Mohamed-El Aziz Ben Achour: Le palais de Lamine Bey à CarthageMohamed-El Aziz Ben Achour: Le palais de Lamine Bey à Carthage

En diverses occasions, il nous a été donné de souligner la vocation historique des environs nord de Tunis comme villégiature d’été. De La Goulette à Gammarth, côtoyant cultures céréalières, vergers et jardins maraîchers mis en valeur par une population de vieille souche rurale, de nombreux palais et demeures s’égrenaient à proximité de la mer pour le plus grand bonheur des familles princières, des dignitaires et des notables.

A La Marsa, le domaine de la Couronne, connu sous le nom de Dar el Tej, aujourd’hui disparu, constituait, certes, le symbole architectural et urbain de la présence officielle de pachas beys en banlieue. Mais La Goulette, protégée par son port militaire, abritait également un palais apprécié à la belle saison par les pachas beys Ahmed (1837-1856) et Sadok (1859-1882). Non loin de là, au milieu d’un vaste parc se trouvaient l’imposant palais de facture italienne du vizir Khérédine, puis la résidence et le vaste verger du ministre de la guerre Mustafa Bach Agha. Le premier donna son nom à une station balnéaire, cependant que le second fut à l’origine de la commune du Kram. Toujours en direction du nord, à Salammbô, on pouvait apercevoir le palais d’été du vizir Mustafa Khaznadar, puis la sénia de Dermech et son palais en bord de mer appartenant au prince Mohamed-el Hédi fils et successeur de Ali Pacha bey. Plus loin, à quelques centaines de mètres de Sidi Bou Saïd, se dressait le palais de Mustafa Saheb-Ettabâa. Quant à La Marsa, déjà réputée au XVIe siècle, elle se distinguait à l’époque husseïnite par une forte densité de palais, de résidences et villas d’été.

Façade sur mer (on notera à gauche les pilotis qui supportaient le pavillon démoli dans les années 1960, réservé aux baignades du bey et de sa famille (l’appontement et l’embarcadère ont également disparu)

Arrêtons-nous à présent à Carthage devant un palais du XIXe siècle qui ne fut pas qu’une paisible résidence estivale mais constitua aussi, au cours du siècle suivant, le cadre de bien des événements de l’histoire nationale. Nous voulons parler du palais du bey qui, à l’heure actuelle, abrite l’Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts.

Lamine bey (Mohamed-el Amîn Pacha Bey) (1943-1957) (Photo de la revue Ellataïf, mai 1955)

A l’origine, cette demeure, située en bord de mer, appartenait au général mamelouk Ahmed (dit Zarrouk en référence à son maître le ministre Mohamed-El Arbi Zarrouk, mort en 1822). Cet Ahmed «Zarrouk» garde dans la mémoire du pays le souvenir de son rôle d’implacable de chef de la répression sanglante du soulèvement de 1864. A sa mort survenue en 1881, son fils Mohamed, lourdement endetté, assista impuissant à la saisie par voie de justice de la belle demeure de son défunt père. A l’issue d’une vente aux enchères à la barre du tribunal, elle passa aux mains d’une riche famille de la notabilité juive de Tunis, les Bessis.

Le général de Gaulle à l’issue de sa visite à Lamine Pacha Bey en son palais de Carthage, le 27 juin 1943. Entourant le général et le bey à partir de la gauche: le général de la Garde El Aïd, Sadok Zmerli, directeur du protocole, des princes husseinites, le général Mast, Resident général, Slaheddine Baccouche, Premier ministre. De Gaulle porte au cou l’ordre du Sang de la famille régnante qu’il vient de recevoir des mains du monarque.Le bey fut décoré de la Croix de la Libération rehaussée de diamants. (Photo Victor Sebag)

