Une étude publiée dans Science replace l’Afrique du Nord, et probablement la Tunisie antique, au cœur de la diffusion des chats domestiques vers l’Europe. Une découverte fascinante, à condition de ne pas lui faire dire plus qu’elle ne prouve.
Non, l’étude ne dit pas que “le chat est tunisien” au sens absolu. Elle dit quelque chose de plus précis, et déjà remarquable : les chats domestiques qui ont conquis l’Europe seraient arrivés depuis l’Afrique du Nord il y a environ 2.000 ans, par les routes maritimes et commerciales de l’Antiquité.
Dans cette histoire, la Tunisie antique occupe une place centrale. Carthage, puis l’Africa romana, se trouvaient au cœur des échanges entre l’Afrique du Nord, la Méditerranée et l’Europe.
Les chats ont suivi ces routes, d’abord dans l’univers phénicien et punique, puis dans celui de Rome.
Une découverte publiée dans Science
Le 27 novembre 2025, une équipe internationale dirigée par Marco De Martino, de l’Université de Rome Tor Vergata, a publié dans la revue Science une étude intitulée The dispersal of domestic cats from North Africa to Europe around 2000 years ago.
L’étude s’appuie sur un corpus impressionnant : 225 os de chats domestiques et sauvages provenant de 97 sites archéologiques, couvrant une période allant d’environ 10.000 ans jusqu’au XIXe siècle. Les chercheurs ont notamment reconstitué 70 génomes anciens et analysé des génomes modernes et de musée.
Le résultat bouscule un récit longtemps admis : les chats domestiques ne seraient pas arrivés en Europe avec les premiers agriculteurs néolithiques, il y a 6.000 à 7.000 ans. Leur diffusion massive serait beaucoup plus récente, autour de 2.000 ans, au début de l’époque impériale romaine.
Ce que l’on croyait jusqu’ici
Pendant des décennies, l’histoire semblait claire. Le chat domestique aurait été lié au développement de l’agriculture au Proche-Orient. Attirés par les rongeurs des greniers à grains, les chats se seraient rapprochés des humains, avant de suivre les agriculteurs dans leur expansion vers l’Europe.
Cette hypothèse s’appuyait notamment sur une découverte célèbre à Chypre : un chat enterré aux côtés d’un humain il y a environ 9.500 ans. Cette sépulture montrait une relation ancienne entre humains et félins.
Mais une relation ancienne ne signifie pas forcément une domestication généralisée, ni une diffusion européenne déjà accomplie. C’est précisément ce que l’étude de Science vient nuancer.
La rupture : avant Rome, surtout des chats sauvages en Europe
Les chercheurs montrent que les restes félins retrouvés en Europe avant l’époque romaine appartenaient principalement à des chats sauvages européens, et non aux ancêtres directs des chats domestiques actuels.
Autrement dit, il y avait bien des félins en Europe avant Rome. Mais il ne s’agissait pas encore, dans la majorité des cas étudiés, des chats domestiques qui peuplent aujourd’hui les foyers européens.
La grande bascule se situe autour d’il y a 2.000 ans. À ce moment-là, une lignée venue d’Afrique du Nord apparaît dans les données génétiques européennes. C’est cette lignée qui forme une partie décisive de l’héritage génétique des chats domestiques modernes en Europe.
Avant Rome, la piste punique
C’est l’un des éléments les plus intéressants pour la Tunisie : l’histoire ne commence pas seulement avec les Romains. Elle pourrait remonter plus tôt, au monde phénicien et punique.
Les chercheurs distinguent une première arrivée, plus ancienne, de chats sauvages nord-africains en Sardaigne. Elle daterait d’environ 2.200 ans. Le profil génétique de ces félins est proche de chats sauvages d’Afrique du Nord. Or, à cette époque, la Sardaigne se trouvait dans l’espace de circulation carthaginois avant de passer sous domination romaine.
Il faut rester prudent : l’ADN ne permet pas de nommer directement les marins qui ont transporté ces animaux. Mais le contexte historique rend l’hypothèse punique très cohérente. Les Phéniciens puis les Carthaginois contrôlaient des routes maritimes reliant l’Afrique du Nord, la Sardaigne, la Sicile et la péninsule Ibérique.
Avant les légions romaines, il y eut donc peut-être les navires puniques. Et avant la grande diffusion impériale, une première circulation féline nord-africaine liée aux réseaux de Carthage.
Puis Rome accélère la diffusion
La seconde grande vague est celle des chats domestiques proprement dits. Elle intervient environ deux siècles plus tard, à l’époque romaine. Les félins nord-africains se diffusent alors à travers les ports, les routes militaires et les circuits commerciaux de l’Empire.
Le plus ancien chat domestique européen identifié dans l’étude provient de Mautern, en Autriche, sur le site d’un fort romain du Danube. Il est daté d’environ 50 avant J.-C. à 80 après J.-C. D’autres restes proches des chats domestiques modernes ont été retrouvés dans des contextes militaires ou urbains liés à Rome.
L’image est forte : en quelques générations, des chats venus d’Afrique du Nord auraient accompagné les hommes, les marchandises et les soldats jusqu’aux marges septentrionales de l’Empire.
Carthage, carrefour idéal pour cette histoire
Cette découverte génétique est cohérente avec ce que l’on sait de la Tunisie antique.
Après sa destruction en 146 avant J.-C., Carthage fut reconstruite par Rome et devint l’une des grandes métropoles de l’Empire. Les estimations varient selon les sources et les périodes, mais la ville aurait pu atteindre plusieurs centaines de milliers d’habitants à son apogée. Elle était l’un des grands pôles urbains et portuaires de la Méditerranée.
