Libye: quelle voie entre transition politique et stabilisation du statu quo?Libye: quelle voie entre transition politique et stabilisation du statu quo?

Par Mourad Bourehla. Ancien ambassadeur – Après plusieurs années de blocage institutionnel, la Libye semble connaître depuis quelques mois une évolution susceptible de modifier les équilibres de son processus politique. L’annonce, le 18 juin, d’un accord de principe entre la Chambre des représentants, le Haut Conseil d’État et le Conseil présidentiel en faveur d’une feuille de route devant conduire à la tenue d’élections législatives et présidentielles unifiées d’ici au 17 février 2027 constitue, à première vue, un signal encourageant. Saluée par la Ligue arabe et l’Union africaine, cette initiative traduit une volonté nouvelle de la part de plusieurs institutions libyennes de reprendre l’initiative dans la recherche d’une sortie au long blocage politique.

Cette évolution doit toutefois être appréciée avec prudence. Depuis 2021, plusieurs initiatives ont prétendu ouvrir la voie à des élections nationales sans parvenir à surmonter les divergences relatives aux règles électorales, à la légitimité des institutions et surtout au partage du pouvoir et des ressources. La principale interrogation porte donc moins sur l’existence d’une nouvelle feuille de route que sur la capacité des acteurs libyens à s’y conformer effectivement.

Cette question est d’autant plus importante que les forces du maréchal Khalifa Haftar, qui contrôlent de facto l’Est de la Libye ainsi qu’une grande partie du sud du pays, n’ont pas clairement apporté leur soutien à cette initiative. Elles semblent plutôt privilégier une approche associée aux efforts de Massad Boulos, conseiller américain pour les affaires arabes et africaines. Deux conceptions du règlement de la crise paraissent ainsi se dessiner: l’une, essentiellement institutionnelle et procédurale, demeure portée par les Nations unies ; l’autre, davantage pragmatique, cherche à rapprocher les principaux centres de pouvoir à partir d’arrangements politiques, économiques et sécuritaires.

Entre processus institutionnel et pragmatisme politique  

La démarche associée à Massad Boulos repose sur une logique différente de celle qui a caractérisé la plupart des initiatives internationales précédentes. Plutôt que de chercher prioritairement à reconstruire les institutions libyennes à partir d’un cadre constitutionnel et électoral consensuel, elle semble partir de la réalité des rapports de force existants afin de parvenir progressivement à une réunification du gouvernement, des institutions, du budget national et des structures militaires.

Cette approche présente un avantage évident : elle prend acte du fait que la crise libyenne ne peut être résolue sans l’adhésion des acteurs qui disposent effectivement du pouvoir sur le terrain.

Le 11 avril 2026, la Chambre des représentants et le Haut Conseil d’État ont approuvé, avec l’appui de la Banque centrale de Libye, le premier budget d’État unifié depuis 2013.

De même, l’exercice militaire Flintlock organisé par l’Africom à Syrte en avril 2026 a vu la participation conjointe des forces armées nationales libyennes de l’Est et celles du gouvernement d’unité nationale.

Ces deux évolutions — financière et sécuritaire — peuvent ainsi être interprétées comme les premiers éléments concrets d’une réunification de l’État, mais elles peuvent également servir de fondations à un arrangement politique entre les élites existantes, sans nécessairement ouvrir la voie à une transition démocratique.

Mais cette stratégie pragmatique soulève une difficulté fondamentale. En privilégiant les arrangements entre les acteurs dominants, elle risque de transformer la stabilisation en mécanisme de consolidation des élites existantes. La perspective évoquée d’un maintien d’Abdul Hamid Dbeibah au poste de Premier ministre du gouvernement et d’une accession de Saddam Haftar à la présidence illustrerait précisément cette logique de partage du pouvoir entre deux clans familiaux qui occupent déjà une place centrale dans la vie politique et sécuritaire du pays.

Une telle formule pourrait certes produire, à court terme, une forme de stabilité. Elle ne garantirait cependant ni la légitimité démocratique des nouvelles institutions ni la résolution des causes structurelles de la crise. Le risque serait alors de substituer à la division institutionnelle actuelle un compromis entre élites, sans véritable transformation du système politique.

Une sortie de crise qui ne peut être imposée de l’extérieur  

La communauté internationale a joué un rôle déterminant dans la gestion de la crise, mais l’excès d’intervention extérieure a également contribué à fragmenter les processus de décision et à encourager les acteurs locaux à rechercher des soutiens internationaux plutôt qu’un compromis national.

À cet égard, l’idée selon laquelle la sortie de l’impasse libyenne doit nécessairement être d’abord libyenne mérite d’être placée au centre de toute future stratégie. L’annonce d’un accord entre la Chambre des représentants et le Haut Conseil d’État peut être interprétée positivement comme le signe d’une volonté des institutions nationales de reprendre la responsabilité du processus de réunification. Elle peut aussi, dans une lecture plus critique, être considérée comme une tentative des institutions en place de préserver leurs prérogatives et leurs intérêts dans le cadre d’un nouvel arrangement.