Quelques années plus tard, le palais allait devenir la propriété d’un membre de la dynastie régnante. Voici comment: lorsqu’il accéda en 1922 au trône de ses aïeux, le prince Mohamed-El Habib bey, qui jusque-là résidait à Douar Chott (Carthage-Byrsa), réussit avec l’appui de la Résidence générale à acquérir Dar Ahmed Zarrouk et y habita jusqu’à sa mort survenue en 1929. Son épouse et ses enfants, dont le futur pacha bey Mohamed-El Amîn (ou plus couramment Lamine), en héritèrent et y vécurent. Devenu « Possesseur du royaume de Tunis » en mai 1943, Lamine racheta les parts de ses cohéritiers et entreprit divers travaux et agrandissements, dont la couverture du patio et l’aménagement d’une salle du trône dotée de larges baies donnant sur la plage et un embarcadère privé. Il s’y installa, entouré de sa famille, assisté d’une administration civile et militaire dont les services du directeur du protocole-premier interprète et ceux du général de la Garde.

Ancienne salle du trône

Architecturalement, le palais correspond au plan tunisois traditionnel comprenant la demeure principale, des appartements et dépendances. On y retrouve le patio doté de portiques à colonnes autour duquel s’organisent les pièces. Les façades, de même que la conception des salons et des chambres, sont dans le style italianisant alors en vogue, à l’exception de la salle en T qui abrite aujourd’hui la bibliothèque de l’Académie. De vastes jardins protégeaient l’intimité du domaine, ce qui rendait possible de doter la demeure de larges ouvertures, non seulement à l’étage mais aussi au niveau du sol et en front de mer.

Lamine Pacha Bey à Carthage entouré des membres du Conseil des quarante qu’il a créé en août 1952

Lorsque Lamine bey fut déchu de son trône le 25 juillet 1957, l’Etat procéda à la confiscation de tous les biens immobiliers et mobiliers de l’ex-souverain et des siens, y compris, bien sûr, le palais beylical, pourtant ultime demeure privée du bey. Quelque temps plus tard, l’Administration, on ne sait pourquoi, procéda à la destruction d’une charmante «maison de la mer» destinée à la baignade de la famille régnante, et dont il ne reste aujourd’hui que le plancher et les pilotis. Déserté un moment,  le palais abrita pendant un certain temps l’office de l’artisanat. En 1966, son prestige fut bousculé lorsqu’une partie du palais fut utilisée comme boîte de nuit huppée sous le nom de  «Bey’s Palladium-Zéro de conduite». Le caractère plutôt osé des fêtes qui se déroulèrent dans ce monument historique fut mal jugé à telle enseigne que, quelques jours après l’ouverture, le Président Bourguiba, dans un discours radiodiffusé, dénonça les outrances de ce lieu de plaisir fréquenté par des proches et des personnalités politiques. Le jour même, le club fut définitivement fermé.  

Plafond en plâtre sculpté (naqch hadîda) du hall central (anciennement un patio)

Durant la décennie 1970-1980, l’ex-palais beylical, relevant désormais de l’Institut national d’archéologie et d’art, abrita les bureaux de l’administration et des chercheurs de la conservation du site de Carthage ainsi que du site de Sidi Bou Saïd. Lorsqu’à l’initiative du premier ministre Mohamed Mzali fut instituée, en 1983, une académie des sciences, des lettres et des arts, connue aussi sous le nom de Bayt el Hikma (en référence à l’illustre institution du même nom créée au IXe siècle à Bagdad par le calife abbasside El Ma’moun), on l’installa dans les murs du palais de Lamine Bey.

Le palais beylical, les relations franco-tunisiennes d’après-guerre et le mouvement national

A partir de mai 1943, le palais ne devint pas uniquement la résidence du souverain. Supplantant de fait Le Bardo, siège officiel de la dynastie, dar- el- Bey de Carthage fut le cadre d’événements historiques de première importance. C’est ainsi que, quelque semaines après l’entrée des troupes alliées à Tunis, le général de Gaulle, alors président du Comité français de libération nationale, y fut reçu par le bey le 27 juin 1943. L’entrevue fut couronnée par la remise au chef de la France libre des insignes de l’Ordre de la Famille husseïnite (Nîchân el Dam) et au souverain tunisien la Croix de la Libération. De retour en Tunisie dix ans plus tard, le général aura une seconde rencontre avec le bey à Carthage.

