Dixième semaine de manifestations à Alger et partout ailleurs sur le territoire national. Le rassemblement places Grande-Poste et Audin était au rendez-vous, avec la même détermination et la même fougue chez les jeunes, surtout, plus que jamais fermes face à l’autisme du système. Encore une fois, ils ont scandé les mêmes slogans et hurlé à tue-tête les mêmes salves «Yatnahaw Gaâ» ou encore «Système dégage». Beaucoup de citoyens des wilayas limitrophes ont rejoint la capitale, hier tôt dans la matinée.

Cette nouvelle manifestation contestataire s’est déroulée dans la bonne humeur et le sourire, en clamant haut et fort la rupture avec le système. Les manifestations sont pacifiques et doivent le rester, répètent de nombreux jeunes, en mettant en avant le fait qu’ils sont éduqués et civilisés, qu’ils ne demandent que leurs droits. Tout comme les précédentes manifestations, les citoyens ont réclamé le départ immédiat de tous les responsables contestés, en apportant des réponses aux revendications de la population.
Les premières images et vidéos de la manifestation ont été diffusées sur les réseaux sociaux en direct, où quelques individus brandissaient des drapeaux. Personne n’a tenté de saboter la manifestation, et la police n’a pas dû intervenir pour expulser des individus, dont la présence au rassemblement pouvait poser problème. Cette 10e manifestation, qui s’est déroulée dans le calme, a attiré l’intention et la curiosité de tous par son caractère pacifique. Des citoyens ont afflué massivement pour participer à l’événement, après la prière du vendredi. De partout, de toutes les ruelles, les manifestants affluaient massivement, venant et avançant dans tous les sens. Les gyrophares des camions blindés de la police non pas été allumés, mais leur présence par endroits contraste avec les pancartes et les drapeaux agités par des foules humaines immenses, surtout à la Grande-Poste, théâtre du rassemblement du plus grand nombre de citoyens. Les drapeaux étaient brandis en signe de défi. Des journalistes et des photographes étaient sur place, pour saisir en notes ou en photos toutes les émotions de cette Algérie qui refuse encore une fois de subir les décisions imposées et dénoncer le fait de détourner la volonté populaire. Certains manifestants affirment que la présence des journalistes est la bienvenue et peuvent témoigner du caractère pacifique du mouvement. Chaque vendredi, les journalistes sont dans la manifestation, pour capturer et retranscrire tout ce qui se passe, tout comme les émotions, la colère, la tension, le mécontentement ou la détermination des manifestants. Des femmes avec leurs enfants en bas âge, et des garçons et filles accompagnent leurs parents. Les petits crient aussi comme les grands : «Système dégage» et «Trouhou Gaâ», enrubannés du drapeau ou transformant les petits drapeaux en cagoule. Des jeunes, bouteilles d’eau à la main, passent par les petites ruelles pour contourner la foule compacte et rejoindre le cœur du rassemblement. Dans les protestations d’Alger, ville devenue un symbole de résistance, les gens se retrouvent dans la sérénité sans aucun couac face aux forces de l’ordre. Le dispositif sécuritaire déployé pour empêcher les débordements n’a pas intervenu. Nous avons aperçu des policiers en tenue et en civil avec des gilets et avec talkies-walkies. Ils étaient des milliers, hommes et femmes, à descendre dans la rue, pour réclamer justice, laquelle est liée au départ de tous les dirigeants contestés. Fait remarquable à noter, un ton de tension contre les décisions et mesures prises jusqu’à présent couvait la colère des citoyens, qui s’estiment «incompris».