La distinction est essentielle. Une solution élaborée par les Libyens ne sera véritablement nationale que si elle repose sur une représentation suffisamment large des différentes composantes politiques et territoriales du pays. À défaut, le risque est de voir se reproduire les mécanismes qui ont caractérisé la transition depuis 2011 : concentration du pouvoir, fragmentation institutionnelle, économie politique de la rente et compétition entre réseaux d’influence.

Le rôle des Nations unies reste, dans ce contexte, indispensable, mais il est également fragilisé. La feuille de route politique présentée en août 2025 par la Mission d’appui des Nations unies en Libye (Manul), fondée notamment sur l’adoption d’un cadre électoral crédible, l’unification des institutions et la mise en place d’un dialogue politique structuré à l’échelle nationale, n’a pas produit les résultats escomptés. L’enlisement du processus a progressivement réduit la capacité de médiation de l’ONU, tandis que les critiques visant son rôle politique et sa gestion de la question migratoire ont contribué à affaiblir davantage sa légitimité auprès d’une partie des acteurs libyens.

La difficulté actuelle n’est donc pas de choisir entre l’ONU et les initiatives américaines. Elle consiste plutôt à déterminer comment une médiation internationale peut accompagner un compromis libyen sans se substituer à lui.

Le «plan Boulos»: stabilisation ou institutionnalisation du statu quo?

C’’est précisément sur ce point que les réserves à l’égard de l’approche américaine apparaissent les plus fortes. Le projet attribué à Massad Boulos semble rompre avec une décennie de processus conduits sous l’égide des Nations unies, lesquels étaient fondés sur des institutions, des mécanismes juridiques, des élections et une participation politique élargie.

La logique serait désormais celle d’un accord pragmatique entre les principaux centres de pouvoir, accompagné d’incitations économiques et d’un processus progressif d’unification des institutions. Cette méthode peut sembler réaliste parce qu’elle part du rapport de force plutôt que d’un ordre institutionnel encore inexistant.

Mais le réalisme politique ne suffit pas nécessairement à produire une transition démocratique.

Si l’objectif est de mettre fin à la fragmentation de l’État, un accord entre les deux principaux pôles de pouvoir peut constituer une première étape. En revanche, s’il devient un substitut aux élections et à la légitimation populaire, il risque de consacrer durablement le pouvoir des clans familiaux existants. Le partage du pouvoir entre les réseaux liés aux familles Haftar et Dbeibah pourrait alors conduire non pas à une véritable réunification de l’État, mais à une nouvelle forme de partage du pouvoir entre les principales élites en place.

Le problème est également économique. La Libye dispose de ressources considérables, mais la faiblesse des mécanismes de contrôle institutionnel et la fragmentation du pouvoir ont favorisé une compétition intense autour des ressources publiques. Dans ces conditions, renforcer les pouvoirs des élites sans instaurer simultanément des mécanismes solides de transparence, de contrôle et de responsabilité pourrait accroître les risques de prédation des ressources de l’État.

Même dans l’hypothèse où un tel arrangement réussirait à court terme, sa stabilité demeurerait incertaine. Chaque acteur pourrait être tenté d’utiliser la période de transition pour renforcer ses positions et attendre le moment opportun pour s’imposer définitivement. À l’inverse, l’échec d’un tel accord pourrait conduire certains acteurs à rechercher d’autres voies de conquête du pouvoir.

L’énergie, un éventail d’opportunités stratégiques  

Paradoxalement, c’est peut-être dans le secteur énergétique que se trouve aujourd’hui l’un des éléments les plus favorables à une stabilisation durable de la Libye.

Le pays demeure l’un des principaux détenteurs de ressources pétrolières d’Afrique et bénéficie d’un avantage géographique considérable : sa proximité avec les marchés européens et son accès direct à la Méditerranée. Les perturbations des routes énergétiques du Moyen-Orient ont rappelé la valeur stratégique de producteurs méditerranéens capables d’approvisionner directement l’Europe.

L’unification du budget constitue à cet égard un développement particulièrement important. La répartition des revenus pétroliers a longtemps été au cœur des rivalités entre les différentes autorités libyennes. Une gestion budgétaire unifiée pourrait réduire certains des conflits financiers qui ont régulièrement perturbé la production et les exportations.

Parallèlement, le regain d’intérêt des compagnies énergétiques internationales et les nouvelles perspectives d’exploration témoignent d’une confiance renouvelée dans le potentiel du secteur libyen. La transition énergétique pourrait également ouvrir de nouvelles possibilités. La Libye ambitionne d’accroître la part des énergies renouvelables dans son mix électrique et développe des projets solaires et éoliens susceptibles notamment d’alimenter les infrastructures pétrolières et gazières.

La perspective d’une interconnexion progressive du réseau électrique libyen avec l’Europe du Sud pourrait également renforcer cette dimension énergétique.

