfoudh
Ecrivain et Professeur d’Université

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