Faible adhésion aux décisions prises

Les regards trahissent la tension, un peu plus perceptible avec le temps qui passe. Selon Hamid B., cheminot, qui s’exprime avec regret, «depuis plus de deux mois, les manifestations ne se sont pas arrêtées, non pas pour le plaisir, mais pour voir nos revendications légitimes satisfaites, malheureusement, ce n’est toujours pas le cas !» Un ami à lui ajoute que «l’éviction de Bensalah et de Bedoui est une possibilité, mais le remplacement de nombreux responsables donne juste l’illusion qu’un changement politique conséquent s’est produit. Nous allons continuer à manifester, jusqu’à ce que tous les responsables impliqués partent tôt ou tard !» D’autres manifestants s’énervent contre la «décision impopulaire» du maintien du chef de l’État, Abdelkader Bensalah, et du Premier ministre, Noureddine Bedoui, en place. Pour ce qui est des habitants des autres villes, ils sont nombreux à dire qu’à cause du quadrillage policier qui bloque les routes vers Alger, les manifestants sont refoulés par centaines, mais d’autres passent par d’autres routes et parfois sont obligés de faire de grands détours pour rejoindre Alger. Il y en a, bien sûr, qui réussissent à contourner les cordons de la police et de la gendarmerie, et se retrouvent sur des routes qui bordent la capitale.
Devant les immeubles, en bordure de l’avenue Pasteur, la foule avançant vers le tunnel des Facultés crie : «Liberté, démocratie, État de droit !» Un groupe de jeunes brandissant le portrait du patron de Cevital, Issad Rebrab, crie, les bras tendus vers le ciel : «Libérez Rebrab !» et protestent contre la corruption des oligarques du régime. Les femmes ont manifesté en nombre, aussi. Elles crient des slogans, en même temps et au même endroit que les hommes, en dénonçant l’entêtement du pouvoir. L’impression générale est que le bras de fer entre citoyens, qui occupent la rue comme moyen de pression, et le pouvoir, n’est pas près de se terminer. Il n’y a pas eu d’arrestations. Pas d’affrontements avec les forces de l’ordre. Par ailleurs, il convient de rappeler que tous les jours de la semaine, les étudiants, les syndicats et les associations occupent la rue. On a vu des vidéos montées par les étudiants, circulant sur facebook, sur la situation du pays. D’après eux, c’est là une preuve de leur maturité politique, et leurs manifestations chaque mardi sont organisées pour donner un second souffle au mouvement. Du reste, les discussions entre manifestants portent essentiellement sur les arrestations en masse de plusieurs oligarques et généraux, qui sont en prison, la levée de l’immunité parlementaire d’Ould-Abbès et de Saïd Barkat, et la convocation par la justice de Loukal, ministre des Finances, et d’Ouyahia, ancien Premier ministre.
Tout le monde se pose des questions de savoir si ce n’est qu’une chasse aux sorcières ou un règlement de comptes ? Ou encore une opération mains propres, pour calmer la protesta ? Chacun y va de sa propre analyse ou avis. Mais tout le monde s’accorde à dire que la lutte contre la corruption est la bienvenue, pourvu qu’elle soit menée par une justice indépendante, parce que l’intervention de l’armée laisse plusieurs sceptiques, surtout que ce n’est pas dans le rôle du chef d’état-major d’intervenir dans des affaires politiques qui ne sont pas de ses compétences. Même si l’armée a exprimé son soutien au mouvement de protestation. Cela dit, beaucoup de gens au sein même du mouvement de protestation sont enclins à penser que l’armée est dévouée à la démocratie et apporte son soutien au mouvement citoyen afin d’écarter les responsables rejetés par la population. Tout compte fait, l’ouverture du dialogue politique que veut organiser le pouvoir, dont l’objectif est d’apaiser les tensions sociopolitiques, de renforcer l’État de droit, de relancer le développement économique et d’enraciner une gouvernance saine et efficace, ne semble pas gagner la population. Gratifié du titre de seul souverain, le peuple veut organiser son propre dialogue. Cette manifestation se veut un message qui dit : «Tenez bon ! Nous pouvons encore les chasser tous, et l’espoir d’un apaisement ne peut naître que de la chute de toutes les têtes du régime.» Par ailleurs, les militants de nombreux partis politiques présents à la manifestation étaient prompts à enflammer la protestation, en essayant de pousser les citoyens à leur avantage. Ils oublient par contre de s’en tenir à une ligne claire, surtout que la politique de l’autruche adoptée par certains partis microscopiques n’a plus de beaux jours devant elle.
    Farid Bouyahia

Auteur: elmoudjahid
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