Des discussions sont engagées avec l’Italie, la Grèce et Malte autour de projets d’interconnexion et de coopération dans les énergies renouvelables.

Néanmoins, la richesse énergétique ne pourra contribuer à la stabilité politique que si elle est accompagnée d’une gouvernance transparente et d’un mécanisme équitable de redistribution des revenus entre les différentes régions et communautés.

De la compétition régionale à la coordination

L’évolution des positions des puissances régionales constitue un autre élément important du nouveau contexte libyen. Les consultations tenues au Caire le 20 juin entre l’Égypte, la Turquie, l’Arabie saoudite et le conseiller américain Massad Boulos, au cours desquelles la question libyenne figurait parmi les principaux dossiers abordés, témoignent également d’une évolution significative : les puissances régionales semblent moins chercher à se concurrencer directement pour le contrôle de la trajectoire libyenne qu’à coordonner leurs positions autour d’un objectif commun : réduire les risques sécuritaires, protéger leurs intérêts économiques, préserver les flux énergétiques et maîtriser les conséquences migratoires, tout en anticipant la question de la succession au sein du camp oriental, notamment autour de la possible montée en puissance de Saddam Haftar.

La stabilité ainsi recherchée serait alors une stabilité des élites davantage qu’une stabilisation de l’État.

La Tunisie et la nouvelle dynamique régionale autour de la Libye

Pour la Tunisie, l’évolution de la situation libyenne revêt une importance qui dépasse largement les considérations sécuritaires bilatérales. La proximité géographique, l’intensité des échanges humains et commerciaux et l’interdépendance des deux économies font de la stabilité de la Libye un enjeu directement lié à la sécurité et aux intérêts économiques tunisiens.

Mais Tunis a inscrit également sa politique libyenne dans une dynamique régionale plus large, marquée par une coordination croissante entre l’Algérie, la Tunisie et l’Égypte dans le cadre du mécanisme tripartite des pays voisins de la Libye dont la dernière réunion s’est tenue au Caire le 21 mai 2026. Ces pays partagent une préoccupation fondamentale : empêcher que la Libye ne redevienne le théâtre d’une confrontation entre puissances étrangères ou d’une nouvelle escalade militaire susceptible de déstabiliser l’ensemble de l’Afrique du Nord. Leur coordination diplomatique peut ainsi constituer un facteur d’équilibre face aux initiatives américaines, turques ou européennes et contribuer à favoriser une solution politique respectueuse de la souveraineté libyenne.

Pour notre pays, cette concertation présente un intérêt particulier: elle permet de défendre une approche fondée sur le dialogue interlibyen, l’unification des institutions et le rejet de toute partition de facto du pays, tout en préservant et en équilibrant ses canaux de dialogue avec l’ensemble des acteurs libyens, aussi bien à l’Est qu’à l’Ouest.

L’objectif ne devrait toutefois pas être de créer un nouveau mécanisme de tutelle régionale sur la Libye, mais de renforcer la capacité des pays voisins à accompagner un processus véritablement libyen.

Dans cette perspective, la coordination entre Alger, Tunis et Le Caire pourrait constituer l’un des rares cadres régionaux susceptibles de rapprocher les différentes initiatives internationales et d’empêcher que la compétition entre puissances extérieures ne se transforme une nouvelle fois en facteur de fragmentation.

Quelle voie pour la Libye?

La Libye se trouve aujourd’hui à un moment charnière. Pour la première fois depuis plusieurs années, plusieurs évolutions convergent : perspective d’un budget unifié, rapprochement entre certaines institutions et forces rivales, reprise de l’intérêt international pour le secteur énergétique et multiplication des consultations entre les puissances régionales.

Ces éléments peuvent constituer les fondations d’une sortie de crise. Mais ils peuvent tout autant déboucher sur une nouvelle forme de statu quo si la recherche de stabilité se fait au détriment de la légitimité politique.

La priorité devrait donc être de rapprocher l’approche pragmatique américaine qui peut contribuer à réduire les blocages entre les principaux centres de pouvoir avec le processus des Nations unies qui peut, quant à lui, fournir le cadre institutionnel nécessaire pour transformer un compromis entre élites en véritable transition politique. Aucun de ces deux processus ne peut, à lui seul, résoudre la crise.

En outre, la solution devra être construite à l’intérieur de la Libye, une solution libyco-libyenne. Le rôle des acteurs internationaux devrait être de faciliter le dialogue, de garantir les conditions d’un processus électoral crédible et d’accompagner l’unification des institutions, non de déterminer à l’avance les détenteurs du pouvoir.

Au fond, l’enjeu du processus actuel ne réside donc pas uniquement dans la réunification de la Libye, mais dans la nature de l’État qui émergera de cette réunification.  

La voie à suivre existe peut-être désormais; encore faut-il qu’elle conduise à une transition politique libyenne, et non simplement à la gestion durable du statu quo actuel.

Mourad Bourehla
Ancien ambassadeur

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