Kenza Sabouni: «La Direction Financière est devenue le pilier de la crédibilité de l’entreprise»Kenza Sabouni: «La Direction Financière est devenue le pilier de la crédibilité de l’entreprise»

Dans un environnement économique incertain, la fonction finance s’impose comme un levier stratégique central. À travers la dernière CFO Survey de PwC Maroc, Kenza Sabouni, associée audit dans le prestigieux cabinet international, décrypte la transformation du rôle du CFO, entre pilotage des risques, gestion du cash et transition digitale.

Longtemps perçue comme une fonction de contrôle et de reporting, la direction financière connaît aujourd’hui une mutation profonde. Sous l’effet conjugué des incertitudes géopolitiques, des pressions inflationnistes et des transformations technologiques, le directeur financier s’impose désormais comme un acteur clé de la stratégie d’entreprise. Cette évolution traduit moins une rupture qu’un rééquilibrage des pouvoirs, où la finance devient un véritable centre de décision, capable d’arbitrer entre performance, risque et durabilité.

Les enseignements de la dernière CFO Survey de PwC Maroc mettent en lumière des directions financières plus confiantes, mais aussi plus exigeantes dans leur approche. Entre gestion rigoureuse du cash, montée progressive de l’intelligence artificielle et renforcement des obligations de transparence, les CFO marocains apparaissent comme des pilotes aguerris, capables de naviguer dans un environnement devenu structurellement instable, tout en saisissant les opportunités offertes par la dynamique économique du Maroc.

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1- L’étude montre que la fonction Finance devient un centre de décision stratégique, au-delà de son rôle traditionnel de contrôle. Cette montée en puissance du CFO traduit-elle un déséquilibre dans la gouvernance des entreprises ou une adaptation nécessaire à un environnement devenu trop complexe ? 

En réalité, c’est bien une évolution nécessaire et non un dérèglement. Les résultats de la CFO Survey sont sans équivoque : l’incertitude règne dans le monde des entreprises (géopolitique instable, accélération technologique, inflation, fluctuations des coûts et pression réglementaire, …). Impossible aujourd’hui de cloisonner strictement stratégie et finance et de limiter le directeur financier à ses métiers et ses responsabilités historiques. Il joue à un rôle prépondérant dans l’entreprise, il se doit de développer une vision globale, de mesurer l’impact financier des choix stratégiques et d’arbitrer entre performance, durabilité et risque. Sa montée en puissance ne peut être considérée comme un déséquilibre, mais un rééquilibrage : la Direction Financière devient une force de décision, parfait équilibriste entre performance et maîtrise des risques.  

2- Alors que 91 % des directions financières se disent confiantes à court terme malgré un environnement instable, comment expliquer ce paradoxe entre optimisme affiché et multiplication des risques (coûts, géopolitique, réglementation) ?  

Ce paradoxe n’est qu’une illusion. Si les Directeurs financiers marocains affichent une grande confiance à court terme, il ne s’agit pas d’une naïveté ou encore un optimisme forcé ; ils croient en leurs facultés de pilotage et surtout à leur capacité à être résilient. Selon notre étude, la direction financière s’est adaptée à l’instabilité devenue permanente. Les CFO font preuve d’un optimisme certain mais prudent et réfléchi.  Ils considèrent qu’ils sont désormais capables de mieux prévoir et gérer ces situations qu’auparavant.  Ils font confiance à leur expérience des crises passées pour naviguer dans l’incertitude. Le Maroc connaît une croissance dynamique grâce à des projets structurants, novateurs et ambitieux. Les politiques gouvernementales offrent ainsi de nombreuses opportunités aux entreprises locales, ce qui explique également l’optimisme de nos répondants.

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3- La gestion du cash et du besoin en fonds de roulement s’impose comme une priorité majeure. Assiste-t-on à un retour à une logique défensive des entreprises, centrée sur la survie et la liquidité, au détriment de l’investissement et de la prise de risque ?  

Mettre le cash et le besoin en fonds de roulement au centre du jeu n’est pas synonyme de stagnation, mais un retour aux fondamentaux. Ce que révèle la CFO Survey, c’est que la gestion du cash est désormais stratégique, loin du simple réflexe de survie. Dans un contexte de coûts du capital élevé et de volatilité des marchés, le cash offre un vrai pouvoir de décision et une vraie liberté : absorber les chocs, sécuriser l’activité et investir intelligemment. Les entreprises n’abandonnent pas l’investissement ; elles le choisissent avec discernement, grâce à une bonne trésorerie. 

4- Plus de la moitié des directions financières misent sur la transformation digitale, mais seulement 6 % ont réellement déployé l’intelligence artificielle à grande échelle. Ce décalage traduit-il un problème de maturité technologique, de gouvernance de la data ou de manque de compétences ?  

Le faible déploiement de l’IA dans la finance ne pointe pas un manque de maturité technologique, mais l’écart entre ambitions réelles et une curiosité certaine et conditions réelles. Oui, la transformation digitale attire les CFO, mais la généralisation de l’IA reste limitée. 

Les deux principaux obstacles sont la disponibilité des données fiables et le coûts de l’implémentation de l’IA. Quant à la donnée, elle existe en abondance mais doit être enrichie ou assainie. La gouvernance, la fiabilité et le manque de talents polyvalents finance–data–tech compliquent son exploitation. Les CFO fidèles à leur ADN, veulent intégrer l’IA dans leur processus, mais maitrise des risques oblige, une évolution qui se veut responsable, avec pour principale objectif d’éviter les erreurs technologiques sur des données sensibles.

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Concernant le coût financier de la mise en œuvre de l’IA, c’est aujourd’hui un dilemme pour les directions financières qui sont fortement mobilisées sur l’optimisation des coûts et la préservation des marges, mais également sur l’arbitrage entre retour sur investissement à court terme et création de valeur à moyen-long terme de l’IA ce qui demeure un exercice complexe. 

5- Avec la montée des exigences de conformité et de transparence, la direction financière devient garante de la fiabilité de l’information. Cette évolution renforce-t-elle la confiance des investisseurs ou alourdit-elle excessivement la machine décisionnelle des entreprises ?

Oui, la pression réglementaire complexifie et ralentit la prise de décision à court terme, avec plus de contrôles, validations et de documentation. Mais à moyen et long terme, c’est un vrai gage de confiance. La CFO Survey indique que la Direction Financière est devenue le pilier de la crédibilité de l’entreprise, pour les investisseurs, les partenaires financiers et les régulateurs. Au Maroc, le Directeur Financier est constamment sollicité sur des sujets variés tels que la durabilité (RSE), le pilotage de la performance, la gestion du cash, la conformité réglementaire et la transformation technologique (digital, data, IA), confirmant l’évolution de son rôle vers un partenaire stratégique au cœur des décisions de l’entreprise, comme le souligne la dernière CFO Survey de PwC Maroc.

Auteur: Ismail Saraoui
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