Palais beylical de Carthage. Le président du Conseil, Pierre Mendes-France, adresse au bey Lamine ler le discours historique du 31 juillet 1954: « Lautonomie interne de la Tunisie est reconnue et proclamée sans arrière-pensée par le Gouvernement français, qui entend tout à la fois l’affirmer dans son principe et lui permettre dans l’action la consécration du succès »

Outre l’aspect protocolaire, il convient de souligner que durant tout le règne de Lamine Pacha Bey, le palais de Carthage connut une activité politique intense sur fond de relations souvent tendues entre la Tunisie et la France. C’est ainsi que les contacts avec des leaders nationalistes tels Salah Ben Youssef et Mongi Slim et des syndicalistes, en particulier Farhat Hached, étaient réguliers soit avec le bey directement, soit par l’intermédiaire de son fils aîné, le prince Chédli, qui faisait fonction de directeur de cabinet de son père.

Un salon

La nécessaire évolution des rapports franco-tunisiens vers l’émancipation réclamée par les dirigeants du mouvement national était partagée par le Palais. «Au printemps 1950, écrit l’historienne Samia El Mechat, Lamine Bey, Bourguiba et Tahar Ben Ammar (…) multiplient les initiatives. Le bey appelle à la réalisation de réformes nécessaires et substantielles». A partir de l’année 1951, les relations avec les autorités du protectorat connurent une crise durable. L’année suivante, la tension atteignit son comble, et le bey ne cessa de se mobiliser dans l’intérêt de son pays. S. El Mechat a parfaitement mis en relief le rôle du Palais dans cette mobilisation au profit des revendications tunisiennes. «En août 1952, écrit-elle, le bey annonce la mise en place du Conseil de la Couronne réunissant quarante personnalités choisies parmi les élus, les milieux nationalistes et syndicalistes, les professions libérales pour étudier le plan de réformes [échafaudé par la Résidence générale]. «Le rapport du Conseil remis au bey le 1er septembre, poursuit-elle, conclut que le projet des autorités du Protectorat, considéré comme portant atteinte à la souveraineté tunisienne, est rejeté à l’unanimité». Dans une lettre adressée à Vincent Auriol le 9 septembre 1952, le prince, justifiant son refus de sceller les décrets relatifs au programme de l’autoritariste Jean de Hautecloque, y dénonce l’arrestation des ministres en exercice, rappelle les promesses non tenues, les atermoiements renouvelés, les occasions ratées et les insuffisances des réformes au regard des aspirations tunisiennes.»

Bureau du président de l’Académie

Cette bonne entente avec les dirigeants du mouvement national vint à être rompue lorsque le souverain, soumis à une forte pression de la Résidence, finit par céder et sceller les décrets relatifs aux réformes proposées en mars 1954 par le résident général Pierre Voizard en association avec le nouveau premier ministre Mohamed-Salah Mzali, mais rejetées par le Néo-Destour. Dans tout le pays, protestations et violences reprirent de plus belle. Toutefois, l’affrontement ouvert entre les militants tunisiens et les forces de sécurité qui assombrit les années 1952, 1953 et une partie de l’année 1954, allait s’achever à l’occasion de la visite du président du conseil Pierre Mendès-France les 30 et 31 juillet 1954. Dans son discours prononcé au palais de Carthage à l’adresse du Bey, l’éminent homme d’Etat français reconnaissait solennellement l’autonomie interne de la Tunisie et l’engagement de la France à œuvrer à la réussite de cette mutation historique dans les rapports franco-tunisiens. Dès lors, le palais de Carthage connut une forte activité politique et diplomatique. Il vit ainsi l’audience accordée à Christian Fouchet, ministre chargé des Affaires marocaines et tunisiennes. Le 1er juin 1955, date de son retour triomphal, Habib Bourguiba se rend directement à Carthage afin de présenter ses hommages au souverain. En septembre, c’est au tour de Salah Ben Youssef, de retour d’exil, de remplir ce devoir à l’égard de Sidi Lamine en son palais.

