Par Mourad Bourehla(*) – Les dernières attaques meurtrières du 18 juillet 2026 contre les convois militaires maliens dans la ville de Gao au nord du Mali par les groupes rebelles remettent à l’avant la situation securitaire instable dans ce pays et les possibles conséquences qui vont au-delà des frontières maliennes pour atteindre l’Afrique du Nord et en point de mire l’Europe.
• Post-indépendance, marginalisation, rébellion, paix volatile
Est-il important de rappeler que les tensions entre le nord et le sud du Mali trouvent leur origine dans les premières années de l’indépendance. La politique centralisatrice menée à partir de 1960 par le président Modibo Keïta fut perçue par une partie des populations du nord, notamment touarèg, comme une marginalisation politique, économique et culturelle. Ce sentiment donna lieu à plusieurs rébellions successives (1963, 1990 et 2006), auxquelles les différents accords de paix ne parvinrent pas à apporter de réponse durable.
À partir des années 2000, l’implantation progressive d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) transforma une revendication essentiellement politique en un conflit où s’entremêlèrent insurrection, terrorisme et criminalité transfrontalière.
La chute du régime en Libye en 2011 constitua un tournant décisif avec le retour de combattants touaregs lourdement armés qui favorisa la création du Mouvement national de libération de l’Azawad (Mnla), dont l’alliance temporaire avec plusieurs groupes djihadistes déboucha sur l’occupation du nord du Mali en 2012.
L’intervention militaire internationale permit d’éviter l’effondrement de l’État malien, mais sans traiter les causes profondes de la crise, ouvrant ainsi une nouvelle phase d’instabilité qui perdure aujourd’hui.
Les coups d’État militaires successifs conduisirent ensuite à l’arrivée au pouvoir du général Assimi Goïta, dont la transition marqua un changement majeur dans les orientations diplomatiques du Mali.
Les relations avec la France se dégradèrent rapidement, entraînant le retrait des forces françaises et européennes ainsi que la dissolution de la Task Force Takuba. La coopération sécuritaire avec les États-Unis fut également réduite.
Parallèlement, Bamako renforça son partenariat stratégique avec la Russie en accueillant l’Africa Corps (ex-Groupe Wagner). Cette évolution traduit une profonde recomposition des partenariats sécuritaires au Sahel.
En outre, le gouvernement actuel tend à renforcer la Confédération des États du Sahel (AES) qui regroupe le Mali, le Burkina Faso et le Niger, devenue un véritable mecanisme de défense collective et une volonté affirmée d’épanouissement stratégique vis-à-vis de la Cedeao et des partenaires traditionnels européens.
Et après une période de fortes tensions avec l’Algérie, liée notamment à la destruction d’un drone malien et aux accusations réciproques concernant le soutien aux groupes armés, les deux pays ont récemment rétabli leurs relations diplomatiques, rouvert leur espace aérien et réinstallé leurs ambassadeurs.
• Une crise aux dimensions régionales et internationales
1/ La Tunisie face aux nouvelles dynamiques sécuritaires du Sahel
L’évolution de la situation sécuritaire au Mali suscite désormais de vives préoccupations bien au-delà du Sahel. Pour la Tunisie, la dégradation continue de la situation sécuritaire au Mali dépasse largement le cadre d’un conflit localisé au Sahel. Elle s’inscrit dans un environnement stratégique en profonde mutation, caractérisé par la fragilisation des États sahéliens, l’expansion des groupes djihadistes, la circulation accrue des armes et l’intensification des trafics transfrontaliers.
Bien que la Tunisie ne partage pas de frontière avec le Mali, sa proximité avec la Libye et l’Algérie l’expose indirectement aux effets de cette instabilité. Les espaces sahélo-sahariens constituent en effet des corridors privilégiés pour les réseaux criminels et terroristes, dont les activités peuvent avoir des répercussions sur l’ensemble de l’Afrique du Nord. La Tunisie est appelée à adapter sa doctrine de sécurité en renforçant davantage la coopération régionale avec ses voisins maghrébins, mais également avec les États du Sahel.
Dans ce contexte, les mécanismes de coopération régionale revêtent une importance croissante. Les exercices multinationaux tels qu’African Lion, organisés notamment en Tunisie avec la participation de plusieurs pays africains ainsi que de partenaires européens, illustrent cette volonté de renforcer l’interopérabilité des forces armées et les capacités communes de lutte contre le terrorisme.
