Bien au-delà des opportunités et des menaces que soulève l’IA, je trouve le débat qu’elle suscite au niveau mondial fascinant et extrêmement enrichissant. Un débat pluriel où des experts de très haut niveau, issus de différentes spécialités, s’expriment avec éloquence et conviction à travers la publication de livres, d’articles scientifiques, de conférences et de longues interviews sur des chaînes en ligne spécialisées, offrant des contenus de très haut niveau grâce à la qualité des intervenants et à la compétence des animateurs, sans oublier, bien sûr, certaines lignes éditoriales indépendantes, à l’écart de tout risque de manipulation.
Des scientifiques, des historiens, des philosophes, des sociologues, des chercheurs et des développeurs d’IA expriment des points de vue variés sur l’IA. C’est dire combien l’IA est un sujet transversal dont l’apanage est loin de revenir aux ingénieurs et aux scientifiques, comme on a tendance à le penser. Chaque domaine de spécialité représente un courant de pensée qui voit l’IA selon un angle de vue spécifique. Tous s’accordent sur le potentiel énorme de l’IA, mais chaque courant perçoit ses risques et ses défis sous un angle différent. Le seul regret que l’on peut déplorer à ce niveau est le manque de diversité linguistique, avec la domination presque exclusive de l’anglais.
J’adore écouter, en particulier, des sommités parmi les neuroscientifiques qui décortiquent les effets d’une utilisation non optimisée de l’IA, notamment des LLM (Large Language Models), sur nos capacités cognitives. Avec eux, on voyage au cœur du cerveau, cette masse d’environ 1,4 kg que nous portons sur les épaules, où siègent tant de mystères, et que le célèbre physicien Michio Kaku présente comme l’un des plus grands mystères de l’univers.
On comprend aussi le fonctionnement de cet organe et de ses quelque 86 milliards de neurones, ainsi que de ses milliards, voire centaines de milliards, de connexions synaptiques. Le fonctionnement du cerveau a notamment inspiré les réseaux de neurones artificiels qui sont au cœur du développement de l’IA moderne. Geoffrey Hinton, lauréat du prix Nobel de physique 2024, a joué un rôle majeur dans les avancées qui ont conduit à l’essor de l’apprentissage automatique fondé sur les réseaux de neurones artificiels.
On comprend également comment une utilisation excessive ou mal adaptée de l’IA générative pourrait, selon certains chercheurs, modifier notre manière de réfléchir et de mobiliser nos capacités cognitives. Et c’est à ce moment précis que l’on réalise que le fait d’avoir été éduqué dans la rareté pouvait être une chance historique. Un célèbre adage souvent associé aux neurosciences résume une partie de la problématique: «Use it or lose it» — «utilisez-le ou vous le perdez». En d’autres termes, si vous ne confrontez pas régulièrement votre cerveau aux difficultés de la réflexion, de l’apprentissage et de la production intellectuelle, certaines capacités peuvent être moins sollicitées. La plasticité cérébrale permet en effet au cerveau de se modifier en fonction de l’expérience et de l’entraînement. La comparaison avec des muscles peu sollicités est alors assez parlante: ce qui n’est pas régulièrement utilisé ou entraîné peut perdre en performance.
Sur un autre plan, le débat sur l’IA a remis au goût du jour un autre débat ancien sur la conscience: et si celle-ci était le produit du cerveau, ou si elle en était indépendante? Cette question divise encore les scientifiques et les philosophes entre différentes conceptions. Une première, matérialiste ou physicaliste, considère que la conscience dépend de processus physiques et, en particulier, de l’activité cérébrale. Dans cette perspective, certains envisagent qu’une IA suffisamment avancée pourrait un jour devenir consciente. Une autre conception, dualiste ou non physicaliste, considère que la conscience ne se réduit pas entièrement aux processus matériels du cerveau.
