Mieux communiquer, mieux vivre…
Intelligence émotionnelle
La grandeur d’une nation sportive ne se mesure pas seulement au talent de ses joueurs. Elle se mesure aussi à la maturité de ceux qui les soutiennent.
Pendant quelques semaines, ils étaient des héros. Adulés, aimés, chantés, scandés, dansés, podcastés. partagés et repartagés…
Des guerriers.
Des modèles.
Des fiertés nationales.
Achraf Hakimi était un génie. Ayoub Bouaddi incarnait l’avenir du football marocain. Mohamed Ouahbi était le sélectionneur qui faisait renaître l’espoir. Les Lions de l’Atlas faisaient vibrer tout un peuple et surtout des millions de supporters…
Puis est arrivé un quart de finale perdu contre une équipe de France tout simplement plus forte ce jour-là, et aujourd’hui…
Et en quelques heures, tout a basculé.
Les héros sont devenus des « nuls ». Les guerriers, des «losers». Le sélectionneur, un incapable. Certains sont même allés jusqu’à parler de match vendu, de complot politique, de joueurs qui n’auraient volontairement pas joué. D’autres ont ressorti les comparaisons avec Walid Regragui, oubliant au passage qu’il avait lui aussi été violemment attaqué lorsqu’il était en poste.
À croire que, chez certains, la mémoire dure moins longtemps qu’un match.
Mais soyons honnêtes : ce n’est plus seulement un problème de mémoire. C’est une dérive.
Une dérive où l’on confond passion et hystérie.
Où l’on se croit supporter alors qu’on agit comme un consommateur capricieux.
Ce qui m’interpelle n’est pas la déception. Elle est normale. Le football est une passion. Il fait rire, pleurer, espérer.
Ce qui est devenu insupportable, c’est cette violence gratuite, cette facilité à salir, à accuser, à détruire.
Nous ne savons plus perdre.
Pire encore, nous refusons d’assumer notre propre immaturité.
Nous passons de l’admiration aveugle au rejet brutal. Sans nuance. Sans recul. Sans reconnaissance.
Comme si une défaite effaçait des mois, parfois des années de travail.
Comme si quatre-vingt-dix minutes avaient le pouvoir d’annuler un parcours exceptionnel.
Depuis quelques années, le football marocain s’est installé parmi les grandes nations. Demi-finaliste de la Coupe du monde 2022, performances remarquées dans les compétitions internationales, jeunes talents qui brillent dans les plus grands clubs européens… Peu de pays ont connu une progression aussi spectaculaire.
Cette réalité ne disparaît pas parce qu’un match est perdu.
Mais certains préfèrent fermer les yeux, parce que reconnaître cela demanderait un minimum de lucidité, d’intelligence émotionnelle…
Au contraire, atteindre les quarts de finale d’une Coupe du monde reste une performance que beaucoup de nations rêveraient d’accomplir.
Mais les réseaux sociaux ont changé notre manière de vivre les émotions.
Ils favorisent les réactions instantanées plutôt que la réflexion.
Ils récompensent les commentaires excessifs.
Ils donnent parfois plus de visibilité à la colère qu’à l’intelligence.
Et lorsque la frustration prend le contrôle, certains cherchent immédiatement un coupable.
L’entraîneur.
L’arbitre.
La politique.
Le complot.
Tout… sauf accepter qu’en sport, une équipe peut simplement être meilleure que l’autre.
Parce que reconnaître cela demanderait de grandir.
Accepter la défaite n’est pas renoncer à l’ambition.
C’est faire preuve de maturité.
Mais la maturité, visiblement, n’est pas au rendez-vous chez tout le monde.
Car une grande équipe ne gagne pas tous ses matchs.
Et un grand supporter ne soutient pas uniquement quand son équipe gagne.
Le véritable soutien commence précisément lorsque les choses deviennent difficiles.
Sinon, ce n’est plus du soutien.
C’est de la consommation.
Une consommation froide, opportuniste, sans loyauté.
On applaudit tant que le spectacle est beau.
Puis on jette les acteurs dès que le rideau tombe.
Sans respect. Sans honte.
Cette logique dépasse largement le football.
Nous idéalisons.
Puis nous jetons…
Sans transition.
Sans mesure.
Comme si l’être humain n’avait plus le droit à l’erreur.
Comme si la perfection était devenue une exigence, mais uniquement pour les autres.
Pourtant, derrière chaque maillot, il y a un homme.
Derrière chaque décision d’un sélectionneur, il y a des mois de travail, des nuits sans sommeil, une pression immense.
Derrière chaque jeune joueur, il y a un rêve, mais aussi une sensibilité, des familles…
Les mots que nous écrivons ne restent pas enfermés dans nos téléphones.
Ils sont lus.
Ils blessent.
Ils découragent.
Ils participent au climat que nous créons autour de notre équipe nationale.
Et aujourd’hui, ce climat devient toxique.
Être exigeant est une qualité.
Être ingrat est un choix.
Critiquer est légitime.
Humilier ne l’est jamais.
Le football marocain continuera à gagner.
Il continuera aussi à perdre.
C’est la règle de tous les sports.
La vraie question est ailleurs.
Quel type de supporters voulons-nous être ?!
Ceux qui construisent une équipe dans les victoires comme dans les défaites ?!
Ou ceux qui, par leur immaturité et leur agressivité, deviennent les premiers adversaires de leur propre équipe ?! Et pas un gentil adversaire !!!
La grandeur d’une nation sportive ne se mesure pas seulement au talent de ses joueurs.
Elle se mesure aussi à la maturité de ceux qui les soutiennent.
Et aujourd’hui, il est temps de se regarder en face : cette maturité fait encore cruellement défaut.
Auteur: Sophia El Khensae Bentamy
Cliquez ici pour lire l’article depuis sa source.