D’autres initiatives, telles que Flintlock ou le programme Spear, participent également à cette dynamique. Au-delà de la réponse militaire, la sécurité de la Tunisie dépend également de la stabilité de son voisinage stratégique. Les crises du Sahel alimentent les migrations irrégulières, les trafics illicites et les réseaux extrémistes qui affectent progressivement l’ensemble de l’espace euroméditerranéen. Dans cette perspective, la Tunisie peut jouer un rôle de passerelle entre le Maghreb, le Sahel et l’Europe, en encourageant des approches intégrées fondées sur la sécurité, le développement, la coopération économique et le dialogue politique tenant compte des relations historiques, amicales et de respect qui caractérisent les liens entre notre pays et l’Afrique de l’ouest dont le Mali. Cette approche globale apparaît aujourd’hui indispensable pour répondre durablement aux défis posés par la recomposition géopolitique du Sahel.
2/ Pour l’Algérie et la Libye, les risques concernent principalement la circulation des armes, les mouvements des groupes terroristes transfrontaliers ainsi que le contrôle de vastes espaces désertiques particulièrement difficiles à sécuriser
Néanmoins, les contraintes géographiques demeurent considérables. Les milliers de kilomètres de frontières désertiques entre le Mali et ses voisins offrent toujours aux groupes armés et aux réseaux criminels une liberté de mouvement que les seuls dispositifs militaires peinent à contenir.
3/ Pour l’Europe, l’instabilité chronique du Mali représente un double défi sécuritaire et migratoire
Sans établir de lien systématique entre conflits et migrations, il apparaît évident que la persistance des violences contribue à fragiliser les populations locales et à accroître les mouvements migratoires vers l’Afrique du Nord puis vers le bassin méditerranéen.
C’est dans cette perspective que s’inscrivent des initiatives telles que le Plan Mattei lancé par l’Italie, qui ambitionne d’agir sur les causes structurelles de l’instabilité grâce à des investissements dans les infrastructures, l’énergie et le développement économique de plusieurs pays africains.
4/ Les États-Unis suivent également avec attention les évolutions de la région, dans un contexte marqué par la recomposition des rapports de force internationaux et la montée en puissance de nouveaux acteurs stratégiques au Sahel
• Le Sahel: une nouvelle profondeur stratégique pour la Tunisie
Les évolutions géopolitiques observées au Mali et plus largement dans l’espace sahélien conduisent à repenser la notion même de profondeur stratégique de la Tunisie. Si, pendant plusieurs décennies, les préoccupations sécuritaires tunisiennes se sont principalement concentrées sur la façade méditerranéenne et sur la frontière libyenne, l’instabilité persistante du Sahel impose désormais un changement de perspective. Les réseaux terroristes, les trafics d’armes, les filières de migration irrégulière et les organisations criminelles opèrent selon des logiques transnationales qui transcendent les frontières étatiques. Dans ce contexte, la sécurité de la Tunisie ne commence plus uniquement à ses frontières méridionales; elle se joue également dans les espaces sahéliens où se développent ces menaces.
Cette réalité appelle à une vision stratégique renouvelée, fondée sur une coopération renforcée et soutenue avec les pays du Maghreb, notamment l’Algérie, et du Sahel, un partage accru du renseignement, le développement de capacités communes de prévention et une implication diplomatique plus soutenue dans les mécanismes régionaux de sécurité.
Forte de son expérience en matière de lutte contre le terrorisme, de contrôle des frontières et de coopération internationale, la Tunisie, trait d’union entre le Maghreb, le Sahel et l’Europe, dispose de tant d’atouts lui permettant de contribuer activement à la stabilité de son voisinage stratégique. Dans cette perspective, la sécurité du Sahel ne constitue plus seulement un enjeu africain: elle est devenue un intérêt stratégique direct pour la Tunisie, dont la stabilité est étroitement liée à celle de son environnement régional.
La crise de l’Azawad illustre toute la complexité des dynamiques contemporaines du Sahel, où revendications identitaires, fragilité institutionnelle, terrorisme et rivalités géopolitiques s’entrecroisent.
Plus qu’un conflit strictement malien, cette crise est devenue un enjeu régional et international dont les répercussions concernent directement l’Afrique du Nord, l’Europe et les grandes puissances.
• Une transformation de l’ensemble de l’espace sahélien
La véritable question n’est plus uniquement la crise du nord du Mali, mais la transformation de l’ensemble de l’espace sahélien. La Confédération des États du Sahel, le recul de l’influence française, la montée en puissance des partenariats avec la Russie, la Turquie et d’autres acteurs, ainsi que l’affaiblissement des mécanismes régionaux traditionnels (Cedeao, G5 Sahel), annoncent l’émergence d’une nouvelle architecture géopolitique et sécuritaire dont les conséquences concerneront directement l’Afrique du Nord, le bassin méditerranéen et l’Europe.
Une stabilisation durable du Mali suppose non seulement une réponse politique inclusive capable de restaurer la confiance entre l’État et les populations du nord, mais également une coopération régionale renforcée et un engagement international équilibré, conciliant impératifs de sécurité, développement économique et gouvernance.
Mourad Bourehla
Ancien ambassadeur(*)
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