Sur ce débat passionnant se greffe un autre débat, mystérieux et non moins passionnant, qui apporte des éclairages intrigants: celui des «Near-Death Experiences» (expériences de mort imminente, NDE/EMI). Des personnes ayant été confrontées à des situations critiques — notamment des arrêts cardiaques, des comas ou d’autres états de conscience altérée — rapportent parfois des expériences particulièrement intenses et, sur certains aspects, similaires. La discussion autour de ces sujets devient encore plus fascinante lorsque ce sont des médecins ou des neuro-scientifiques qui racontent eux-mêmes avoir vécu une telle expérience et expliquent qu’elle a profondément transformé leur vision de la conscience. Le Dr Eben Alexander, neurochirurgien américain, en est un exemple.
En 2008, il a contracté une forme grave de méningite qui l’a plongé dans un coma pendant sept jours. À son réveil, il a affirmé avoir vécu une expérience de mort imminente qu’il raconte dans son livre à succès Proof of Heaven (La Preuve du paradis). Selon son propre récit, son état neurologique était extrêmement grave et ses médecins estimaient initialement ses chances de survie très faibles. Son interprétation de cette expérience — qu’il considère comme un témoignage d’une conscience pouvant exister indépendamment du cerveau —fait l’objet de grands débats.
Michael Egnor, neurochirurgien américain et professeur de neurochirurgie aux Etats Unis, va plus loin dans son livre The Immortal Mind (L’Esprit immortel), et dans ses nombreuses interviews et conférences sur Y Tube. Il y défend l’idée que le cerveau ne suffit pas à expliquer entièrement l’esprit et présente ce qu’il considère comme des arguments en faveur de l’existence d’une âme et d’une distinction entre le cerveau et l’esprit.
Dans cette perspective, le cerveau reçoit la conscience plutôt qu’il ne la crée. La métaphore la plus célèbre qui illustre cette vision est celle de la radio qui ne produit pas la musique, mais la reçoit sous forme d’ondes et la restitue sous une forme audible. Et si l’instrument tombe en panne ou devient hors d’usage et ne diffuse plus la musique, cela ne signifie pas nécessairement, dans le cadre de cette métaphore, que la musique ou le signal ont cessé d’exister : les ondes continuent leur propagation indépendamment de l’appareil qui les capte.
En d’autres termes, si le cerveau, considéré comme un instrument de traitement de l’information, une sorte de «superordinateur biologique», tombe définitivement en panne, la conscience pourrait, selon cette conception, poursuivre son existence indépendamment du cerveau.
Je ne saurais trouver les mots assez forts pour traduire l’intensité du bonheur et du plaisir que je ressens à plonger dans cette littérature qui nous apprend non seulement les diverses dimensions de l’IA, mais qui nous ouvre aussi à des sujets plus profonds liés à notre existence, à notre raison d’être en tant qu’êtres humains, à notre rôle sur Terre, à notre devoir envers les autres, à notre rapport à la vie et à l’au-delà. Dans ce débat, les philosophes, les neuroscientifiques et les physiciens quantiques croisent les théologiens.
Et comme je souffre d’un biais structurel, celui de ne pas terminer un article sans exprimer un regret, je me dis simplement: quelle chance les nouvelles générations ont-elles d’avoir tout à portée de main, par un simple clic, avec un accès presque illimité à des sources de savoir, alors que, dans mon enfance, il fallait travailler l’été pour économiser le prix d’un numéro de Science & Vie, qui arrivait dans nos villages exilés trois semaines après sa parution en France.
Je me dis aussi: quel dommage que certains jeunes ne réalisent pas encore cette chance inespérée et perdent une partie de leur temps dans des futilités. Je me dis également: quel dommage que la Tunisie ne soit pas davantage réceptive à un débat pareil, et que la crise liée aux besoins les plus basiques — l’eau, l’électricité, le carburant, les soins de santé — fasse que les débats sur les sujets d’actualité soient souvent considérés comme superflus dans la conscience collective.
Kamel Ayadi
Expert en Gouvernance et ancien Ministre
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