L’Africa romana, dont l’actuelle Tunisie formait le cœur, était aussi l’un des grands greniers à blé de Rome. Des navires transportaient céréales, huile, amphores, hommes, idées et animaux vers l’Italie et d’autres provinces.
Dans ce contexte, la circulation des chats n’a rien d’anecdotique. Sur les navires chargés de grains, ils pouvaient protéger les cargaisons contre les rongeurs. Dans les villes et les ports, ils pouvaient aussi devenir des animaux familiers, utiles et symboliquement valorisés.
Pas seulement des chasseurs de souris
L’étude ne réduit pas le chat à un simple outil contre les rongeurs. C’est l’un de ses apports les plus intéressants.
Comme le résume Marco De Martino, les chats sont devenus des animaux profondément intégrés aux sociétés humaines, aux économies et même aux systèmes de croyance.
Dans l’Égypte ancienne, les chats étaient associés à la déesse Bastet et occupaient une place religieuse importante. Dans le monde gréco-romain, ils pouvaient être liés à certaines divinités féminines. Plus tard, dans les mythologies du Nord, ils furent également associés à des figures symboliques comme Freyja.
Le chat voyage donc comme animal utile, mais pas seulement. Il circule aussi parce qu’il est regardé, valorisé, parfois protégé, parfois sacralisé. Sa conquête de l’Europe est autant une histoire de commerce qu’une histoire culturelle.
Le lien avec la Tunisie d’aujourd’hui
Le chat domestique descend du chat sauvage africain, Felis lybica lybica. Cette sous-espèce est présente dans plusieurs régions d’Afrique du Nord. La Tunisie appartient à cet espace biogéographique où l’histoire du chat domestique plonge une partie de ses racines.
Il serait toutefois exagéré d’affirmer que tous les chats domestiques “viennent de Tunisie”. La science ne dit pas cela. Elle dit plutôt que l’Afrique du Nord a joué un rôle décisif dans la diffusion des chats domestiques vers l’Europe, et que la Tunisie antique, par sa position historique, maritime et commerciale, apparaît comme l’un des territoires centraux de cette histoire.
C’est déjà considérable. Cela replace le territoire tunisien dans une circulation ancienne qui ne concerne pas seulement les armées, les marchandises ou les idées, mais aussi les animaux qui ont accompagné les sociétés humaines.
Ce que l’étude ne dit pas
La prudence est indispensable. Le coauteur Claudio Ottoni l’a résumé clairement : la domestication du chat est complexe, et les chercheurs peuvent aujourd’hui mieux dater son introduction en Europe depuis l’Afrique du Nord, sans pouvoir dire avec certitude ce qui s’est passé avant, ni où exactement.
La domestication initiale du chat reste donc partiellement ouverte. Le Levant, l’Égypte, l’Afrique du Nord et les circulations entre ces espaces ont probablement joué des rôles complémentaires.
La bonne formulation n’est donc pas : “les chats viennent de Tunisie”. Elle est plutôt : la Tunisie antique a probablement été l’un des points de départ majeurs de la diffusion des chats domestiques vers l’Europe, il y a environ 2.000 ans, dans le cadre des routes puniques puis romaines.
La nuance est importante. Elle évite la récupération identitaire tout en reconnaissant la portée de la découverte.
Une recherche encore en cours
L’histoire n’est pas terminée. Ces travaux s’inscrivent dans un programme scientifique plus large, le Project FELIX, qui vise à analyser plus de 800 échantillons archéologiques de chats, couvrant près de 10.000 ans d’histoire.
L’objectif est de mieux comprendre quand, où et comment les chats se sont rapprochés des humains, comment leur génome a évolué et comment ils se sont adaptés aux environnements créés par les sociétés humaines.
De futures publications pourraient donc préciser davantage le rôle exact de la Tunisie, du Maroc, de l’Égypte ou du Levant dans cette histoire.
Une découverte qui devrait aussi interpeller la Tunisie
Cette découverte a une résonance particulière dans un pays où les chats sont omniprésents : dans les rues, les souks, les cafés, les quartiers anciens, les ports, les jardins et les sites archéologiques.
Pourtant, la Tunisie dispose encore de peu de données publiques systématiques sur ses propres populations félines : chats domestiques, chats errants, chats hybrides ou chats sauvages. Leur démographie, leur santé, leur vaccination, leur impact écologique et leur relation avec les humains restent insuffisamment documentés.
C’est peut-être là que cette découverte peut devenir utile. Elle ne doit pas seulement nourrir une fierté historique. Elle pourrait aussi encourager des recherches tunisiennes sur un animal qui accompagne depuis longtemps la vie quotidienne du pays.
Le pays qui a peut-être servi de passerelle féline vers l’Europe ne compte pas encore vraiment les siens.
Ainsi, l’étude publiée dans Science ne raconte pas une légende patriotique. Elle apporte une donnée génétique majeure : les chats domestiques se seraient diffusés en Europe depuis l’Afrique du Nord il y a environ 2.000 ans, et la Tunisie antique apparaît comme l’un des carrefours les plus cohérents de cette circulation.
Carthage, les routes puniques, les ports de l’Africa romana, les navires de blé et les réseaux militaires romains forment un décor historique parfaitement compatible avec cette découverte.
Ce n’est pas “le chat est tunisien”. C’est plus subtil, et plus intéressant : une partie de l’histoire des chats européens passe probablement par la Tunisie.
Et parfois, une telle nuance vaut mieux qu’un slogan.
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Auteur: balkis T
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