1er juin 1955. Habib Bourguiba venu rendre hommage au bey. (Éditions L’Action, août 1955) Entourant le bey, Habib Bourguiba et le Premier ministre Tahar Ben Ammar, on distingue de gauche à droite: Mongi Slim, Mohamed Masmoudi, le général de la Garde El Aïd. Au 2e rang: un aide de camp, le prince Chédli Bey, Habib Bourguiba junior, le directeur du protocole Hamadi Bahri, un aide de camp et Taïeb Méhiri

La préparation des négociations franco-tunisiennes en vue de la mise en œuvre de l’autonomie interne donna lieu à d’intenses consultations au palais de Carthage en vue de constituer un ministère. Celui-ci fut finalement confié à Tahar Ben Ammar en qualité de Premier ministre et à de ministres dont certains étaient des figures de premier plan du Néo-Destour.

Survivance de l’architecture traditionnelle : salon en T (qbou wa mqâsar) qui abrite aujourd’hui la bibliothèque de l’Académie

Le 20 mars 1956, la Tunisie accède à l’indépendance. En avril, le bey, devenu sous le nom de Lamine 1er le premier et unique monarque d’une Tunisie désormais souveraine, scelle le décret nommant Bourguiba premier ministre et le revêt des insignes de l’Ordre de la Famille husseïnite, de l’Ahed el Mourassaâ et du Ahd el Amân. Peu de temps après, l’ensemble de son gouvernement est présenté au souverain.

Octobre 1956. Le sultan du Maroc Mohamed V dans la salle du trône de Carthage en présence du Premier ministre Habib Bourguiba (photo Ellataïef, 12, 1956) 

Toutefois, pour la famille régnante, les moments heureux furent de courte durée. Très vite, les avanies se multiplièrent. Le palais fut soumis à une stricte surveillance. Au nom de l’abolition des privilèges décidée par l’Assemblée constituante le 31 mai 1956, l’intransigeance du nouveau régime alla jusqu’à bloquer tous les moyens de subsistance des princes et princesses.

Avril 1956. Lamine 1er entouré des membres du premier gouvernement de la Tunisie indépendante présidé par Habib Bourguiba

En dépit de cette atmosphère annonciatrice du crépuscule du trône, le monarque continua d’exercer ses fonctions de souveraineté. C’est ainsi qu’en tant que chef de l’Etat du royaume de Tunisie, Lamine 1er reçoit en octobre 1956 le sultan du Maroc Mohamed V puis le roi d’Arabie Séoud Bin Abdelaziz le 22 février 1957.  Le 20 mars, à l’occasion des festivités du premier anniversaire de l’indépendance, le palais de Carthage accueille les personnalités invitées venues saluer le bey, notamment le vice-président des Etats-Unis Richard Nixon et l’émir Fayçal, Premier ministre du Royaume d’Arabie.

La fin à caractère diplomatique de 75 ans de protectorat eut lieu en septembre 1956, lorsque le souverain reçut les lettres de créance de Pierre de Leusse, premier ambassadeur de France accrédité à Tunis.

25 juillet 1957. Précédé de son épouse Lella Jenaïna, Lamine 1er quite définitivement et dignement son palais, sous le regard de Driss Guiga, directeur de la sûreté (vu de dos) (in El Mokhtar Bey,2002: Les beys de Tunis-1705-1957)

Le 25 juillet 1957, ce qui aux yeux des observateurs les plus lucides devait arriver arriva: le vote de l’abolition de la monarchie par l’Assemblée constituante. Aussitôt, les ministres Taïeb Méhiri et Ahmed Mestiri, le maire de Tunis Ali Belhaouane et le gouverneur Tahar Zaouche se rendent au palais, déjà cerné par la troupe, pour annoncer au bey sa déposition et l’avènement de la république. Peu après,  le directeur de la sûreté lui signifie qu’il doit quitter immédiatement son domicile. Accompagné de son épouse, il prit place dans une automobile qui le conduisit à La Manouba où on le plaça sans ménagement en résidence forcée.

Que conclure ? Sinon que le palais de Carthage, qui avait vu la naissance de l’autonomie interne puis de l’indépendance, fut aussi, par un coup du sort, le lieu où succomba la dynastie husseïnite vieille de deux siècles et demi (1705-1957).

Mohamed-El Aziz Ben Achour
 

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