Les anges existent, on peut en rencontrer, surtout en ces temps durs. Il est connu que les épreuves de grande détresse collective révèlent beaucoup de choses. Non pas que ces choses n’existaient pas en temps normal mais elles sont souvent noyées. Noyées en raison de leur volume insignifiant par rapport au reste, noyées parce que les gens sont trop pressés pour s’y arrêter, noyées parce que par leur nature, elles sont l’illustration de la discrétion, sinon de l’effacement. On les voit rarement ou pas du tout, on les entend encore moins et on n’y pense que face au mur, contraints de renouer avec l’essentiel. Tenez, dans le quartier, il y a le vieux Salah, 78 ans et toutes ses dents de… dentier. Il n’a pas de canne mais il compte bien s’en offrir une. Justement, s’il n’a pas encore fait cette acquisition si utile pour les gens de son âge, c’est parce que dans sa tête, les choses sont claires : pas question pour le vieux Salah de sortir avec une autre canne que celle qu’il a commandée aux Ouacifs chez Omar, son cousin et ami d’enfance. N’allez surtout pas dire à Salah qu’on peut trouver de bonnes cannes à Alger. Trop poli pour vous rire au nez, il vous fera quand même ce doux sourire qui soulève sa fine moustache. Et ce sourire, si tendre qu’il est, veut quand même dire que vous avez tout faux. Il vous dira d’abord le savoir-faire légendaire de son cousin en matière de taille des cannes et pour le coup de grâce en douceur, il finira par vous dire qu’une canne, elle est d’un bois de jeune cèdre ou elle n’est pas. Le vieux Salah est retraité des PTT mais ça fait tellement longtemps qu’il n’ose plus en parler, tellement les temps ont changé. Depuis la crise de coronavirus, le vieux Salah ne sort qu’au petit matin pour marcher un peu parce que le médecin lui a dit que c’est bon pour son diabète, avant de revenir à la maison avec le pain chaud et parfois des sardines, quand leur prix ne frappe pas trop à la tête. Salah n’a pas encore sa canne mais il porte une… bavette. Ne cherchez pas de rapport entre les deux, il n’y en a pas. Par contre, il y en a un avec sa nature. Sérieux, attentionné et bienveillant, il observe toutes les mesures de protection contre la maladie. Il ne les appelle pas les « mesures barrières » parce que le langage savant, ce n’est pas trop son truc. Mais le vieux Salah sait faire ce que disent ceux qui… savent. Il se tient à distance respectable de tout le monde, se lave régulièrement les mains, surveille sa température et appelle sa fille de médecin à chaque fois qu’il sent un petit malaise inhabituel. Le vieux Salah attend toujours la réouverture de la route vers les Ouacifs pour aller prendre un bon bol d’air et, dans la foulée, ramener sa canne en bois de jeune cèdre qui l’attend chez son ami d’enfance. Hier, un voisin lui a dit que la fermeture de la route est une vue de l’esprit et que les gens vont où ils veulent, quand ils veulent. Candide mais attentif et attentionné, le vieux Salah a encore sorti son tendre sourire qui voulait dire que son voisin avait tout faux.
S. L.

P. S. : le vieux Salah existe dans la vraie vie et son histoire est à peine arrangée. Toute ressemblance avec un personnage ou un récit de fiction n’est que pure coïncidence.

 

Auteur:
Cliquez ici pour lire l’article depuis sa source.